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CHAPITRE II

La littérature primitive de l'Espagne, comme celle de tout pays où Ton peut observer l'origine et le développement des lettres, est religieuse et épique. Ces pièces primitives sont généralement caractérisées par une veine de poésie populaire ou inconsciente, avec à peine une touche de facture personnelle, et il est souvent arbitraire d'attribuer l'une ou l'autre h tel ou tel écrivain. Nous manquons des données qui nous permettraient d'établir quelle est la plus ancienne œuvre littéraire écrite en castillan. Judah ben Samuel le Lévite et Raimbaut de Vaqueiras emploient quelques vers espagnols dans leurs poèmes, mais ce sont là des fantaisies. Il existe un Misterio de los Reyes Magos qui fut peut-être représenté dans la cathédrale de Tolède au commencement du XII® siècle, et que sa source liturgique nous autorise à considérer comme un des premiers monuments de la littérature castillane. Si M. Lidforss avait raison de l'attribuer au xi" siècle, cette pièce serait l'une des plus anciennes qui existât dans une langue moderne. Amador de los Rios en recule encore la date. Ces conjec-

tures sont vraisemblablement excessives. Dans le manuscrit où il se trouve, le Misterio vient à la suite d'un commentaire sur les lamentations de Jérémie, écrit par un chanoine d'Auxerre, Gilibert l'Universel, qui mourut en 1134. L'existence de ce petit drame sacré fut révélée à la fin du xvni* siècle par Felipe Fernandez Vallejo (archevêque de Saint-Jacques-de-Compostelle de 1798 à 1800) qui le classifia comme une scène dramatique qu'on devait jouer pour la fête de l'Epiphanie, et la supposa dérivée de quelque original latin. Ces deux conjectures ont été reconnues exactes.

Le théâtre chrétien est d'inspiration ecclésiastique et, dans toute l'Europe, les premières pièces ne sont que des versions laïques de modèles étudiés dans le sanctuaire. La messe elle-même, les services du jour des Rameaux et du Vendredi-Saint sont les débris d'un drame sacré fort compliqué. Le Misterio espagnol procède d'un des offices latins en usage à Limoges, Rouen, Nevers, Compiègne et Orléans, avec, pour motif, la légende des Mages, et les offices latins sont en partie des interprétations dramatiques de pieuses traditions orales, en partie des amplifications de l'apocryphe Proteçangelium Jacohis Minoris et de VHistoria de Nativitate Mariae et de Infantid Salvatoj'is '. Ces pièces liturgiques franco-latines, mentionnées ici dans l'ordre probable de leur composition pendant les xi" et xn" siècles, entrèrent en Espagne avec les Bénédictins de Cluny et de même que chaque recension originale est un perfectionnement de son prédécesseur immédiat, de même le mystère espagnol comporte de nouveaux développements. Dans le drame de Limoges, il n'y a pas d'action, le diah)gue

1. Joannes Karl Tliilo : Codex apocryphus Nofi Testamcnli, Lipsiac, 1833. Pp. 25'i-16l, 388-393.

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consistant en une distribution de phrases liturgiques entre les personnages; dans Toffice de Rouen, le nombre des personnages est augmenté, et Hérode, bien qu'il ne paraisse pas, est mentionné; dans une recension subséifuente, figurent les bergers. Il ne reste du Misterio <|u"un fragment d'environ cent cinquante vers, se terminant au moment où les rabbins consultent leurs livres sacrés pour répondre h Hérode au sujet des « prophéties que prononça Jérémie ». Sa provenance est établie par le fait qu'il contient les trois mêmes vers de Virgile [Enéide, viii, 112-114) intercalés par celui qui arrangea le rite d'Orléans. Les noms des Mages sont donnés, et un discours est débité par Caspar : points importants qui aident à fixer la date de composition de l'ouvrage. On trouve dans Bede un passage où il s'agit de Melchior senex et canus; de Balthasar //^scms, intègre barbatus ; de Caspar juvenis imberbis; mais ce passage semble être une interpolation. Les noms des Mages figurent même dans la fameuse mosaïque de Sant'Apollinare délia Città, h Ravenne, qui est du vi* siècle ; et ici encore leur insertion n'est probablement due qu'à une pieuse réflexion après coup. Si M. Hartmann a raison quand il affirme que les noms traditionnels des Mages ne furent courants qu'après la prétendue découverte de leurs restes ix Milan en 1158, la date du Misterio ne saurait être fixée que vers la fin du XII* siècle. Mais sur ce point nous n'avons aucune certitude.

Bien que le Misterio nous soit parvenu à l'état fragmentaire, il en reste assez pour montrer que l'auteur espagnol perfectionna ses modèles. Il ranime l'action dramatique, avive le dialogue et donne au spectacle une atmosphère plus vivante .NConduits par l'étoile, les Mages paraissent d'abord séparément, puis tous les trois. Ils

célèbrent la naissance du Christ, qu'ils vont adorer, après un pèlerinage de treize jours. Rencontrant liérode, ils lui font part de leur mission ; Hérode conjure ses abades (rabbins), ses conseillers et ses devins de scruter les livres mystiques et de lui dire si le récit des Mages est vrai. L'intensité dramatique des paroles échangées entre Hérode et ses rabbins dépasse tout ce qu'on peut trouver dans les offices franco-latins, et l'on remarque un progrès identique dans le mécanisme et la rapidité de l'action. On y rencontre même une trace d'esprit critique qui est une nouveauté dans les anciens mystères. Le premier et le troisième mages voudraient voir pendant une autre nuit le signe miraculeux de l'étoile, et le deuxième voudrait l'observer pendant trois nuits encore. iCe fragment, écrit en vers de six, huit et douze syllabes, forme l'assise du théâtre espagnol, et de là proviennent « la clarté et le parfum des autos épanouis et étoiles », qui devaient ravir Shelley. Si important et si vénérable que soit le Mistei'io^ la façon plus libre dont y est traitée la liturgie, son heureux mélansfe de réalisme et de dévotion et sa vivacité d'action sont autant d'arguments contre sa prétendue antiquité. Il est encore ancien si nous acceptons la conclusion qu'il fut écrit une vingtaine d'années avant le Poema del Cid, c'est-à-dire en 1120 environ.

Ce poème épique, digne pendant de la Chanson de Roland, est le premier grand monument de la littérature espagnole. De même que le Mistério, le Poema del Cid nous parvient tronqué et mutilé. Le commencement en est perdu ; une page du milieu contenant une cinquantaine de vers, devant faire suite au vers 2337, s'est égarée; une autre page manque après le vers 3307 comme l'a le premier dcmonlré M. Mcnéndez Pidal ; cl la fin n été retouchée par des mains maladroites. Le

poème ne nous est connu que par un seul manuscrit, qui est du XIV® siècle ' : la date en est définitivement établie. L'époque de la composition doit se placer, croit-on, vers le milieu du xii^ siècle (environ 1140), cinquante ans à peu près après la mort du Cid. Le Poema del Cid se trouverait ainsi situé à mi-chemin entre la Chanson de Roland et le Niebelungenlied. Sous sa forme actuelle, il est le résultat d'innombrables retouches qui équivalent à une retonte. L'auteur en est inconnu : le Per Abbat nommé à la fin est, comme le Turoldus de la Chanson, le transcripteur d'une copie infidèle. Les assonances sont grossièrement traitées, des phrases sont omises ou transposées d'un vers à un autre; parfois deux vers n'en forment plus qu'un. Le mètre qui prédomine est l'alexandrin , imité probablement de la chronique latine qui pour la première fois mentionne le héros sous son nom populaire.

Ipse RodericQs, Mio Cid semper Tocatus, De quo cantatur, quod ab hostibus baud superatus.

La métrique régulière est fort mal suivie. Certains vers ont vingt syllabes, d'autres n'en ont que dix, et comme la plupart de ces irrégularités proviennent de négligences du copiste , notre gratitude envers Per Abbat est mêlée du regret que nous éprouvons h l'endroit de sa méthode désordonnée. C'est à lui cependant que nous devons la conservation de ce cantar de gesta, comme c'est h Tomâs Antonio Sanchez que nous en devons la publication, en 1779, plus d'un demi-siècle avant qu'aucune chanson de geste ait été imprimée.

1. Le manuscrit R. 200 de la Biblioieca Nacional n'a aucune autorité, étant une copie du codex du xiv* siècle faite à Burgos en octobre 1596, par Juan Luis de Ulibarri.

Le Pocina a un double thème : les exploits du Cid en exil, et le mariage de ses deux filles avec les Infants de Carrion. Le Cid légendaire diffère grandement du Cid de l'histoire. Des sceptiques trop absolus ont nié son existence; mais Cervantes, avec son bon sens, rétablit la vérité dans Don Quichotte (P" part., chap. xlix). Indubitablement le Cid vécut en chair et en os; que les exploits qu'on lui attribue soient véridiques, c'est une autre question. L'ironie parfois le réclame comme sien. Le mercenaire à la solde des émirs de Saragosse est transformé en un patriote exemplaire ; le pillard d'églises devient la fleur de l'orthodoxie; le soudard endurci nous est présenté comme le type du jeune premier; l'incarnation, de la nationalité espagnole est surtout connue par son titre arabe {sidi= m^ilro). Il ne fut pas sans défauts; mais il est bon de se rappeler que les faits invoqués contre lui proviennent d'historiens arabes hostiles et qu'il est nécessaire de le jugera la mesure de son temps. Ses ennemis, tout en le maudissant, le proclamaient « un miracle des miracles de Dieu et le conquérant des bannières )>. Ruy Diaz de Bivar — pour lui donner son vrai nom — fut autre chose qu'un flibustier dont les hauts faits frappèrent l'imagination populaire : il représentait l'unité et la suprématie de la Castille sur le Leon. Il prouva, par exemple, presque contre toute probabilité, que les Espagnols étaient de force à lutter contre les Maures. Après sa mort à Valence en 1099, sa mémoire devint une propriété nationale embellie par l'imagination poétique populaire. Dans la ténébreuse période qui s'étend du désastre d'Alarcos (1194) à la victoire triomphale de Las Navas de Tolosa (1212) le Cid Campeador fut glorifié comme le héros qui ne désespéra jamais de son pays.

En lisant le Poema del Cid, on se rappelle Garin le Loherain et surtout la Chanson de Roland. Le Cid est dépeint sous des couleurs plus humaines que Roland : il relâche ses prisonniers sans rançon et leur donne même de l'argent pour retourner chez eux. Dans la Chanson, Charlemagne détruit les idoles dans les mosquées, baptise de force cent mille Sarrasins et massacre les récalcitrants; dans \e Poema, le Cid gouverne avec tant de douceur une province conquise que, à son départ, les Maures pleurent et prient pour qu'il lasse un heureux voyage. Dans les deux cas, l'intervention du merveilleux est h peu près semblable. L'archange Gabriel apparaît h Charlemagne; il apparaît également au Cid. L'archevêque français Turpin engage la bataille, dans la Chanson; l'évêque français Jérôme conduit la charge, dans le Poema. Roland et Ruy Di'az sont absous et exhortés dans le même but : l'archevêque est curunez, l'évêque est coronado. Ce ne sont là que des détails qui, tout en indiquant que la chanson de geste française a pu exercer quelque influence extérieure et formelle , ne prouvent pas une imitation directe. Le sujet et l'esprit, dans le Poema, sont essentiellement espagnols et, en tenant compte de ce fait que le jiiglar se sert de la formule épique conventionnelle, son œuvre est grande en vertu de sa simplicité, de sa force, de sa rapidité et de sa fougue. Qu'il traite de la loyauté affamée du Cid exilé, ou de sa rentrée en grâce auprès d'un roi ingrat ; qu'il célèbre la chute du comte de Barcelone ou la capitulation de Valence; qu'il chante les épousailles d'Elvira et de Sol avec les Infants de Carrion, ou la soif de vengeance du Cid qui s'acharne à obtenir réparation de ses lâches gendres, le poète est bien inspiré et sûr de lui.

L'unité de conception et de langue interdit de supposer

que le Poema soit de plusieurs mains, et la discrète division de l'ouvrage en canto/es séparés tend à démontrer qu'une seule intelligence y travailla. La première partie se termine par le mariage des filles du héros; la seconde par l'opprobre des Infants de Carrion et la proclamation que les rois d'Espagne sont issus de la race du Cid. Les dons du poète s'exercent le mieux quand il a à relater quelque fait d'armes, par exemple dans le passage fameux où il raconte comment le Cid chargea à Alcocer. C'est là l'œuvre d'un génie original qui, s'il emprunta quelque chose, sut se l'approprier en la traitant d'une façon personnelle. Il est fâcheux que son nom ait péri; mais des témoignages tirés d'une connaissance intime de l'œuvre nous permettent d'arriver à une conclusion probable. La conjecture que le poète était asturien peut être négligée. Il faut noter qu'il relate avec une exactitude topographique des plus minutieuses les excursions du Cid dans les districts de Castejon et d'Alcocer; il donne une description détaillée de l'épisode principal — l'insulte faite aux filles du Cid dans les bois de Corpes, près de Berlanga; les quatre principaux itinéraires, dans le Poema, sont surchargés de détails infimes, depuis Molina jusqu'à San Esteban de Gormaz, tandis qu'ils deviennent vagues et confus quand ils s'étendent à Burgos et à Valence. De la contrée autour de Saragosse lejuglar ne connaît presque rien. La supposition la plus vraisemblable est que l'auteur inconnu de ce chef-d'œuvre primitif était originaire du valle de Arbuyuelo, et cette opinion a pour elle l'autorité de M. Menéndcz Pidal. Quoi qu'il en soit, c'est un singulier témoignage de la valeur de ce poète que d'avoir fait accepter à l'humanité, au lieu du Cid historique, l'enfant de son imagination. C'est ce dernier qui, sous des formes diverses, survit dans le Cid de Corneille,

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dans la Légende des Siècles de Victor Hugo, dans les Poèmes barbares de Leconte de Lisle, et dans les Trophées de M. José Maria deFIeredia.

Une découverte récente a fait connaître des fragments d'un canlar de gesta perdu, qui, d'après Gaston Paris, pourrait avoir été composé antérieurement même au Poema del Cid; il serait en tout cas d'une haute ancienneté. Ce cantar se rapporte h un incident, plus ou moins historique, qui eut lieu vers la fin du dixième siècle : la mort des sept fils de Gonzalo Gustioz, seigneur de Salas, dans le canton de Lara. Ces sept jeunes gens seraient, dit-on, tombés au Campo de Almenar en combattant contre un lieutenant d'Al-Mansour, Gâlib, qui figure sous le nom de Galve dans lePoema del Cid. La version populaire de ce tragique épisode les fait mourir par suite de la trahison de leur oncle, Ruy Velazquez, qui vengeait ainsi une insulte faite à sa femme, Dona Lambra, le jour de leurs noces. Tel est le sujet embelli par le Juglar, qui raconte comment Gonzalo Gustioz avait déjà été livré à Al-Mansour par le traître Ruy Velazquez. Pendant la captivité de Gustioz, les tètes de ses fils et celle de leur gouverneur Nuno Salido sont envoyées à Al-Mansour : on les montre au père qui les prend l'une après l'autre dans ses mains et leur dit un dernier adieu. Gustioz reçoit dans sa prison la visite de la sœur d'Al-Mansour et eu a un fils qui est baptisé sous le nom de Mudarra Gonzalez : Mudarra retrouve son père et se venge du traître son oncle et de ses gens. Une Gesta de los Infantes de Lara, — qui n'est peut-être pas le premier cantar ayant commémoré cette sombre légende, — fut composée au xii' siècle, mais elle a eu le sort de la plupart des poèmes épiques espagnols et ne peut être devinée que par quelques passages en prose assonancée de la C/ô/iica ^e/iera/. Le meurtre des

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Infants et ses conséquences formèrent le sujet d'un cantdr dans lequel d'importants développements furent introduits par le juglar ou les juglares qui le composèrent vers la fin du xin* siècle. Cette seconde^es^a des Infants de Lara est incrustée dans une nouvelle Crùnica general compilée sous le règne d'Alphonse XI et finie le 21 janvier 1344? 6t aussi dans une refonte de la troisième Crànica general qui date du commencement du xv' siècle. M. Mencndez Pidal, avec une patience et une habileté admirables, a pu reconstituer dans leur forme originale environ trois cents lignes du cantar primitif. H y a dans ce fragment retrouvé, surtout dans les lamentations de Gonzalo Gustioz, des vers qui expriment avec une rare force et une singulière beauté poétique les émotions profondes et sauvages d'une époque barbare. Là, comme dans le Poema del Cid, il y a des traits communs avec les chefs-d'œuvre de l'épopée française; mais la gesta des Infants de Lara est une œuvre essentiellement originale et nationale qui, en dehors de sa grande valeur intrinsèque, a permis à M. Menéndez Pidal de démontrer 1° que la vie de la poésie épique castillane était beaucoup plus longue qu'on ne l'avait supposé jusqu'alors, et 2° que les plus vieux /owa/ices dérivent presque indubitablement de cantares de gesta perdus.

Plus fantastique encore que dans le Poema delCidesiXry personnalité de Ruy Diaz telle que l'offre le compilateur anonyme de la Crànica rimada [Chronique rimèe des Evénements d'Espagne de la mort du roi Pelage à Ferdinand le Grand et plus spécialement des Aventures du Cid). La composition qui porte ce titre encombrant et qu'on appelle aussi le Cantar de Rodrigo, consiste en 1125 vers ' pré-

1. M. Moiu'riuloz Pidal fait roniai'ijiioi" <\\\c quelques-uns do ces pré-

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cédés d'un fragment de prose vaguement assuuancée. Ce n'est qu'après des digressions et des histoires concernant Miro et Bernardo, évêques de Palencia et sans doute compatriotes du compilateur, que le Cid paraît. Ce n'est plus, comme dans le Poenia, un héros populaire, idéalisé d'après une réputation historique : c'est une figure imaginaire et demi-fabuleuse. A l'âge de douze ans, il tue Gômez Gormaz — extravagante combinaison d'un nom patronymique et du nom d'un château appartenant au Cid. Il est réclamé par la fille du mort, l'épouse, défait les Maures et conduit l'armée du roi Ferdinand aux portes de Paris, après avoir en route vaincu le comte de Savoie. Les légendes s'entassent les unes sur les autres, et le poème, dont la fin est perdue, s'interrompt sur la requête que présente le pape pour obtenir une trêve d'une année. Le roi Ferdinand, agissant d'après les conseils du Cid, étend volontairement cette trêve h une période de douze années.

11 est difficile de dire si le Cantar de Rodrigo, tel qu'il a survécu dans un manuscrit du xv® siècle, est l'œuvre d'un seul auteur ou si c'est un assemblage de morceaux divers dus h des mains différentes. L'obscurité du langage, qu'on a prise pour de l'archaïsme, résulte peut-être des défauts du manuscrit (bien que ces défauts aient été apparemment exagérés par ouï-dire). Dozy croit que le Cantar de Rodrigo fut fabriqué avec de vieux romances. Bien plus plausible est la conjecture de Gaston Paris qui veut qu'il soit basé sur des cantares de gesta antérieurs, et que ce qui est commun au Rodrigo et aux romances s'explique par ce fait qu'ils dérivent des mêmes sources. La versification est celle du vers de seize syl-

tendus vers (par ex. 235-248, 312-313) sont simplement de la prose. {La leyenda de los Infantes de Lara, Madrid, 1896, p. 22).

labes, chaque hémistiche formant un vers simple de romance. C'est là un signe de date moins ancienne confirmé par d'autres indications : imitation du Poema, connaissance familière des emblèmes héraldiques; pressentiment de la métrique des « poèmes cléricaux » ; transformation du Cid en baron féodal. D'autres témoignages tendent à montrer que le Rodrigo, rassemblé peut-être pendant le xin® siècle, aurait été retouché au xiv* ou au XV* par un compilateur patriote qui réunit des fragments préexistants en les réduisant à l'assonance en a-o. Quoi qu'il en soit, il reste encore un beau fragment du pastiche primitif, et le Bodrigo est intéressant comme source de plusieurs des romances sur le Cid dont nous devons un recueil très complet à une erudite éminente, M""' Carolina Michaëlis de Vasconcellos. Très inférieur au Poema, le Rodrigo prend rang avec lui comme relique représentative de l'école perdue des cantares de gesta.

Trois poèmes anonymes, dont les dates sont assez incertaines, le Libro de Apollonio, la Vida de Santa Maria Egipciacqua et le Libro dels très Reys dorient ont été découverts dans un manuscrit de l'Escurial par Pedro José Pidal et furent pour la première fois publiés par lui en 1844. L'histoire d'Apollonius, traduction supposée d'un roman grec, passe dans la littérature européenne par les Gesta Romanorum ; elle existe même en danois et en islandais, et elle est familière aux lecteurs anglais de Pericles. L'Espagnol anonyme, probablement originaire de l'Aragon, qui arrangea cet ouvrage au xin'' siècle, raconte vigoureusement et clairement son histoire, esquissant déjà dans Tarsiana le type de Prcciosa, l'héroïne de la Gitanilla de Cervantes et de l'opéra de Webcr. Malheureusement les réflexions morales de la fin sur les vanités de la vie gâtent l'efFet général. Les

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quatrains monorimes de quatorze syllabes sont des preuves d'une origine française ou provençale. Cette innovation prosodique, appliquée à plus de six cents stances, est considérée par l'auteur lui-même comme son titre principal de distinction, et il implore Dieu et la Vierge pour qu'ils le guident dans l'exercice de cette nouvelle maîtrise {niieva maestria). On ne sait pas de façon certaine s'il lut l'introducteur de cette nouveauté, mais sa prière fut exaucée mieux qu'il n'osait l'espérer. L'innovation eut un succès immédiat, et sous le nom de cnaderna via demeura à la mode pendant environ deux cents ans.

La Vida de Santa Maria Egipciacqua est probablement le plus ancien exemple qui existe en castillan de vers de neuf syllabes. Il est emprunté à la Vie de Sainte Marie VEgyptienne, attribuée, sans grande raison, à l'évêque de Lincoln, Robert Grosseteste (? 1175-1253) dont les Carmina Anglo-Normannica renferment la pièce française. La version espagnole suit fort exactement la française; mais la métrique est maniée avec une assurance remarquable pour une première expérience. Comme il arrive à d'autres ouvrages de cette époque, le titre du court Libro dels très Reyes dorient est trompeur. La visite des Mages est expédiée dans les cinquante premiers vers; le reste relate la fuite en Egypte, le miracle accompli en faveur de l'enfant lépreux du voleur et l'identification de celui-ci avec le brigand repentant du calvaire. On n'a pas encore découvert l'original; le fait que les vers sont de neuf syllabes semble indiquer une source française ou provençale.

Dans la Disputa del Aima y et Citerpo, sujet qui passa dans la littérature du moyen âge d'après une copie de vers latins appelée Rixa animi et corporis, il y a un

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retour à ralcxandrin, bien qu'avec des variantes dans les mesures prosodiques. Ainsi, en certains passages, on remarque une tentative de suivre le modèle immédiat, un poème anglo-normand en couplets rimes de six syllabes et attribué à tort à Walter Map. On peut mentionner avec la Disputa, le Debate del Agua y el Vino et le premier poème vraiment lyrique en castillan, la Razôn feita d'Amor. Écrit en vers de neuf syllabes, ce poème a pour sujet un rendez-vous d'amants, leur entretien, leurs aveux réciproques, leur séparation. Le Debate et la Razôn, découverts par Hauréau et publiés en 1887 par M. Alfred Morel-Fatio, sont peut-être bien d'un même auteur ; en tous cas il est tentant d'identifier l'écrivain avec le Lope de Moros (probablement d'origine navarraise ou aragonaise) mentionné dans le dernier vers : Lupus me fecit de Moros, mais selon toute apparence Lope de Moros n'est que le nom du copiste. Quel qu'ait pu être l'auteur, les pastourelles françaises, provençales ou portugaises lui étaient évidemment familières. Sa délicatesse de sentiments, son exécution soignée, ses effets lyriques voulus, annoncent un artiste qui connaît son métier, un poète trop personnel pour se contenter de narrations rimées. Il transforma ce qu'il emprunta, se l'appropria complètement et pourvut la Castille d'une méthode nouvelle d'écrire. 11 était fort en avance sur son époque. La langue n'avait pas encore acquis sa souplesse ; le goût populaire était hoslile; le lyrisme espagnol florissait seulement en Galice et ne pouvait se transplanter brusquement. Pourtant l'effort fut justifié, car il termine la période anonyme par une œuvre qui n'a de supérieur que le Poema del Cid,

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