Revue Hispanique^ Paris, 1894, \o\. I, pp
à un aphorisme, un paradoxe h une épigramme ; sans doute, aussi, il lui manque la véritable note nationale d'exaltation et de rhétorique grandiose. Mais malgré sa prétendue indifférence pour la technique, il est, à ses bons moments, un ouvrier accompli, un admirable artiste en miniature, un expert dans le domaine de l'expression concise; et, en cela, son influence fut salutaire. Cependant, sa méthode a son côté faible. Car si, dans ses mains, l'antithèse ingénieuse atteint parfois les limites extrêmes de la concision, dans les mains de ses imitateurs, elle en vient h n'être plus qu'un obscur jeu de mots, un rébus rimé. Populaire, à juste titre, dans son pays, Campoamor fut un des rares écrivains espagnols modernes dont la réputation ait franchi les Pyrénées ; toutefois, il n'a été, en aucun sens, un poète national typique, un produit caractéristique du sol, et avec tout son scepticisme raffiné, sa pose ironiquement pessimiste, ses qualités d'exécution, il est probable qu'on se souviendra de lui plutôt à cause de quelques brillants apophtegmes en vers, que pour des qualités poétiques essentiellement nouvelles.
La personnalité actuellement la plus remarquable parmi les littérateurs espagnols est Jlax Valeiia y AlcalA Galiaxo qui, lui aussi, débuta comme poète. Né en 1824 à Cabra, dans la province de Cordoue, M. Valera étudia h Malaga et à Grenade. Dès cette époque il ne se refusa aucune des joies de l'existence, et sa jeunesse est devenue le sujet de maintes légendes. Peu d'hommes ont vu plus d'aspects de la vie ou ont mieux tiré profit de ce que la vie leur a olTert. Passant du droit à la diplomatie, M. Valera servit d'abord sous le duc de Rivas, chef <Ui mouvement romantique, et il connut le monde dans les légations de Naples, de Lisbonne, de Rio de .laneiro,
de Dresde, de Saint-Pétersbourg; il contribua à la fondation de El Contemporàneo, journal qui eut autrefois une grande influence; il entra aux Cortes et devint ministre à Francfort, puis à Washington, à Bruxelles et à Vienne. Sa subtilité naturelle, son tact de cosmopolite ne le servirent pas moins dans les lettres que dans les affaires diplomatiques. Il donna à la littérature le meilleur de lui-même. Avec l'humilité ironique dans laquelle il excelle, il a protesté contre l'indifférence du public pour ses Poesias (1858), et quand on pense à ce qui, en ce genre, obtient la faveur du plus grand nombre, la protestation semble justifiée. Les vers de M. Valera, auxquels il manque la vie de l'inspiration, sont ciselés avec un art curieux et délicat. Mais sa culture le dessert, car des poèmes tels que Suenos, Ultimo Adiàs, ou El Fuego divino, si émouvants qu'ils soient, rappellent l'œuvre de poètes antérieurs. Des réminiscenses de Luis de Leôn, des traces de Dante et de Leopardi, se rencontrent dans ses meilleures pages, et cependant, il apporte au vers moderne des qualités qui, dans l'état actuel de la littérature espagnole, ont une singulière valeur : ce sont le repos, la dignité et la facture.
Son éducation diplomatique le gêne à l'occasion dans ses travaux critiques. Il écrit rarement sans établir quelque parallèle ingénieux et suggestif ou sans prononcer quelque jugement lumineux. Mais il a, pour ainsi dire, peur de son intelligence, et sa courtoisie, son désir de plaire l'empêchent souvent d'arriver à une conclusion précise. La multiplicité de ses sympathies, la beauté de son style ondoyant, son savoir étendu, sa froide lucidité, sont un outillage presque idéal pour la critique. Expert en séduction et en conciliation, son insinuante complaisance devient une arme formidable dans une œuvre telle
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que les Cartas americanas (1889), où une excessive urbanité produit tout l'effet du blâme ; on pose le livre avec le sentiment que les écrivains de l'Amérique du Sud ont été étouffés sous les fleurs trop parfumées offertes par un courtisan accompli.
Quelles que soient les réserves que l'on s'impose en louant le poète et le critique, le triomphe de M. Valera comme romancier est incontestable. Malgré tout son pyrrhonisme mondain, c'est un Espagnol de vieille roche : croyant par intuition et par hérédité, sceptique malgré lui par la force des circonstances et de l'éducation. 11 nous a dit lui-même comment Pépita Jimenez (1874) fut le résultat de lectures mystiques qui le tinrent fasciné mais non captif, et, en acceptant au pied de la lettre sa confession narquoise, nous devons croire qu'il devint romancier par accident. 11 est vrai, tout au moins, que quand il écrivit Pépita Jimenez il avait encore beaucoup à apprendre. Des écrivains moins doués que lui auraient su éviter les fautes, les digressions, les épisodes qui retardent la marche du récit. Mais quels que soient ses défauts, Pépita Jimenez est d'une importance capitale dans l'histoire littéraire, car c'est de sa publication que date l'attention accordée par l'étranger au roman espagnol contemporain. C'était enfin un livre qui ne devait rien à la France, qui provenait d'une inspiration nationale, enjolivait les données de Luis de Granada, de Luis de Leon, de sainte Thérèse, et offrait une fois de plus ce que le poète anglais Coventry Patraore appela « cette synthèse complète de gravité du sujet et de gaîté de manière qui est la scintillante couronne de l'art et qui, en dehors de la littérature espagnole, ne se trouve que dans Shakespeare et, même chez lui, à un degré beaucoup moins manifeste ».
Depuis Pépita Jimenez, M. Valera a fait des progrès dans son art. Pour la construction, la profondeur et la perspicacité psychologique, Dona Luz (1879) vaut mieux que l'œuvre précédente, et le Comendador Mendoza (1877) les dépasse toutes deux en intensité d'expression, en puissance tragique et en émotion sincère. Las Ilusiones del Doctor Faiistino (1875) furent moins en faveur auprès des critiques et du public, peut-être parce que leur observation est trop cruelle, leur conception trop subtile. L'auteur n'est pas moins heureux dans le conte et dans le dialogue : dans ce genre, Asclepigenia peut être considéré comme un chef-d'œuvre en petit. Nous avons l'œuvre de M. Valera, complet maintenant, car s'il nous donne encore la joie de lire ses exquises études de caractère et de mœurs, telles que Genio y Figura (1897), De KHirios colores (1898) et Morsamor (1899), son grand âge le force à dicter au lieu d'écrire, nécessité harassante pour un artiste dont le talent n'a rien de déclamatoire. 11 est difficile pour nous, ses contemporains, qui avons subi le charme de Prospero, qui avons été fascinés par la magie de sa vérité, de sa grâce et de sa sympathie, de l'examiner avec impartialité, mais nous pouvons sans crainte anticiper le verdict de la postérité. Il se peut que quelques-unes de ses improvisations ne soient pas durables, mais celles-là sont rares. Comme le reste du monde M. Valera a le droit d'être jugé par ce qu'il a donné de meilleur, et ce meilleur sera lu aussi longtemps qu'existera la littérature espagnole. Car il n'est pas simplement un adroit virtuose, se servant d'une des plus nobles langues avec une gracieuse délicatesse et une variété infinie de moyens; il n'est pas seulement un habile romancier dont le talent facile amuse en passant, ou (bien qu'il soit cela dans un sens très spécial)
le chef d'une renaissance nationale; il est quelque chose de beaucoup plus rare, de beaucoup plus puissant qu'un homme de lettres accompli, il est un vrai créateur et celui des modernes qui représente le mieux la finesse espagnole. Moins cosmopolite, moins flexible et moins varié, mais non moins original, est le talent de José Maria de Pereda, « Montagnard » comme tant d'Espagnols illustres. Né h Polanco, en 1834, élevé à Santander, ayant servi dans l'artillerie à Madrid, M. Pereda était (il l'est peut-être encore en théorie), un inébranlable carliste, un ultramontain intransigeant, et son aisance lui permit de mépriser les compromissions de la politique opportuniste. Ses premiers essais, publiés dans une feuille locale, La Abeja montanesa, passèrent inaperçus, et il ne fut guère plus heureux avec ses Escenas montanesas, si extraordinairement brillantes (1864), et dont une seconde série parut en 1871. Fernân Caballero et Antonio Manuel Maria de Trueba y la Quintana (1819-1889), romancier presque oublié maintenant en dehors du pays basque, satisfaisaient les lecteurs avec d'aimables gentillesses auprès desquelles le réalisme viril du nouveau venu paraissait presque cru. Le villageois conventionnel, simple, arcadicn, insupportablement vertueux, imposait son goût, et la révélation, par M. Pereda, d'une rusticité dépeinte sincèrement fut considérée comme déplaisante, inutile et inartistique. Il lui fallut faire l'éducation do son public. Dès le début, il rencontra, dans sa province natale, quelques enthousiastes qui l'apprécièrent, et, lentement, il réussit à s'imposer, d'abord au grand public, puis, avec beaucoup plus de difficulté, aux critiques officiels. Ce ne fut que deux ans après la publication de Pépita Jimenez que M. Pereda eut un triomphe incontestable avec Bocctos al temple (1870).
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On reproche généralement à ses personnages d'être locaux, même dans ses romans les plus ambitieux, dans Don Gonzalo Gonzalez de la Gonzalera (1878), dans Pedro Scindiez (1883), ce roman picaresque où il traite de la vie citadine, et dans Sotileza (1884), tout imprégnée des acres senteurs de la mer. En réalité, les hommes et les femmes de M. Pereda sont locaux au même titre que Sancho Panza et Maritornes, Ils sont locaux dans les détails; ils sont universels comme types de nature. Les véritables défauts de l'auteur sont ses tendances à abuser de sa familiarité avec le dialecte, d'insister sur l'enseignement moral, de caricaturer ses personnages antipathiques; de plus, il cède trop facilement h la tentation de polémiquer, comme dans El Buey siielto (1877), sorte de réplique aux Petites misères de la vie conjugale, de Balzac, et dans De tal palo tal astilla (1879), qui est une réponse h la Doua Perfecta de Galdôs. Ce sont là des taches sur le soleil. En somme, il peint la vie telle qu'il la voit; ses gens vivent et s'agitent, et, ce qui n'est pas la moindre de ses qualités, il se sert magistralement d'une langue nerveuse et énergique. Il n'est pas de littérature ou d'époque qui ne pourrait à bon droit être fière d'un exploit, dans la création imaginative, tel que Penas arriba (1895), où M. Pereda fait preuve de génie avec une sérénité et une réserve admirables. Aucun écrivain n'est son égal comme paysagiste, dans la description des grasses vallées, des clairs ruisseaux, des collines dénudées, de la mer agitée des Cantabres, auxquels il retourne avec une passion profonde et constante.
Une école nouvelle est représentée par Bexito Pérez Galdôs (né en 1845) qui, h dix-neuf ans, quitta les Canaries pour venir étudier le droit à Madrid. Un court essai de journalisme, peu avant la révolution de 1868, amena
la publication de ses premiers romans : La Fontana de Oro (1870), et El Audaz (1871). Depuis 1873 M. Pérez Galdôs a montré une souplesse et une persistance de talent toujours grandissantes. Ses Episodios nacionales I en trente volumes ne constituent que la moitié environ de ses œuvres. Plus de cinq cents personnages se meu- ■ vent dans l'épopée nationale qu'il a composée sous la 'J forme de romans, dont l'action se passe pendant la guerre de l'Indépendance et les vingt années de luttes intestines qui suivirent. Entre M. Pérez Galdos et son rival, adversaire et ami, M. Pereda, il y a un contraste singulier : le royaliste à préjugés a formé ses contemporains : le réformateur libéral a été formé par eux. M. Pérez Galdos a toujours eu le doigt sur le pouls du public, et quand les lecteurs ont commencé à se lasser du roman historico-politique, il était prêt à leur servir Doiîa Perfecla (1876), où le problème religieux est posé douze ans avant le Robert Elsmere de M'"* Humphry Ward, puis Gloria (1877) et La Familia de Lean Roch (1878). La troisième phase de son développement a pour exemple Fortunata y Jacinta (1887), vigoureuse peinture de la vie contemporaine. Inventeur fécond et adroit, observateur minutieux du détail, à peine inférieur h Dickens dans El Doctor Centeno (1883), M. Pérez Galdôs combine le réalisme avec la fantaisie, le récit en prose avec une imagination poétique, et sa réussite fut complète quand il dépeignit une excentricité psychologique comme le héros qui donne son nom a Ani^cl Guerra (1891). Il a aussi essayé du théâtre et, dans La de San Qfiinlin (IHO-'i), il a produit une étude curieuse contenant quelques scènes réellement supérieures mêlées d'autres qui trahissent une gaucherie inexplicable; plus tard son Electra (1900), pièce à thèse anti-cléricale, a soulevé un
intérêt tapageur bien au-dessus de ses mérites littéraires, et tout récemment il a fait jouer un autre drame, Mariucha (1903), qui est plutôt un habile appel politico-social. Mais, bien qu'il soit doué d'un certain sens dramatique, son tempérament débordant s'exprime mieux sous la forme narrative. Il est peut-être trop espagnol, de même que Dickens est trop anglais, pour supporter la traduction, trop enclin à supposer que ses lecteurs sont familiers avec toutes les minuties de la vie et de l'histoire politique de la Péninsule, et sa construction n'a de l'ampleur qu'aux dépens de la solidité. Cependant il est indiscutable que la réputation dont il jouit est méritée. Fortiinata rj Jncinta, Angel Giierra^ et La de Bringas (1884) sont là pour convaincre les incrédules.
A l'exception peut-être d'Antonio de Valbuena (né en 1844), le critique cinglant et frondeur incorrigible dont la série de Ripîos a amusé tout le monde sauf ses ^âctimes, aucun écrivain n'a été mieux connu et plus craint d'un bout à l'autre de l'Espagne que Leopoldo Alas (1852-1901), qui rendit fameux le pseudonyme de « Clarin ». Alas fut souvent accusé d'intolérance, et le reproche est vrai dans ce sens que, par droiture, il démasque les faux bonshommes, et qu'il est sans pitié pour la majorité permanente de charlatans et de sots. Qu'il ait raison ou qu'il ait tort dans ses jugements, il y a quelque chose de noble dans l'intrépidité avec laquelle il secoue la réputation la mieux établie, dans l'infinie malice qu'il apporte à éplucher son adversaire. Une ample connaissance des littératures étrangères, un goût juste, un esprit des plus fins, une verve agressive lui donnèrent une autorité critique dont il n'a fait, en somme, qu'un bon usage. Toutefois, ce n'est pas comme un formidable gladiateur de la presse qu'il a place ici, mais
comme l'auteur d'un des meilleurs romans contemporains. La Régenta (1884-1885) est, tout d'abord, une analyse approfondie de la passion criminelle, et l'examen du faux mysticisme qui trahit Ana Ozores prend rang parmi les hauts faits de la littérature actuelle. M. Pérez Galdôs est réaliste et persuasif; Alas est véridique et convaincant : il n'a pas l'adresse du simple machinateur de situations, et comme il ne s'abaisse jamais aux lieux communs de style ou de sentiment, il n'a guère été en faveur auprès du grand public et des journaux de reportage. En réalité, bien loin de conquérir une vogue vulgaire, La Régenta eut l'honneur d'être condamnée par de pseudo-critiques qui ne l'avaient jamais lue. Les recueils de contes intitulés Cuentos jyiorales (1896) et El Gallo de Socrates (1901), intéressants et poussés dans le détail, sont d'une matière plus légère et de moindre valeur. Une chaire de droit à l'université d'Oviedo, et les labeurs du journalisme absorbèrent les dernières années d'Alas. La littérature, en Espagne, n'est qu'une pauvre béquille, et M. Valera luimême a avoué que sa popularité ne l'empêcherait pas de mourir de faim s'il n'avait d'autre ressource que sa plume. Les littérateurs espagnols doivent se contenter de la gloire. Celle d'Alas sera due h La Régenta, puisque la mort l'a empêché d'achever VEsperaindeo, le roman que l'on attendait depuis si longtemps.
On peut douter qu'AioiANDo Palacio Valdés (né en 1853) ait tenu les promesses que faisaient concevoir Maria y Marta (1883) et La Hermann San Sidpi(io{{SS9). Alas, avec qui M. Palacio Valdés collabora pour un tableau critique de la littérature en 1881, a su s'assimiler les bons éléments de l'école naturaliste française, sans perdre sa saveur espagnole. M. Palacio Valdés a
renoncé à une partie de sa nationalité dans Espiima (1892) et dans La Fe (1892) qu'on pourrait, en en changeant les noms, prendre pour des versions supérieures d'originaux français. Il a beaucoup d'habileté et de sûreté de main dans ses constructions, une réelle puissance à peindre ses caractères, qualités qui lui ont valu d'être plus apprécié au dehors qu'en Espagne. Il possède des titres, sur lesquels insistent un peu trop les critiques étrangers, qui lui permettraient de se dire le chef de l'école naturaliste moderne; mais deux ouvrages, La Alei^ria del Capitdn Ribot (1899), et, plus encore peut-être que le précédent, Los Majos de Cadiz (1896), imprégné à'espanolismo à chaque page, sont d'heureuses indications que l'auteur retourne à sa première et à sa meilleure manière.
M. Palacio Valdés a eu une rivale sérieuse en M™* Quiroga, mieux connue sous son nom de jeune fille, Emilia Pardo BazAx. Née en 1851, elle est peut-être la meilleure femme auteur que l'Espagne ait produite pendant le XIX® siècle. Son premier cft'ort fut un essai sur Feijôo, rédigé pour un concours local; vint ensuite un volume de vers, que l'auteur elle-même préférerait oublier. Avec une hardiesse caractéristique, elle fonda une revue, le Niievo Teatro critico (1891), entièrement rédigée par elle-même, où elle put propager ses idées très éclectiques sur la vie et sur l'art. Les femmes, jusqu'ici, ont été plus impressionnables qu'originales, et M°" Pardo Bazân, entraînée par le courant naturaliste français, donna Los Pazos de Ulloa (1886) et La Madré Naturaleza (1887). Ces deux romans renferment des scènes d'une vraie puissance, et La Madré Naturaleza est presque une glorification épique des instincts primitifs. Toutefois, l'Espagne possède un réalisme à elle, et il
n'est guère probable que la variété française finisse par la supplanter. C'est comme romancier naturaliste que M°' Pardo Bazân est généralement acceptée ; pourtant elle plaît surtout dans ses descriptions pittoresques de la vie et des mœurs campagnardes de Galice, la province où elle est née, et surtout dans ses tableaux de la Corogne qu'elle célèbre sous le nom de Marineda. L'engouement naturaliste est bien passé, cl par conséquent une partie de l'œuvre de M"* Pardo Bazân est déjà démodée. C'est par le riche coloris, l'enthousiasme patriotique, l'exacte vision de scènes et de coutumes telles qu'on en trouve beaucoup dans Insolaciôn (1889) et Morrina (1889), qu'elle rend le mieux les impressions d'une nature exubérante qui trouve aujourd'hui d'autres issues dans des tournées de conférences et des labeurs de polygraphc où elle a usé un beau talent. Mais sa véritable force réside dans ses transcriptions vigoureuses du monde visible. Ce que M. Pereda a fait pour la contrée de la Montagne, M"* Pardo Bazân l'a fait, d'une manière moins parfaite, pour la Galice dans De mi tierra (1888). Il suffira de rappeler rapidement la vogue passagère de Peqaeneces (1890), lourd roman à clef où le jésuite Luis Coloma (né en 1851) fait une peinture peu flatteuse de ce monde madrilène dont il fut jadis l'enfant gâté. Renonçant à son rêve de devenir un Gyp en soutane, le religieux a eu l'esprit de laisser le roman aux hommes du métier; il s'est tourné vers la biographie historique et a publié Retratos de antano (1895), un volume qui ne manque pas d'intérêt. Une intelligence autrement supérieure fut celle d'ÂNGiîL Gaxivet (1805-1898), écrivain d'une individualité marquée qui, dans Los Trahajos del infatigable creador Pio Cid (1898), mit le roman au service des idées philosophiques. Ricardo Macias Picavka
(m. en 1899) exprima avec art un réalisme convaincant dans La Tierra de Campo (1897-1898). Un jeune homme d'un talent délicat, Juan Ochoa (1864-1899), nous a légué Su amado discipido (1894), Un aima de Dios (1898) et Los Sefîores de Hermida (1900), trois modèles de contes remarquables par leur vérité belle et sobre. Jacinto OcTAvio PicôN (né en 1852) fait preuve, dans Diilce y sabrosa (1891), d'une observation fine doublée d'un style charmant. Le député républicain Vicente Blasco IbA55ez (né en 1867) est indubitablement le chef des jeunes romanciers : débutant par d'intéressantes études de mœurs telles que Arroz y tartana (1894) et Flor de Mayo (1895), il a réussi h exprimer les angoisses d'une vie dans La Barraca (1899), histoire navrante, tragiquement douloureuse même, contée avec un art puissant. Le roman provincial est encore à la mode en Espagne : de même que l'action des meilleurs volumes de M. Pereda et de M°* Pardo Bazân se déroule dans la « Montagne » et en Galice, de même la hiierta de Valence sert de cadre aux œuvres de M. Blasco Ibànez.
Le drame sérieux n'a rien produit de très original en Espagne (la Catalogne mise à part), vers la fin du xix* siècle. Le successeur de Tamayo dans l'estime populaire, José Echegahav (ne en 1832), se fit connaître d'abord comme mathématicien, comme économiste, comme orateur et comme ministre de l'éphémère république. Sous l'anagramme Jorge Hayeseca, M. Echegaray s'essaya au théâtre en 1874, et depuis lors il a produit une soixantaine d'essais dramatiques, en prose ou en vers. Il est essentiellement romantique, comme il est aisé de le voir dans La Espo.sa del Veni^ador (1875), et dans (J Lociira à SanLidad (1877), mais le goût du terroir manque à son œuvre, reflet par trop fidèle de modes empruntées à
l'étranger. Ses pièces sont ordinairement bien construites, comme on peut s'y attendre de la part d'un ingénieur appliquant sa science au théâtre ; aussi serait-il injuste de nier qu'il possède une certaine imagination sombre qui émeut et impressionne, ainsi qu'on peut s'en rendre compte dans El gran Galeoto (1881) et le Conflicto entre los deheres (1882). Il est moins heureux quand il veut créer des caractères ; il se laisse facilement aller h la recherche des applaudissements par des effets emphatiques, et ses vers ne sont pas d'un poète. Une étude attentive d'Ibsen l'amena à donner El Hijo de Don Juan (1892) et El Loco Dies (1900), drames symboliques s'élevant dans quelques scènes h une intensité vibrante. Pourtant son œuvre n'a pas une vitalité h l'épreuve du temps; une bonne partie n'en existe déjà plus, et récemment sa place a été prise par le Catalan Angel Guimerâ (né en 1847), qu'Echegaray, avec une générosité digne de louanges, a traduit parfois pour la scène madrilène.
Parmi les autres auteurs dramatiques occupant une position reconnue, on peut citer le colonel Leopoldo Cano y Masas (né en 1844), auteur de La Mariposa (1878); Eugenio Sellés (né en 1844), dont le Ntido gordiano (1878) est dans la première manière d'Echegaray; et José Feliu y Codina (1845-1897), très remarqué h un moment à cause de La Dolores (1892), drame d'un certain effet scéniquc. Ce ne sont, cependant, que des écrivains secondaires.
Quelques talents plus vrais se sont développés dans le genre comique. M. Vital Aza (né en 1851) a écrit une série de pièces légères telles que El Sueno dorado (1875) et El Senor Cura (1890), charmantes de lantaisie et d'esprit endiablé. Le sainetista populaire, M. Ricardo de la Vega (né en 1858), a déployé dans La Verbena de la Palonia
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et Pepa la fiescachona des dons moins voisins du goût dont avait fait preuve son père dans El Nombre de miindo que de la spontanéité bizarre de Ramôn de la Cruz. Et ce n'est pas le seul exemple d'un retour plus ou moins inconscient aux anciens modèles, car, dans leur entremès intitulé El ojito derecho, les frères Serafin Alvarez Quintero (né en 1871) et Joaqui'n Alvarez Quintero (né en 1873) rappellent la veine humoristique de Lope de Rueda. Chez ces deux Sévillans il y a aussi une vision personnelle de la vie et une forte réalisation de caractère qui s'expriment admirablement dans le dialogue serré de comédies comme Los Galeotos et El Patio.
D'autres essais de drames ont été aussi tentés par le célèbre poète Gaspar Nûnbz de Arce (1834-1903). Au point de vue purement littéraire, son Haz de Lena (1872), dans lequel figure le sombre Philippe II, est le meilleur drame historique que l'Espagne ait produit pendant le xix' siècle. Cependant, quoique ayant débuté à quinze ans par une pièce qui eut du succès, et bien qu'en ayant écrit plusieurs autres — La Cuenta del Zapatero (1859), par exemple — fort appréciées à leur apparition, Nûnez de Arce fut bien avisé quand il abandonna le théâtre pour s'adonner au Ivrisme pur. Comme Quintana, il était né pour entonner des chants de victoire, pour être le poète d'une liberté digne et paisible : la destinée a voulu qu'il vécût à une époque d'excès révolutionnaires ou de désastres nationaux, et il n'a eu malheureusement aucune occasion de remplir la mission qu'il avait reçue de célébrer un triomphe. Toutefois, ce fut comme poète politique qu'il conquit sa renommée, et c'est à ce titre que l'avenir se souviendra de lui. Sans doute Un Idilio y una Elegîa (1878) contient une histoire d'amour rustique d'une belle simplicité, d'un réalisme profond et pur qui s'élève bien
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au-dessus du niveau ordinaire de la pastorale; sa sincérité, son austère perfection sont les caractéristiques du poète dont l'art, la dévotion Ix la nature et l'observation fidèle sont également très remarquables dans La Pesca (1886). De môme aussi, dans Raimundo Lulio (1875), l'exécution est si excellente que le lecteur pardonne facilement la confusion de deux thèmes séparés, allégorie et poème d'amour. Mais le meilleur titre de gloire du poète est le volume de beaux vers intitulé Gritos del Combate (1875) dans lequel, dénonçant l'anarchie, il défend la liberté et la concorde avec un fier courage et un patriotisme éclairé. Par ce livre Niînez de Arce s'est élevé un monument durable. Ses dernières années ne virent pas croître sa réputation : sa santé trop faible, et peut-être aussi son isolement politique l'obligèrent à garder un silence presque absolu. Notons seulement que le chant du cygne de ce puissant artiste et parfait galant homme porte le titre caractéristiquement optimiste de jSursum corda! (1900).
La littérature moderne de l'Espagne ne peut lui comparer aucune autre figure poétique bien qu'il y ait eu beaucoup d'habiles versificateurs comme José Velarde (m. en 1892), M. Emilio Ferrari (né en 1853), et surtout M. Manuel Reina (né en 1860). Le plus connu de ces poetae minores est M. Federico Balart (né en 1831), qui a obtenu sur le tard un succès assez mérité avec Dolores, où il exprime d'une manière pathétique l'efiondrcment graduel d'une tristesse désespérée dans la mélancolie de la resignation; on relève toutefois dans Dolores un certain soupçon de sentimentalisme et d'apitoiement complaisant, et cette impression de fausse sincérité artistique augmente à la lecture d'/forizontes où il y a pourtant, comme dans Dolores, des passages de mélodie
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doace bien qu'un peu monotone. ConTainca qu^il est I'ntile de prophétiser, nous nous contenterons de mentionner parmi les promesses pour TaTenir M. Vicente Medina, le chantre des Aires auwcUuno* (1899) et M. Ramôn Domingo Perés fné en 1863) dont le dernier Tolome. Mtoffo (1902]), riche d'imagination contemplative, renferme une veine de poésie d'une artistique simplicité. L'Espagne n'a produit ancnn grand historien an cours du 3u:x* siècle. Pourtant il j eut — il y a encore — un mouvement très actif de recherches historiques on se sont distingués des érudits tels que Francisco Cardenas (1816-1898) et Antonio Canovas del CastUlo (1828-1897), deux hommes qui usèrent dans la politique des talents dignes d'un meilleur sort. Parnii les vivants mentionnons M. Gumersindo Azcarate (né en 1840), auteur de plusieurs traités qui font autorité en matière de droit philosophique; M. Francisco Codera y Zaidin (né en 1831^, Féminent arabisant qui s'est fait connaître même an grand public par sa Decademcia y desaparieiàm. de lot AlmorainJes en EspaÂa (1899); Manuel de Colmeiro (1814-1897), dont les principaux ouvrages sont VHistoria de la Eeomomua polilica e» EMpaÂa (1863) et le Cvuno de Deneko poUtieo se^Jt la hiUoria de Leôm, y CasiiOa (1873) ; Joaquin Costa, esprit savant et ingénieux, comme il Ta prouvé dans ses Esimdia» ibmeos (1891) et son Cdeeiivismo agrario en Espama (1898); M. Manuel Dan- ▼ila y Collado (né en 1830), auteur d'une mon<^rraphie remarquable, La Germania de Valencia (1884); l'ancien officier de marine M. Cesàreo Fernandez Duro {né en 1830), moins connu pour son histoire de sa province natale — Memorias kiaiôricas de la ciadad de Zamora, sm provincia y su obi^pado (1883-1883) — que pour La Armutda InvenciUe (1884) et sa monumentale Armtada
espanola desde la union de los reinos de Castilla y Aragon (1895-1903); M. Francisco Fernandez y Gonzalez (né en 1833), qui a fait preuve d'une grande richesse d'informations dans son ouvrage ambitieux, Instituciones juridicas del pueblo de Israel en los diferentes estados de la Peninsula (1881); le père jésuite Fidel Fita y Colomé (né en 1838), « de re epigraphica hispana optime meritus merensque », comme le déclarait le savant Hiibner; M. Eduardo de Hinojosa, à qui nous devons non seulement une Historia del Derecho romano mais aussi une Historia de los Visigodos^ — écrite en collaboration avec Aureliano Fernandez Guerra y Orbe (1816-1894), — travail de reconstruction comparable à VHistoria de las instituciones sociales de la Espaiîa goda (1896) de M. Eduardo Pérez Pujol (né en 1830); le chanoine Antonio Lôpez Ferreiro, dont la Galicia en el ultimo tercio del siglo XV (1883) est une contribution importante à l'histoire provinciale; M. Eduardo Saavedra y Moragas (né en 1829), intelligence alerte, également intéressée aux problèmes de l'art de l'ingénieur et de l'orientalisme ; et M. José Villa-Amil y Castro (né en 1830), profond connaisseur des institutions du moyen âge. Ces écrivains ont accumulé de précieux matériaux pour le Mariana de l'avenir, et leurs résultats ont déjà été en grande partie utilisés par M. Rafael Altamira y Crevea (né en 1866) dans VHistoria de Espana y de la civilization espanola (1900-1902), le meilleur livre d'ensemble de ce genre que nous possédions.
Dans la critique aussi, depuis que Pascual de Gayangos y Arce (1809-1897) commença sa longue et utile carrière, il y a eu un progrès marqué vers l'érudition et la tolérance, grâce surtout h l'exemple d'un des meilleurs disciples du savant Catalan Manuel Milà y Fontanals (1814-
1884), le célèbre Marcelixo Mexéxdez y Pelayo (né en 1856). Son précoce savoir et sa puissance d'argumentation se manifestèrent dans un livre de polémique intitulé Ciencia espafiola (1878) et dans son Historia de los heterodoxos espanoles (1880-81). Depuis lors, le ton acerbe s'est adouci, une légère teinte d'étroitesse provinciale a disparu, le talent de l'écrivain a mûri, ses sympathies se sont étendues en même temps que son érudition s'affermissait, et, h l'heure actuelle, le brillant et impétueux adolescent qui débuta comme porte-étendard d'un parti agressif est devenu un homme que ses anciens adversaires acceptent comme le plus sagace, le plus accompli des critiques espagnols. Ce n'est pas le poète des Odasy Epistolas y Tragedias (1883), c'est le savant, c'est l'historien littéraire que ses compatriotes saluent en lui comme un prodige. Et M. Menéndez y Pelayo mérite son immense réputation. Son Horacio en Espafia (1877) et son Antologia de poetas lîricos castellanos (1890-1903) ne sont pas seulement des trésors d'information, ce sont d'admirables exercices de littérature. 11 a peut-être entrepris trop de choses, et la tâche colossale d'éditer et de commenter les œuvres complètes de Lope de Vega pourra faire que V Historia de las ideas estéticas en Espafia (1883-91) reste un bloc inachevé. Son initiative a eu une influence excellente, comme on peut s'en rendre compte par les travaux du fils de l'illustre poète catalan Rubici y Ors, M. Antonio Rubiô y Lluch, critique et historien de valeur; de M. Manuel Serrano y Sanz (né en 1866), érudit fécond; de M. Antonio Paz y Mélia (né en 1842), excellent paléographe et travailleur d'une modestie avérée; de M. Emilio Cotarelo y Mori (né en 1858), expert dans l'histoire du théâtre; et surtout de M. Ramon Menéndez Pidal (né en 1869), le jeune savant qui nous a
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donné La Leyeiida de los Infantes de Laj-a (1897), ce bel exemple de reconstitution médiévale. Ajoutons-y les noms de M. Francisco Rodriguez Marin (né en 1855), le brillant biographe de Barahona de Soto et collectionneur émérite des Cantos popidat'es espafioles (1882-1883); du P. Cristobal Pérez Pastor, découvreur heureux de Documentos cervantinos (1897-1902); de M. Rafael Salillas, qui a écrit plusieurs études sociologiques de haute valeur ; et de M. Adolfo Bonilla y San Martin (né en 1875), dont les récents travaux de jurisprudence, de littérature et de critique sont pleins de promesses.
Ce serait vraiment un spectacle étrange, si la pittoresque et imprévoyante Espagne, qui reste pour maints esprits plus ou moins critiques l'incarnation d'un téméraire romantisme, allait produire une race d'écrivains du genre allemand, absorbée par les détails compliqués et l'observation microscopique. Mais, comme le génie d'une nation n'est pas plus susceptible d'une transformation radicale que le tempérament d'un individu, il n'y aurait pas lieu d'être surpris si cette déviation ne s'accomplis* sait pas.
Dans la présente lisle on s'est efforcé de dresser une bibliogra* phie très sommaire des livres, brochures ou articles de revues les plus importants. Bien qu'à certains égards il soit préférable d'étudier un auteur — surtout un auteur ancien — dans la première édition de ses œuvres, nous n'avons indiqué ici à peu près exclusivement que celles des réimpressions modernes qui nous ont semblé répondre le mieux aux légitimes exigences de la critique, ou, dans un trop grand nombre de cas, celles qui nous ont paru les moins défectueuses. La date des premières éditions étant presque toujours signalée dans le corps de notre volume, il devenait d'autant plus inutile de la répéter dans ces simples notes, que ces premières éditions sont souvent d'une extrême rareté, ou même inaccessibles. Nous avons signalé aussi, quand il y avait lieu, les études se rapportant aux auteurs cités, que ces études forment à elles seules un volume ou qu'elles soient dispersées dans des périodiques français ou étrangers. Il n'a pas été fait mention des œuvres d'auteurs contemporains ou très modernes, qui se trouvent dans la plupart des bibliothèques et dans toutes lus librairies.
Le peu d'espace dont nous disposions nous a obligé ù être bref et à laisser de côté bien des renseignements curieux, mais si nous n'avons négligé rien d'essentiel, si nous avons mis ceux qui s'intéressent à l'histoire littéraire de l'Espagne à même de recourir aux instruments indispensables de travail, nous estimerons avoir atteint le but tout pratique qne nous nous sommes proposé.
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