CHAPITRE XIII
Tracer un tableau de la littérature contemporaine est une tâche qui pourrait être, pour certains esprits, aussi attrayante que celle d'écrire Ihistoire politique de son temps. Les œuvres nous sont plus ou moins familières et les auteurs ont exprimé des idées pour lesquelles nous avons plus ou moins de sympathie; en outre, nous sommes libérés du fardeau des autorités et de la tradition. Mais, par contre, il est facile h la critique des [contemporains de se laisser influencer par des préjugés d'écoles ou de coteries, de sorte qu'un historien qui resta libéral en traitant du passé s'expose à se montrer aveugle dans son examen du présent ou de paraître ridicule en présageant l'avenir. Un traité de littérature contemporaine n'est souvent, comme un discours ministériel, qu'un mélancolique recueil de prévisions erronées. Aucun critique de 1830 n'aurait osé placer Victor Hugo parmi les plus grands poètes du monde : mais on n'est pas souvent exposé a passer à côté d'un miracle, comme Hugo, sans le reconnaître, et nous n'avons ici, pour atteindre notre but, qu'à nous occuper de ceux qui, du
consentement général, sont les hommes en vue d'une génération parvenue maintenant à l'âge mûr.
Pendant les dernières années de sa longue vie, Ramôn DE Campoamor y Campoosorio (1819-1901) était reconnu comme le doyen de la littérature espagnole. Dans sa jeunesse, il voulut se faire jésuite, mais il se décida pour la médecine, et finalement s'adonna à la poésie et à la politique. Fermement attaché à ses convictions conservatrices, Campoamor occupa les postes de gouverneur d'Alicantc et de Valence et il combattit la démocratie par la parole et par la plume; mais, comme la politique des littérateurs a rarement plus de valeur que la littérature des politiciens, il ne fut jamais pris au sérieux en tant qu'homme d'Etat, et ses quelques essais philosophiques n'ont eu d'autre résultat que de faire douter de son orthodoxie par des écrivains qui n'avaient qu'un sens imparfait de l'humour. Sa controverse avec Valera sur la métaphysique et la poésie est une évidente plaisanterie à laquelle les deux écrivains se prêtèrent en affectant des airs solennels, et l'on peut fort bien se demander si les convictions que professait Campoamor étaient autre chose que des prétextes à exercer son ingénieuse ironie.
Il s'est essayé sans succès dans le drame avec des pièces telles que El Palacio de la Verdad et El Honor. De même, les huit chants d'un poème grandiose, intitulé El Drama universal (1873), n'ont pu rendre intéressante sa version des amours posthumes d'Honorio et de Soledad, bien que l'exécution en soit excellente. Selon certains critiques de la Péninsule, le principal mérite de Campoamor est d'avoir iuventé un uouvcau genre poétique sous les noms de doloras, /lunioradas et pcqucnos poemas. Il n'est certes pas facile de découvrir ce qui distingue ces formes entre elles, et l'explication qu'en donne
Campoamor manque de clarté. D'après lui, une dolora est une humorada dramatisée, et un pequcno poema est une doloro amplifiée. C'est là un éclaircissement dont l'effet est d'accroître l'obscurité. Un critique perspicace, M. Peseux-Richard, a fait remarquer que cette définition n'est pas seulement obscure mais qu'elle a été évidemment inventée après coup '. La dolora est la première en date, et c'est aussi, à en juger par sa Poètica, la forme à laquelle Campoamor accorde le plus de valeur. Qu'est-ce, donc, qu'une dolora'^ C'est, paraît-il, une fable « transcendentale » dans laquelle des hommes et des femmes, leurs paroles et leurs gestes, symbolisent des vérités éternelles ; c'est un poème qui se caractérise par la brièveté, la délicatesse, le pathétique, et qui exprime, dissimulée sous l'ironie, une doctrine philosophique. Le point capital est la vérité « transcendentale » qu'il faut communiquer : la perfection de la forme est d'importance secondaire. Cette elucidation reste peut-être encore plus que vague.
M. Peseux-Richard remarque sèchement que les humoradas sont aussi anciennes que toute autre forme littéraire, et que l'originalité de Campoamor, en l'occurrence, consiste simplement dans l'invention d'un nom. Cela est vrai; et il n'est pas moins vrai non plus que la composition de doloras, humoradas, et perjuenos poemas, d'après la recette du maître, ne tarda pas h devenir en Espagne un véritable fléau littéraire. Campoamor, heureusement, vaut mieux que ses théories, qui, s'il était conséquent, l'entraîneraient dans le dédale du conceptismo. Sans doute, il trébuche parfois dans le banal, confond le sentiment avec le sentimentalisme, substitue un lieu commun