BIBLIOTHÈQUE DE L'ASSOCIATION
91, rui Lecaurèe, 91
C<cZ
Contes et Fesrîe, poésie, 1866 (Julien Lemer) épuis.
Poèmes d'Italie, 1870-1871 (Alphonse Lemerre) 3 »
Pour les Inondés, poème, 1875 — 50
Molière à Auteuîl, comédie en un acte en vers, avec
Léon Valade, 1876(Calmann Lévy) 1 50
L'es Cloches, poème, d'après Edgar Poe, 1876 (Librairie
de l'Eau-Forte) ép.
Le Barbier de Pézenas, comédie en un acte en vers,
avec Léon Valade, 1877 (Calmann Lévy) 1 50
Les Filles Sainte-Marie, ronde, 1879 (A. Quantin) — ép.
Portraits sans modèles, poésies, 1879 (A. Lemerre). . . 3 »
La Prise de la Bastille, poème, 1879 — ... 1 »
Le Porte-Drapeau, poème, 1880 (Strauss) ép.
Esquisses américaines, diaprés Mark Twain, 1881
(Ollendorff) èp.
André Qill, poème, 1881 (Tresse) ép.
J.-J. Henner, 1882 (V Artiste) ép.
Le Jardin enchanté, poème, 1882 (Charavay frères) — ép.
Pour la Statue de Victor flus:o, poème, 1882 (Launette) ép.
Le Livre d'or de Victor flusro, 1883 - ép.
Le Voyage sentimental, de Laurence Sterne, 1884
(Launette) ép.
Pierre Corneille, poème, 1884 (Lemerre) 1 »
Petites Chansons sans paroles, 1885 (Henry Lemoine) ép. Enoch Arden, poème, d'après Tennyson, 1885 {Progrès
artistique) ép.
Visite à Corneille, poème, 1886 (Lemerre) 75
i^ et Stock) 50
t Le Roitelet, monoloeve, 1890(11^886 61 Stock) 50
^ La Damnation de Polichinelle, monologue, 1890
^ (Tresse et Stock) 50
f Esthétique delà Tradition, 1ti9û(J. Haisonnenve) ... 3 50
'-' Les Pommiers en fleur, poésies, 1891 (Charpentier). . . 3 50 b On demaude des Quêteuses, à-propos en vers, avec
■" Jules Truflier, 1892 (Lcmerre) 1 n
Marthe-aux-pteds-nus, légende en vers, 1893 ^Rivae
iiiNord) 75
Noël flamand, ]8i)4 (.Rivhc d» Nord) ép.
Alphabet symbolique, 1895 (Lrmerre) 2 50
La Belle Aventure, poésies, 1895 (Lemerre) 3 »
Le Seigneur de Saint-Clair, légende en vert, 1895
( Rtvur da Nord) ép.
Chaasons fleuries, 1S96 {Rirut du Nord), 1
Les Ciseaux, comédie en un acte en vers, avec Jules
Truflier, 1896 (Scliwob et lils,|.Nanles) ■ . . . . ép
Commémoration d'Adam de la Halle, 1696 {/iecue
4h Aorrf) 1 »
La Couronne de Roses, drame lyrique, 1896 (Rivut
duNurd) ép.
A Watteau, poème, 1896 (Lemerre.) 75
La Soubrette de Molière, à-propos en vers, 1897
(Lcmerre) 50
Molière en Bonne Fortune, comédie en un acte envers,
1897 {RivHt il Framt) ip.
Théâtre molicresque et cornélien, 1898 (Lemerre). . 3 50..
:e pour rire, comédie en un acte eu ven, 18BS
^luBit) ép.
noire d'un Enfant, poésies, 1899 (Lemeire) 90 •
eux d'Afrique, poésies, 190U — .... 1 50
■nies de Victor Hugo, poème, 1903 — .... 75
■onnepo6tiquedeVictorHu8:o,1902(FaBquetle} 3 50
i, prologue en vers, 1D03 (Lemerre) 50
tient l'Amour, nouvelles, 1903 (Lemerra) 3 50
e des Roses, comédie en un acte, avec Jules
ler, 19M (Umerre) ép.
t étrangères, poéties et étadea, 1904 (Lemem). 3 50
nm Jeanne, poème, 1905 — . 50
hldlas, poème, 1905 . i .
ie du Peuple, 1905 — . 3 SO
es Victines de Courtières, poème, 1906
Robert, Pans) ép.
étoilée, poésies, 1906 (Leraerre) 3 »
Les Enfances <■>
Aajt premiers temps de la Révolution française, Jean- Cliarles Jolly et Marie-Geneviève d'Hervilly, originaires de Saint-Ouen-l'Aumône, près Pontoise, étaient installés à Paris. Ils y eurent un fils, Jean-Baptiste- Charles, en 1791. Ce flis transporta déflnitivement le siège de la iamille dans la capitale. II y épousa, en 1814, Marie-Julie Margot, dont lui naquit une fille, Françoise-Eliza, deux ans après. Ils dirigeaient une teinturerie rue Saint-Martin ; et Jean-Baptiste Jolly acquit bientôt dans son quartier une triple popularité, comme habile artisan, républicain sincère et joyeux chansonnier. Celte souche parisienne avait l'âme, — à la fois bourgeoise et populaire, frondeuse, peu croyante, — de la démocratie moderne. Le teinturier
(1) Ln détails bic^raphiquee de celle étude Eant empruntés i des notes et documeots qui seront réunis par Emite GléoioDt MUS ce litre : Mémairts d'an PoUi.
EMILE BLÉUONT
tournait des couplets, sans prétention, célébrant en famille, entre amis, la patrie, la liberté, l'amour, et aussi son métier. Pendant les journées de 1830, il ins* crivit lui-même sur le fronton de son magasin : Aux Couleurs nationales.
Il dressa, malgré la mitraille, Sa double échelle en plein trottoir ; £t seul, dominant la bataille, Au beau soleil, sans s*émouvoir.
Sans prendre garde, flegmatique.
Grand, fier au milieu du danger, Des deux côtés de sa boutique, Le pied ferme, le bras léger,
Il cloua, tout baigné d'aurore, Â la barbe de Tennemi, Un pan de serge, tricolore Gomme le drapeau de Valmy...
Après les affaires de 1834, Jean-Baptiste JoUy cacha plusieurs ouvriers compromis. Sa teinturerie, signalée comme un foyer de propagande révolutionnaire, eut une petite réputation républicaine. Cependant il n'oubliait pas ses devoirs familiaux ; il maria sa fille Françoise-Eliza à un jeune marchand de tissus, François Petitdidier.
Les Petitdidier étaient d'origine lorraine. Au cours du XVIII* siècle, François Petitdidier, cultivateur à Baudrecourt, épousa une demoiselle Blémont, et en eut un fils auquel fut donné Tunique prénom du père.
militaires sous Napoléon l'r ; un 111s qu 11 eut en 18U7 reçut encore l'unique prénom de François : détail à retenir, indication de fidélité et de simplicité traditionnelles. C'est la souche paysanne, croyante, conservatrice. Français Petitdidier, troisième du nom, fut mil en apprentissage chez un marchand de nouveautés, à Metz, qui est à sis lieues de Herny ; de là. il gagna Paris, fut employé dans plusieurs maisons similaires, et s'associant avec un camarade messin, fonda rue du Mail, 18, une maison de vente en gros de lainages et soieries ; il épousa Prançoise-Eliza Jolly le 4 avril 1835.
Un flls, Henri, leur naquit l'année suivante ; puis, trois ans après, le 17 juillet 1839, un autre, Léon-Emile Petitdidier, qui fut baptisé le 20 à Saîut-Ntcolas-des- Champs. et qui devait être le poète Emile Blémoot.
Le commerce de tissus allant médiocrement, les parents le quittèrent pour succéder à Jean-Baptiste Jolly, dans la teinturerie de la rue Saint-Martin. Les débuts furent pfnibles, la prospérité ne vînt qu'au prix d'un travail acharné, sans loisirs. Il fallut se séparer des enfants.
Léon-Emile avait été confié à une cousine du côté maternel, mariée à Saint-Ouen-rAumône avec un cordonnier et petit cultivateur qui, le dimanche, était « serpent » à Téglise. Il resta jusqu'à cinq ans chez ces braves gens, dans cette maisonnette, au bord de TOise. De cette première enfance il ne garda que des souvenirs vagues, sauf de la terre battue qui formait le fit plancher » au rez-de-chaussée, et du « serpent », ce mystérieux animal à musique devant lequel Tâme enfantine demeurait en extase.
Il fut mis ensuite à la pension Gilon, Grande Rue de Paris, à Belleville, où son frère était déjà. On voyait dans cette banlieue des cultures, des arbres, des jardins, et plus loin, vers le Pré Saint- Gervais, les Lilas, Romainville, Bagnolet, des bouquets de bois où les écoliers allaient en promenade. Dans les deux vastes cours de la pension, les jeux des enfants s'éployaient à Taise. Léon-Emile y eut un jour, en courant, le front à demi fendu contre un sycomore.
Les ressouvenirs de ce temps sont plus précis. Le grand-père maternel avait eu un fils, Auguste Jolly, qui, devenu lui aussi, un bon teinturier et un poète chaleureux, mettait plus d'art en ses vers, fréquentait les « goguettes » et fut de la « Lice chansonnière • . Il rima Spartacus, un des chants héroïques les plus répandus en 1848 ; il connut Hégésippe Moreau ; Déranger l'accueillit paternellement ; Colmahce, Dupont, Nadaud furent ses amis. En 1848, Auguste Jolly se mêla aux luttes ; en 1851, enfermé au fort d'Ivry, il était destiné à Cayenne ou Lambessa ; il fut délivré alors par Tentremise du peintre Giraud. — En 1897, par les soins
inefTaçables à Emile BlémoDt, surtout la Révolution de février et les sinistres journées de juin.
Deux autres visages subsistent vivement en lui, ceux de deux grands-oncles, bons vieillards, anciens oificiers du premier Empire, qui, par leurs récits, exerçaient sur sa jeune âme curieuse, un prestige considérable. C'étaient le capitaine François Margot, un de ceux qui revinrent de la Bérézina, et le commandant Nicolas Bigarel, qui racontait le siège de Dresde et les conspirations bonapartistes de la Restauration.
Notre poète se souvient, en outre, qu'à sept ou huit ans il accompagna son grand-père JoUy dans la Haute- Loire, où il courut le pays avec des enfants de paysans. A la pension de Belleville, vers dix ou onze ans, il prit goût à la lecture, principalement à celle de l'Histoire ancienne et de l'Histoire de France ; il lisait aussi, avec une ardeur pensive, les poètes qui lui tombaient sous la main. Les légendes épiques le transportaient d'enthousiasme. Un jour, en retenue, tout seul au lond d'une large classe, il eut le désir instinctif de rimer des vers sur un épisode grandiose, qui avait exalté son imagination, dans le récit de la bataille navale où Duquesne vainquit et blessa mortellement l'amiral hollandais Buyter . II aligna de vagues alexandrins ; et ce fut la première manifestation du culte gardé toute sa vie pour la pensée rythmée, pour l'idée harmonieusement exprimée, pour les sentiments généreux el les vertus héroïques.
ÉWILE BLÉMONT
Peu de temps après, il fit sa première communion avec une profonde ferveur, une candide extase, dont il s'est souvenu dans ses pages sur le Péché (A quoi tient Famour) : « ... Je n*osais penser à rien, je n^osais rien regarder, rien écouter, rien désirer, rien faire, de peur que l'ombre d'un péché ne vînt, entre l'absolution et rapproche de la sainte table, ternir mon âme tremblante, mon âme purifiée, mon âme toute blanche I C'était délicieux et terrible... Il aune souveraine puissance de rêve et de béatitude, cet élan de l'âme enfantine vers l'infini I Que les choses raisonnables paraissent froides ensuite !.. »
Léon-Emile ne connut guère les douceurs de la vie de famille. Après la pension, il entra au lycée Louisle-Grand, comme élève de quatrième, en octobre 1852. Ici, c'était la caserne, la prison, une compression morale et physique, trop d'études. Isolé parmi ces dédaigneux fils de famille, nature timide et tendre, un peu farouche comme toutes les âmes délicates mises en présence des basses rudesses du monde, il sentit pour la première fois les amertumes sociales. Peu à peu, il se fit quelques camarades ayant ainsi que lui le goût des efforts consciencieux, l'attitude discrète. Ce fut un très bon élève. Mais l'excès de travail, Iç manque d'air pur, lui infligèrent une fièvre typhoïde des plus malignes ; transporté dans sa famille, il fut sauvé par l'énergie, la clairvoyance assidue de sa mère. • Ses études furent retardées. Il lui fallait des soins prudents. Sa santé délicate ne se fortifiait qu'aux deux mois de vacances, passés en Lorraine, à Herny, chez sa tante Anne Thiriet. La vie champêtre toujours lui
campagne était pleine de charme et de rêverie. Il s'intéressait aux travaux de la terre, y aidait même ; plus tard, il évoqua ce temps paisible et bon, dans ses Portraits sans modèles {Au Pays messin), et dans ces stances limpides, de FAme éloilée :
Qae les prés sentaient bon et que l'herbe éUit douce 1 Comme la mdre au bois, parmi le* bouleaux blancs, Brillait I Je vois encor le velours de la mouise, Je crois entendre encor jaser les moineaux francs.
Le sentier serpentait, clair ici, plus loin sombre ; Parfois na daim léger s'y dressait en éveil ; Sous les rochers tintait une source danâ l'ombre; Entre les ai'bres verts filti-ait l'or du soleil.
Le soir,3près dîner, nous restions au village ;
A notre pocte était uo large banc de bois ;
Les enfants caressaient de leur fin babillage
Les vieillards, qui pour eux rajeunissaient leur voix.
Nul ne passait par là sans s'arrêter et dire Quelques mots d'amitié. L'un voulait bien s'asseoir. L'autre suivait sa route. Et de causer, de rire I Pois tout le monde en chœur rendait un gai bonsobr.
^ EMILE BliMONT
La lune se levait au milieu des étoiles
Et baignait Tunivers de sa calme blancheur.
Les cœurs, comme le ciel, étaient purs et sans voiles ;
Les rêves dans la nuit flottaient, pleins de fraîcheur.
O souvenirs lointains, que vous avez de charmes ! Pays perdu pour nous, je t'évoque en pleurant ; Le vieux bouquet fané, que Ton mouille de larmes, Peut exhaler quand même un parfum pénétrant.
Ces fins d'été sont la saison des fêtes de village ; le lycéen s'y rendait, chez des oncles, des cousins, la nombreuse famille paternelle étant éparpillée dans le département ; partout on faisait bonne chère, en buvant le petit vin rose du pays ou un vieux cru de Pagny
Les vacances de 1855 furent très favorables ; Léon- Emile put fournir une pleine année de rhétorique et remonter aux premières places. Un de ses professeurs, Hippolyte Rigault, Thumouriste du Journal des Débats, le sagace historien de la Querelle des anciens et des moderneSy disait de lui dans ses notes, en avril 1856 : « Ne manque pas d'intelligence, mais parait réserver sa bonne volonté pour la classe de français. » D rimait parfois ses compositions françaises, telle une épître de Boileau à Racine pour le consoler de la chute d'Athalie. Quelque temps il eut pour voisin dans la salle d'études Gustave Flourens ; il ne devait le revoir qu'au 31 octobre 1870, en uniforme de commandant, botté, éperonné, lors de l'envahissement de l'Hôtel de ville.
L'élève fît sa logique avec le professeur Paul Janet' le philosophe, excellent homme qui le remarqua vite et le prit en afiection. Il obtint en Sorbonne son di-
mîer sur quarante -deux. Il lut, avec succès, au banquet de la Sa int-Clia rie magne du 31 jauvier 1857, une satire en vers, le Lorgnon, de forme mi-classique, mimoderne. Vers ce temps, il traduisit en vers pour la classe d'anglais les Adieux à la mer de Byron. Mais il retomba malade, et le père, qui avait rêvé l'école po lytechniquË, se dit que le travail manuel remettrait cette santé chancelante : il décida que l'adolescent serait apprenti-teinturier.
Malgré la mère hésitant à quitter l'ancien rêve, malgré M, Janet qui redemandait son élève, celui-ci dut apprendre le métier dans l'atelier paternel. Docilement, « le logicien de la veille chaussa les gros sabots de hêtre, pataugea dans l'eau sur les pavés, épingla à son bourgeron les coupures d'étoile où s'échantillonne l'ouvrage qui reçoit le mordant, puis la couleur, et prit en main le chevillon pour tourner et retourner les pièces à teindre dans le bain convenablement dosé de la chaudière bouillonnante. » Il ne s'étonnait pas de la décision paternelle, s'eflorçait d'être sage, positif. Mais bientôt une mélancolie l'envahit ; ses seules distractions furent le théâtre, des lectures, quelques rimes faites en cachette. Ce retour à la poésie fut irrésistible^ avec un mélange de honte furtive et de joie intime.
L'amour du rythme, de l'harmonie, de la beauté idéale, lui venait de la famille malernelle ; celui de la tradition, hérité de la souche paternelle, ne devait se
manifester que plus tard. Aussi, la mère se reconnaissait mieux que le père en cette jeune âme déjà vibrante -de mélodies. Les deux influences étaient des contraires : ainsi le paysan lorrain, autoritaire, conservateur, voudra qu'une messe soit dite sur son cercueil ; la Parisienne, de pensée libre, de sensibilité indépendante et de généreux entraînement, demandera par testament, ayant foi en Dieu mais non en l'Eglise, un enterrement civil. François Petitdidier ne comprenait pas son fils, et celui-ci ne s'accoutumait guère. Il devenait même d'une fierté ombrageuse et timide ; le peu d'intimité de la maison familiale, le peu de sorties, ramenaient à se réfugier plus que jamais en des lectures poétiques ou romanesques. Au lycée, c'avait été Virgile, Racine ; puis, par le grand-père et l'oncle JoUy, Béranger, les ïambes de Barbier ; à quinze ans, il avait admiré Corneille : heures d'enthousiasme qui le régénéraient. Il connut aussi les Méditations, Jocelgn, lecture préférée de sa mère ; et aux vacances, il s'égara dans les prés, dans les bois, en répétant Ylsolement, le Lac^ les Préludes. Le Théâtre de Voltaire le retint un instant, celui de Victor Hugo le fascina. Il dévora encore des poètes, 4es prosateurs du xviii* siècle, puis Chateaubriand, Balzac. Balzac ! était-ce donc ça la vie ? Il la craignit, n^oublia plus cette impression. Ayant épuisé la bibliothèque paternelle, il chercha d'autres aliments à son esprit inquiet et avide, lut d'un trait les poésies de Musset, en demeura enivré, exalté.
Les parents, dans l'intérêt de leurs deux fils, décidèrent que l'aîné seul succéderait à la teinturerie. Léon-Emile fut placé chez un oncle paternel, dans un
aise. De plus, il était malmené sournoiseiueat par les chefs et les commis qui, envieux, excitèrent contre lui un autre fils de marchand, employé là aussi : il y eut un duel à coups de poing, dans une cave, des bleus et des noirs aux visages ; les deux adversaires devinrent d'ailleurs bons amis.
LéoD-Emile « constatait, avec une ironie pensive et silencieuse, qu'après avoir été le plébéien dédaigné au lycée, il était à présent l'aristocrate envié par les employés de commerce s. Il lisait peu maintenant, n'aspirait qu'à l'indépendance, restait dévoyé, navré. Distrait et maladroit parmi les intérêts matériels, il ne savait pas mentir, dissimulait mal, dédaignait l'art de tromper pour gagner.
Alors, l'ennui, l'amertume s'ahattireat sur lui. Il prit part aux distractions de quelques camarades ; mais il n'avait pas le tempérament, ressentait une bizarre et pénible sensation de déchéance. Une fièvre, un vertige répuisaient, le brisaient. Il retomba gravement malade. Cette fois, lui serabla-t-il, c'était la fin. Il la vît venir sans angoisse, ne regrettant rien, sauf de peiner ses parents. Les soins patients de sa mère l'arrachèrent encore une fois à la mort, et personne ne parla plus de sa rentrée dans la maison de l'oncle. D'ailleurs, le médecin conseilla un voyage, et Léon-Emile fut envoyé en Angleterre.
Romantisme
Le jeune homme fut reçu dans une famille, à Brighton, où il devait rester jusqu'à ce qu'il sût l'anglais. Le pays lui plut. Il se mit à lire avec délices prosateurs et poètes d'Outre-Manche. Ses lectures s'entremêlaient d'exercices au grand air, de jeux, de sports. Il vivait de la vie commune, s'initiait aux mœurs et usages, accompagnait même ses hôtes et leurs enfants, le dimanche, à réglise anglicane» apprenait tout ce qu'il y a de charme et de grâce dans ce vieux mot français fleureter, dont nos voisins ont fait le moderne moi flirt. C'étaient encore de libres promenades aux sites pittoresques, ou en mer. Un jour, avec un autre jeune homme et deux jeunes filles, on s'éloigna quelque peu de la côte ; un vent contraire et un mauvais courant entraînèrent la barque au loin ; les deux couples eurent des instants de cruelle angoisse ; les misses pleuraient ; une d'elles se mit à prier ; les jeunes gens eurent beaucoup de peine à regagner le rivage ; ils n'y arrivèrent qu'à dix heures du soir, les mains en sang à force de ramer.
Les dix ou onze mois que Léon-Emile vécut là furent excellents. Il y connut la vie et le rêve britanniques. Il fît une étude à fond de la poésie anglaise, et rima des vers idylliques, des stances à miss Bella^
rrayrainine uu i,uxinu uc uieppe yuvui loijaj, u u avaii rien publié encore. I! recouvra la santé physique et morale, l'amour de la yie et de la nature. Mais l'humanité, en dehors d'une élite peu nombreuse, est partout vulgaire, superficielle : voilà qu'il vint un autre pensionnaire, gai, fanfaron et riche ! On ne vit plus que lui. Léon-Emile, alors, se déplut dans cette maison ; et il accepta une position dans le grand commerce de la Cité, à Londres. II ne partit pas sans émotion, à cause de miss Bclla. Les lettres qu'ils échangèrent devinrent de plus en plus rares ; puis le temps, l'éloigueiuent, firent l'ouhli.
L'hiver, passé chez un gros commissionnaire allemand, en relations avec Hambourg, ne fut pas gai. C'étaient des écritures au bureau, des allées et venues dans la Cité. Libre à cinq heures, il s'en allait entre d'interminables rangées de maisons noires, dans le brouillard, sous le ciel de plomb, au milieu d'une foule hâtive, morne, de visages fermés, d'àmes closes ; il était l'étranger, l'exilé, qui partout est seul. Dans sa chambre de Toltenham-Court-Road, il revenait à Shakespeare ; parfois il allait l'entendre au théâtre ; il se prenait d'aflection pour Robert Burns, faisait connaissance avec l'Ecole préraphaélite de Rossetti, et cultivait les romanciers, Dickens principalement. U eut des crises de spleen, alla se loger à Chelsea, vers les parcs, dans une petite maison de Halsey Street, ofi il eut moins de tristesse et un air plus sain. Le printemps enfin ramena un peu de soleil.
Léon-Emile, pour l'Exposition internationale de 1862 à Kensington, eut à surveiller, dans la section française, les travaux d'aménagement de la vitrine paternelle. Par accident, il se cassa le bras gauche. Bien soigné, son bras guérit. Pendant sa convalescence, il voyait souvent, à une fenêtre de la maison d'en face, une gracieuse jeune femme ; ce fut une autre idylle, où l'on parla moins de mariage et plus d'amour : s'y rapportent les pages les plus vives de Contes et Féerie,
L'Exposition terminée, le jeune homme fut rappelé à Paris ; son père craignait qu'il ne devînt par trop anglais. C'était aux premiers jours de 1863. Quelque temps après, Léon-Emile alla aux Rosiers-sur-Loire, en Anjou, remettre en bon état une propriété léguée par l'oncle Bigarel. Puis, au nom des créanciers d'une grande maison de commerce en liquidation^ il se rendit à Madrid, au commencement de mars, pour y recouvrer une assez forte créance sur l'infante dona Isabel Fernandina de Bourbon. En passant, il visita Bordeaux, Rayonne, et admira le pays pyrénéen. La traversée des Pyrénées et du Guadarrama, en diligence, sous la neige et le vent glacial, le déconcerta ; même à Madrid, cette bise âpre et coupante persistait. Il se logea au centre, près de la Puerta del Sol, dans une casa de huespedes, maison d'hôtes plus familiale et tranquille qu'un hôtel.
Le printemps vint ; Madrid apparut une ville charmante pour un poète et un artiste. Léon-Emile, le recouvrement de la créance étant impossible, mit à profit son séjour, apprit la langue, explora le pgys. Il loua un logement particulier dans la Plaza de Felipe III,
inicics Cl (fiuaaicuis u i:,a|jii)(uc, duuciia vu uiuuciucs.
Grâce â des lettres, à des relations personnelles, il put se mêler à la société madrilène. S'il parvint bientôt à parler couramment espa^ol, il le dut surtout à la jeune castillane qu'il a célébrée sous le nom d'Amalia, dans Contes et Féerie. 11 prenait goût aux plaisirs et aux passions de ce peuple fier et ardent. Cela ne pouvait durer ; on le rappela en France.
Il revint par l'Andalousie, vit et admira Tolède, Séville, Cordoue, Cadix, Grenade. Embarqué k Halaga, en juillet, par un temps superbe, une mer magoiSque, il fit connaissance, sur le bateau, avec des jeunes gens d'Alicante qui le fêtèrent à l'escale ; on le reconduisit à bord, en pleine nuit, en chantant de vieilles chansons populaires ; et les rameurs, à chaque coup de rame dans l'eau phosphorescente, soulevaient des gerbes d'étincelles. 11 visita Valencia del Cîd, Barcelone. Après un séjour de vingt-quatre heures à Marseille, il remonta la vallée du Rhône, non sans s'arrêter une quinzaine à Valence, chez un excellent oncle, l'imprimeur Edouard Marc-Aurel, revenu de Paris pour diriger la maison de son père, l'historique ami du souslieutenant d'artillerie Napoléon Bonaparte.
II passa l'automne en famille. La vieille maison de la rue Saint-Martin tut alors démolie, par suite d'expropriation pour l'agrandissement du Conservatoire des Arts et Métiers. La boutique fut transférée de l'autre côté du square, dans un immeuble que François Petitdidier avait fait bâtir boulevard Sébastopol, 127. Pour les ateliers, il avait acheté un terrain à Saint-
Denis, entre rivière et canal, et y avait édifié une assez grande usine. Les affaires chaque jour prenaient de l'extension ; le fils aîné, Henri, se maria, devint l'associé du père.
Et Léon-Kmile? On tint un petit conseil de famille, pour décider de ses destins. Persuadé que jamais il ne serait habile et heureux dans le commerce ou l'industrie, il le déclara. Le débat fut orageux. La mère parvint à calmer père et fils. Celui-ci obtint de vivre librement, mais s'engagea à faire des études de droit, et, de plus, à entrer comme clerc surnuméraire chez un avoué Ainsi le père organisait la vie de son fils de telle sorte qu'il ne pût s'occuper de littérature. La littérature, c'était la bohème en ce temps-là pour le monde bourgeois ; maintenant, les financiers sont fiers de marier leurs filles avec des auteurs en vogue.
Léon-Emile entra donc chez M« Elphège Lesage, avoué de première instance, rue Sainte-Anne ; et il fut ponctuel à l'Ecole de Droit. Mais le soir, dans sa chambre mansardée de la rue Taranne, il feuilletait les vieux livres aimés, les nouvelles œuvres remarquables. 11 alignait quelques rimes, rentrait tout doucement dans les régions de la vie intellectuelle, artiste. Il passa les vacances de 1864 sur la côte normande. Son amour de l'océan s'y^ accrut. Il se plut aussi à y faire des stances et des contes avec ses souvenirs d'Angleterre et d'Espagne, complétés par ceux de France, par ses rêves, ses chimères. Sous l'influence persistante de Musset, il mit en vers libres une nouvelle de Boccace et rima en alexandrins cavaliers les amours d'une belle Madrilène.
second clerc et d'aspirant à la liceDce. 11 visita, jusqu'aux premiers jours de novembre, Genève, Evian, puis Lucerne où il occupa, dans ane pension de famille, une chambre de la tourelle si pittoresque élevée an bord de l'eau, à l'endroit où la rivière se transforme en lac. Il reparla anglais avec des ladies et des misses voyageuses, se plongea délicieusement en pleine nature et en pleine poésie. L'inHuence de Musset fut alors éclipsée définitivement par celle de Shakespeare. Dans son enthousiasme pour la Tempête elle Songe d'une nuit d'été, il conçut l'idée, dressa le plan et rima les premières scènes d'une féerie : Tremlés. N'ayant pas la moindre relation avec le moindre poète, soupçonnant à peine les nouvelles idées du monde littéraire et le travail de la jeune école parnassienne, il était plein d'inexpérience technique, mais en revanche tout gonflé de ferveur instinctive, d'imagination ; et son cœar battait de contentement, lorsque des vers, improvisés dans un élan d'inspiration naïve, offraient quelque peu « la beauté du diable ».
Ils passèrent vite, ces jours d'automne où, le matin, le jeune poète s'en allait cueillir des pensées sauvages par les prés, au bord du lac entouré de hautes montagnes; où, la nuit, cet avènement de l'âme que le vulgaire nomme illusion lui révélait des palais féeriques, des jardins merveilleux, peuplés de visions divines et de célestes harmonies, dont ses vers enthousiastes et ingénus n'ont gardé, dit-il modestement, que des reflets bien pâles et des échos brouillés. C'est là pour-
i8 EMILE BLÉMONT
tant, plus qu'en Angleterre et en Espagne, là, en pleine, belle et puissante nature, que le poète vraiment s'éveilla, devina, comprit.
Le rimeur vient plus tôt ou plus tard ; et tous les poètes n'ont pas rifné. Mais quiconque eut ces levées de soi-même ou en soi-même, ces transports d'émotion profonde, de divination sublime, fut poète. Le vrai poète n'emprunte aux livres que des idées complémentaires et du métier plus savant ; il naît de la nature, et c'est de là qu'il peut observer ensuite l'humanité, concevoir l'infini, être lyrique, épique ou dramatique.
Pendant l'hiver de 1865-1866, Léon-Emile termina les cinq actes de Tremlès, qu'il réunit aux contes et poèmes de ses tiroirs. Sa mère voulut bien favoriser son projet de publication ; mais pour l'autorisation paternelle, ce fut une affaire d'Etat. François Petitdidier consentit cependant, sous la condition que l'auteur prendrait un pseudonyme. L'auteur aurait voulu : Léon Didier. Le père fut inflexible sur ce point : il craignait d'être compromis dans sa gravité, sa considération, sa correction de notable commerçant. Alors le jeune poète choisit le nom de famille de son arrièregrand'mère paternelle, et tut désormais :|Emile Blémont.
Le volume: Contes et Féerie, parut au printemps de 1866, chez Julien Lemer (Librairie centrale, 24, boulevard des Italiens). L'auteur affirmait juvénilement au lecteur que la poésie n'était pas morte, et lui offrait d'abord sa Lola, romantique récit d'amours en Espagne :
Lota est chez le Talto ; elle veut partir avec lui, qui lui chante une chanson vive sur un air lascif. Alors paraît don Rafaël ; les épées se troissent, le Talto est tué. Lola bondit, arrache l'épée du vainqueor et le frappe dans un emportement de folie.
Entre les deux corps morts, dans les flaqnée de stng, Lt belle fille «lors s'accroupit, l'œil toisant. Le Km nu, les deux bras posés sur des bleranres, Symbole horrible et Trai des voluptës impores.
Le Basilic salernitain, conte imité de Boccace, est un sombre récit, simplement raconté, d'allure classique ; la forme en est soignée et présage le talent futur.
Suivent des Poésies diverses : scènes d'amour, rythmes assez variés ; art descriptif de lignes, de couleurs, d'attitudes, d'expressions. Une jeune amoureuse est bien peinte en son vif sentiment. Puis, lisez ceci, qui est remarquable de vérité narquoise et qui s'adresse A la Timidité :
Enfant, au lieu d'errer seul lorsque le soir tombe» Et de mêler tes pleurs aux larmes de la nuit, Au lieu de t'accouder au marbre de la tombe, Tandis que le follet sur les roseaux s'enfuit ;
Au lieu de contempler l'astre d'argent qui brille. Et d'effeuiller aux vents les débris d'une fleur ; Au lieu de murmurer un nom de jeune fille, Et d'accuser le ciel en te frappant le cœur ;
Relève impudemment ta moustache naissante, Laisse à tes yeux monter la flamme du désir.
Puis répète à Suzon que sa taille est charmante Et que seç deux seins blancs sont faits pour le plaisir.
Emmène-la danser, fais-la ta prisonnière ; Débouche entre vous deux un beau flacon vermeil ; Baise-la sur la bouche et souffle la lumière : Tu seras un autre homme au lever du soleil.
Le poète a une heure de tristesse :
Non, ce n'est plus pour moi que fleurissent les roses. Non, ce n'est plus pour mol que chantent les oiseaux ; Les sources du bonheur i mes lèvres sont closes, Et mon cœur desséché s empoisonne aux ruisseaux.
fois de l'observation. Voici des jeunes filles, entre lesquelles hésUe le rimeur. Laquelle séduit le mieux son coeur changeant? L'Eglantier est une bonne poésie, sur des visions féminines qui se succèdent, la brûlante, la timide, la coquette, l'indolente, — et sur celle qui viendra :
Qje SOT son front beau de candeur,
Que sur sa lèvre purpurine
Vive et meure chaque églaotine,
Car notre églantier, c'est mon cœur I
Ce premier recueil poétique a de la solidité, de l'unité.
Tremlés, qui le termine, est une comédie téerique en cinq actes, dont le sujet se déroule en Suisse, aa zv< siècle. Le début ne manque pas d'animation. Des soldats s'en reviennent, vainqueurs pour la liberté. Carlos va revoir Tremiès, sa fiancée. Zulnaz raconte la victoire à Pimpernette. sa promise, et lui offre un brillant collier qui l'enchante. Mais Carlos, inquiet, cherche Tremiès, interroge ; elle est folle, lui dit-on : Ellle rêve longtemps, les yeui sur tes montagnes, Nous appelle du doigt, puia, quand nous approchons, Se sauva en souriant, sous les arbres se cache. Revient en se voilant des rameaux qu'elle arrache, £t rentre à petits pas, tandis que nous cherchons.
22 EMILE BLl^MONT
Il n'y veut pas croire ; cependant elle arrive en chantant une romance, et ne le reconnaît pas. Puis de son chant, airs et paroles tournent, malgré les appels de Carlos, en thèmes de folie.
Au deuxième acte, dans les bois, des lutins se content des histoires, en vers mélodieux et légers- Azul, leur roi, s'est épris de Tremlès; et Lellina, reine des sylphides, jalouse, a fait passer l'âme de la jeune fille dans sa perruche favorite. Et depuis, plus d'ébats, plus d'allégresse. Mais deux amoureux s'approchent : c'est Zulnaz qui parle mariage, et Pimpernette qui lui répond :
Oh ! c'est un doux métier que d'être jeune fille, Qtttnd on n'est pas trop laide et qu'on sait s'habiller ; Les plus jolis garçons suivent votre œil qui brille, Et l'on peut tous les jours changer de cavalier. Ici c'est un salut, plus loin c'est un sourire ; On est fière avec l'un, l'autre vous attendrit ; La voisine est jalouse, et le voisin soupire ; l^es sots pour vous parler trouvent un peu d'esprit.
Comme Zulnaz lui fait le tableau des joies familiales, elle l'envoie cueillir la fraise, se couche et s'endort. Les lutins l'entourent, l'éveillent, l'emmènent. Quand Zulnaz reparaît, ses appels ne font venir que Lellina et ses sylphides. Il veut être aimé, dit-il. La. reine des bois le touche de sa baguette, et le voilà transformé, embelli, rêvant à d'autres femmes. Il sort. Pour bercer le repos de Lellina, les sylphides dansent, en chantant des rimes alanguies et caressantes.
Une fête champêtre assemble le peuple. Carlos, sombre, rêveur, veut s'enrôler parmi les mercenaires
Elle s'enfuit vers les bois. L'acte finit par une scène animée, un <lialoguc brillant, des chants, des jalousies contre le beau Zulnaz, battu à la Qn, sous les railleries des sylphides accourues.
Dans les bois, la lune éclaire le groupe léger des fées et des lutins. Lellina querelle Âzul à propos d« Tremlès :
Si belle qu'elle soït, elle est Temme, et mortelle ;
Tu verrai se ternir ses brillantes conleurs.
Ses lèvres pâliront plus vite que les Qeuri,
Et, corame un arc-en-ciel entre deuï joura d'orage.
De sa frêle beauté a'cteindra le mirage.
J'en garderai du moins l'étemel
et s'éloigne. Carlos survient. Lellina veut le tenter, mais lui, noble et douloureux :
Ani champs pleins d'Épis d'or demandez deux moissons.
Deux agneaui aux brebis, aux bais deux OoniiBoas ;
Demandez deux ruisseaux i la source profonde,
Aux lilas des jardins une double couleur,
A l'oiseau deux chansons, deux créateurs au monda.
Mais ne demandez pas deux amours à mon cœur :
Elle écoute ses supplications en faveur de Tremlès, qui s'approche, murmurant :
L'amour, ah 1 je sais bien, c'est un bel étranger ; Je le vis un matin s'asseoir devant ma porte ; Il avait un bouquet fait de fleurs d'oranger, Et me dit : C'est pour toi, Tremlès, que je l'apporte.
Il dit, mon cœur battait, et des divines fleurs Arrivait jusqu'à moi la senteur caressante ; Et l'amour souriait, et je versais des pleurs. Tant je me sentais bonne, heureuse et confiante !..
Alors Lellina lui rend son âme. Tremlès reconnaît Carlos et tombe dans ses bras. Azul accourt, la reine des bois l'arrête ; il voit le couple embrassé, et... un peu vite, revient à l'amour de Lellina.
Mais Pimpernette ? Les lutins l'entourent de rires et de jeux. Or, elle s'ennuie :
Il me faut mon village, Ma maison, mon foyer, mon lit blanc, mes grands draps, Mes poulets, mes brebis, mes choux, mon chien, mes chats. Le cri de nos grillons, les grelots de ma mule. Les longs mugissements des bœufs au crépuscule, Le tic tac du moulin et le bruit du fuseau.
Le son du vieux coucou, la plainte du berceau. Le chant du vagabond, le roulement des coches, £t l'orgue succédant au tintement des cloches.
Eux aussi se fâchent, et l'un riposte :
Jase, tourne, frétille, enfante, sois nourrice, Elève tes bambins, fais paître ta génisse.
Epluche tes navets, pleure beaucoup, ris peu. Et geins sous le bâton d'un époux ivre ; adieu !
autour du mariage. Des rondes de jeunes gens, de jeunes Allés, alternent avec les jeux et les chants deslutins, des sylphides, qui s'éloignent en envoyant des baisers aux époux, sur leur balcon, embrassés.
Tremlès est une pièce douce, gaie, fleurie. Plusieurs genres y sont réunis avec souplesse. L'ensemble est fragile ; mais il ofTre une fraîcheur d'idées sentimentales, indiquant la voie prochaine du poète.
Dans Contes et Féerie sont rassemijlés la plupart des éléments romanliques de la jeunesse d'Emile Blémont; on y dislingue, en promesses, la synthèse de l'œuvre future : lyrisme intime, amour de la poésie populaire, sens du théâtre.
Le débutant adressa son livre à des critiques, à de& poètes. Francis Magnard (le Derby, 7 avril) en écrivit : « 11 a de la grâce et un certain souHle qui promet pour l'avenir un poète sincère. > Dans le Nain Jaune du 18, Arnold Mortier énumérait : « Il y a là un peu de philosophie, beaucoup de nature, les amours du Quartier- Latin, des contes émouvants, des poésies gracieuses, et une comédie -fée rie fort originale. > Jules Janin promit, par lettre, de s conserver ce beau livre. »
Blémont avait porté le volume à Emile Zola ; il le trouva en haut d'une vieille maison de la rue de Seine,
dans une chambre mansardée, où le futur créateur dks Rougon-Macquart fumait sultanesquement sa pipe entre plusieurs jeunes femmes. Il fut un peu déconcerté. Zola lui fît néanmoins un aimable article dans r Evénement du 20 avril : « Impossible, y disait-il, de manier le vers d'une façon plus habile et plus souple ; t mais il se déclarait a désespéré de cette habileté... M. Emile Blémont m'a charmé ; j'aurais préféré qu'il m'eût irrité. D'ailleurs, je vous le dis, pouvez-vous trouver quelque chose de plus charmant et de plus gracieux que ces strophes intitulées : la Marguerite ? » Et Zola citait la pièce.
Chez Leconte de Liste, l'accueil fut moins indulgent, voire un peu dédaigneux, un peu hautain. Le jeune auteur n'avait-il pas mis en tête de son recueil : « On a dit que la poésie était morte !.. » Pourquoi ne s'étaitil pas dirigé plutôt vers la tombe de Musset, puisqu'après Musset aucun poète honorable ne lui semblait subsister? Et Leconte de Liste exécuta Musset : un aphrodisiaque dandy de lettres ! « Il n'en a pas moins laissé de bien belles pages, objecta Blémont. — Lesquelles ? — Les Nuits. — Des clairs de lune étrangement lâchés I » C'était sévère, mais injuste.
M. Rollin, dans la Revue française du 1er octobre, dit en un bienveillant article : « Voici un livre qui annonce un beau talent, une imagination brillante, une voix souple et harmonieuse ; il est plein de promesses... L'auteur est de la famille des vrais poètes. »
Banville écrivit à Blémont : « Pardonnez à un malade surchargé de mille occupations, de ne vous avoir pas remercié plus tôt de votre gracieux et fraternel
les mêmes admirations et les mêmes sympathies pour que je puisse vous lire autrement qu'avec une partialité décidée ; aussi n'ai-je à vous transmettre qu'une impression, mais excellente et tout à fait amie. J'admire avec quelle liberté, avec quelle puissance de verve originale vous adorez Shakespeare, sans rien lui prendre que l'ardent amour par lequel il évoque les mille vies cachées de la nature. Votre versiâcatioa, -comme votre pensée, est bien à vous, aussi bien dans ses énergies que dans ses rares' défaillances. Je ne doute pas, monsieur et cher poète, que vous ne vous fassiez bien vite la place qui vous est due; et d'ailleurs, quel que soit le résultat de vos efTorts, vous avez déjà vaincu les plus grandes difficultés en trouvant votre manière sans rien emprunter à nos maîtres ! Le reste n'est rien, quand on est organisé comme vous l'êtes, c'est-à-dire avec le don de créer et de peindre. Croyez que vos succès ne rendront personne plus heureux que votre très reconnaissant et très dévoué Théodore de Banville. >
Blémont, vivement touché, se présenta chez Banville, et tut reçu d'une façon qui le toucha plus encore ; de cet instant, il voua à cet homme exquis une affectueuse reconnaissance. C'est par Banville que le monde des lettres lui fut ouvert, c'est chez lui qu'il se lia d'amitié avec les jeunes poètes du Parnasse : Va-
lade, Verlaine, Mérat, des Essarts et tant d'autres. Il ne peut se rappeler sans un profond et mélancolique attendrissement « les heures ailées qull passa dans le petit salon de la rue Grébillon, près de l'Odéon, puis dans le salon plus large du rez-de-chaussée de la rue de l'Eperon. La bonne grâce de Banville était si fine et si cordiale ; son esprit si vif et si joyeux, sans méchanceté ni amertume, paternel et fraternel avec ses jeunes amis I -6
Le débutant avait adressé aussi son livre à Victor Hugo. Il ne reçut pas de réponse. Mais vingt ans plus tard, invité à passer un mois d'été en la célèbre résidence de Guernesey : Hauteville House, il retrouva l'exemplaire, autrefois envoyé, sur un rayon de l'étroite bibliothèque du look-out, parmi les livres peu nombreux que Hugo gardait près de lui, en haut, dans ce petit cabinet de travail, tout vitré, d'où il dominait les îles et la mer.
fSmiie Hiëmont ecnvait, pousse par i mstinct, sans même, en ce temps, s'aviser que les écrits, lorsqu ils aaissent viables, soot naturellement destinés à des communautés d'efTorts littéraires. Il n'existe pas d'œuvre absolument individualiste. Rien ne peut se soustraire à l'âme générale dévolue aux peuples et à l'humanité. Le jeune poète, par ses lectures, ses voyages, ses aventures, avait complété sa vision personnelle; il avait fait du romantisme sans le savoir. Avec l'âge, avec l'expérience, on se connaît mieux ; on donne à ses actions, à ses travaux, une facture réfléchie, une direction voulue, un aspect marquant leur place dans l'ensemble des œuvres humaines. Blémont, pour l'instant, se laissait vivre, se laissait songer. Mais bientôt il allait commencer à connaître l'influence des circonstances et (les compagnonnages, aussi nécessaires à la formation des tempéraments que le sont les dons naturels.
Cette même année 1866, il concourut pour le prix de poésie de l'Académie française : La mort da président LintMln. L'amour des vers avait mis quelque trouble dans les étndes de droit ; cependant, le 28 février 1867, Blémont soutint devant la Faculté sa thèse pour la licence. La question de droit romain portait sur
TException de la chose jugée : De excepiione rei jadicaiœ, et la thèse française traitait Des Présomptions. Son diplôme lui fut délivré le i<^r avril. Il se fît inscrire le 4 mai au tableau des avocats stagiaires à la cour de Paris, quitta l'étude d'avoué, et devint secrétaire de M* Oscar Salvetat, avocat jouissant d*une belle clientèle dans le haut commerce. D'origine polonaise, et républicain, ce fut Salvetat qui, avec Floquet, cria : Vive la Pologne l quand le tsar Alexandre vint visiter le Palais de Justice pendant l'Exposition de 1867.
Le jeune avocat eut là force travail. Il voulait d'ailleurs se bien mettre au courant de sa profession ; les menus litiges que lui abandonnait M* Salvetat lui servirent à cet effet. Il plaidait aussi d'ofQce aux Chambres correctionnelles et à la Cour d'assises. Ce fut pour lui une bonne école de psychologie morale. Ainsi, il fît acquitter une jeune femme accusée d'abus de confiance ; après quoi, diverses circonstances, non décisives mais assez suggestives, changèrent son opinion sur cette belle et douteuse personne. Cette leçon le rendit quelque peu sceptique.
Dès qu'il retrouva quelque loisir, il revint à la littérature, retourna chez Banville avec plus d'assiduité, se lia plus intimement avec le groupe des poètes employés à l'Hôtel de ville : Mérat, Verlaine, Valade, Franck, Armand Renaud, etc. Par Verlaine, il connut Coppée ; ces deux derniers, voisins aux BatignoUes, formaient avec quelques autres le groupe batignoUais.
Blémont était revenu demeurer chez son père, à demi retiré des affaires, dans un appartement de la rue La Bruyère ; le fîls aîné^ Henri, dirigeait la maison
de commerce. L'avocat-poète était libre d'aller et venir. L'homme de lettres luttait en lui contre l'homme de loi; mais le père guettait, usant les forces vives du âls en tiraillements fiévreux et stériles, pourchassant la poésie, cette oisiveté! Jamais on ne pourra persuader aux gens que les poètes sont les plus ardents, les plus acharnés des travailleurs, et non les moins utiles ni les moins respectables.
Le jeune homme était beaucoup plus occupé que se» camarades poètes-employés ; tandis qu'ils se donnaient presque entiers à leur art, notre avocat compulsait laborieusement ses dossiers ; c'est en de courts loisirs qu'il écrivait ses vers, parus plus tard dans la Renaissance et dans Portraits sans modèles. Il publia toutefois, en 1866-1867, quelques petits poèmes dans les Coalisses parisiennes, ainsi qu'un article sur la Idées de Madame Aubrag qui lui valut quatre pages de Dumas flJs. Il écrivit aussi au Nain Jaune, où ses Pitiés de la nature (n* 29, septembre 1866) offrent, nous semble-tîl, une frappante analogie avec le dénouement d'un des plus célèbres poèmes de la deusième Légende des Siècles, poème que Hugo, sur le brouillon, a daté du 20 août 1876 : le rouge-gorge qui, dans les Pitiés, crève les yeux du spectre, joue exactement le m£me rôle que l'Aigle du Casque.
Quant à la Soas- Maîtresse (8 ao&t 1866), nous constatons qu'elle a précédé le Crépuscule des Poèmes modernes de François Coppée. Un soir d'été, Blémont reçut à diner, rue La Bruyère, quatre ou cinq poêles amis, dont Coppée. On dit, on lut des vers. Pour sa part, l'amphitryon récita la Sous-Maîtresse, et aussi un
poème alors inédit, intitulé Confession, sorte de monologue où, après quelques vers de mise en scène, un jeune homme, dans sa prison, raconte comment il assassina le mari de sa maîtresse. Le dernier alexandrin était :
Je ne sais plus comment j*ai fait, je Tai tué!
Lorsque Coppéc donna ensuite la Grève des Forgerons, les amis des deux poètes pensèrent que la forme en pouvait bien avoir été suggérée par celle du récit que Blémont avait lu rue La Bruyère. Coppée avait compris l'avantage que présentait cette forme du monologue dramatique ; il supprima toute explication non parlée^ donnant immédiatement la parole à son personnage.
Dans la nuit du 14 janvier 1869, après la première représentation du Passant, un souper rassembla chez Nina de Callias, rue Chaptal, presque tous les parnassiens. En revenant au logis, Blémont songeait au théâtre, qui le tentait de plus en plus. Il avait ébauché des pièces : le Premier mai, petite comédie lyrique ; Berthe d'Aiguehrune, tragédie ardente en une prose concise, nerveuse ; Carmen, grand drame romantique en vers. Il lut cela à ceux qui lui témoignaient de la sympathie. Il voyait souvent Paul Arène, allait Place Royale visiter Alphonse Daudet. Chez Léon Valade, il rencontrait les deux frères Cambon, les futurs ambassadeurs, qui, ainsi que Mallarmé, racolaient d'Edgar Poe, et qu*il retrouvait au Palais. Parfois, avec Villiers de l'Isle-Adam et quelques noctambules, il passait la nuit chez Brébant ; on parlait esthétique et
< A Berlin t Vive la Guerre I k criait-on. Un soir, Blémont faillit être écharpé avec quelques camarades, pour avoir crié : ■ Vive la paix I ■ On renversa leur table au caté Riche, parmi des buées, des menaces; les < blouses blanches > montraient te poing. Il eut une discussion épique avec le belliqueux Charles Gros. Puis, ce furent les fausses nouvelles de victoires, les lausses joies, et les lendemains sinistres, les dé&ites précipitées ; enân. Sedan, l'écroulement de l'Empire, le Quatre-Septembre où Paris ensoleillé avait un air de fête, où les gardes nationaux marchaient vers le Palais-Bourbon, où le drapeau rouge flottait aux candélabres de la place de la Concorde, pendant que des jeunes gens, des enfants, chantaient la Carmagnole, et que les gendarmes faisaient semblant de barrer le pont qat mène au Corps législatif.
La vie de Paris était peu changée. Blémont faisait sa cour à sa fiancée ; il plaidait presque tous les jours. Il corrigeait les épreuves des Poèmes d'Italie ; la dernier feuillet porte : a Achevé d'imprimer le 26 août 1870. ■ Sedan et le Quatre-Septembre empêchèrent la mise en vente ; tonte l'édition int placée en réserve pour un moment plus favorable ; elle ne devait voir le jour qa'un an plustard : c'est en juillet 1871 que le livre fut annoncé dans le Journal de la Librairie.
Le mariage, fixé pour la fin de septembre, dut être ajourné. La bourgeoisie parisienne s'affolait, beaucoup de familles partaient. Mîchelet, malade, s'en alla ; Renan comparait Pans à Jérusalem assiégée par Titus ; Hugo, après dix-neuf ans d'exil, accourait. Le père et la mère de Blémont emmenèrent les deux fils du frère aîné aux Sables d'Olonne. Mais notre poète voulut rester dans l'appartement de la rue La Bruyère ; sa future belle-mère et sa fiancée demeuraient aussi dans leur pied-à-terre de Paris, tandis que le futur beaupère allait surveiller son importante usine d'Arpajon.
Et les longs mois sinistres commencèrent. Dans la 3« compagnie du tl6e bataillon de la garde nationale, levé quartier Fontaine, Blémont fut élu sergent-lour rier. D'anciens militaires instruisaient les recrues* Blémont s'occupait de l'équipement et de l'habillement des hommes de sa compagnie, et il portait le drapeau , f uand, par l'aube pâle, au vent frais du matin, après avoir pris le mêlé -cassis au square Vintimille, on descendait en armes, le long de la grande avenue déserte, occuper le poste de la porte Saint-Ouen. Le service lui prenait une partie de la journée. A titre de fourrier, il avait le privilège de rentrer coucher chez lui. La fiancée et la future belle-mère parfois venaient voir s'il avait l'allure vrafment martiale sous le képi et la vareuse galonnée.
Quand Paris se sentit définitivement cerné, il y eut chez les assiégés un singulier sentiment de malaise et d'inquiétude. Puis chacun tâcha de s'organiser ; assez vite, on s'habitua à cette vie nouvelle, malgré les alertes, les angoisses, la famine, le mauvais pain noir de paille
EMILE BLEMONT EN SERGENT-FOURRIER (Par Félix Régameg)
hachée. On apprenait les vains efforts extérieurs par les pigeons voyageurs, aussi par les communications calculées des assiégeants. On allait vers Tinconnu sombre, dans une nuit sans fin, pleine de irissons, de rumeurs, d'écroulements, et tout à coup déchirée d*éclairs aveuglants. La nouvelle de l'infâme reddition de Metz déchaîna l'esprit révolutionnaire.
Blémont, dans les notes qu'il traçait au jour le jour, raconte les faits dont il fut témoin le 31 octobre. Il put pénétrer avec les manifestants dans FHôtel de Ville, jusqu'à la salle des délibérations où siégeaient Favre, Simon, Ferry, Garnier-Pagés, Trochu. Quelle foule houleuse, quel tumulte ! Des cris, des motions, des applaudissements, des invectives. Survint Gustave Flourens, que Blémont n'avait pas revu depuis le lycée. Flourens lut une liste de citoyens candidats aux élections communales, liste acclamée, disait-il, par six mille personnes ; et il ajouta : c Les membres du gouvernement devront donner leur démission. » Debout sur la grande table verte, il aperçut Trochu assis piteusement à ses pieds, ridicule et plat. Il ne put s'empêcher de rire. Favre refusa de démissionner. Huées et vacarme. Flourens, avec des tirailleurs de Belleville» fit évacuer la salle. Blémont, en sortant avec la foule, aperçut Blanqui installé dans une autre salle, à une autre table verte. Millière aussi était là. Dehors, il pleuvait à torrents.
Blémont remonta péniblement le boulevard Sébastopol, la tête brisée, et dîna chez son frère. Le soir, il voulut rejoindre des amis sur la rive gauche, et né rencontra personne. Au boulevard Saint-Michel, il tra-
que tes membres du gouvernement étaient libres, que Flourens avait quitté l'HôteJ de Ville après un compromis. Vers trois heures, il regagna son appartement, accablé de fatigue. ïjes partisans de l'action énergique n'avaient pas réussi à prendre la direction des affaires; le seul mouvement capable de sauver Paris venait d'échouer; c'était, à bref délai, la capitulation.
Blémont tenait plus ou moios régulièrement on € Journal du Siège i. Quand le bombardement de la rive gauche commença, Léon Valade quitta sa maison du boulevard Montparnasse pour se réfugier près de lui, rue La Bruyère. Là, le soir, ils faisaient parfois de la politique et de la stratégie en chambre avec quelques camarades, ou relisaient les poètes. Même ils rimèrent ensemble quelques vers.
« 25 novembre. — Ce soir, je suis revenu tard avec Valade ; et c'était une impression singulière que de traverser ce Paris rouet et solitaire, sans gaz, sans bruit de voitures, où ne vibrait que le grondement lointain du canon. Au retour, nous fîmes un peu de feu pour nous dégeler ; et nous profitâmes du feu pour rimer une parodie du fameux Crépnscale des Contemplations, sogs le titre de Crépnscale obaidionai... »
Le « Journal » fut interrompu quelques semaines^
par suite des exigences du service, de Texaltation puis de l'accablement qu'éprouva son auteur lors des batailles sur la Marne. Il ne fut repris qu'aux derniers jours de l'année. En voici quelques extraits :
« 27 décembre. — On ne sait ni nous faire vivre, ni nous faire mourir. Si la France est sauvée, ce sera peut-être grâce à Gambetta, ce ne sera pas grâce à Trochu.
« 7 janvier. — ... Trochu affirme qu'il ne capitulera pas. Je ne crois pas en lui. Quelle que puisse être rissue, c'est un homme étroit et médiocre.
« 8 janvier. — Ceux qui savent le mieux tuer, sont les maîtres du monde. Et pourtant, ceux qui savent le mieux mourir, ne gouvernent- ils pas lliumanité du fond de leur tombeau ?
€ 15 janvier. — Valade fait tranquillement des vers. Toujours la canonnade. Toujours des enterrements de petits enfants.
9 16 janvier. — Soirée chez ma future belle-mère. On a joué du Mozart, avec le canon allemand à la cantonade. \
Le 18, il passe une heure au café-concert, y entend le Sire de Fich-ton-Kan, Rendez-moi mon militaire. La salle est pleine de mobiles en uniforme et de temmes. c Âh I dit-il, comme nous avons de la peine, en France, à prendre au sérieux les choses les plus sérieuses, même la guerre, la ruine et la mort ! >
Le 20, il attend Verlaine et Valade, inutilement ; il va dîner chez sa future belle-mère, et sa fiancée chante£des airs de Mireille, Le 21, il va voir le pauvre corps foudroyé d'un cousin, tué à Montretout, et con-
42 âiiLE biJhont
da Cardinal-Lemoine. Blémoat a rimé quelques vers en marchant. Gloutonnerie dangereuse, un rude cri coDtre la vorace Allemagne ; pais ce BaUer filial où frémit l'amonr de la patrie, et qui est ici publié pour la première fois :
Taudis que I* Mère Niture
Berce TeofiiDcc du Priotemps,
Paris, qai CKch« %» blessure
A ses enaemia iasulUnts,
Sous le ci<l léger d'azur tsndre Uù ruissellent des aappea d'or, Secoue à l'air plus doux la cendre De la baUille. On voit encor
Les traces noires de la poudre Sur ses murs, dans les trous béants Qu'avec le fracas de la Toudre Ont creusé les canons géants...
Paris, cité libératrice, Immortelle et lainte cité.
Je baise, hélas t la cicatrice Qui vient d'ennoblir ta beauté.
Le 26 février, il lui semble que dans Paris monte une sonrde colère. Le lendemain, est publié un armistice de quinze jours. C'est la défaite subie. Toute la journée on manifeste place de la Bastille. En haut de la colonne de Juillet, au bras du Génie, flotte le drapeau rouge. Blémonl voit un long détachement de mobiles qui descend vers la colonne ; leurs étendards sont voilés de denil ; ils vont au pas, en silence. M Une émotion poignante m'a serré le coeur; les
mont rendit visite ft Mérat, qui, malade, avait quitté
Paris avant le siège. Soirée chez Verlaine, d'où il s'en revint avec Lepelletier, qui lui confiait ses ambitions administratives et politiques. Le 18 mars, c'était la |[uerre civile 1
Le 19 fut calme. Le 22, troubles, luttes, morts et blessés. Blémont alla rejoindre en armes ses camarades du 116e dans la cour du Grand Hôtel ; mais rien de sérieux. On rentra par les rues désertes, entre les bou. tiques closes. Le 26, élections municipales : il vota pour Gambetta^ Ranc, Ulysse Parent, etc..
Le 29 mars : « Je viens de griffonner assez follement des vers politiques. A quoi bon? Voici l'aube. Bonjour, jour ! Mais je vais reposer quelques heures ; j'en ai grand besoin. Du calme ! »
Nous avons pu copier ces vers jusqu'à préscMt inédits :
Ma parole d'honneur ! ces hommes-là sont fous, Fons à lier, fous à mettre sous les verrous.
Quand Garibaldi vint vers eux, la plume au feutre. Ils crurent que c'était la fin du monde. Un pleutre St leva sans vergogne et lui dit : « Taisez-vous ! > Or, le héros, voyant tous ces pauvres hiboux Cligner des yeux, resta pensif, et sans réplique Partit, ne pouvant plus servir la République. Hugo voulut parler. Des faiseurs de procès Crièrent : « Ce bavard ne sait pas le français, n Martyre au cœur divin, France, France meurtrie, De ridée et du Droit immortelle patrie, O Mère, n'est-ce pas, ces hommes-là sont fous! Quand l'aveugle destin s'acharnait contre nous. Quand, épuisé de faim, de combats, de souffrances. Mais gardant sous le deuil les fières espérances,
46 EMILE BliMOKT
On reçuty le 25, une lettre du père, alors en Lorraine, où il était allé voir le village natal. Bismarck y avait occupé, pendant trois jours, avec son fils, chez la tante Nanette, la chambre même où couchait autrefois Blémont enfant, près du lit de sa mère.
 Ârpajon, on savait Thorreur des exécutions sommaires. Le 27, Blémont écrit avec sa clairvoyance coutumière : « Les journaux de Versailles ont des joies et des ricanements infâmes. Quand Thistoire établira les responsabilités, ce n'est peut-être pas pour les naïfs et misérables Fédérés que la postérité aura le plus de malédictions. En attendant, on les fusille comme des diens enragés. Sancho fait assassiner don Quichotte. Comme cela, les temps héroïques seront vraiment dos. » — Oui, rhistoire, THistoire impartiale va bientôt fixer les responsabilités. Vous avez vu clair, Blémont ; et votre poésie : les Fous, a exprimé exactement rétat d*âme de Paris au 18 mars et l'héroïque colère d'un peuple trahi.
Il ajoute, le 28 : « La France a été frappée de la foudre ; mais elle reverdira, elle refleurira, avec sa confiance tenace, la grande, réternelle patrie de l'idéal et de l'amour. •
Autour du poète, la nature resplendit de sa vie toujours neuve.
Le 3 juin, il rentre dans Paris, court chez Verlaine, qui lui décrit l'incendie de l'Hôtel de Ville, vu de ses fenêtres, puis la bataille, les balles qui brisaient les pierres de son balcon. M>b« Verlaine mère, efiarée, ayant vu fusilier cinquante fédérés qui, munitions épuisées, refusaient de se rendre, criant : c A Sedan,
limpide et ctiaude lumière, route la nuit on voyageait, et l'oD courait tout le jour à travers les villes de marbre, les villes de beauté. On vit Turin, Milan, Padoue, Vérone, Venise, Pîse, Florence, Bologne, Rome, Naples. Et il rentra, poussiéreux, harassé, brisé, mais rapportant à Paris, sur les feuilles de son carnet, eu rimes grilîonnées au crayon, cette Italie conquise au pas de charge, en vingt jours 1 Tous ses Poèmes d'Italie, sauf la grande pièce Snalc : Béatrice Cenci, ont été eomposés sur place ; à Venise, il rimait en gondole.
Après les vacances, il reprit la robe noire et ne put dabord mettre au point ses rimes italiennes. Et puis, son père voulait le marier, affirmant qne ta vraie poésie, c'était le ménage et les enfants. Blémont n'avait pas de prévention contre le mariage, estimait au contraire que le devoir et le bonheur d'un homme honnête, d'un citoyen loyal, consistent à être un sage et digne père de famille. Mais il ne partageait pas les
L'Italie
Les Poèmes dltalie ! Peu de livres ont subi autant de tribulations que ce volume de vers. Achevé d'imprimer à la veille de Sedan et paraissant au lendemain de la semaine sanglante, il était condamné à passer presque inaperçu. Pourtant, que de bonnes et vives qualités il offrait, qui eussent été si remarquées dans une période de paixl
Nous pénétrons, baignés de rayons éclatants, Dans la patrie où TArt est roi, la Beauté reine. Dans Tantique Italie, encor jeune et sereine Sous les baisers vermeils de ses nouveaux printemps.
Entre deux larges mers d'azur, aux flots chantants. Elle s'allonge au pied des monts, et sur l'arène Sommeille au grand soleil, ainsi qu'une sirène Dans un coup de filet prise par les Titans.
Mais parfois le sol chaud tremble. L'ombre de Dante Passe ; voici son front pensif, sa lèvre ardente. Un long frisson le suit, un cri part . Liberté t
Le Vésuve, l'Etna, ces deux larges mamelles.
Inondent l'horizon de leurs flammes jumelles. Et la douleur emplit le ciel ensanglanté.
nant a connu l'adversité, mais il l'en aime mieux encore. Elle a d'ailleurs toujours la pureté de l'azur, l'eau qui brille, ses femmes, ses gondoles, tout un rythme harmonieux qu'il sait retrouver autour du Uoa de Saint-Marc :
Aujourd'hui le lion prèa des palaia déserta Repose, l'œil Do;é dans l'infini uns mers, Vieui, IrÎBte, ayant tordu eoub l'éclair des épêes Ses ailes, dans le sang kI réciime trempées.
Ils sont passés, les soirs voluptueui:, les soirs Pleins d'élans, d'abandons et de doui oonchaloirs. Où Venise, gagnant d'un pied léger les inarches he ses escaliers blancs encadrés par les ai'ches, Appelai! se:, rameurs d'un accent argentin, Et soulevant du doigt son masque de sutin, Rieuse, promenait au tiède clair de lune L'harmonie et l'amour sur sa gondole brune !..
Toute la pièce est fort belle de lyrisme, d'une pensée à la fois vigoureuse et rêveuse, d'un rythme doux et fort de ballade a où l'âme aux souvenirs lentement s'abandonne». Elle est digne de flgurerdans les bonnes anthologies classiques.
50 ÉMaE BLÉMONT
A Vérone, le poète visite Saint-Zénon :
L't^glise qu'au dehors inondait de clarté L'éblouissant et chaud soleil des moissons mûres. Etait pleine au dedans de fraîcheur, de murmures, D'ombre et d'intimité familière...
Il Ta ensuite à l'aventure, dans cette ville pleine des monuments du Moyen-Age. Du musée de Bologne, il emporte la vision d'une Madone aux grands yeux célestes, lourds d'amour.
Sous le regard limpide De cette Vierge au front maternel et candide. Le cœur, divinement ému, n'est pas troublé.
Florence : le Persée de Benvenuto lui inspire une poésie sculpturale :
On dirait que cette statue, Avtc son regard souverain, Sa splendeur, son glaive qui tue, Son immobilité d'airain.
Est l'image de l'Art lui-même, Dont le bras nerveux en suspens Vient d'étouffer dans son blasphème L'Envie au front ceint de serpents.
Voici, d'après des tableaux, les deux grands poètes primitifs. Pétrarque a Tair d'un doux diplomate...
Comme sur une source pure Qui pleure dans un bois profond, Sur son âme au divin murmure Il pencha longuement son front...
Yoilà qui ne manquait pas de l'accent prophétique, puisque, deux ans après récriture de ces vers, Victor- Emmanuel apportait dans Rome capitale la vie nouvelle de ritalie.
Près d^Albano, merveilleux coucher de soleil sur les champs et la ville. À Naples, le soir, au pied du Vésuve sombre et fumant, les jeunes Napolitaines dansent, deux à deux, la tarentelle. O Tadorable pays d'amour et de paresse I
Les femmes n'y sont pas de frêles sensitives, Qu'un rayon brûle et qu'un souffle ternit, des fleurs Penchantes, qui pour vivre ont besoin de nos pleurs Et sans notre soutien seraient vite abattues ; Elles ont l'œil ardent, les mamelles pointues, Le teint mat et doré comme Test un fruit mûr, Le cœur tendrement fier sous le sein large et dur, Et sur le front l'orgueil de la beauté suprême.
Suivent des Portraits et Légendes : César Borgia, d'après Léonard de Vinci, figure étrange que fait revivre le poète, et qu'il commente par l'histoire du sombre drame familial des Borgia, simplement raconté ; — puis, Béatrice Cenci, d'après le Guide, autre évocation belle et sinistre en des scènes de passion criminelle et d'impitoyable châtiment.
Tel est ce livre, ardent et sincère, qui parut à une si triste date, aperçu seulement des fins lettrés, parmi la buée des massacres et la fumée des incendies de la Guerre et de la Commune. Blémont y est encore romantique, lorsqu'il fouille le Moyen-Age et qu'il rapporte des impressions étrangères sous l'aile de l'enthousiasme : un de ces poètes voyageurs qu'a suscités
pas toujours les plus méritoires, et que la modestie, la bonhomie de certains auteurs retarde parfois leur succès. Pourtant, ce que je préfère en ce livre, c'<st l'homme jeune et enthousiaste qu'attira la vision d'un pays enchanté. Il y alla doux et souriant; mais presque partout il rencontra un passiJ mort, des nécropoles d'héroïsme», des ruines de paliiis. Un rimeur pessimiste n'eût eu que des lamentations ; lui, resta fidèle aux souvenirs de sa croyante adolescence, à son illusion première. Traversant, presque toujours sans s'y attacher, les choses modernes, planant sur les ruines et, si la cilé élait morne, vantant le paysage, il retrouva en lui, il vit, il chanta ses rêves : l'Italie antique. C'est elle qu'il reconnut, qu'il persista à vouloir reconquérir, l'admirant de toute sa jeunesse amoureuse d'art et de grandes idées, n se révéla poète optimiste, ému certes devant les décombres, mais célébrant l'autrefois pour amener un bel avenir digne de cet autrefois ; et si quelque vie éclatait, si quelque belle mie l'animait, alors il y voyait joyeusement un présent vigoureux encore. Et çà et !â, devant des tableaux vieillis ou d'actuelles figures, par des récits de jadis on des paysages nouveaux, il se montrait peintre sagace et délicat en même temps que songeur doux et alerte.
Plus tard, Adolphe Pelleport lui écrivit : « J'ai lu vos Poèmes d'Italie. J'en suis enthousiasmé... J*ai revu le noble lion ailé dans votre poésie qui, elle aussi, a de la fauve énergie et des ailes. » (22 juillet 1873). Arsène Houssaye (X. de Villarceaux), dans U Artiste de février 1874, disait : « J'ai été charmé de faire tout un voyage en Italie dans mon fauteuil, grâce à M. Emile Blémont. Jamais on n'a mieux peint en vers, en beaux vers, les aspects de cette Italie toujours chère aux rêveurs... M. Blémont aie sentiment de la vérité comme le sentiment de la poésie, de la poésie méditative qui ressuscite le passé avec Fâme de l'avenir. Ceux qui vont en Italie feront bien d'emporter ces poèmes qui sont déjà l'Italie ; ceux qui n'y vont pas la verront par ce mirage lumineux... »
Plus tard encore, dans la Plume du 15 mars 1897, Louis Labat écrira : « Ce que M. Emile Blémont voit mieux que tout, ce dont, remarquez-le, il souffre, et sincèrement, pour son compte, c'est la misère de cette Italie que deux maîtres se partagent, et dans l'âme de qui s'agitent de si généreux ferments de rénovation... L'Italie de son livre, c'est une Italie formelle, d'une certaine minute historique, en mal de nouvelles destinées, sur laquelle il s'est penché, dont il a écouté le cœur battre, pour laquelle son propre cœur a battu. » Enfm le professeur Aniceto Specchio (Gran Mondo, lor. août 1903) remarquera : « ... On peut considérer Emile Blémont comme un trait-d'union entre la dernière période littéraire et celle d'aujourd'hui, car, ayant su s'assimiler toutes les qualités les plus précieuses des grands poètes français d'hier, il répand
Les Italiens ne se battent pas t.
Récemment, Gaston Deschamp5(/ere/n/>s. 5 niars1905) rappelait qu'Emile fliomont fait partie du chœur des poètes ayant dignement chanté l'Italie.
La Renaissance et le Rappel
Après les événements de 1871, Blémonl avait repris sat robe d'avocat. Il plaida en Cour d'assises et devant les Conseils de guerre, sans négliger ses relations littéraires. Il correspondait avec Verlaine, se rapprochait d'autres camarades parnassiens. Le 27 avril 1872, il fonda, avec Jean Âicard, Léon Valade et Pierre Elzéar, une Revue hebdomadaire : La Renaissance littéraire et artistique (bureaux, 42, rue Jacob). Blémont était rédacteur en chef. Ses collaborateurs furent Victor Hugo, Michelet, Sainte-Beuve, Banville, Charles Asselineau, Léon Cladel, Sully Prudhomme, François Coppée, Ca" mille Pelletan, Albert Glatigny, Stéphane Mallarmé, Albert Mérat, Paul Verlaine, Ernest d'Hervilly, Charles Cros, Antony Valabrègue, et d'autres : on peut dire tout ce que la littérature comptait alors de bons auteurs ou d'auteurs célèbres, anciens et nouveaux. Le programme, ce fut une lettre de Hugo, insérée au numéro du 4 mai ; je la cite textuellement, car elle éclaire le noble but d'aider à relever la patrie qu'avait Emile Blémont; et, par le fait, elle commente une page d'histoire :
« Paris, 1'^ mai 1872.
« Mes jeunes confrères,
« Ce serrement de main que vous me demandez, je vous l'envoie avec joie. Courage. Vous réussirez. Vous n'êtes pas seulement des talents, vous êtes des
Il faut que lin dompta Die pensée française se rêvciije et combatte sous toutes tes formes. L'esprit français possède celte grande arme : la langue française, c'està-dire l'idiome universel. La France a pour auditoire le monde civilisé. Qui a l'oreille prend l'âme. La France vaincra. On brise une cpée, on ne brise pas une idée. Courage donc, vous, comliattants de l'esprlL
" Le monde a pu croire un instant à sa propre agonie. La civilisation sous sa forme la plus haute, qui est la république, a été terrassée par la barbarie sous sa forme ta plus iénèbreuse, qui est l'empire germanique Eclipse de quelques minutes L'énormité même de la victoire la complique d'absurdité Quand c'est le Moyen-Age qui met ta griffe sur la Révolution, quand c'est le passé qui se substitue A l'avenir, l'impossibilité est mêlée au succès, et l'ahurissemenl du triomphe s'ajoute à la stupidité du vainqueur. La revanche est falale. La force des choses l'amène. Ce grand xix« siècle, mouicntanément interrompu, doit reprendre et reprendra son oeuvre ; et son œuvre, c'est le progrès par l'idéal. Tâche superbe. L'art est l'outil, les esprits sont les ouvriers.
« Faites votre travail, qui fait partie du travail uni- ■versel.
« J'aime le groupe des talents nouveaux. Il y a aujourd'hui un beau phénomène littéraire qui rappelle un magnifique moment du xvi* siècle Toute une génération de poètes fait son entrée. C'est, après trois cents ans, dans le couchant du xix© siècle, la pléiade qui reparaît. Les poètes nouveaux sont fidèles à leur siècle ; de là leur force. Ils ont en eux la grande lumière de 1830 ; de là leur éclat. Moi qui approche de la sortie, je salue avec bonheur le lever de cette constellation d'esprits sur l'horizon.
ce Oui, mes jeunes confrères, oui, vous serez fidèles à votre siècle et à votre France. Vous ferez un journal vivant, puissant, exquis. Vous êtes de ceux qui combattent quand ils raillent, et votre rire mord. Rien ne vous distraira du devoir. Même quand vous en semblerez le plus éloignés, vous ne perdrez jamais de vue le grand but, venger la France par la fraternité des peuples, détaire les empires, faire l'Europe. Vous ne parlerez jamais de défaillance, ni de décadence. Les poètes n'ont pas le droit de dire des mots d'hommes fatigués.
« Je suivrai des yeux votre effort, votre lutte, votre succès. C'est par le journal envolé en feuilles innombrables que la civilisation essaime. Vous vous en irez par le monde, cherchant le miel, aimant les fleurs, mais armés. Un journal comme le vôtre, c'est de la France qui se répand, c'est de la colère spirituelle et lumineuse qui se disperse ; et ce journal sera, certes, importun à la pesante masse tudesque victorieuse, s'il la rencontre sur son passage ; la légèreté de l'aile sert la furie de l'aiguillon ; qui est agile est terrible ; et.
mentait Tanniversaire de Corneille, il brossait un petit tableau pittoresque de Tinauguration de la statue de Ronsard à Vendôme^ à laquelle il avait assisté. Je cite encore, dans cette série : « L'Homme-Femme », où il redressait avec logique les errements passionnels de Dumas fils ; c Sur la tombe de Théophile Gautier » ; f L Année terrible appréciée par Swinbiirne » ; t le Théâtre de bric-à-brac », « le Théâtre faisandé •. « On s'habitue aux capitulations de conscience, s'écriait-iL Toujours Texécrable système du fait accompli, toujours la négation de la morale et de la justice, poussent les sociétés de chute en chute et d'abîme en abîme. »
Le 7 septembre 1872, parut de lui une poésie : Grâce! pour les proscrits de la Commune. Le 19 octobre, dans la Critique et le Théâtre, à propos de V Artésienne, je lis : « Messieurs nos critiques ordinaires se sont doucement habitués au spectacle alléchant des victoires que remporte, en chair et en os, le vice insolemment paré des attraits féminins. Ils ne peuvent plus se passer de courtisanes sur la scène... Hélas ! la littérature, le théâtre souffrent, comme tout en France, de l'accaparement persistant des places par le déplorable personnel du régime déchu... Nous ne pourrons réellement marcher vers de nouvelles destinées que quand nous serons purgés de ce poison de fièvre et de mort. Pour d'autres œuvres, il faut d'autres hommes. »
f.e 8 février 1873, après une courte interruption, la Renaissance continua en précisant ainsi son programme : *^ ... Par ces temps de triomphes frelatés et de gloires factices où le mercantilisme menace de faire de tout art et de toute littérature une simple et impure
LA RENAISSANCE ET LE RAPPEL 6i
exploitation, nous n*aurons souci ni du succès vulgaire ni de l'injustice de certains insuccès. Honorant hautement la vraie poésie et la vraie vérité, nous tâcheron» d'en inspirer le respect à ceux qui l'ont oublié ou ne Tout jamais appris... Nous aurons ainsi l'occasion de réfuter les doctrines odieuses de quelques sceptiques intéressés, qui se complaisent à prêcher la décadence de leur patrie, La France, si cruellement trahie par le destin, n'a rien perdu de sa suprématie dans les luttes de Tart et de la pensée. »
L'administration fut confiée à Richard Lesclide.
Le 15 février, Blémont publia une solide étude sur Uarion Delorme. De lui encore : le 22 mars, la Messe des Anges ; le 26 avril, le Mariage d'Octave ; le 24 mai, Stuart Mill ; le 31 mai et suivants, les Esquisses américaines de Mark Twain, alors inconnues chez nous ; et d'autres études, d'autres nouvelles, sans oublier les poésies, parmi lesquelles la pièce : Le Mal, que les biographes de Leconte de Lisle ont comparée au Qaïn.
Le 28 décembre, nouvelle interruption. Le 18 janvier 1874, la Renaissance fut réorganisée et agrandie, avec Henri Polday comme directeur artistique et Jules Rouquette comme administrateur. Elle continua d'être un tableau fidèle des lettres du moment, avec des aperçus très variés sur les mœurs, les travers intellectuels. Blémont, le 25 février, étudia Quatreuingttreize, ce roman abrupt ; le 15 mars, les Effrontés : « ... L'e^ronterie règne et gouverne... Les grands hommes s'en vont... Tout s'abaisse, tout devient caduc. On n'a plus de passions, on n'a que des intérêts... De tout petits reporters cassent et recassent en mille
morceaux le miroir de la vérité, et tirent la langue au génie en éclatant de rire. » Le 12 avril, il écrivit sur la Tentation de M, Flaubert. Puis, Rouquetle et Polday ne purent s'accorder ; toutes les charges retombèrent sur Blémont. Le 3 mai, parut le dernier numéro de la Revue, qui avait été plus ouverte, plus vivante que le Parnasse contemporain de 1866, et qui reste un excellent document à consulter sur le renouveau littéraire et artistique aux lendemains de la Guerre et de la Commune.
Emile Blémont fut l'âme de la Renaissance. C'est à lui que revient le mérite d'avoir réuni là, après nos désastres, presque toutes les forces vives qui représentaient intellectuellement la France de la veille et la France de l'avenir. Toutes les phases de la belle campagne menée dans cette publication étaient remarquées, suivies avec sympathie ; et quand fut ouverte la souscription pour les frais d'une pierre tumulaire à la mémoire du poète Albert Glatigny, mort en avril 1873,. Victor Hugo souscrivit par cette lettre :
<' A M. Emile Blémont, directeur de la Revue la Re* naissance.
« Mon jeune et cher confrère,
« J'envoie à nos vaillants et gracieux amis de la Renaissance mon obole pour notre cher Albert Glatigny.
« La Renaissance me charme ; et je lis avec bonheur cet éloquent et spirituel journal. Dites-le à nos amis.
a Vous êtes chef dans la jeune légion des esprits qui sont aujourd'hui l'honneur de cette fin de siècle. Vous êtes une de ces âmes de lumière que j'aime ».
'i^ni^
gauche ; et au coin de la lable à demie desservie, où l'oD vient de dîner, sont assis Paul Verlaine, Arlhur Rimbaud, Léon Valade, Ernesl d'Hcrvilly, Camille Pellelan. Albert Mérat devait compléter le groupe, à côté de Pctletan ; mais il ne vint pas. ayant alors un certain élofgnement pour Verlaine et Rimbaud ; il fut remplacé par un grand géranium blanc, et Fantin se consola en disant qu'il avait méfamorpbosé un poète en fleur. Le tableau fut exposé pour la première fois au Salon de 1872. On l'a revu à l'Exposition universelle de 1900. Aujourd'hui, il appartient à Emile Blémonl.
Quand, parut la Renaissance, au printemps de 1872, Paul Mcurice, qui dirigeait la rédaction littéraire du Rappel, avait prié Edmond Lepelletier de lui amener îîléniont ; il chargea celui-ci de la critique des livres. au journal de Hugo, tiré alors à plus de deux cent mille exemplaires. Le jeune écrivain y gagnait un public nombreux, une aulorilé précieuse ; mais il y perdait quelque liberté de penser et de dire, une part de l'indépendance et du recncillemeut nécessaires aux œuvres durables.
Blémont goûtait peu les plaisirs mondains; il^ n'aspirait qu'aux satisfactions intimes du travail régulier et du bonheur familial, sentiments dont il avait eu l'exemple en ses parents. Le 13 niai 1872, son père, lorrain d'origine, opta pour la nation française. Le
13 juillet, il lui naquit un fils« Gaston, et ce fut la plus grande joie de son existence. Tout lui souriait, il était en bon chemin au Palais, et le monde littéraire commençait à le connaître, à l'apprécier.
Mais Tenfant mourut, le 6 avril 1875 ; et le père ne 5*en est jamais consolé. Ce fut un écroulement brusque, suivi d*une infinie tristesse. Sans autre enfant, il n'eut plus pour ambition que de réaliser dans une œuvre poétique son idéal le plus pur et le plus haut. Et d'autre part, voyant peu à peu s'évanouir la probabilité de la revanche nationale qui tant lui tenait au cœur, il vécut, non dans une retraite absolue, mais dans une réserve pensive, laborieuse et discrète.
Sa santé s*altérait. Une laryngite persistante Fempêcha de plaider ; il renonça sans retour à ses goûts de fumeur et à la profession d'avocat. Pendant quelques années encore, il fit de la littérature militante ; mais il lui préféra de plus en plus le calme travail des Revues, dans le culte désintéressé des belles-lettres et de la poésie indépendante.
En 1873, il avait été un des principaux collaborateurs de Paris à reaa-forte, administré par Richard Lesclide. Il y donna d abord des vers, des fantaisies en prose, signés d'initiales ou d'un pseudonyme (Hilarion) ; puis, pendant un an (1874-1875), régulièrement, une chronique en tête de cluaque numéro, signée de son nom. C'est Tune de ces chroniques, envoyée du village breton de Saint-Enogat (été 1874), qui fit connaître ce petit pays aux artistes parisiens : ils y vinrent, et aujourd'hui ce hameau est devenu une riche et belle station balnéaire. Des pages de lui accompagnèrent des eaux-
types de Paris, d'émotion intime, comme Auguste, coiffeur, portrait tout simple, mais si vrai ! d'un être tout simple ; A travers le Vieux Paris, excursion singulièrement suggestive dans le moyen-âge hardi et amoureux; la Veillée où les grand'mères content aux enfants des histoires de fées, douces parfois, souvent terribles, — fin et agréable tableau de simplicité, de calme, de bonheur.
Je note, en 1873. des stances de B16mont pour le Tombeau de Théophile Gautier [A. Lemerre).
Ciiampfleury lui écrivit à propos des Esquisses américcilnes ': s Merci, mon cher confrère, de m'avoir fait lire cet article vraiment humouristique de Mark Twain. D'après les autres morceaux déjà publiés par vous, il me semble que l'homme vaut la peine d'être plus connu en France, Vous devriez réunir en volume ce que vous avez traduit ; nous aurions là un véritable railleur, sans analogies heureusement avec ces prêcheurs et CCS bas-bleus dont les Revues nous donnent de si filandreuses tartines. Publiez vile votre Mark Twain ; nous avons besoin de fortes provisions de bonne humeur. * [29 septembre 1873}.
Théodore de Banville envoya aussi ces lignes au critique du Rappel, le 16 novembre de la même année :
66 f^MILÉ BLÉMOMT
« Votre bel article du Rappel sur mes Ballades m*a rendu très heureux et je vous en remercie de tout cœur. Dût-on me répondre : Vous êtes orfèvre ! je dirai qu'il n*y a que les poètes pour taire de la vraie critique, car il n*y a qu'eux qui sachent se mettre au point de vue de l'ouvrier lui-même. J'aurais bien d'autres éloges à vous adresser, et sans être suspect de partialité comme dans le cas présent : je vous lis fidèlement dans la Renaissance et toujours avec la plus vive sympathie pour votre imagination et pour votre courage t.
Paul Bourget lui manda, le 7 septembre 1874 : « Vous dites plutôt ce que j'avais l'intention et le désir de faire que ce que j'ai fait ; je n'ai que plus de motifs de vous remercier », — et, après la Vie inquiète (1874) : <( Vous m'avez accordé la plus vraie et la plus désirable louange en reconnaissant dans mon livre un effort sérieux... Je n'oublie pas que c'est sous vos auspices que j'ai écrit ma première copie à la Renaissance. «
Les Eirennes du Parnasse, pour l'année 1874, furent publiées par la Renaissance et Paris à Veau-forte (chez Michel Lévy). Blémont en écrivit la Préface, où il disait, à propos des Anthologies : «... Nous avons été encouragés par le succès qu'ont obtenu jadis tant de Trésors des Grâces, tant de Guirlandes d'amour, de Couronnes poétiques^ de Merveilles du goût et d'Ecrins de Psyché, Schiller et Gœthe, ces deux belles moitiés d'un homme de génie, ne dédaignèrent pas d'ailleurs de s'Unir pour publier un Almanach des Muses ; et nous avons lu, si notre mémoire est fidèle, des vers admirables de Victor Hugo et de Lamartine dans certaines Annales romantiques, »
iHii uu j»eu .
foule vous regarde railleusement d'en bas ; vos amis se détournent et vous renient au besoin ; les sages haussent les épaules, les sots aboient, les méchants mordent. Et pourtant on va toujours, on marche jusqu'à la mort. C'est qu'à travers toutes les haines, toutes les inepties, toutes les calomnies, toutes les insultes, toutes les douleurs et toutes les misères, on a cet orgueil insensé et invincible de se croire, de se sentir supérieur aus heureux et aux adulés. C'est qu'on a d'âpres joies interdites au vulgaire, des mirages et des rêves auprès desquels pâlit toute réalité. C'est que l'on comprend le chant des petits oiseaux et des grands arbres s'accompagnaut au clair des astres ; c'est que Jes fleurs vous aiment et que les étoiles vous bercent. C'est que la Muse vous verse des parfums précieux, comme une autre Madeleine. C'est enfin que l'on espère, en expirant, ressusciter le troisième jour, dans la gloire et pour l'éternilé. » — La contribution d'Emile Blémont à l'ouvrage comprenait de plus : le Noaveau- Né, poésie publiée plus tard dans : En mémoire d'an enfant ; deux contes, d'après Marli Twain ; Noctarne, Matinée d'avril. Bergerie, poésies, et un poème en prose : Scènes d'Alsace.
C'était dore d'une Eaçoa vive et vaillante, et sans
rupture d'ailleurs, en gardant au contraire fidèlement les alliances d'idées et les relations littéraires, cette période où il fut intimement mêlé au mouvement parnassien, cette première campagne qui laissa de lui un beau livre : Poèmes d'Italie^ et un acte mémorable : la Renaissance littéraire et artistique.
jeunesse, s'éveiller à l'art spontanément et parmi les influences romantiques encore vigoureuses. A côté d'autres livres qui devaient munir le futur homme d'action, la lecture de Chateaubriand, de Lamartine, avait bercé les rËves inîtians de son âme poétique; Victor Hugo l'entraîna, Shakespeare l'émut ; Balzac lui révéla le moderne réalisme d'observation, et Musset l'idéalisme moderne de sentiment: sans relations littéraires pour l'aider à franchir le cercle de ces premières influences, il fut romantique, comme tout le monde d'ailleurs l'était encore. Mais il vint à une heure où s'achevait l'expansion du mouvement parvenu à son apogée de 1830 à 1843 ; souple et mobile, il devait s'en dégager. Il passa aisément au Parnasse, lequel ne fut, comme je l'ai montré dans mon livre sur le Romaalisme, qu'un courant de cette littérature dont Hugo est le chef. Là, par ses travaux, par ses amis et camarades rencontrés ou choisis, il fut vraiment parnassien quelques années ; mais là encore, inquiet de l'avenir, gardant au fond de lui cet amour des traditions qui est le signe des esprits bien doués et porteurs d'œuvres futures, car le futur est formé beaucoup de passé, —
il ne pouvait s'enfermer dans un procédé, dans une école. Le culte de la forme qui dominait au Parnasse, n*apaisaît guère le désir de vivre et d'agir pour le bien, le vrai, le beau^ qui faisait battre son cœur aimant et zélé, qui faisait vibrer son esprit ferme, énergique. Il lui fallait davantage, il lui manquait quelque chose. Quoi?.. Il cherchait, il travaillait, il sentait se former en lui les premières trames d'une pensée qui se compléterait, s'élargirait, se fortifierait plus tard, pour lui montrer alors l'œuvre française suprême vers laquelle tout son être tendait, presque inconsciemment encore. Mais elle était loin, cette œuvre à laquelle ses efforts persévérants devaient contribuer ; si loin, que ce résultat, deviné par son instinct de poète, n'était encore . aperçu que vaguement par son jugement de critique. Les circonstances, les incidents quotidiens nous obscurcissent Tavenir. Pour Tinstant, sa seconde jeunesse allait subir ce va-et-vient, ces reculs hésitants, ces avancées hardies, que Ton nomme des évolutions, et qui sont comme les travaux d'approche d'un siège. N'est-ce pas un siège aussi, et le plus grand de tous, celui qui a pour but de saisir l'idéal de splendeur, de justice, qui nous console des pauvretés terrestres et nous fait connaître ce seul vrai bonheur humain^ qui n'a pas de nuit, pas de larmes, pas même de cette vanité que rencontrait pailout l'Ecclésiaste ? La critique au Rappel permettait à Emile Blémont de sonder les œuvres et les hommes ; la variété des idées lui livrait l'âme multiple, trop multiple, de son époque ; la différence des personnes lui montrait les destinées diverses des efforts intellectuels. Un jour.
• Monsieur,
» Recevez tous mes remerciements pour votre compte-rendu de l'Esprit nouveau. Je suis heureux de me sentir d'accord avec vous sur des sujets si importants. Je sens, en vous lisant, ma pensée germer sou* un bon et salutaire rayon.
» C'est comme une conversation avec un ami inconnu. Puisse-t-elle devenir une réalité I Laissez-moi, au moins, vous serrer ici bien cordialement la main ^ui a écrit ces excellentes pages.
» Edgar Quinet. »
Un autre jour, U revenait en plein domaine romantique : dans une des soirées où Auguste Vacquerie réunissait l'élite du parti radical, politique et littéraire, il fut présenté par Vacquerie à Victor Hugo, qui raccueillit avec une dignité simple et cordiale, lui témoigna une généreuse bienveillance, et lui dit en souriant : « Vous n'êtes pas un inconnu pour moi, et depuis votre début je vous ai suivi attentivement, i
Blémont fit la critique des livres au Rappel pendant huit ans <1872-1880). Deux ou trois fois par mois, il y étudiait les œuvres des lettrés anciens et nouveaux, des poètes. Il propagea les auteurs étrangers, présenta les romanciers, s'inquiéta, ce qui valait mieux encore qu'une analyse descriptive, des idées et des actes. Il ne négligea pas les philosophes, les historiens, les sociologues, qui touchent de prés à la littérature. Sa série des réceptions à l'Académie forme une galerie ds
portraits suggestifs. Parfois il opéra des incursions dans le domaine des beaux-arts.
En 1874-1875, il fit avec succès quelques conférences, très documentées, h la salle du boulevard des Capucines, sur le théâtre d'Auguste Vacquerie, Toeuvre d'Edgar Poe, etc. Il étudia les primitifs de l'Inde et de la Perse, les Mystères du moyen-âge, Dante, Rabelais, Saint-Simon, les Encyclopédistes, Joseph de Maistre et Proudhon. Mais en dehors du journalisme, il produisit peu d'œuvres littéraires.
Ses stances : Pour les Inondés, furent dites au bénéfice des inondés de la Garonne, le 15 juillet 1875, par Mounet-Sully, et publiées ensuite en plaquette chez Lemerre. C'est un tableau graduel, de plus en plus pathétique, de l'inondation, puis l'appel plein de cœur en faveur des survivants. Le derniers vers :
Soyez bons, vous serez plus dignes d'être heureux !
devrait, certes, constituer le principe de dispensation du bonheur.
M. Duquesnel, directeur de TOdéon, demanda un acte à Emile Blémont et Léon Valade pour l'anniversaire de Molière ; ce devait être le début au théâtre des jeunes auteurs. Mais une maladie immobilisa Valade, qui ne voulut pas signer la comédie entièrement composée à la hâte par Blémont, auquel il écrivit le 7 décembre 1875 : «... La part que j'ai prise au scénario fait en commun, il y a plus d'un an, est vraiment trop peu de chose pour que je puisse prétendre au partage de la signature et des droits. Je vous adresse donc ma démission, de meilleure grâce, n'en doutez
pas, qu'un ministre de Tordre moral... Un droit que je n'avais pas, et qui m'est rendu en qualité de simple spectateur, c'est celui d'applaudir chaudement le soir de la première. J'en userai, et en attendant, je vous serre très cordialement la main. » Rien ne fut changé à la pièce, qu'il fallait sans aucun retard, faire copier, lire au théâtre, distribuer et mettre en répétitions. Mais Blémont, malgré la lettre du 7 décembre, maintint le nom de Valade à côté du sien ; et il l'y maintient encore, en souvenir d'une amitié qui lui pst restée chère. Le 15 janvier 1876, le théâtre de l'Odéon donna donc la première représentation de cette comédie en un acte : Molière à Auteuil éditée chez Calmann-Lévy). Le décor est le jardin de Molière, Laforest, servante, annonce un jeune homme ; mais d'abord se présente Marotte, qui veut se retirer du théâtre • elle est tout« fâchée d'avoir encore un rôle effacé, et voudrait jouer Vénus dans Psyché. La discussion, amusante, est interrompue par l'entrée du jeune Armand, très ému dès qu'il a reconnu Marotte. Heureusement elle s'esquive ; et, moins troublé, il explique qu'il veut être comédien. Molière lui conseille de ne pas se hasarder au théâtre :
Ce n'est qu'un vain décor, des voix et des costumes,
Le tout entremêlé de rimes et de plumes,
Ayant un lumignon pour astre, ayant pour fleur
La rhétorique, et pour providence un souffleur.
Le reste est dans Tesprit du parterre et des loges ;
Et marquis à rubans, écoliers de Limoges,
Grens des halles, bourgeois des quais ou du Pont-Neuf,
Campagnards au cerveau lourd et lent comme un bœuf,
Pour peu que ces gens-là soient faux ou soient fantasques. Ont le droit de chuter et de huer les masques t
Hien au fond n'est moins gai que d'égayer les hommes.
Dominique, ce fou, cet Arlequin vanté,
11 a l'esprit si noir qu'il en perd la santé.
L'autre jour, il consulte un moderne Esculape.
On le tâte, on le tourne, on le palpe, on le tape.
On regarde sa langue. — ce Oh ! oh ! dit le docteur,
C'est de l'hypocondrie, uo mal persécuteur.
Il est à Totre cas un remède, Tunique :
Allez Toir Arlequin. — Alors, fit Dominique,
Je suis mort. Arlequin, c'est moi. »
A cette bien bonne anecdote, Armand ne se rend pas. Survient Fami Chapelle, qui proteste en faveur du jeune homme, exige qu'on Tentende déclamer.
L'épreuve ne convainc pas Molière ; et Chapelle discute, non sans une certaine rude éloquence, quand Marotte revient annoncer qu'elle épouse un riche prétendant. « Quoi ! dit Armand avec tristesse, vous vous mariez ? vous abandonnez le théâtre ? » Elle répond prestement :
Y voyez-vous du mal ? On a si mauvais goût A Paris, aujourd'hui ! Le grand nombre préfère Des tours de chiens savants aux pièces de Molière. Bah t j'ai rêvé la gloire aussi, moi ! Maintenant Je ne me repais plus de ce mot bien sonnant.
Qu'ai-je gagné ? L'injure avec la calomnie.
Notre vertu, monsieur, on s'en moque, on la nie ; Et l'on ne reconnaît jamais notre talent S'il n'est pas soutenu d'un cortège galant.
Elle invite tout le théâtre, Armand compris, à sa^ noce, et part. Armand, désabusé, se retire, renonce aussi. Et c'est Laforest qui donne la clef de Ténigme : il venait pour les beaux yeux de Marotte, et non par grand amour de la comédie. La vocation du théâtre t allons donc 1..
Connaîtrons-nous jamais les hommes ? — Et les femmes t disent Molière et Chapelle en guise de morale.
« La donnée est ingénieuse, écrivit Francisque Sarcey dans le Temps du 17 janvier 1876 ; le dialogue est semé de jolis vers ; le rôle de Chapelle est amusant et gai. 9 Charles de la Rounat, dans le XIX^ siècle^ nota le succès de cette petite comédie, qui avait gagné promptement son auditoire. « On était d'autant plus curieux samedi, remarquait le Dailg news (17 janvier), que l'un des auteurs est M. Emile Blémont, un des rédacteurs les plus distingués du Rappel... Il serait difficile de rendre justice à Fesprit et à la grâce du dialogue. En outre, la portée philosophique de la pièce est d'un- caractère plus sage et plus réel que ce qu'on représente communément. »
A propos d'une étude sur Etienne Moret, roman de Francisque Sarcey, celui-ci, le 22 avril 1876, écrivit à Blémont : « Vous imaginez aisément avec quel plaisir j'ai lu votre article. Il est impossible d'être plus précis, plus Çn et plus délicat. Les dernières lignes sont charmantes. C'est une trouvaille. Vous avez bien^raison de dire que j'ai refondu mes aspirations et mes goûte, avec une peine extrême, à force d'études, et d'études poursuivies avec bonne loi et patience. Mais si vous saviez combien de gens sont dans la nuit où j'étais et
7ê EMILE BLÉMONT
y restent I Si vous saviez combien peu dans le monde bourgeois, élevé par l'université, combien peu comprennent et goûtent cette Légende des Siècles J J'ai làdessus bien des confidences, qui ne vous arrivent pas, à vous qui vivez dans un autre milieu. > L'aveu a du prix ; je le livre aux méditations des universitaires.
Voici une lettre de 1876, où la veuve de Michelet explique la dernière attitude de Thistorien devant l'Angleterre : « Je viens de lire votre bel article, j'en suis très émue. Il n'y avait point dissentiment d'opinion sur l'Angleterre ; M. Michelet la voyait sombrer dans un avenir prochain, en punition de son désintéressement moral aux afifaires de ce monde. Mais il ne croyait pas l'heure bonne pour dire ces dures vérités. — Les destinées de la France, si aventurées aujourd'hui, lui ont fait un devoir de ne pas creuser le détroit déjà si profond qui sépare les deux peuples. Il voulait plutôt nous créer une alliance et que ses dernières paroles, car il se sentait mourir, fussent des paroles de réconciliation... Merci, monsieur, j'avais été bien touchée de votre appréciation de llnsecte, si délicate I Vous avez la touche des grands artistes. — (Mme) A. J. Michelet. »
La campagne du Rappel, on le voit, marchait bien. Blémont n'est pas de ces écrivains qui accaparent bruyamment l'attention publique ; mais dans le calme et dans le travail, il est de ceux qui remuent des idées, qui préparent et maintiennent cette action prudente, sage, bien ordonnée, sur laquelle repose le monde intellectuel et sans laquelle les chefs-d'œuvre même de ]a passion périraient.
Il donna, cette" même année, la Chanson de Marthe au Parnasse contemporain (A. Lemerre), et publia les ClocheSy poème d'Edgar Poe, librement traduit, avec quatre eaux-lortes de Henry Guérard qui, tirées sur zinc, matière vite usée, ne permirent que cent exemplaires : curiosité luxueuse d'amateurs (Librairie de l'Eau-forte) Le texte de Poe est en regard de celui de Blémont. Les naissances, cloches d'argent, légères, jolies, joyeuses, changeantes ; le miel des cloches nuptiales, cloches d'or, douces, triomphales ; les cloches d'alarme, de bronze, drame de terreur en leurs vacarmes ; et le glas, les bouches glacées, les cloches de fer, aux angoisses funèbres, sont interprétés en vers alertes et sonores, qui rendent le poème de Poe exactement, dans son idée, sa sève et sa verve originelles.
Les incursions de Blémont, au Rappel, sur les domaines voisins de la littérature, ne passaient pas sans être remarquées. Parmi les lettres reçues, en voici une de SpuUer, datée du 7 octobre 1876 : « ... C'est beaucoup que de réussir auprès d'un esprit orné et ferme, tel que le vôtre. J'attachais un grand prix à votre suffrage ; je ne me trompais pas, en espérant que ce travail serait apprécié par vous avec autant de solidité que de justesse. De plus, au fond de vos jugements, j'ai cru sentir une sympathie dpnt je suis vivement touché. »
Et cette autre, d'un proscrit de la Commune : « Cher et excellent collaborateur,
<L Votre article m'a été au cœur. C'est pousser trop loin la confraternité. Merci I Merci I Vous me comparez
à Swift comme s'il en pleuvait. Il est vrai que j'ai fait un voyage d'une certaine importance, mais ce n'est pas celui de Gulliver.
€ Je vous serre bien amicalement les mains en attendant le jour où je vous embrasserai, soit à Paris, soit» kélas ! plutpt à Genève.
€ Votre ami,
« Henri Rochefort. »
Cette année-là, Blémont commença en outre sa collaboration à la Yie Littéraire (1876-1879) et à la Muse républicaine (1876-1881).
L'année suivante, le 15 janvier, le Barbier de Pé- Benas, comédie en un acte, par Emile Blémont et Léon Valade, fut représenté pour la première fois sur le théâtre de l'Odéon (Calmann Lévy, éditeur). — Maître Gély achève de raser Molière ; il voudrait bien diner, mais il est seul, et son garçon s'attarde en ville. Qu'il ne se tourmente pas I Molière s'offre à garder la boutique. Et voilà Molière installé : les clients trouveront à qui parler. Ce début est vivement enlevé, en un style simple et alerte que n'eût certes pas désavoué l'auteur du Médecin malgré lui. — Le messager d'Aniane survient, en coup de vent; il presse... le garçon, tout en lui remettant une lettre pour la servante Claudine ; il s'emporte devant les retards calculés de son interlocuteur, réclame linge, savonnette et la suite. Molière, qui vainement a essayé de placer un mot, se résigne ; très grave, il savonne le messager, et commence à prendre sa revanche : # Vous n'avez rencontré personne sur la route ? demande-t-il fort poliment ; l'on ne vous a pas attaqué ? Vous n'avez pas été suivi,
ifiVOLUTIONS 19
surpris, traqué?..» L'autre s'étonne. «Eh! les brigands, les incendiaires I — Hein ? — Ils ont pillé, brûlé, tué I.. «> L'autre pâlit sous son savon. « Les huguenots maudits sont descendus des montagnes, ils sont dans Pézenas ! » Le messager se lève, de plus en plus... blanc. « Hélas ! Fachève Molière, peut-être mon pauvre maître, qui ne rentre pas, a-t-il été pendu par eux!.. » Cela, c'est une preuve : le messager s'affole, f Ils nous pendront peut-être aussi... mais, votre barbe?» Sa barbe ! il s'agit bien de sa barbe!.. Le messager s'élance, c'est en vain qu'on le retient; il s'échappe, se sauve, tout barbouillé de savon. Et telle fut cette « barbe impossible ».
Mais voici maître Gély, un peu inquiet; puis le îeune Polydore de la Roustecagnac, qui se vante d'avoir trempé dans le sang de trois coquins Tépée qui bat son maigre flanc; il a coupé les oreilles à l'un d'eux, il les a même sur lui... Tiens 1 elles n'y sont plus :
Quelque chien, trop goulu, n'ayant rien dans le ventre, Â dû les y happer sans vergogne...
Il déroule ses forfanteries, parle des lettres qu'il reçoit de la grande Mademoiselle ; mais ces billets aussi ont disparu de ses poches !
Je les avais serrés, j'en suis sûr, là-dessous.
Les voici !.. non. Mordiou I qui m'a pris ces merveilles ?
Molière très sérieux :
C'est peut-être le chien qui vola les oreilles.
Claudine rit, Polydore se fâche. Pour les séparer, tandis que Gély et son garçon revenu rasent des
§0 EMILE BLÉlfO!«T
clients, Molière remet à Claadine la lettre d'EIoi, son amoureux, qui est au service. Mais elle ne sait pas lire. Molière ouvre la lettre, qull trouve niaise ; et voyant Claudine tout émue d'avance, il se décide à remplacer les phrases rustaudes d'Eloi par des phrases à lui ; c'est « la lettre improvisée », autre tradition. D lit. Comme il m*aime I s'écrie la jeune fille. Molière, qui l'observe, ajoute des choses. Eloi devient étonnant :
Je crois te voir, je vois ta pronelle mutine.
Ta bouche aux blanches dents où le rire est si prompt.
Tes cheveux bruns, si bi^n arrangés sur ton front.
Ta fossette au menton, ta fossette à la joue.
Tes narines au vent, et ta gentille moue
De jeune chat qui veut boire du lait trop chaud...
Et Claudine convaincue :
Hein ! comme il se souvient de moi, monsieur '. II faut Qu*il m'aime joliment !
Molière est lancé, il poursuit. Voici une grande bataille où Eloi a fait des prodiges de valeur. Qu'il est brave I s'écrie-t-elle. Mais Molière, en son entraînement :
J'eus le bras fracassé soudain par une bombe...
Cri d'angoisse, Claudine se trouve mal. La fiction a emporté trop loin Molière ; il veut réparer, et, à travers les sanglots, il peut glisser qu*Eloi, vite et bien pansé, a guéri Claudine rit, pleure, se jette à son cou. Alors Molière couronne la lettre : Eloi est admiré pour sa vaillance, par des seigneurs^ de belles dames ; et la plus belle veut l'épouser. Colère de Claudine ! Mais à
propos, Roustecagnac sait-il lire ?.. Non, dit Gély. Or, donc, cette belle dame, c'est la grande Mademoiselle ! Roustecagnac proteste ; Molière lui tend la lettre : Voyez plutôt ! Roustecagnac, après avoir fait mine de lire :
C'est vrai. Contiauez, je tombe de mon haut.
Molière triomphe, tient son public, et termine. Eloi ne pense qu'à Claudine, l'embrasse à Tétouffer, n'aspire qu'au jour de la revoir ; ah 1 s'il avait seulement les deux cents livres nécessaires 1 Claudine dévore la lettre de baisers, cependant que Molière dit au barbier :
Gély, je m'en vais faire un tour à mon théâtre. La petite est charmante ; et quant à ce bellâtre, li m'a fort amusé. Peut-être quelque jour En divertirons-nous la ville.
Il part. Claudine crie sa joie ; les clients la questionnent. Malgré Gély, elle leur montre la lettre, où Eloi est aimé de la cousine du roi. Et l'un d'eux : a Esta folle? il ne dit pas un mot de ça ! » D'autres confirment. Indignée, elle leur arrache la lettre : Allez, Tautre monsieur lisait bien mieux que vousl
Elle avise Roustecagnac ; lui aussi avait bien lu ! Elle lui donne le papier, le voilà pris : il se tire de l'embûche en déchirant la lettre. Exaspérée, Claudine le trappe ; il se sauve. — Molière revient ; pour la convaincre, il lui apporte, lui remet les deux cents livres, la seule chose mentionnée dans la lettre. Claudine est joyeuse : Eloi va donc être libre I Le messager et Roustecagnac rentrant furieux, elle menace le premier de
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ses ciseaux, oblige le second à s'excuser. Molière arrange tout en faisant venir du vin. Et la pièce se termine comme elle a commencé et duré, fort gaiement.
Voilà un acte bien distribué, plein de verve, sans longueurs. Des gaietés, de l'action, une souplesse de scènes et de verbe, des vers vifs, coupés sans effort ; de la vie, el toute la tradition ; et c'est de notre temps quand même, pour l'allure si moderne. Œuvre digne du personnage Molière, qui revit là par ses aspects d'observateur réjoui des travers bumains. Son ombre a dû remercier les auteurs, dont l'enthousiasme avisé l'a si bien aimé et ressuscité. — Dans le feuilleton du Monitear t/nïcerse/ (22 janvier 1877), Paul de Saint-Viclor fit celle piquante observation : « ... C'est la mise en scène, très gaiement et spirituellement versifiée, de la célèbre anecdote... Et c'est une idée heureuse que celte du rasoir de Beaumarchais étincelant dans la main de Molière. On dirait un legs fait de loin, un présage lancé, d'un siècle à l'autre, à son brillant successeur. I Francisque Sarcey n'était pas moins favorable (le Temps, 22 janvier) : ■ ... Ce récit a été mis en scène avec un art exquis. Voilà du théâtre, du vrai théâtre ; et cela vaut mieux, au théâtre, que les tirades les plus poétiques. Les auteurs ont imaginé une foule de petits détails, qui animent une comédie et la font vivre... Tout cela est leste, gai, spirituel, vivant. De tons les à-propos que j'ai vus, c'est le seul, je crois, qui m'ait donné l'idée que les auteurs, au lieu d'être simplement d'habiles ouvriers en poésie, pourraient bien devenir des écrivains dramatiques. > A la fin de
son compte-rendu, dans la Presse du même jour, Jules Claretie observait que ' « la comédie a quelque chose de l'accent moliéresque. C'est presque une resiitution. Le vers est bien frappé ; les scènes sont lestes et amusantes. » Alphonse Daudet (Journal Officiel^ 22 janvierj écrivit : « Le Barbier de Pézenas est une véritable petite comédie, amusante, attachante, conduite avec une légèreté et aussi une sûreté de main peu ordinaires chez de jeunes auteurs... Tout cela, raconté en vers excellents, avec beaucoup d'esprit, de gaieté, d'émotion... Le public des représentations populaires a fait aux deux auteurs et à leur ouvrage l'accueil le plus chaleureux et le mieux mérité. » Louis Moland (le Français, même jour), Edmond Stoullig (VHomme Libre, 23 janvier), en disaient le même bien et en soulignaient aussi le brillant succès.
Lorsque la Comédie-Française reprit le Barbier de Pézenas, le 15 janvier 1898, Henry Fouquier, dans le Figaro du 17, expliqua la pièce, ajoutant : « En vers bien tournés, cet acte est fort agréable. 2> Olivier de Gourcuff (le Pays, même jour^ : « ... Elle a gracieusement accompagné, le 8 août dernier, Tinauguration du monument de Molière, à Pézenas ; la voici enfin qui montt d*un pas léger sur les planches de l'illustre théâtre. EUe mérite à tous égards pareille distinction. C'est un type achevé de la pièce-anecdote telle qu'excellaient à l'écrire des hommes d'esprit, proches voisins des maîtres, et qui s'appelaient Colin d'Harleville et Andrieux. » Le Rappel du 20, par Eugène Lintilhac, publiait : c ... Une bluette exquise, avec des malices de bon aloi et d'après nature comme voulait le
maître fêté, des imaginations spirituelles, une veine de gaîté qui court à travers les épisodes bigarrés où Molière mystifie et observe, émeut et console les clients du barbier Gély, et, par dessus tout, une langue claire et drue, de verte allure et sans contorsion ni dislocation... » Emile Faguet consacra à la comédie une partie de son feuilleton (Journal des Débals, 24 janvier^ : t ... Tout cela, y remarquait-il, est d'un joli mouvement, gai, alerte et jeune ; et ce qui en fait rintérêt, c'est précisément de voir jeune, fringant, étourdi, moitié page, moitié étudiant, ce Molière qui semble n'avoir jamais été gai que dans ses œuvres et qu'on nous présente toujours au théâtre comme triste à régal de la mort... :»
En Tannée 1877 où le Barbier de Pézenas avait été donné pour la première fois, Rome libre, fragments d'opéra d'Emile Blémont et Raoul Gineste, fut représentée au Conservatoire ; la musique était de P.-V. de la Nux, qui agrémenta ensuite de mélodies diverses pages de Blémont. Léopold Dauphin mit aussi en musique son E/èpTian/ /aune, opéra-bouffe non terminé, et plusieurs de ses poésies.
Emile Blémont, au Rappel, se souvint, dans une circonstance, qu'il était encore avocat ; il défendit, le 17 septembre 1877, à côté de Charles Flôquet, le gérant du journal. Ce fut une de ses dernières plaidoierics : quelques mois plus tard, il renonçait définitivement à la chicane.
Après son étude sur le Nabab (Rappel du 4 février 1878), il reçut ces mots d'Alphonse Daudet : « Merci, mon cher Blémont ! L'éloge m'a fait plaisir, mais la
langue, la tournure de cela m'ont particulièrement frappé. »
En janvier 1879, il publia les Filles Sainte-Marie ^ ronde illustrée finement par Frédéric Régamey, et accompagnée de la musique d'Alma Rouch (Â. Quantin). Elles vont aux bois, par la prairie, se baignent dans Tazur du lac, et le soir s'en retournent où Ton prie ; mais une s'est enfuie, au diable se marie : courte histoire, ofirant ensemble de la couleur ancienne et de l'esprit moderne.
Cette même année, je cite parmi les lettres relatives à la campagne du Rappel, celle-ci de Philippe Burty : « Je vous remercie bien cordialement du soin que vous avez mis à lire mon livre, les Lettres (V Eugène Delacroix, et à présenter au public la fine et profonde analyse du cœur et des mœurs artistes de ce beau génie. Votre talent a fait de cette étude un morceau dont tous les gens de goût vous sauront gré. — 4 février 1879. » Et ce mot de la vieille gouvernante de Delacroix : « Heureuse d'avoir trouvé en vous un homme qui sait les angoisses qu'a pu supporter Eugène Delacroix, je ne puis m'empêcher de vous remercier de les avoir si savamment dépeintes dans votre article du 3 février. »
Voici encore, à l'occasion du volume : le Banquet, mne lettre de Mme Michelet : « Je ne puis trop vous remercier. C'est plus et bien mieux qu'une analyse. Tous avez été au plus profond de la pensée de l'auteur et vous avez merveilleusement indiqué le but qu'il poursuit. Vous avez ajouté à son livre par votre exposition lumineuse, et vous agrandissez l'œuvre, en
ËlflLE BLÉHONT
disaotàvotre manière, dans une forme vraiment supérieure, ce que Michelet a senti et voulu pour le bien de l'humanité. — Certainement votre âme était en communion avec la sienne pendant que vous écriviez cette belle page sur les mondes à venir, sur le profit de la douleur, la grandeur du sacrifice. Cela mérite d'être conservé. Il y a des mots d'un rare bonheur. — g mai 1879. •
Cette même année, Qlémont collabora à FVnioa républicaine de l'Eure, au Molière, à la Cravache.
Portraits sans Modèles
En mai 1879, furent publiés Portraits sans modèles (Lemerre, éditeur). J*ai dit, précédemment, que Blémont, en sa marche instinctive vers l'avenir, ne pouvait rester enfermé dans le Parnasse. Un autre parnassien, Paul Verlaine, s'y soustrayait aussi^ mais pour s'attarder à ces jeux de lumière et de musique que Ton nomma Décadence, tandis que Blémont accomplissait des évolutions tendant à un but autrement lointain. N'importe ! ils descendirent alors vers la vie, qu'ils tentèrent d'unir intimement à l'art ; et j'aime à rapprocher de ce titre celui de Verlaine : Romances sans paroles, et à rappeler que Blémont fut le seul dans la presse parisienne à signaler ce recueil. Les deux poètes furent alors plus fraternels qu'ils ne l'avaient été même dans l'existence ; et si l'un resta dans ce domaine peuplé de musiques consolatrices, pendant que l'autre gagnait des voies plus difficiles mais aussi plus élevées, tous deux nous ont transmis le long et protond frémissement d'art de cette époque.
Emile Blémont ouvre son volume par de fraîches Aquarelles, où luit le renouveau. Avril et mai s'éveillent ; on a des aurores dans l'âme :
Chaque femme est vierge comme Eve, Et tous les pommiers sont en fleur.
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Idées, rythmes, mots, tout récite gracieusement l'enfance des saisons. De sa muse en Toilette claire, le poète sollicite celle grâce :
Le soir tu me diras de vieux airs oubliés ; Et dans mon révc ému montera ta voix pure.
Gomme un frisson d'eau vive entre les peupliers...
Des repas champêtres, en une vieille auberge^ éclatent de rires et de chansons. Tout près, fleurit le Jardin des Rêves, où Ton marche à deux, émus, troublés.
Tout paraissait rêver. Sous les feuilles plaintives,
Des clartés poursuivaient des formes fugitives ;
Et nous sentions flotter Tâme des chastes fleurs.
Qui s*ouvrent seulement dans Tombre où sont des pleurs.
Déjà l'aube accourait, pieds nus dans la rosée. Alors nous revenions à pas très lents, parmi Les songes parfumés du grand parc endormi...
C'est une jolie pièce, tendre, sentimentale. Au Verger en forme la suite amoureuse. Une Naïade évoque un rythme ondoyant comme elle :
Son regard est une eau très profonde et très pure,
Son corps flexible est un roseau ; Dans sa voix on entend tinter le frais murmure
De la fontaine où boit l'oiseau.
Ses cheveux blonds, roulant sur ses blanches épaules.
L'inondent de leurs flots soyeux ; Et, comme un ciel que berce un lac bleu sous les saules.
Son âme nage dans ses yeux.
Hallucination achève par une note vive cette gamme limpide d'Aquarelles, où le poète, se libérant de pluff en plus des influences de première ieunesse, se laissant mieux inspirer naturellement, est attiré vers les fines, gracieuses et souriantes manifestations printanières.
Les Fusains et Sanguines ont plus de mélancolie. Mais le poète a pour le soutenir les Pitiés de la Nature. Il a lui dans la forêt ; et le chêne, les violettes, la source, les buissons, les oiseaux chassent le spectre de celle qui a trahi : image touchante des consolations que la terre maternelle réserve à la souffrance humaine Ce sont ces Pitiés de' la Nature, parues d'abord au Nain jaune en 1866, dont le dénouement fantastique et symbolique est le même que celui de V Aigle du casque écrit par Hugo en 1876. — NuU de juin est une décla^ ration douce et grave :
Ton amour est la source où Ton boit la beauté. Ton amour est le fleuve, où, sur la transparence Des flots dont le courant mène à l'immensité, L'on s'endort, ne laissant veiller que l'espérance :
L'ange est au gouvernail, il est vêtu de blanc, Il regarde le ciel. La brise enfle la voile.
L'harmonie émeut l'air ; l'eau scintille en tremblant, Et de l'azur parfois il y tombe une étoile.
Un frisson romantique, baudelairien, passe dans cette Galanterie tragique, très expressive :
Vos longs cheveux ont les frissons funèbres.
Les reflets bleus des ailes du corbeau ; Ils laissent voir à travers leurs ténèbres Votre sein blanc, mystérieux tombeau.
Effet de neige donne une impression d'ensevelissement. Mythologie^ Révolte y rehaussent le ton, le fortifient. Une Agonie est la plainte d'un rêve amoureux qui n'espère plus que Toubli. A la première venuey termine en sentiment matériel ces Fusains et Sanguines, moins ^caractéristiques de la nature de l'homme que les Aquarelles, malgré le relief de leurs expressions vigoureuses. Nuit de juin, toutefois, est, nous venons de le voir, une remarquable page, révélatrice du lyrisme tendre et fier du poète.
Aux Pastels qui suivent, nous sommes d'abord devant une Bergeriey dans la couleur rosée, bleuâtre, des pastorales que retracèrent des écrits et des tableaux du xviip siècle ; il y a là des mots si bien dans cette jîote qu'on les voit ornés d'un peu d'ironie :
Près des ruisseaux nous cueillons des bouquets. La ileur de ieu ne croit pas sur ces rives ; Mais Téglantine y prend des airs coquets, Et le muguet des pâleurs si plaintives !...
Les nids cachés chantent des menuets ; Nous ébauchons une danse fluette, Puis nous faisons de beaux saluts muets Sous le ruban qui flotte à ma houlette.
Du lait, des fruits forment nos soupers^fins. Je ne sais plus si nous avons une âme ; Mais nous avons des sens vraiment divins, Qu'un paradis très délicat réclame.
Volupté calme^ Ecole de Séville, Nocturne, sont des notations sobres, des éveils d'art, La Fauvette est un conte gracieux où l'on voit que, lorsque tout dort, « Tamour
seul reste éveillé. » Rose pâle, bien-aimée au cœur frêle, à Tâme comme un parfum, et Promenade sentimentale y au soir^ dans Tair tiède, extase languissante» achèvent la courte série de ces Pastels clairs et doux.
Médaillons de comédiennes : Baronnette, ballade de la rieuse et piquante Parisienne ; Girofla, candide et malicieuse ; Phèdre, au charme tragique ; Niniche, oseuse et fine ; Stella, vibrante et loyale, forment un raccourci théâtral assez curieux.
Les Natures vivantes sont des raccords avec la vie quotidienne : Retour du bal, amours d'étudiant ; Scène populaire, croquis réel de coins faubouriens ; Simple profil, d'infidèle frivole ; Matinée parisienne, tableautin animé et coquet ; Amaryllis, figurine que Tamoureux exalte ; Céline, dont le vice se masque de vertu.
Un peu d'Idéal nous rappelle d'abord le pays messin :
Sous le ciel paternel de la verte Lorraine
Que nous étions heureux, quand nous étions enfants !
Que d'amour ignoré dans notre âme sereine,
Que de joyeux ébats et de cris triomphants !..
pays de mon père, ô vallon d'Arriance,
Champs féconds, frais ruisseaux 4>ois sauvages et doux,
villages amis, n'étes-vous plus la France ?
Quand donc en liberté nous reconnaîtrons-nous ?
La SouS' maîtresse est un mélancolique et attendri souvenir d'une rencontre fugitive comme un rêve ; Insicmts d'oubli, autres remembrances, mais plus substantielles; la Fiancée de Neige, titre qui constitue une description de la pièce. Et voici une élégie : Lise, pas dans le ton élégiaque classique, non, mais vraiment
contemporaine; on la revoit, cette Lisette de la bohème :
Tout son trousseau tenait dans sa vieille commode. Deux fois Tan elle avait une robe à la mode ; Ni bagues, ni collier, ni manteau de velours ! Elle donnait des sous aux pauvres dans les cours ; Elle aimait l'orgue et la musique militaire.
On la revoit... et elle n'est déjà plus ! Mademoiselle X, qui la suit, est une douce et fluette personne. Mais Madame *** est une vision de bal qui a semé du trouble^ et cette poésie fervente serait à citer entièrement :
Je la cherche partout, je n'ose lui parler ; Je la vois, je la suis, je ne sais rien lui dire ; Mais parfois son regard s*amuse à me troubler Et sa fierté parfois se plaie à mon délire...
Sa beauté m'appartient du droit du mieux aimant. Qu'elle en convienne ou non, il ne m'importe guères ! Sa beauté musicale est un noble instrument Qui ne saurait vibrer entre des mains vulgaires...
Jadis, cœur maladif, esprit sombre et boudeur, J'étais l'enfant qui souffre et qu il faut qu'on endorme ; Je me sens aujourd'hui renaître en sa splendeur, Mon âme nostalgique a sa beauté pour forme :
Telle, au lever du jour, légère, en longs élans, L'alouette au chant clair se perd parmi la flamme ; Telle, au fond dé ses yeux si doux et si brûlants, Si brûlants et si purs, monte et se perd mon âme.
Une Confession est ce récit mouvementé, poignant, tragique, en beaux vers passionnés, que, dès 1868, rue La Bruyère, Blémont lisait à ses amis.
En de hautes Visions symboliques, le poêle ne sépare pas le mal du bien dans la création :
Et les suprêmes paradis Devraient s'ouvrir aux tristes âmes, Que les instincts les plus maudits Font ici-bas les plus infâmes.
Sans les arrangements de la philosophie nouvelle qui expliqueraient pourquoi, et qui d*ailleurs laisseraient les plus infâmes au plus bas étage paradisiaque, cela me paraît excessif. Le poète est entraîné ; et c'est ici que la justice semble salutaire. Mais lisez les Sources, cette fière défense des rudes et farouches hauteurs de la terre, et de l'âme :
Les monts géants, les fiers sommets
Sont couverts de neige éternelle.
Ils sont couronnés d'azur ; mais
Sur ces âpres hauteurs, jamais
Un bruit, un brin d'herbe, un coup d*aile !
Si ton âme touche le ciel, Ton âme semblera stérile :
Aucune musique, aucun miel I Rien qu'un suaire solennel Sur un grand silence immobile.
Pourtant, c'est du sein des glaciers Que sortent les flots bleus des fleuves.
Des larges fleuves nourriciers Qui chantent sous les verts osiers Et font pousser les moissons neuves.
Voilà, non pas un vague et obscur symbolisme, mais l'éternel et clair symbole. Lorsque l'âme est en liberté, nous dit ensuite le poète, elle voit l'amour comme un
dieu, jeune, beau, triomphant ; et au-delà de la mort, elle se dilate, enfin heureuse, dans la clarté. — La Ronde des Mois clôt le livre ; elle déroule et dépeint, en brèves images évocatrices, la liane variée, souple, tantôt nue et froide, tantôt fleurie et gonflée de sève, que iorment, en se tenant par la main, les Déesses des Mois :
A travers la brise ou la bise,
Sous la pluie et sous le soleil,
Avec une harmonie exquise,
Toutes lèvent leur fin orteil.
Je suis entraîné dans la ronde ; Je les vois passer tour à tour, Sans savoir, âme vagabonde, Quelle est la plus digne d'amour*
Ces figures vous mènent, par le temps et Fespace, vers la tombe ; mais on les aime. Elles fuient, on court sans regrets avec elles. La pièce est remarquable ; il faut la connaître. La Ronde des Mois « a été mise , en action' récemment par la Société de Littérature française de Liverpool. Elle figurait dans le programme d'une soirée dramatique de gala donnée à la « Royal Institution ]> devant un public d'élite. Pendant qu'une personne lisait les strophes, des tableaux vivants et animés représentant les Mois, groupes gracieux et costumés à souhait, se suivaient sur la scène, sous le feu de variations lumineuses. » (Jules Kienlin, Revue dEuropey mai 1901). Je lis aussi dans le Penseur de mars 1901 : «... Le plus vit succès fut pour le tableau final, dans lequel tous les Mois, ou plutôt toutes leurs belles personnifications, apparurent, menant leur ronde autour
de reniant Amour qui courait après elles, un bandeau sur les yeux. »
Ces Portraits sans modèles laissent une impression de phases lumineuses et douces, reliées par de brèves stations de verve parisienne ou d'humaine fermeté ; leurs couleurs sont vives parfois, mais généralement nuancées avec délicatesse. Ils font partie des tendances transitoires de la littérature d'alors, mais s'orientent franchement vers la nature. La nature ! elle semblait finie, la lignée des poètes qui la chérirent et la chantèrent ; à part Banville et Verlaine, qui osait seulement la faire pressentir ? Et ce n'étaient pas les photographies du réalisme, encore moins les documents lourds, disgracieux, du naturalisme, qui pouvaient ramener vers elle des lecteurs dévoyés et aveuglés. Blémont aime vraiment la nature ; et puisqu'il Taime, il ne s'attarde guère à ses laideurs : il la célèbre quelquefois en amoureux, plus souvent encore en ami qui lui gardera de fertiles et durables fidélités. Dans ce temps de littérature frelatée, nauséabonde, ou stérilisée par l'abus de la forme, ce livre est une source limpide tout à coup découverte sous de vrais ombrages, peuplés de vie calme et bonne où frémissent d'ardentes promesses.
« C'est une vraie bouffée d'amour que votre livre, mon cher Blémont, lui écrivit Léon Cladel, et je vous remercie bien cordialement du charme que j'ai éprouvé en le lisant deux fois de suite. Je crois que vous tenez un succès. Tout est ravissant ; mais vous me connaissez : le drame m'obsède, et c'est pourquoi je prise par dessus tout Une Confession, C'est très
beau, très beau, je le répète avec conviction et bonheur, et je ne suis pas le seul que cette tragédie a remué de fond en comble Le : a II s'interrompit »... et la reprise : «Je ne sais plus comment j*ai fait, je Tai tué » — est une trouvaille. Ça prend les entrailles ; et les miennes en sont encore serrées. Et puis c'est humain, mais d'une humanité interprétée par un artiste ! >
Sully Prudhomme le félicita de la bonne tenue de sa poésie : « ... Vous avez déployé des ressources et des qualités d'artiste bien remarquables au service de sentiments très fins. Je vous sais un gré infini, en face du réalisme grossier qui menace d'envahir tous les arts et la littérature, de respecter et de représenter la seule aristocratie qui doive durer, celle du goût, qui bientôt n'aura plus de sens dans notre langue. Je ne saurais vous dire avec quel plaisir je constate votre fidélité à la muse élégante et délicate, et noble aussi.»
Voici une remarque judicieuse de Stéphane Mallarmé : <i ... Aucune des subtilités les plus lointaines et les plus fuyantes, dont aima à noter les dégradations notre jeunesse parnassienne, ne vous est étrangère ; et cependant, vous les retrempez toujours dans quelque chose de franc, d'heureux et de simple, qui est la vie, et ne négligez même pas cette touche spirituelle, très délicate ici, sans quoi rien n'est français, n
Emile Pouvillon admirait la Ronde des Mois :
a ... Impossible de symboliser d'une manière aussi vivante, avec un art aussi léger, aussi fin. Cela res semble à un bas-relief de la Renaissance, avec cette
sorte de grandeur en plus que donne la pensée moderne. Votre volume m*a tout à fait ravi et charmé. J'ai été frappé surtout de votre liberté d'art, et de voir à quel point vous êtes vous-même dans to^t ce que vous faites. Votre poésie est toujours souple, toujours française et dans la veine la plus large, avec l'inspiration la plus haute. »
Le RebouUet publia dans le Temps du 9 mai : « ... Le poète est un amoureux des belles choses, des ciels bleus, des fleurs et des femmes^ de tout ce qui rit, qui chante et qui sent bon, ce qui ne Tempéche pas, «comme toute âme vibrante, d'avoir ses heures de mélancolie après les heures de gaieté. Plus d'un de ces petits tableaux mériterait d être détaché de son cadre, i» — Julien Goujon, dans le Molière du 18 : « .. Un ravissant petit musée, d'une légèreté éblouissante de touche et d'un merveilleux coloris. » — Charles Canivet, tout un article avec citations au Soleil du 30 : «... Un recueil plein de choses exquises !.. Les souvenirs personnels y tiennent une grande place ; rien n'inspire mieux le véritable artiste... Le poète a su faire marcher de front la philosophie, l'observation et la description, dans un langage de maître et sous une forme étudiée, vsans apparence de travail et de peine... » — Auguste Balufie, dans l'Hérault du 13 juin : « Une impression de langueur voluptueuse et de saine virilité, de philosophie païenne et de délicatesse subtile, selon la page et le sujet, vous reste quand vous fermez ce livre »
Voici des lignes précieuses de Théodore de Banville sur la facture du poète (le National, 2 juin) : « ... Que de progrès chez ce jeune et habile artiste, depuis les
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vers de sa première Féerie! Plus que jamais épris d'idéal, il s'est appris aussi à bien voir, à bien saisir la réalité, à la peindre d'un trait net et décisif, et tous ses tableaux, composés avec un juste sentiment de la proportion, frappent Fesprit par une vision intense et éclatante des choses... Rapidité et variété de Fimage, harmonies bien pondérées, éclat et originalité de la rime, telles sont les qualités qui donnent aux vers de M. Emile Blémont cette étrangeté sans laquelle la beauté ne serait rien pour nous ; il a l'art de dire la chose à laquelle on ne s'attend pas, et qui cependant est celle qu'il fallait dire. Surtout, il trouve du premier coup, ingénieusement, le trait caractéristique. »
La Paix du 17 donnait ses préférences à une aquarelle et ajoutait : « 11 y a bien de la finesse dans les stances de ce petit poème. Nous parlions d'anthologie au commencement de cette étude, voilà un vrai morceau d'anthologie moderne, à placer après la pièce célèbre de Musset : Si je vous le disais pourtant, que je vous aime I » —Une chronique de Léon Valade, dans le Progrès artistique du 4 juillet, décrivait les étapes antérieures du poète, « désormais initié à toutes les nuances tt à tous les secrets de son art, où il s'affirme dans la pleine possession de sa forme définitive... Un lien commun de ferveur esthétique unit entre elles toutes ces strophes où l'Eternel Féminin est poursuivi avec une curiosité passionnée dans l'épanouissement de ses attractions sans nombre... M. Blémont excelle à enchâsser dans une forme concise une image piquante ou une idée neuve. t> Emmanuel des Essarts (Courrier du Soir, 14 juillet)
PORTRAITS SÂMS MODÈLES 99
remarquait : <t C'est à la fantaisie que pourrait être dédié ce recueil, à la fantaisie de TArioste et de Watteau de Marivaux et de Shakespeare. Rien de plus délicatement fantasque, de plus délicieusement cavalier que ce livre de Décaméron, radieux de jeunesse et d'élégance... » Je cite encore, de Valéry Vernier (République française) : «... La correction est la première parure de ses vers ; elle s'allie à une inspiration vraie et sincère... La tendresse lui est naturelle; ses vers d'amour donnent envie d'aimer. :i> — De Maxime Gaucher (Revue politique et littéraire, 30 août) : « ... Tout cela est d'une touche légère, d'un trait net, d'un coloris aimable sans empâtement ni enluminure... » — D'Albert Delpit (la Liberté) : < ... Emile Blémont est de ceux qui aiment d'autant plus la poésie qu'elle est plus insultée. »
La Prise de la Bastille. — Le Porte-Drapeau
La France venait de célébrer avec enthousiasme la première Fête du 14 juillet. Blémont, Odèle aux impressions de vaillance comme à celles de nature, naquit alors vraiment à cette poésie française et républicaine dont une source vive était en lui. Il écrivit ce poème : la Prise de la Bastille, qui parut le 14 juillet 1879, en un grand placard populaire, avec, en tête, une large composition de H. Meyer. Cela se vendait quinze centimes, « au profit des amnistiés ». Un fragment, occupant trois colotmes, parut en même temps, parmi des vers de Hugo, V Avenir^ et des articles de Louis Blanc, Schœlcher, Maret, Spuller, Anatole de la Forge, Ranc, Camille Pelletan, Clovis Hugues, dans un journal vendu pour le même objet sous le titre : le Quatorze juillet >
La Prise de la Bastille, dont le succès se prolongea, fut rééditée en octobre, chez Lemerre ; la plaquette était illustrée par Frédéric Régamcy.
Le poète dégage d'abord l'impression sinistre que causait la Bastille, en des vers qui font songer à la toile lugubre de Klooger, et à cette aquarelle terrible du temps, représentant des cachots d'horreur et d'épouvante :