‹ Littérateurs et artistes: Émile BlémontChapitre 10 sur 13 · L IDÉE · texte numérisé non relu

L IDÉE

communauté de sentiments^ lorsque, poussant plus loin que lui son opinion déjà sévère, je demande à la plupart des chroniqueurs du livre et des arts : — Même une critique qui sait apprécier un poète, peser son inspiration, trouver le diapason du bon goût, doser la sincérité, le sentiment, Témotion, à quoi cela sertil ? Une seule chose, de cet habile labeur, reste véritablement bonne : ce sont les citations produites. Que nous importe la rhétorique entassée autour ? La critique, laite sans autre objet que de discourir sur un écrivain, peut intéresser des confrères ; mais le public, qui déjà vient si lentement aux sources, aux ouvrages des poètes, s'attache tort peu aux commentaires de ces ouvrages ; d'autre part, ce procédé, qui prétend propager les auteurs, les gêne au contraire, puisqu'il ac" cumule d'inutiles publications entre ce public déjà surmené de lectures et ces auteurs généralement étouffés sous leurs analystes. Des études semblables sont donc vaines toujours, et souvent préjudiciables. Pour ce motif, bien des critiques du xix" siècle ne se lisent plus, et les seuls qui subsistent sont ceux qui purent, dans leurs descriptions ou leurs explications de livres, en faire ressortir des enseignements publics ou des arguments pour des idées communes à proposer ou à défendre.

Si vous étudiez un auteur, si vous en racontez la vie, rarement séptrable de l'œuvre, et si vous donnez par des commentaires et un choix de citations, l'essence de cette œuvre, que ce soit toujours pour un autre dessein qu'un simple compte-rendu, celui-ci fût-il un superbe morceau de prose. Marchez vers un résultat -

lutte d'opinions, campagne d'idées, principes nouveaux à définir et i\ répandre. Si vous avez vu juste, et que par surcroît vous ayez bien exprimé votre vision, vous poi^rrez passer à la postérité autant que votre auteur, car votre travail est de ceux dont la postérité profitera. Autrement, vous avez perdu votre temps.

C'est pour une lutte d'opinions que Blémont a entrepris de nous parler de certains écrivains français : son choix le prouve. Et c'est pour des principes nouveaux à définir et à répandre qu'il s'est donné la peine, après la Guerre et la Commune, de nous présenter des écrivains étrangers.

Pour moi, dans mes études, si je n'avais en vue que de louanger ou blâmer des littérateurs, la superfluité de cette tâche m'en détournerait vite ; les citations que je tais, seule qualité d'une telle sorte de critique, ne suffiraient pas à me convaincre. Mais on a vu, dans mes examens précédents, que j'ai un but : celui de contribuer à la formation logique et harmonieuse d'une nouvelle époque littéraire, en dégageant, de certains écrivains du xix« siècle ou d'aujourd'hui^ ce qui me semble déterminer l'orientation et constituer Tintellectualité de cette nouvelle époque désormais ouverte. Aussi, pour Emile Blémont, si je ne voulais que discourir sur ses écrits, je vous dirais : Lisez-les I — et mon étude serait finie en ces deux mots ; ce serait même la meilleure des critiques de ce genre, étant la plus courte. Or, il existe chez lui deux qualités importantes qui m'ont décidé et qui doivent susciter l'attention publique : il fut un des précurseurs des lettres

l'idée 309

actuelles, et de plus son action est de celles qui relient deux siècles littéraires.

La forme, dans sa poésie, offre toujours cette façon personnelle d*être et de paraître qui constitue un des caractères du vrai poète et permet de le reconnaître, souvent même en Tabsence de sa signature. Mais dans les Contes et I^éerie, elle avait largement emprunté aux mouvements passionnés et à Tallure pittoresque du Romantisme ; Tart et son culte, exclusifs chez les Parnassiens, sont prédominants dans les Poèmes d Italie; le goût des paysages ondoyants, des couleurs lumineuses, des nuances, de la musique, qu'affectionnèrent des écoles plus récentes, se reconnaît dans les Portraits sans modèles et les Poèmes de Chine ; le lyrisme simple et pur, se laissant aller jusqu'à la chanson naïve, s'affirme aux Pommiers en fleur ; la gaîté française, l'esprit de la race, sont restaurés ou maintenus par la Belle Aventure. Parallèlement, le langage épique républicain, au lendemain de nos désastres et à côté de Victor Hugo, renaît dans Watiignies et les autres poèmes révolutionnaires et patriotiques. Enfin la poétique, avec En mémoire d'un Enfant y les Gueux d'Afrique et VAme étoilée, atteint pleinement la seule expression humaine, — et c'est justement là notre forme, à nous qui acceptons toutes les bonnes indications des siècles antérieurs, mais qui nous sommes délivrés de toutes leurs influences particularistes.

Le fond, aussi, est toujours constitué par cette inspiration naturelle que les poètes apportent en naissant, et par cette orientation spéciale de l'âme qui individualise chaque poète. Mais l'imagination excessive et

310 j^Miu: nr/':M()NT

la passion surtout extérieure l'emportent dans Contet et Féerie ; la préférence du passé s'inscrit aux Poèmes d'Italie, où déjà cependant rhomme s'éveille devant la vie présente à redresser ; le sentiment lutte contre le souci d'art dans les Portraits sans modèles et les Poèmes de Chine, et parfois il le dompte; avec les Pommiers en fleur, triomphent l'amour, la vie, la nature, et la Belle Aventure reconquiert l'âme française. En même temps, Wattignies et les autres poèmes de cet ordre retrouvent l'énergie delà Révolution et relèvent les caractères. Enfin la pensée, avec En mémoire d*un Enfant, les Gueux d'Afrique et VAme étoilée, reconnaît le but le plus haut de tous, la vision idéale qui seule fait agir au nom de l'humanité» — et c'est justement là notre fond, à nous qui acceptons toutes les idées éternelles des siècles antérieurs, mais qui nous sommes délivrés de toutes leurs conceptions passagères.

La prose de Blémont présente la même ligne évolutive. Ses études étrangères, ses chroniques sont principalement une campagne romantique; il y élargit et éclaire le domaine intellectuel du xix» siècle. Ses études françaises, certaines pages aussi des études étrangères, VEsthétique de la Tradition et la Tradition poétique, fouillent notre passé pour mieux deviner, pour mieux préparer notre avenir ; elles sont, par les conseils qu'elles renferment et les réflexions qu'elles suggèrent, un grand et sage effort de marche en avant. UEsthé- Uque de la Tradition encore, et le Génie du Peuple, rejoignent cet avenir ; le rappel du sentiment religieux, sans préoccupation d'anciens dogmes, et Taffirmation

l'idée 311

de ridéal populaire, voilà de Taction qui ne sert plus Tordre social antérieur : elle appartient tout entière au programme du xx© siècle.

D'autre part, l'œuvre d'Emile Blémont, dans ce qu'elle eut de romantique, n'apparaît pas seulement idéaliste. Le réalisme du xix* siècle lui donne incessamment une base solide. On le rencontre dans sa poésie, avec son sens du vrai, sa connaissance de la tradition, sa lucidité devant son temps. On le trouve dans sa prose, dans ses nouvelles et croquis pleins de réalité amenuisée, lumineuse, comme chez Alphonse Daudet; et dans sa critique où, à côté de l'âme qu'il dégage, il sait décrire avec exactitude les gestes spéciaux des types étudiés, et les influences, les circonstances qui aidèrent à les façonner. Il a donc appartenu au Romantisme tout entier, soit idéaliste, soit réaliste, avant de venir au xx« siècle.

Enfin, par son action, il s'est mis en parfait accord avec son œuvre. Actif parnassien et bon patriote, il publie la Renaissance ; ami d'Hugo et démocrate, il ranime l'épopée révolutionnaire; esprit de clairvoyance et de mesure, il fonde la Tradition ; il comprend la nécessité de fortifier la France ailleurs qu'au centre, et dirige la Revue du Nord ; dévoué aux arts et aux lettres, il relève des renommées, rend des hommages, provoque des commémorations et des monuments. Et maintenant le voici avec nous, faisant campagne à nos côtés, défendant un peuple héroïque contre une cohue de marchands avides, et combattant pour la nouvelle jeunesse, la nouvelle génération, le nouveau siècle.

N'est-il pas davantage qu'un précurseur, celui qui, et

Slâ EMILE BLÉMONT

non des moins actifs, des moins ardents, lutte à nos côtés? Or, la facture et Taspect sommaires de cette œuvre reconnus, voyons Tensemble intellectuel où elle eut ses origines et commença de grandir.

Le Romantisme — c'est-à-dire tout le xix« siècle littéraire, y compris le Parnasse et le Naturalisme — fut la littérature de la Bourgeoisie triomphante. Comme elle, on le vit tantôt croyant ou athée, tantôt impérialiste, royaliste ou républicain ; avec elle, il remonta vers des sources communes, en ce Moyen-Age où il retrouva l'esprit aventureux et discoureur gaulois mêlé à rame épique et romanesque germaine, dans le décor naïf et sublime de TEglise et dans Tombre des châteaux farouches de la Féodalité : il en tira son fonds de verve puissante, et sa forme si pittoresque, échevelée et broussailleuse chez les uns, gaillarde et matoise chez d'autres, épique ou lyrique ou dramatique chez les meilleurs. Il voulut tout voir, tout connaître, tout écrire; mais, lié à la fortune de la Bourgeoisie, il commença de décliner avec elle, en plein triomphe, dès 1848 : c'est vers ce temps qu'il toucha ses extrêmes limites, d*un côté avec ceux de ses spiritualistes qui tentèrent de restaurer l'idée religieuse, soit en renouant la tradition chrétienne, soit en cherchant une formule mieux appropriée à notre ère démocratique ; de l'autre, avec ceux de ses matérialistes qui voulurent célébrer Tavènement du peuple, les droits de la femme, l'instauration de la paix : trois choses en dehors de la littérature bourgeoise aussi bien que de sa politique.

Ces romantiques qui ont ainsi dépassé, quelquefois, les limites spiritualiste et matérialiste de leur époque.

l'idée 343

préludant au nouveau verbe en formation, nous appar^ tiennent en partie. Comme Diderot, Rousseau, Gilbert, Mercier, Ducis, Bernardin de Saint-Pierre, Cbénier, Sénancourt , Fontanes , Chênedollé , Lemercîer , Mme Cottin présagèrent l'esprit littéraire du xix» siècle, dont ils furent l'aube et laurore ; de même, parmi le» écrivains romantiques, Lamennais, Edgar Quinet, Laprade, Pierre Dupont, Barbey d'Aurevilly, Léon Cladel, Edmond Thiaudière, Louis-Xavier de Ricard, Maurice Bouchor, Edmond Haraucourt, et avec eux Emile Blémont, firent prévoir la littérature du xx» siècle et parfois en écrivirent de beaux chapitres préliminaires, jaillis de leur âme avide d'inconnu et de progrès. Ils distinguèrent ravenir,le préparèrent, n'étant qu'à moitié de leur temps, qui, en échange, les récusa à moitié. Une part d'eux-mêmes vécut vingt, quarante, soixante ans plus tard. Certains de leurs travaux font partie du domaine intellectuel désormais circonscrit dans le passé, tandis que le reste, incompris et souvent dédaigné par leurs contemporains, attend sur le seuil du domaine futur, qui s'ouvre maintenant pour l'accueillir.

Emile Blémont apparaît avec une autre mission encore. On vit, d'ailleurs, plusieurs cas analogues entre les xviiie et XIX* siècles ; et il en existe entre toutes les grandes époques littéraires. Celles-ci, nous venons de le rappeler, ne s'affirment jamais spontanément ; elles sont amenées ou favorisées par des précurseurs ; or, ces derniers, quand ils parviennent jusqu'aux fondateurs, se mêlent à eux franchement. C'est ainsi qu^entre deux périodes de littérature, plusieurs écrivains, pré-

314 FÎMILE IILÉMONT

curseurs devenus fondateurs, sont des traits-d*unîon nécessaires, des esprits transmetteurs, dont le rôle est souvent difficile et toujours remarquable. Un nom et une œuvre personnifient généralement ces moments de transition.

Ainsi Gément Marot, que ses origines, sa première éducation, rattachent si bien au Moyen-Âge, à cette poésie savoureuse des enfances sur laquelle il répand sa logique, sa clarté et sa fermeté, tressaille à des souffles nouveaux d'art et de réforme, lit et traduit des latins, se mêle aux premiers mouvements de ce charme* de cette grâce savante qu'est la Renaissance. — Ainsi Malherbe vient, qui, de la Pléiade expirante où il a débuté continuant Ronsard, se dresse, avec sa critique rude, sa maîtrise, son bon sens, au seuil du Siècle de Louis XIV, et organise le choix des idées et des termes, Tampleur et la correction du vers français, que Boiieau n'aura qu'à parfaire. — Ainsi Fontenelle, neveu de Corneille, subtil, sérieux, écrivant d'abord dans le goût du ^rand siècle, révèle un esprit nouveau, prélude aux idées philosophiques en attaquant l'ignorance, éclaire de sa raison les habitués du salon de M«»«de Lambert, qui ouvre le Dix-Huitième Siècle, et règne jusqu'à l'apparition de Voltaire. — Ainsi Fontanes, poète élégant et frivole comme le premier milieu fréquenté, d'où il entrevoit Voltaire, proteste contre les excès de la Convention, se réfugie à Londres, y; retrouve Chateaubriand, le conseille, l'encourage, aide au réveil religieux, fournit ridée, le plan du Génie du Christianisme, qu'ensuite il propage ; parallèlement, il devine Bonaparte et soutient Napoléon ; il console l'auteur des Martyrs, après leur

L^iDiK 315

insuccès, par des vers d*ami fidèle, et lui garde sa confiance clairvoyante, son affection salutaire.

Emile Blémont, venu du Romantisme, a fait mieux que de fréquentes excursions hors du xix<» siècle, à la rencontre des idées nouvelles. Son œuvre et son action rejoignent le peuple à l'heure où brille le soleil levant de la pensée française renaissante, comme Fontanes et ses amis, voici cent ans, saluèrent le soleil levant du Romantisme que fondaient Chateaubriand et M^^^ de Staël. Son action et son œuvre se mêlent fraternellement aux nôtres, dans la satisfaction pure et vaillante de reconnaître enfin cette vivante synthèse, née tout ensemble de la vieille tradition et de la jeune révolution, de la foi et de la raison, — dans la l'oie de toucher la main à ses instaurateurs et d'en être. Ce but atteint, ce bonheur intime et profond d'un poète, d'un penseur, d'entrer dans la Terre promise, lui était bien dû, à lui qui, orienté vers l'avenir, n'obtint d'abord qu'une gloire partielle, et non cette pleine renommée conquise par des camarades travaillant exclusivement pour leur temps, lequel se reconnut en eux et les acclama.

Je sais l'arbitraire des comparaisons et des classifications. Nul plus que moi, en principe, n'y est rebelle* Toutefois il n'existe pas de moyen plus clair ni plus sûr d'exprimer le sens et le caractère des affinités intellectuelles. Les écrivains de transition dont je viens de parler annoncent si logiquement le rôle d'un Emile Blémont, qu'il fallait y penser, et le dire ; mais si j'ai bien exposé, antérieurement, l'essentiel de son œuvre, et si Ton consent à me suivre en mes dernières conclusions, on reconnaîtra qu'il nous apporte autre chose

310 KMILE RKÉMONT

de plus imprévu, de plus ample et d une portée plus considérable.

Et cela tient d'abord à son tempérament tout à la fois personnel et altruiste, traditionnel et indépendant. Jeune, nous Tavons vu respecter, quoi qu'il en souffrît, r^utorité paternelle qui lui inspirait une tendre déférence ; mais plus tard, dans les Gueux d'Afrique^ il a l)oussé contre l'Angleterre le plus véhément cri de révolte que nous ayons entendu depuis les Châtiments. Ami de Victor Hugo^ il lui a maintenu, aussi bien après la mort que pendant la vie du Maître, une fidélité exemplaire; mais ni son milieu originel, ni l'in- Piuence même de Hugo, ne Font empêché de s'engager résolument dans le chemin de sa conscience, dès qu'il eut reconnu le danger des solutions factices et hypocrites. Poète, il a exprimé son harmonie intime ; critique, il a été ordonné, comparateur et précis, sous sa verve française, comme dans une science positive. Est-il double ? Non ! avec son âme essentiellement rythmique, avec son équilibre actif, sa pondération organique et progressive, il est simple et complet comme un accord juste. C'est un « juste-milieu » ; et voilà encore pour expliquer sa renommée restée mo- «ieste jusqu'ici. Les esprits extrêmes, à qui manque une moitié d'eux-mêmes, la remplacent par des gestes énormes et des vacarmes éclatants. Les «juste-milieu • ne triomphent que par l'appoint des circonstances.. Quand il est nécessaire qu'ils deviennent les dominateurs de leur époque, ils sont par exemple, en politique, Périclès, Auguste, Léon X, Louis XIV, et en littérature, Ronsard, Boileau, Voltaire, Hugo.

l'idée 317

Nature ouverte et lucide, esprit délié comme une i)alance de précision, aimant le beau de droite comme <;3lui de gauche, admettant des opinions diverses ce ' qu'elles ont de sincère et de raisonnable, préférant Tart de France mais goûtant l'art étranger, Emile Blémont possède les facultés de centralisation conciliante qui, justement, étaient indispensables pour rassembler les principes, les éléments du passé destinés à former l'indestructible base de l'œuvre nouvelle : œuvre française par son génie, européenne par son influence directe, universelle par son but suprême.

Notez qu'un tempérament impartial, ouvertx à toutes les belles œuvres et soucieux de toute la justice, n'y aurait pas suffi. Une tâche si grande et si haute ne peut tenter qu'une âme bonne. Blémont, choisissant presque toujours, comme sujet, la bonté humaine, la ûdélité féminine, de préférence aux drames de l'égoïsme et de la trahison, rend meilleurs les bons, et suggère aux mauvais je ne sais quelle timidité honteuse qui les rend, sinon plus sages, du moins plus hésitants à mal agir. L'essence de son tempérament n'est-elle pas une flamme de sympathie humaine, une ardeur de progrès, d'élévation, un rayonnement de chaude et généreuse lumière ? C'est par cette bonté, qui n'exclut, en lui, ni la clairvoyance, ni la fermeté, ni l'énergie, qu'il a pu, d'abord, maintenir tant de relations amicales en un temps peu enclin à l'amitié ; ensuite» accueillir bienveillamment plusieurs venues de jeunesse, dont il admettait les hardiesses à cause des espérances qu elles recouvraient ; enfin, taire jaillir de son esprit ridée

3i8 LMILE BLÉMONT

bienfaisante qui est aussi la nôtre, synthèse de foi et de raison où Tâme reprend tous ses droits, où l'humanité rapprend tous ses devoirs.

Toute l'œuvre de Blémont fit pressentir cet avènement. Ses idées partieUes poussées en si grand nombre sur le terrain de sa pensée tantôt souriante, tantôt vigoureuse, offrirent de plus en plus cette évidente ascension vers les plus hauts sommets du beau. C'est pour ce motif que l'artiste amoureux d'harmonie, en contradiction avec les excès du matérialisme de son temps» s'écriait dans V Esthétique de la Tradition : c Les postériorités sont exaltées, même par les poètes, qui les couronnent de fleurs et d'étoiles ; et c'est ce carnaval brutal et funèbre comme un faune en habit de croque-mort, qu'on appelle bravement le modernisme. » Et il y opposait l'œuvre naïve de la foule et celle consciente de l'artiste : c L'art a pour fonction de compléter le travail de l'imagination populaire^ ébauche souvent sublime, où manquent presque toujours l'harmonie totale et la lumière supérieure. » Puis il menait cette conception éclairée à ses résultats les plus lointains, en donnant cette explication qui pourrait être celle de toutes les sociétés humaines : < En somme, toute création de l'esprit humain doit, pour se parfaire, parcourir trois stades : d'abord, conception quasi-spontanée d'un idéal dans l'imagination populaire, c'est-à-dire tradition et inconscience ; puis, organisation raisonnée de cet idéal dans l'œuvre de génie, c'est-à dire conscience et art; enfin, incarnation de cet idéal dans la réalité, c'est-à-dire progrès social. >

Pourquoi, seule, une élite distingua-t-elle les ex-

L 'idée 319

cellents apports de cette œuvre f Comment l'époque n'en aperçut- elle pas Tidée générale, avec les biens qu*elle pouvait en tirer ? Sans doute,^la part d'avenir que recelait l'œuvre, s'opposait à la reconnaissance de son temps qui, comn^e tous les temps, n'aima que les modes du jour, les propositions tout de suite réalisables et les proies quotidiennes. La nature discrète de l'auteur y contribua aussi. Mais je vois un autre obstacle dans la quantité même de l'œuvre d'Emile Blémont : elle est trop vaste et trop complexe, pour que la puissance et Tharmonie en soient facilement accessibles au public simpliste et distrait. Il faut du loisir et quelque réflexion pour en saisir nettement la signification générale, l'idée maîtresse.

Cette idée, qui détermine la mission de Blémont,. pourrais-je la caractériser mieux qu'il ne Ta fait luimême, lorsqu'il écrivait, dans les Beautés étrangères : « La poésie est la fleur de la pensée humaine : elle porte à la tois en elle l'espérance et la beauté ; elle est un charme et une promesse. Elle séduit Tartiste par la forme et l'éclat, attire la foule par la pénétrante douceur de son parfum, et s'impose à l'attention du penseur parce qu'elle contient l'inconnu, parce qu'elle est le symbole et le germe de l'avenir. Il est donc du plus haut intérêt, même au point de vue le plus étroitement positif, d'observer les phénomènes de la vie poétique des peuples. Le poète a été fort justement nommé par l'antiquité vatesy c'est-à-dire devin, prophète. Ses splendides créations, qui d'abord ne paraissent à l'homme pratique que les songes d'un cœur surexcité ou d'un cerveau morbide, sont la plupart du temps lliallucina-

l'idée 321

celles qui s'imposent par l'intrigue et le cynisme. — Le droit de suprématie que l'idéal a sur le réel, la vérité sur le mensonge, la lumière sur les ténèbres. Poète, alors que la plupart des poètes versaient dans Tignoble, il est venu à la nature ; prosateur, il est allé en ses études aux sincères ; penseur, soit en vers, soit en prose, il a marché vers ces deux puissances éternellement liées : la Foi, initiatrice de toute poésie et de toute science ; le Peuple, unique base de toutes fondations intellectuelles, morales et sociales. Il est donc, et quelle que soit sa taille personnelle, avec les plus grands des hommes : il est resté fidèle aux directions supérieures, uni aux chefs naturels, qui seuls devraient tout diriger. Et cela ne vaut-il pas mieux que d'avoir perdu son temps à discuter des formes ? pas mieux surtout que de s'être prêté aux illusoires fantaisies et aux grossières matérialités de l'époque ?

J'ai dit que ce précurseur est aujourd'hui avec nous, parce que, des castes exclusives qui représentent maintenant le passé, il est venu au Peuple, en qui est désormais l'avenir. Mais c'est lui-même, c'est son Esthétique de la Tradition^ qui va vous le répéter, à son point de vue d'écrivain atteignant d'un seul coup le fond des choses : « En esthétique, sinon ailleurs, le peuple est, et reste, l'initiateur suprême. » Si le poète vient à lui, c'est qu'en lui il a découvert un merveilleux trésor, non sans le vérifier par cette expérimentation serrée : « Le peuple, étant la classe où s'unissent le mieux le sentiment inconscient, l'instinct afiectif, et ce désintéressement qui donne au beau son caractère d'universalité, possède au plus haut degré

la faculté esthétique. >' Là il a vu, aussi, la source profonde et limpide. où toujours il faut revenir, où perpétuellement les plus sublimes créations de rhumanité ont puisé leur sève féconde : a C'est dans le cœur du peuple que doivent se retremper sans cesse la poésie et Tart, pour rester verts et llorissants... Les livres qui ont ouvert l'infini à Thumanité, créé le ciel, supprimé la mort, tous ces livres, Bibles et Evangiles, sont fortement marqués du caractère populaire et traditionniste. » Et aujourd'hui confirme autrefois : « Du xviii» siècle jusqu'à nos jours, le sens esthétique du peuple n'a cessé de travailler et de produire. » Si vous en doutez : c Ecoutez le poète rustique ou faubourien... Le moindre mot, la moindre note de son chant, il y met son âme... On y sent la vie, on y trouve l'idéal. » Désormais, le peuple aura même un rôle qu'il n'eut jamais dans le passé, car, en prenant la Bastille, « il a gagné le droit d'avoir une âme. » (Prise de la Bastille), Blémont élargit la portée de sa vision jusqu'à l'universalité : « Notre siècle est le siècle des peuples, déclare-t-il encore dans VEsthédque. Quoiqu'on puisse dire ou faire, à tort ou à raison, son génie est démocratique. Partout Jacques Bonhomme, ouvrant l'ère de la solidarité universelle, est le protagoniste du drame contemporain. » Et il conclut : • La multitude prenant conscience d'ellemême, tel est le résumé de l'Histoire actuelle. »

Lisez VEsthétique de la Tradition, jeunes gens qui voulez écrire; et quand vous l'aurez lue, vous saurez si vous devez vraiment écrire ; et quand vous écrirez, ce que vous devez dire. Il a répondu, d'avance, à ceux d'entre vous qui croient trouver l'inspiration dans les

l'idée 323

manuels littéraires et les commentaires des professeurs : <L Tant qu'un idéal neuf n'a pas fermenté dans les profondeurs obscures des foules, il n*y a pas de renouveau possible dans la pensée humaine. »

Et ce n'est pas pour un seul plaisir d'artiste, ni par une seule clairvoyance de traditionniste, qu'il se penche vers les sources populaires du beau, celui qui a terminé ainsi ses Beautés étrangères : «r En ce moment du monde, il faut combattre et non pleurer ; il faut chercher la route de l'avenir, et non se cloîtrer dans les ruines ; il faut acclamer l'aurore qui se lève, et non gémir vers les étoiles. Des nations entières crient : justice et vérité I Sortons des ténèbres enfin. De la lumière, après les longs aveuglements ! De la lumière, de la beauté, de la force généreuse, avec la toute-puissance de l'amour ! ».

J'ai dit encore queBlémontest entré tout droit dans la littérature du xx« siècle, en appelant de tous ses vœux, lui, né et grandi parmi les incrédulités de son temps, l'avènement d'une foi nouvelle. » Le sentiment du divin distingue hautement l'être humain de tous les autres êtres, écrit-il {Esthétique de la Tradition). La foi aspire à la lumière, à l'amour, à la plus haute expression de la vie. En toute société, l'institution religieuse résume, manifeste et consacre les efforts faits parla civilisation pour conquérir la nature. Supprimer le sens religieux, ce serait mutiler et dégrader l'être humain sans compensation suffisante. »

Et quelle superbe explication, donnée par un poète, de la nécessité des hautes croyances : « Ils s'abusent d'une étrange façon, ceux qui croient rendre la vie

324 EMILE BLl^MONT

avec plus d'inl ensilé en supprimant tous ses aspects supérieurs. La vérité expressive, pleine et entière, n'est pas dans Tinconscience brutale, dans l'accident banal, hideux ou honteux. Elle réside dans la beauté vive, dans l'active harmonie, dans la manifestation substantielle et radieuse du rj^thme suprême, qui bat au cœur de toute créature et qui est la loi du monde. » C'est le po'Me aussi qui, fidèle à cet idéal supérieur dont il se sent émané, déclare : « Les âmes tendres, les belles âmes, restent religieuses, parce que la religion seule leur ofFre encore la poésie dans toute sa gloire. » Il redresse une erreur de nos temps : « L'esprit relirîieux n'est pas incompatible avec la raison ; leur union serait toute puissante.» Et il annonce : « La religion de l'avenir sera la splendeur du vrai sous une forme populaire, la plus pure et la plus puissante doctrine revêtue d'une substance qui la rende palpable aux foules. » — - Elle est née, cette religion nouvelle, puisque dans ses Beautés étrangères^ il l'indique telle qu'elle lui est apparue ; « Ce n'est plus le mysticisme catholique qui entonne aujourd'hui le sursum corda. La chevalerie est morte ; l'âme du monde n'est plus chevaleresque. Un autre idéal s'est levé en notre ciel... Une aube solennelle, mouillée de pleurs, triste, douloureuse, infiniment mélancolique, palpite à l'orient; plus tard ce jour naissant baignera les peuples de joie et de lumière. C'est vers cette clarté nouvelle que doit désormais se tourner tout poète ayant l'instinct de la grandeur et l'ambition de vivre dans la mémoire des hommes. > Nous ne dirions pas autre chose, sinon que l'aube

l'idée 325

fut l'œuvre de nos précurseurs, écrivains et foules, et que maintenant c'est le soleil de la foi nouvelle qui se lève à riiorizon. Le poète en eut la vision prophétique, dès sa jeunesse, lors de son séjour en Suisse, vision fixée dans cette belle page du même livre :

« Il nous est advenu, tandis que nous restions dans un isolement paisible et studieux, de vivre tour à tour deux existences : Tune, grave et régulière, qui s'écoulait modestement à la clarté propice des derniers jours d'automne ; l'autre, fantastique et merveilleuse, qui nous ressaisissait chaque soir, et ne nous quittait qu'au matin. Aussitôt assoupi, nous reprenions exactement notre rêve au point où nous l'avions laissé la veille. Nous ne savions plus de quel côté était la réalité, de quel côté la chimère; et certes, si la plus réelle des deux existences avait dû être la plus féconde en sensations, la plus intense, la plus nette et la plus active, la vie diurne eût été le songe, la vie nocturne la vérité. Le sommeil n'était plus pour nous qu'un vestibule obscur menant à un palais fabuleux, où nous retrouvions fidèlement des amitiés surhumaines, des amours extatiques. Alors seulement notre âme allégée, libre et toute puissante, s'éveillait et donnait carrière à toutes ses aspirations. Le corps était engourdi, les sens paralysés. Pourtant, nous y voyions plus clair, notre ouïe était plus délicate, nos autres sensations étaient plus fines. En cette masse inerte, gisant sur un pauvre lit, s'allumait un soleil intérieur plus, brillant que le vrai soleil, et s'animait tout un monde nouveau, plus vaste, plus beau, plus vivant que Tunivers matériel. Singulier phénomène, et qui prouve

326 !-Mn.E BLéMONT

combien cet univers matériel est peu de chose I Une simple émanation de l'âme peut le remplacer avantageusement ! Cela dura près d'un mois. Puis nous changeâmes de résidence, le charme fut rompu, et il ne nous resta qu'un grand accablement, un grand regret. »

Qu'à ce regret succède la joie de reconnaître, non plus dans la nuée des songes, mais en plein commencement d'édification réelle, le palais splendide de cette vision I La foi nouvelle, élaborée lentement au fond des peuples, est désormais entre les âmes de ceux qui doivent lui donner la sanction de la parole et de l'écriture ; la période des préparations est terminée, celle de Fœuvre est ouverte. Et déjà, nous l'avons vu, Blémont a travaillé directement à cette œuvre, qui doit embrasser toutes les idées et toutes les actions humaines. Il y a travaillé avec En mémoire d'un Enfant, ce livre tout nouveau par sa toi supérieure, par sa foi victorieuse de la plus grande douleur. Nouveau? dira-t-on; la douleur, son expression sincère et les croyances qu'elle inspire, c'est éternel ! — Justement : être éternel, c'est encore le seul moyen qu'on ait trouvé d'être nouveau. Voyez l'Ecclésiaste. — Il y a contribué par ses Gueux d'Afrique, ce cri de justice universelle. Et en bien des pages vibrantes de sa poésie, de sa prose, il a fait mieux que prédire, il a choisi la voie droite et lumineuse où nous marchons désormais.

Pour sa venue à la religion nouvelle qui comprend autant de raison que de foi, autant de science que de poésie, -— et pour sa certitude que le peuple, base perpétuelle des sublimes croyances, aujourd'hui comme autrefois recèle le principe de l'idéal renaissant, jé

l'idée 327

l*ai annoncé porteur d'un élément intellectuel imprévu^ Que transmettaient d'un siècle à l'autre ses devanciers ? Beaucoup de préoccupations sur la forme littéraire, et quelques propositions aventureuses. La forme, ah ! ce n'est plus ce qui nous tourmente ; pourquoi nous y attarder encore ? Nous usons de toutes les formes qui sont bonnes, et n'aurons là-dessus de querelle avec personne. La meilleure forme est celle qui rassemble^ sous une marque originale, les qualités des autres ; et là encore Blémont ouvrit la voie. Et comme le domaine des idées neuves, religieuses et populaires, est incomparablement plus beau et plus vaste que les domaines gothiques ou classiques de la France passée, son action [aussi possède ce triple caractère d'être plus ample, plus imprévue et plus considérable que celle des initiateurs littéraires aux derniers siècles.

L'œuvre du xx« siècle, avons-nous dit, sera tout à la fois française, européenne et mondiale. Or, voyez : le romantique Emile Blémont, par l'idée révolutionnaire qui anime bon nombre de ses poèmes et études, s'est reporté au Dix-Huitième Siècle ; par son théâtre, par le don de pureté de langue allant jusqu'à la perfection, il a retrouvé le Siècle de Louis XIV; la grâce, le charme de maintes pages idylliques et rustiques le relient à la Renaissance ; et il a fouillé le Moyen-Age par ses excursions dans les fabliaux, chansons et mystères C'est justement cela qu'il fallait, toute la Tradition française étant nécessaire à notre œuvre, qui doit être le résultat suprême de cette Tradition et sa consécracration décisive. — Il a, d'autre part, recueilli la pensée

et le sens des o beautés élrangci dispensable, puisque notre idéa toute la vieille Europe? — Il a d'Amérique, détendu un peuple tiquement l'âme de la Chine. Qu ces tealatives, pour nous qui si tophe Colomb, l'Europe eût p étroites limites; pour nous que à devenir universels?

Avoir été l'abeille de ce m âges les plus divers, et parmi les pays les plus diQérents, c'est en notre poète le signe d'une mission digne de l'œuvre profondément humaine du xx^ siècle, pour laquelle il travaillait, à laquelle il coopère.

it aoùt-ÎD septembre 1M6.

INDEX DES NOMS

M»« Juliette Adam, 283.

Adolphe Aderer, 167.

Charles d'Agostino, 207.

Jean Aicard, 56, 63.

Jean Alboize, 120.

Alcanter de Brahm, 295.

Alexandre I'*^, 30.

Francisque Allombert, 260.

Aima Rouch, 85.

Henri d'Almeras 286.

Andrieux, 83.

Paul Arène, 32, 134, 142, 145,

Arioste, 99, £89.

Mathew Arnold, 278.

Robert d*Artois, 289.

Jean-René Aubert, 268.

Auguste, 316.

Eugène Baillet, 5, 219.

Auguste Baluffe, 97.

Balzac, 10, 69, 165.

Théodore de Banville, 36, 27, 28, 30, 65, 95, 97, 106, 107, 108i 142, 167, 190. 201, 266.

Barbey d'Aurevilly» 313.

Barbier, 10, 165.

Léon Barracand, 207.

Barrias, 210.

Julia Bartet, 111, 131,202.

Bartholdi, 133.

Baschet, 104.

Bastien-Lepage, 119.

Baudelaire, 108, 465.

Beaumarchais, 82.

William Bell Scott, 277.

Alexandre Beljame, 211'.

H. Bemberg, 196, 304.

M»e Béraldi, 219.

Béranger, 4, 10.

Irénée Berge, 189, 217.

Berlioz, 33.

Jean Bernard, 233.

Pierre Berton, 111.

Jean de Béthèncourt, 185.

Marie-Anne Bigarel, 3.

Nicolas Bigarel, 5, 14.

Charles Bigot, 155.

Bismarck, 46.

Page 1