LES GUEUX D'AFRIQUE. — LE PENSEUR
Telle est ta vanité que, mordant à l'amorce
Brutalement, sans réfléchir, Tu te crois tout permis par le ciel, ruse ou force,
Pour t*engraisser, pour t'enrichir ; Et tourbe de marchands sans élans magnanimes.
Ramassis de gens bien vêtus, \ tes seigneurs tu dis : < Commettez tous les crimes I
Moi, j'aurai toutes les vertus ! »
Mais on sait le défaut de ta lourde cuirasse ;
On te raille où l'on te louait ; Sous ta lèvre pieuse on voit ta dent vorace ;
Toute l'humanité te hait.
Toute l'humanité sent, à l'heure qui sonne.
Que ton cynisme a peur, qu'il ment ; Et comme tu ne fus clémente pour personne,
Personne pour toi n'est clément.
Là-bas, s'écrie le poète que saisît une émotion pro-fonde et imposante :
Là-bas, la pauvre mère, en couchant sa couvée,
Dit à son benjamin, le soir.
Que tout s'achèvera comme un conte de fée ;
Il s'endort, bercé par l'espoir :
Oui, l'ogre a beau courir, enjamber les mers bleues,
Cheminer par vaux et par monts.
Et vous poursuivre, avec ses bottes de sept lienes.
Chères têtes que nous aimons ; Il ne parviendra plus à manger la chair fraîche !
A la fin, le petit Poucet, Brave, léger, malin, de tout bois faisant flèche,
Triomphera, comme on le sait ; Et de loin tu verras, toi, la prudente Europe,
L'ogre, frappé de cécité.
Fuir dans l'ombre à tâtons, pareil au noir cyclope ^
Que le vieil Homère a chanté.
£st-il nécessaire d'indiquer qu'en ce recueil, comme dans celui d'En Mémoire dan enfant, il ne reste rien du Romantisme ni de son correctif : le Parnasse ? Que la forme soit belle, c'est tout ce que nous en exigeons aujourd'hui ; mais qulmporte qu'elle soit de telle ou telle époque ? A l'âge où parvient la race française, ce qui compte, c'est la somme d'idées de son passd, et leur réalisation définitive dans le présent et l'avenir. Or, ce livre des Gueux d'Afrique, il serait superflu d'en vanter la forme, tandis qu'il faut insister sur son objet, et montrer qu'il occupe, d'un mouvement absolu, la place qui lui revient dans les lettres d'aujourd'hui. Un des plus majestueux aspects de la littérature du xxe siècle, c'est la grandeur épique, la beauté lyrique de la justice humaine et sociale. Elle chante pour le peuple, et c'est le peuple qui chante en elle.
Regardez en face la pensée d'Emile Blémont, en son automne vigoureux et fructueux. Quand elle était liée encore à la tradition strictement française, elle se donnait pour but de ranimer le patriotisme républicain par des poèmes tirés immédiatement du creuset de la Révolution. Maintenant que la douleur a coupé le lien, maintenant que celte pensée plane sur l'univers, elle veut chanter, elle chante non pour le peuple de France, mais pour un peuple du Monde. Les influences tombent comme un manteau gênant aux pieds du poète. C'est l'âme seule qui devine, le cœur seul qui souffre, l'esprit seul qui commande : rien que l'homme, mais tout l'homme, à qui rien d'humain n'est étranger. Cherchez dans le passé : vous ne trouverez pas l'équivalent de cette protestation poétique. Dante brandis*
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%»\i un ghiive emporté <lc l'iorr/iff , ei Hu^o «lr^<;»flJt une torche ciiiporié« de VmU : )U tv%\n\ett\ «le leur pay*; r/rsl iànc tnvf. «ri/iirope cjMi n'e^^l pii5» .<»« tnv.e^ c>«il lin peuple ilii Monde (\{t\ fiV«il pflft <;on pr-tiple, que fl'-feud le eourroux Ju^itleler de J'aul#'ir de<* Gueux d AfrUpte. Ce livre eM unique ; ft*d eu! «W «» pr/cuifteur», Il e<ïl le premier, en ee ^«^nre, el pour Mm iiniplrur^ el pour <»» porU^e univer<yelle. 11 upparllent tout « nlîer ii là poésie et »ux ifl/r<; iUt %%f si^f 1^.
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tJ50 EMILE BLÉMONT
produisirent, presque jour par jour, toutes les pages du volume. Et les poèmes furent dits en maintes solennités. Notons que le livre se vendait au profit des blessés du Transvaal et de TOrange.
Le 25 juin 1900, le banquet de la société d'alliance latine VAlouette, présidé par Blémont, se termina par un hommage enthousiaste à l'héroïsme des Boêrs. Les vers des Gueux d'Afrique furent dits ou lus, Paul Romilly communiqua un sonnet dédié à Emile Blémont, et celui-ci porta un toast ù Tindépendance des deux Républiques sud-africaines : «... Quelques amis me <lissuadaient de publier les Gueux d Afrique. Pourquoi, m'objectaient-ils, consacrer votre temps et votre peine i\ défendre une cause juste mais perdue ? — Comme si on perdait jamais son temps et sa peine à défendre une cause juste ! Une cause juste n'est jamais une cause perdue. La plus triomphale conquête, la plus solide en apparence, est essentiellement précaire, profondément instable, quand elle n*a point pour base la justice; et elle est inévitablement destinée à disparaître, dès qu'un grand souffle monte du fond des âmes .. Gardons la vieille devise des Gueux : « Ne désespérer de rien ! » L'avenir est au plus digne. L'avenir, ne pouvant justifier la force, fortifiera la justice. Ayons confiance en ce qui mérite la foi. Si humble et si malheureux que soit un peuple, ce n'est jamais en vain qu'il fait preuve de toutes les vertus vitales, ce n'est jamais en valu qu'il est sublime. »
Le docteur A. Heymans, secrétaire particulier par intérim du président Kruger, transmit les remerciements de ce dernier à Blémont, le 23 juillet 1900, de
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Watervol (Républiques sud-africaines). Le !•' décembre suivant, le président Kruger lui écrivit personnellement ; « Je vous remercie du témoignage de sympathie cordiale que vous m'avez donné. Ces marques chaleureuses d'intérêt me sont particulièrement précieuses. Elles me réconfortent, aiifsi que mon peuple, dans la lutte suprême que nous soutenons au nom du droit et de rhumanité. » Emile Blémont alla voir à l'hôtel Scribe M. Kruger, de passage à Paris, et lui serra la main avec une profonde émotion ; et comme le président ne savait pas le français ni Blémont le hollandais, les paroles qu'ils échangèrent furent dites en anglais. Ironie du destin !
Au Congrès des Traditions populaires tenu à Paris, pendant TExposition de 1900, Emile Blémont lut une remarquable étude sur la Tradition poétique. Cette même année, il collabora, par un sonnet, au Livre d'or de Remy Belleau, édition du monument ; et Léon Bocquet, dans le Beffroi (Lille, septembre-octobre), publia une bonne étude sur son œuvre, avec un portrait datant de 1870, un autre en sergent fourrier (1871), dû à Félix Régamey, et la reproduction du Coin de Table de Fantin-Latour. « Il en est peu qui l'égalent dans la fraîcheur suave de la description, disait Bocquet, et il est notre véritable poète national. Chose sans précédent, il a su taire chanter dans ses vers, avec une puissance lyrique également éloignée de l'enflure ou de la platitude, la tranche poésie républicaine... »
Les Archives de la Société des collectionneurs rf'exlibris, en décembre, publièrent^ avec une biographie et
une liste de livres parus, l'ex-libris d*£mile Blémont par J. van Driesten : a Une tige portant trois épis de blé, émergeant du sommet d'un ovoïde simulant un mont, et comme fond, un champ de blé et des bouquets d'arbres, au-dessus desquels rayonne un soleil levant. » (L. Boulahd). — Je rappelle aussi la biographie de Blémont, par Joseph Uzanne, dans YAlbum Mariant ; • ... Il est de ceux vers qui il est bon de revenir après les pires excursions dans la littérature. Sa poésie ressemble à ces sources vives que recherchent les voyageurs lassés des breuvages artificiels. »
En janvier 1901, Emile Blémont fonda le Penseur^ avec Daniel de Venancourt. Ce titre répond bien à rétat de plénitude et de clairvoyance atteint par la pensée du poète ; et sa proclamation au premier jour de ce XX* siècle qui réclame tant d'éléments d'organisation à la philosophie, à Ja science, à Tordre encyclopédique, est significative.
Michel-Ange, sur le Tombeau de Laurent de Médicis, a placé un Penseur dont la posture, l'attitude et le regard forment un ensemble d'une gravité simple qui force le silence autour d'elle. C'est cette gravité, plus profonde, plus consciente encore, qui doit dominer dans la pensée actuelle ; et c'est elle que je distingue désormais dans la pensée de Blémont. Elle a mis des années et des écrits et des actions à s'y imposer. Plus l'œuvre suprême où l'on s'en va est haute et large, plus il faut de temps et d'efforts avant de l'atteindre, que dis-je? avant même d'en avoir la vision précise. Les sentiments épars et vifs de Blémont à ses débuts, s'étaient rassemblés un jour dans la meilleure voie
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poétique de tous les temps : la nature ; puis dans la meilleure voie sociale de notre temps : la Révolution française. Avide de connaître l'avenir, il avait sondé d'abord la tradition ; puis, la douleur mûrissant lentement les fruits spontanés et ceux du savoir, il s'était haussé à prendre le parti de l'Humanité en défendant un peuple étranger. Et qu'y a-t-il au-dessus de l'Humanité ? Le mystère, l'éternel, l'infini. C'est là que la connaissance des sentiments et des hommes, la réflexion hardie, l'audace prudente, le sens critique des comparaisons, le choix de plus en plus marqué de Tessentiel dans les productions de l'esprit, la culture en étendue et en profondeur de l'observation idéale, Texercice du jugement des cœurs et des actes, toute une science expérimentale, venant à l'aide de la primordiale inspiration, ont conduit cette pensée. C'est à la compréhension des lois supérieures.
A quoi tient Tamour
Un esprit toujours tendu manquerait le but, aussi mallieureusement qu'un cerveau trop relâché. Il est bon de sourire, et je crois même que les plus grands penseurs sont pris parfois des plus naïves gaîtés, bien qu'ils n'en conviennent guère- J'aime donc, après l'explication précédente, enregistrer les dix sonnets que Blémont donna dans la Revue hebdomadaire du 30 mars 1901, sous le titre : A//, sonnets à mon chat. Ce sont d'alertes et souples tableautins, finement obser> vés ; certes, un de ces doux compagnons de l'homme méritait bien son poème :
Malgré Torgueil humain, ce masque de misère, Rien n'esl encor si bon que la bonté sincère. Donc, afin d'oublier le sort et tous ses maux,
Afin de retrouver les candeurs de Tenfance,
Acceptons Tamitié des humbles animaux
Qui n'ont pas d'ironie et de qui rien n'offense.
Jules Kienlin publia, avec un portrait et de nombreuses citations bien choisies, une étude sur Emile Blémont dans la Revue d'Europe, qui en édita un tirage à part (mai 1901.) Il y disait : « Son œuvre compte aujourd'hui parmi les titres de gloire les plus purs de la littérature française... Il est intéressant de noter toutes
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les étapes de cette pensée puissante et prophétique.. • Ses livres sont comme le bréviaire du beau ; le poète leur a soufflé sa grande âme éprise dliumanité, faite pour consoler et guérir, pour inspirer la générosité et Famour... Comme Hugo et Michelet, le poète aime la France et la liberté par dessus tout; et comme eux, en se faisant Finterprète de Fâme française, il a su être Tun des maîtres de noire langue. Après eux, il a été et restera le guide sûr et fort de la jeune génération républicaine. •
Dans le Mouvement poétique français de 1867 à 1900, par Catulle Mendès, je note ; «* ... Emile Blémont entreprit presque solitairement son œuvre, en un éloignement de toute notoriété facilement acquise, et la continue en une tranquillité de douleur à l'écart et de pensée qui ne se mêle pas à la vie. » — Uaction ne consiste pas à faire grand bruit parmi ses contemporains, mais à les diriger, eux et leurs successeurs, dans les meilleures voies, par des efforts sages et énergiques accomplis d'accord avec la pensée consciencieusement élaborée ; et à ce compte-là, Blémont est un des écrivains qui se sont le plus mêlés à la vie.
Un luxueux album édité chez L. Danel, à Lille, rendit compte de la Grande Fête septentrionale donnée en matinée à TOpéra-Comique, le 9 décembre 1901, par l'Association amicale des Enfants du Nord et du Pasde-Calais (la Betterave); il comprenait, entr'autres ouvrages inédits, Roses rouges, comédie historique en un acte, par Emile Blémont et Jules Truffîer, avec musique de scène de J. Tiersot, et une notice biograptiique d'Ernest Laut sur Blémont, où je lis : ;« Il a
ÉUILE BLÉMONT
ilouble (Iroil de tenir sa place en ce Livre d'Or septentrional, et par son talent de poète et ri'auleur dramatique, et par les services rendus à la cause du Nord... o
Il fut un des organisateurs des Fêtes du Centenaire de Victor Hugo. Le dimanche 23 lévrier, il présida, à la mairie du 16» arrondissement, la grande Matinée d'inauguration de la Société I les Hugophtles t, dont il est vice-président d'honneur. Il fut présent à la représentation de rodéon offerte par l'Etat aux Ecoles le 25, représentation pour laquelle il avait composé les Z.iïa/ties(/e l7c/or //uffo, dites par neuf artistes, et reprises en chœur par toute la salle. Ce poème est un fervent et fidèle souvenir, « un religieux, éloquent et touchant hommage, » écrivit Auguste Dorchaln à l'auteur; «...d'une sobriété puissanle et d'une pensée profonde, » marqua Emile Straus dans la Critique (mars). — Le lendemain (27 février), Bléniont assista à la cérémonie du Panthéon, A l'inauguration du Monument place Victor Hugo, solennité essentielle du Centenaire, et à la reprise des Burgraves. Le 27, il fut au Festival des Etudiants, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, et à la soirée de l'Hôtel de Ville ; enQn, le dimanche 2 mars, au Banquet des Poètes dans la grande salle de l'Hôtel Continental, et à la fête diurne et nocturne de la place des Vosges.
La Presse lui demanda ses impressions qui furent relatées dans le numéro du 4 mars : • ... Sans distinction d'opinion politique, tous les partis se sont unis dans une commune admiration ; nous avons eu la Trêve du génie. •> A l'occasion du Centenaire, Blémont publia dans les journaux diverses études : Victor Hago
et V Immortalité sélective, Victor Hugo et les Nations, le Poêle de la Bonté. A ces solennités se rattachent aussi deux livres dont les éléments ont été réunis et coordonnés par lui, pour Paul Meurice qui les fit éditer : le Centenaire de Victor Hugo, relation des Fêtes, comprenant les Litanies, parues d'autre part chez Lemerre ; — la Couronne poétique de Victor Hugo (chez Fasquelle), recueil des poèmes adressés à Hugo ou écrits en son honneur. Les poésies de ce recueil vont de 1817 à 1902. C'est un précieux document d'études littéraires : on y a le chef romantique vu dans le miroir de l'opinion des poètes du xix® siècle. Emile Blémont est représenté personnellement par six poèmes. Un autre recueil, Victor Hugo par le Bibelot, donna les six vers de Blémont dont le manuscrit photographié servit de légende à la carte postale offrant le portrait de Hugo gravé par Legénisel :
C*est le grand vieillard paternel Couronné de neige sublime.
C'est l'âme auguste. C'est la cime, Â jamais dressée en plein ciel, D'où s'épanche un fleuve éternel De bonté pure et magnanime.
Après avoir soldé toutes les dépenses du monument inauguré le 26 février 1902, Emile Blémont put remettre à Paul Meurice soixante-quinze mille francs, qui servirent à couvrir les frais d'aménagement en musée de l'ancienne demeure de Victor Hugo, Place des Vosges. Meurice aurait préféré la maison de Passy, où est mort le Maître ; mais le propriétaire en deman-
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dait cinq cent mille francs. Une heureuse idée vînt à Blémont : celle d'installer le musée dans le bâtiment de Tancienne Place Royale, qu'avait habité Hugo de 1833 à 1848. Ne serait-il pas bon que Victor Hugo lût représenté, là par le monument, ici par le musée ? Meurice ne se laissait pas convaincre. Alors, Blémont se rendit, seul, Place des Vosges ; il apprit que Timmeuble, occupé par une école primaire, était propriété municipale ; il alla à l'Hôtel de Ville, y acquit la certitude qu'on pouvait s'entendre avec la municipalité pour le déplacement de l'école, l'aménagement à faire et le régime à établir II réussit enfin à emmener Paul Meurice place des Vosges; et Meurice fut enthousiasmé par l'aspect imposant de l'édifice, qui lui rappelait de si beaux souvenirs de jeunesse. La cause était gagnée.
Blémont a fait don au musée de quelques objets, entr'autres : un tableau de Joseph de Nittis, la Grisette, inspiré par des vers de Hugo ; six grandes et curieuses gravures coloriées, sous cadres de l'époque, représentant des scènes de Notre-Dame de Paris; un buste, en
biscuit blanc, de Victor Hugo, et une photographie de Hauteville-House, par Adolphe Pelleport, montrant la famille Hugo groupée dans le jardin, autour du bel aloês en fleur. Un quatrain de Pelleport, qui n'a pas été recueilli dans son livre posthume. Tous les Amours^ sert de légende à cette dernière image :
Fleurir, Mourir, Peut-être Renaître I
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Emile Blémont fut un des premiers souscripteurs de la statue de Victor Hugo inaugurée à Rome le 6 mai 1905, pour laquelle le sculpteur Lucien Pallez le consulta. n rêve d'autres effigies du Maître à Guernesey, Madrid, Athènes. Je rappelle encore qu'il a donné de nombreuses études sur les ouvrages de Hugo publiés depuis la fête de 1881, des impressions spéciales sur les autres livres, la vie, la correspondance. On a souvent annoncé qull écrivait une Histoire de Victor Hugo : tel est, en effet, le titre de l'ouvrage qu'il espère pouvoir achever, et pour lequel il a accumulé les documents les plus divers.
En mars 1902, je commençai ma campagne littéraire par une Enquête sur la Littérature , à laquelle Blémont répondit : a ... Les anciennes lois littéraires ne subsistent plus qu'à titre d'indications expérimentales et de conseils aux débutants. Toutes les entraves sont abolies. Qu'on marche donc en avant vers le prochain idéal 1 » Quand ma brochure parut, il m'écrivit :
f Paris, 7 juin 1902.
« Mon cher confrère,
c Je m'empresse de vous remercier pour votre bienveillant envoi, et de vous féliciter pour votre excellent travail.
« VEnquête sur la Littérature^ menée à si bonne fin par vous au printemps de 1902, restera le point de départ d'une nouvelle et généreuse évolution poétique.
« Cette évolution ne pouvait débuter sons un
meilleur parrainage.
i Votre bien dévoué,
c Emile Blémont. »
Il avait repondu le premier à mon enquête, et sa lettre fut la meilleure qu'elle suscita : je fus vivement touché de ces deux témoignages où je vis autant de sympathie que de vaillance. Je voulus connaître mieux l'œuvre de cet homme de bien et de talent ; et dès lors, la présente étude fut décidée.
Cette même année, Blémont collabora à Vlndépendance belge, et à Cosmopolis (1902-1903). Il contribua, par une page de prose, au Tombeau de Louis Mcnard. Il écrivit la préface de V Amour des bois et des champs, d'Antony Valabrègue (Lemerre); il y faisait revivre Valabrègue, en un portrait familier, de touches nombreuses et fines, et analysait l'œuvre à fond, quoique rapidement.
Il fut un des membres les plus actifs du Comité pour le buste de Gabriel Vicaire, qui avait débuté à la Renaissance. Le 20 octobre 1902, Francisque AUorabert, député de l'Ain, président du Comité, lui écrivit : « Vous avez été notre conseil, notre guide, et vous vous êtes contenté — vous qui auriez dû nous présider — d'être le membre du Comité le plus assidu, le plus fidèle, le plus dévoué... » Quand le buste, œuvre dlnjalbert, fut inauguré au Luxembourg, le 23 octobre, Blémont, au nom de Jules Claretie empêché et en son propre nom, prît la parole : « ... Vicaire a chanté les bonnes fées qui lui avaient fait ce don incomparable, ce don magique : le charme... Autour de ce buste si ressemblant, si vivant, fiottera sans fin, désormais, un rêve d'amour délicieux et léger, que ne pourront flétrir ni glacer les automnes ni les hivers... »
Le 1*' mars 1903, à la solennité de la Sorbonne pour
A QUOI TIENT l' AMOUR 261
le centenaire d'Edgar Quinet, des chœurs et un orchestre exécutèrent VHymne à la mémoire d'an Penseur, composé spécialement par Julien Tiersot sur un pdème d'Emile Blémont et Charles Jarrin, aux strophes pleines et tortes, de noble allure.
Par arrêté du Préfet de la Seine, du 13 mars 1903, Blémont fut désigné pour faire partie du Comité consultatif de la Maison de Victor Hugo » ; ce musée de la Place des Vosges, qui lui doit en bonne partie d'exister, fut inauguré le 30 juin 1903.
Le Comité du Monument à Gavarni avait demandé un Prologue à Blémont, pour la représentation au bénéfice de la souscription. Le peintre Gérome. président du Comité, lui écrivît : «... Les vers sont tout à fait agréables, bien faits, spirituels ; ils peignent d'après le vit répoque et surtout l'esprit de l'époque où vivait Gavarni... » Le poème fut dit à la représentation du 23 mars 1903, à TOpéra-Comique, par MUe Marie Leconte, du Théâtre-Français, et Tactrice y eut une ovation. Gavarni 1
Nom sonore et crâne, élu par l'artiste Qui sut effeuiller d'un coup de crayon, Sur un siècle noir au costume triste, La fleur d'allégresse où danse un rayon !..
D'un sage et d'un fou combinant l'étofi'e, Poète à son heure, un peu carabin, Comme Figaro s'il est philosophe, Il est amoureux comme Chérubin...
Gavarni parut chez Lemerre. « Vous nous l'avez rendu d'une plume aussi précise que fut son crayon, écrivit
mand ; et comme elle l'aimait aussi, elle en meurt. — Par une nuit de neige est un souvenir de douloureuse fin d'amour. — La Streitina, la dernière maîtresse avant le mariage, est d'une gaîté italienne pittoresque. — La Vieille au chien noir : aventure amoureuse du Quartier-Latin, avec un brin de frisson superstitieux — La Désespérée : histoire londonienne d'une sentimentalité tragiquement excentrique. — Vue vraie Française : c'est une jeune fille qui rompt ses fiançailles avec un riche commerçant pour épouser un officier, cependant que le richard fait un mariage de raison ; le tout, orné d'incidents vivement contés, va bien avec les tempéraments divers ; et cela devrait toujours se passer ainsi ; on verrait moins de désaccords au foyer. — On retrouve dans ces récits la sève de la bonne prose française.
Les Contes de France sont surtout des descriptions de mœurs, d aspects. Le Jeune Alexis est une histoire légère, captivante et fine, des dernières années de Louis XIV. — Nouvelle manière de coller les timbresposte : elle fut innovée par une dame, utilisant, pour cette opération, la langue de sa femme de chambre. — La Veillée est un bon tableau, complet, d'intimité, avec fables et légendes : récriture est savoureuse ; et écoutez ce bon cri de la fin : a: O sainte simplicité, veillées du soir, refrains naïfs, calme des villages, bonne odeur des fagots, contes toujours les mêmes et toujours amusants, rires francs et honnies médisances ! Peutêtre valez-vous mieux encor^ que les propos des valseurs bien gantés et que toutes les représentations du grand Opéra. » — Ernest, coiffeur, que nous avons
signalé lors de sa publication dans Paris à VEauforte. — Le Péché, spirituel discours sur la psychologie comparée des pécheurs et pécheresses suivant les âges. — Un Fantaisiste : fantaisie quelque peu macabre. — Sœur Sainte-Ursule, où Ton voit le malheur d'une femme et de sa fille causé par la paresse et Pivrognerie du père. — La Foire de Ménilmontant, esquisse pittoresque de lutteurs et de saltimbanques. — La Messe des anges, celle qui se dit sur le cercueil des petits enfants, touchante et douloureuse étude donnée d'abord dans la Renaissance, que semble avoir inspirée à Blémont la mort de son fils; mais que, par une sorte de mystérieux pressentiment, il avait écrite quelques années plus tôt, devant le deuil d'un autre père. — Les Derniers jours de Pécuchet terminent la série. C'est le Pécuchet de Flaubert, retrouvé sur la montagne Sainte-Geneviève ; il y est écrivain public, ce qui permet un amusant et fin chapelet de réflexions sur les avatars des idées et des opinions.
Le volume s'achève par les Esquisses américaines^ d'après Mark Twain, que nous a déjà fait connaître une première édition spéciale.
Toutes ces nouvelles ou esquisses de mœurs parurent d'abord en des journaux et revues ; l'auteur y date celles que des confrères peu scrupuleux démarquèrent fructueusement. Voici plusieurs appréciations. £. Ledrain (Illustration) : «... Il y a là quelques petits chefs-d'œuvre, parfaits sans effort, et d'une grâce attendrie, qui ne peuvent manquer de délecter les lettrés et les âmes délicates... » — Paul Maison (la Picardie) ; « Ah 1 le beau livre, qui charme de la pre-
mière à la dernière ligne ! De la fantaisie, du trait, de la vivacité, parfois une simplicité émouvante, telles sont les moindres qualités de l'œuvre ; elle représente de façon unique, dans toute sa légèreté et sa finesse, la tradition de Tesprit français... Et surtout je voudrais que personne n'ignorât ces pages de la Messe des Anges^ où un poète, où un philosophe, où un père a mis toutes les délicatesses, toutes les émotions, toutes les mélancolies d'un cœur, hélas I cruellement blessé. » — Eugène Hoffmann (Publicateur des Côtes du Nord) : «... On trouve là des descriptions délicieuses de nature, des paysages brossés avec une maestria rare, en un style d'une gracieuse précision, d'une jolie netteté. Sous la fraîcheur pittoresque des décors, pris sur le vif, on sent un poète à la vision délicate, que frappe l'harmonie des choses, et qui sait souligner les traits saillants d'un caractère ou d'une figure... » — Daniel de Venancourt (le Penseur) : «... Quels qu'ils soient, plaisants ou tragiques, faisant sourire ou faisant pleurer, les personnages possèdent une existence profonde ; ils sont humains, ils sont vrais. Dans l'atmosphère et le décor appropriés à chacun d'eux, leur image est dessinée par des lignes définitives et peinte avec d'ineffaçables couleurs." Plus d'un mériterait d'être pris pour un des caractères de ce temps. Tous ensemble, ils constituent une puissante expression de la vie même ; ils évoquent l'humanité sous ses jours différents, dans la multiplicité merveilleuse et poignante des sentiments et des passions, n — Comtesse Lœtitia (Simple Revue) «... Il serait superflu de louer le mérite littéraire d'une prose à travers laquelle on
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retrouve toutes les qualités poétiques d'un auteur désormais classique. »
Blémonl écrivit la préface des Histoires échevelées de Florian Partnentier (Théry, Valeaciennes). C'est l'impression ressentie Jt la lecture du livre, qui lui rappelle « les jours printanicrs où son excellent ami Tancrède Martel lui dédiait une des pagesles plus hautes en crinière de ses Poèmes à tous crins, & savoir la Ballade sur lin thème cher à Villon et à Banville >.
Baslia, voulant placer un souvenir sur la maison où Victor Hugo, six semaines après sa naissance, fut amené par sa lamille, s'adressa à Blémoot. dont la réponse explicative fut insérée au Petit Basiiais du 8 juillet 1903. Cette maison est située dans la citadelle. Les Bastiais demandèrent avec insistance à Gléniont une inscription en vers, et il leur adressa les rimes suivantes :
ici Victor Hugo vi^cul ses jeunes ^ns ;
Le grand maître du VKrbe en ce vieil édilice
VU le ciel bleu sourire à ses premiers accents;
Fils de la France, il eut la Corse pour nourrice.
Ici fut son berceau ; découvrei-ïous, passants! Antoine Gallet consacra une de ses chroniques de la France à Emile Blémonl (l" octobre 1903) ; il y disait : «... Sur toute son œuvre, descriptive, combattante ou héroïque, il court de la beauté, de la tendresse et de l'amour ,. » Le 29, Léon Riolor, au Rappel, écrivait : t Figure amie, et douce, et tendre, que celle de cet écrivain... M. Antoine Gallet le classe dans ses Chasseurs de chimères (la France). 11 pourrait le ranger iius&i parmi les probes et les honnêtes. De cette vie
A QUOI TIENT l' AMOUR 267
tranquille rien ne s'élève qui soit discordant... Et toujours je Tai retrouvé avec la jeunesse, apportant les fruits de Texpérience, les enseignements d'une sagesse longuement conquise... Il a des qualités qui lui gagnent les cœurs sensibles, parce qu'on y découvre le dédain des glorioles vaines et le sincère espoir du poète qui ne cultive que la beauté... »
Je consacrai, vers le même temps, un chapitre de mes Ecrivains dChier et dauJourcThui à Emile Blémont. Déjà je Ty indiquais entrant de plain-pied dans la poésie du xx* siècle, au moins par ces deux recueils : En mémoire cTun enfant, les Gneux d'Afrique. Et je concluais : « Que les poètes célèbrent, ainsi que lui, ces autres peuples faibles ou désarmés que des puissances criminelles égorgent par le monde depuis quelques années ; et le rouge de la honte montera peut-être enfin au visage, la coupable indifférence fera place à de généreuses croisades, les nations meurtrières trembleront, la guerre humaine s'apaisera comme s'apaisaient les fauves au son de la lyre d'Orphée ; — et l'ère de la paix divine, si longtemps annoncée, peut-être enfin s'ouvrira. »
La Presse du 27 décembre publia : «... Le poète Emile Blémont a soufflé aux Girondins que Léon Valade méritait bien un buste à Bordeaux, sa ville natale. » Et Jules Truffier, dans les Annales du 14 février 1904, évoqua certaine collaboration de Blémont et Valade, le long de la côte normande : «... Chemin faisant, ils sentaient se mêler à leurs vers Tâme de ce bon terroir. Quelque ami les accompagnait parfois, Pierre Elzéar ou Camille Pelletan ; si bien qu'un jour
ils purent voir, dans Taurore, le futur ministre de la marine sortir tout ruisselant de Fécume des flots. » Sous l'inspiration de Blémont, l'Association girondine de Paris ouvrit, en mars, une souscription pour ériger dans le Jardin public de Bordeaux une effigie commémorative de Valade. Le Grand-Théâtre de Bordeaux donna, le 3 juin, une représentation au bénéfice du monument, et la Comédie-Française y vint jouer la Raison du moins fort. Le monument, confié au statuaire bordelais L. Mairie, comporte un buste en bronze sur haut piédestal, devant lequel se détachent en plein relief deux figures de femmes : Paris, Venise, les deux patries adoptives du poète. Et Bordeaux a donné à une rue le nom de Valade. — On voit, là encore, si l'action de Blémont tut souvent et sérieusement fructueuse.
Cette même année, et la suivante, Blémont collabora à la Jeune Champagne, devenue Revue littéraire de Paris et de Champagne, 11 répondit, à YEnquête sur la Décentralisation artistique et littéraire de Jean-René Aubcrt, éditée en février 1904 : o... Pour lutter contre les nations rivales, la France doit faire appel à toutes ses forces vives et développer soigneusement toutes ses cultures, si variées, dans le milieu le plus propice à chacune d'elles Ainsi seront créés bientôt un nouvel art et une littérature nouvelle, où Fâme française s'incarnera en des formes vives et jeunes, aussi diverses que les terroirs de France... »
En juin, le Penseur publia de lui une série de poésies : Saison à Houlgate. Par les herbages, s'en va le poète, qui stationne dans une ferme d'aspect
A QUOI TIENT l'AMOUR 269
idyllique, finement décrite. Il monte sur la falaise, d'où, paresseusement, on croit voyager sur cette grêle barque glissant au ras des flots. Des mélancolies Teflleurent...
Le sourire amical de la nature est cher
Au vieux songeur vaincu, plein de sombres fumées...
Après une Chanson romantique, lisez cette Attente :
Tandis qu'interrogeant la science et les rêves Des âges primitits et des siècles nouveaux, Le front lourd, je poursuis de captieux travaux Qui me font oublier la fraîche odeur des sèves ;
Tandis que, dans ma chambre étroite ou par les grèves. Par les vergers normands, par les monts, par les vaux. Je cherche le secret qu'aux sophistes rivaux L'humanité demande en ses trop courtes trêves ;
De l'ombre où mon appel se perd, nul mot ne sort
Qui justifie enfm la Souflrance et la Mort.
Rien i Mon cœur bat : j'attends, j'écoute, je regarde.
Il passe un vent plaintif ; et sous le ciel changeant Tremble, aux rameaux épars du peuplier d'argent, La feuille verte et blanche en fer de hallebarde.
Rien î On se dit cela, juste à la veille de découvrir tout. Déjà, voyez cette pensée tâter le panthéisme :
Quand Taveugle Foi nous égare.
Quand vient de Tabime un frisson, En vain, plus froide et plus avare, S'offre à nous l'aveugle Raison.
Mais à la fin, âme ou substance, L*ètre chétif et tourmenté Qui n'est rien dans cette existence, Sera tout dans l'éternité.
Cependant le poète, qui est parvenu au commencement du beau triomphe de Tidéal, écrit cette désespérée Fin d'une âme !..
J'ai rêvé la vertu, le bonheur et la gloire ; Puis j*ai lulté sans vaincre et j*ai perdu mon fils. Laissez là les lauriers, n'apportez point les lys, Ne dressez aucun marbre à ma sombre mémoire I
Si j*ai mérité mieux, je n'en veux rien savoir. Disparais pour toujours, ô songeur sans malice, De ce globe où la vie inflige un tel supplice Au cœur trop ingénu pour trahir son devoir 1
Qu'importe ? Epris du beau, j'ai connu la tendresse ; Et parfois, pénHré d'une mystique ivresse, J'ai plané comme un dieu hors du monde réel.
J'accepte les destins, justes ou non. Qu'importe ? Pour l'âme abandonnée où l'espérance est morte, Rien vaut-il le repos du sommeil éternel ?
Or. la nature bientôt le soustrait à cette douloureuse résignation : Textase d'une apothéose, devant deux chênes altiers. Et la nature reconquise le remet aux pieds de la muse ; il écrit, fièrement, noblement,. Ylnutile Poésie :
Les marchands, les tribuns, les sots et les docteurs Ont un mépris profond pour la céleste Muse, c Comprend-on qu'à chercher des rimes l'on s'amuse ? » Dit monsieur Josse, avec ses grands airs protecteurs.
Mais que font les dédains et les propos menteurs Des gens qu'a dépravés leur puissance ou leur ruse ? Le poète, ce fou qu'on raille, qu'on accuse, Eet et sera toujours le roi des séducteurs.
A QUOI TIENT l' AMOUR 271
Dans la pensée, il met le rythme et l'harmonie ; Il aime, il fait aimer, Tamour est son génie ; Il nous donne, en chanlant sur le fleuve lacté,
La pleine conscience et la vertu féconde
De toute la Bonté, de toute la Beauté
Dont palpite à jamais l'orbe immense du monde.
Le 18 juin, au théâtre d'Arras, dans la soirée de gala donnée à l'ouverture de l'Exposition du Nord, fut représentée la Fête des Roses, d'Emile Blémont et Jules Truffier (Lemerre, éditeur). C'est la même comédie que Roses rouges, publiée dans Falbum de la Grande Fête septentrionale. — Au banquet des Rosati, à Blangy près d'Arras, en 1784, Anaïs s'introduit déguisée en servante : aimée par Lazare Carnot, Robespierre et Raymond de Gorre, elle veut voir ses soupirants tels qu'ils sont. Après cette entrée souriante, sans à-côtés qui traînent, arrivent les Rosati, porteurs de roses roses et rouges. Raymond seul a des roses blanches : celles que préfère Anaïs, laquelle guette, voit, entend, fait ses petites remarques. Robespierre chante sa chanson ; Carnot vante les roses et leur poète, Tillustre Sadi. Puis, un médecin lit dans les mains de Robespierre et de Carnot des choses qui r inquiètent. Joies et refrains s'épanouissent ; c'est fort gai, agréable, sans digressions, très réussi. Cependant le docteur, ayant endormi la servante, veut lui faire confirmer l'expérience de chiromancie ; et tout d'un coup elle se dresse devant une hallucination terrifiante, elle tombe sans connaissance. Ce voile levé sur l'avenir donne une sensation de terreur, vite effacée par une scène finale où Anaïs, laissant son
déguisement, choisit pour fiancé Raymond, qui boit aux glorieuses destinées de Robespierre et de Carnot. — Cette comédie était jouée à deux pas de la maison natale de Robespierre, qui subsiste telle quelle dans la rue des Rapporteurs, presque en face du théâtre.
«... Les auteurs ont mis en scène Robespierre sentimental et tendre, et Carnot enivré par le parfum des roses, écrivit Georges Montorgueil dans V Intermédiaire deê chercheurs et des curieux ; la fable qui permet cette évocation est adroite et gracieuse... » The New-York Herald du 6 octobre signala le succès de cette pièce, qu'étaient venus interpréter dans Arras les artistes de la Comédie-Française, de TOdéon et de l'Opéra- Comique. A cette représentation, on avait donné aussi une reprise du Jeu de Robin et de Marion,
Beautés étrangères. — Chez Phidias
Bléraont publia Beautés étrangères vers la fin de juillet 1904, chez Lemerre. La première partie : PoKMES d'outre-mer ET d'outre-monts, débutc par Enoch Ardeiif dont j'ai parlé en son temps. Suivent des Strophes et Fragments, d'après P.-B. Shelley, rendus très harmonieusement. Les Chansons en Espagne, selon la tradition populaire, offrent Tarête vive des sentiments de ce pays. Huit petits poèmes lyriques, d'après Henri Heine, vivent, avec Blémont, de toute leur sève originale. Viennent enfin deux Hommages à Victor Hugo, l'un d'après Tennj^son, l'autre d'après Carducci.
L'auteur consacre la plus importante partie du volume à ce qu'il nomme trop modestement des Notes
SCR quelques poètes anglais ou AMÉRICAINS DU
XIX' siècle.
Wall Whitman est essentiellement américain. Blémont conte ses divers métiers, la lutte âpre, les voyages, le combat pour Tabolition de l'esclavage, et réclosion des livres : Brins d'herbe, étrange glorification de TAmérique, de la démocratie, de la nature, précédée d'une préface aussi célèbre là-bas que celle de Cromwcll en France ; Chants démocratiques, sur le
Monde, la Révolution française ; Roulements de tambour, sur la guerre de Sécession ; Walt Whitman, série de pièces intimes, les plus personnelles; Chants d*adieu, expression suprême de son amour pour l'humanité. Les Revues anglaises le ridiculisèrent ; des poètes le défendirent. Il possédait une inspiration prodigieuse, la vérité, la largeur, la puissance, avec des défauts monstres. Ses dernières années furent tristes i il était pauvre ; les poètes d'Europe allaient visiter ce vieux patriarcbe, qui s'éteignit, laissant « ses généreux poèmes qui, longtemps, rouleront leur torrent d'images sonores, ou berceront dans leurs larges flots le ciel et la terre, en chantant la bonne chanson naturelle. »
Ce portrait est fait avec vigueur et sagacité. On y connaît ce poète haletant, dlmpression universelle^ de style irrégulier, abrupt, fort. Dans un post-script um, Blémont indique que Walt Whitman « pratiqua d'emblée, sans effort, toutes les prétendues innovations en l'honneur desquelles, après lui, nos écoles de particuiarisme littéraire entreprirent péniblementjd'abolir les formules classiques, romantiques, réalistes et parnassiennes... Il réalisa d'avance, et avec une souveraine ampleur, le programme de ces écoles dites nouvelles > il affirma, à la bonne franquette, tout ce que plus tard promulguèrent, avec des transports hystériques, nos^ symbolistes et nos décadents, tout sauf la décadence qui rend la vie indigne d'être vécue, tout sauf le sym^ bolisme qui tue le corps et Tâme à coups d'abstractions... Avec ces prétentieux suiveurs, le sens de l'identité universelle se perdit en minutieuses analyses et en excentricités morbides... L'audace active, la libre
hardiesse, le goût du nouveau, la recherche de Tinconnu, tournèrent en obliques tendances au bizarre et au pervers. La poésie, union souveraine du r>'thme et de ridée, on la démembra en musique et prose. Dans Fart, comme dans la vie, on se déshabitua peu à peu des hautes idées et des actes magnanimes. L'élévation et rhéroîsme, devenant de plus en plus incompréhensibles aux âmes de plus en plus déprimées, furent alors des sujets d'étonnement, de défiance et d*ironie. On finit par laisser s'atrophier et se perdre, faute d'exercice de la fonction, le sens du sublime et le goût du beau. » — Ceux qui partagent cet avis de Blémont ne me reprocheront pas de l'avoir publié ; quant aux fervents des décadences, je leur souhaite de comprendre ce blâme.
Un chapitre est consacré à des Poètes spirites (T Amérique : Thomas Lake et miss Lizzie Doten.
Le critique présente ensuite Longfellow, rappelle ses voyages, sa connaissance de dix ou douze langues, sa vie familiale et laborieuse. Il commente ses ouvrages : Yoix de la nuit, où se révèlent des affinités avec les lakistes anglais : c C'est un rêveur chrétien qui pour église prend la nature » ; Poèmes sur V esclavage , aux accents prophétiques ; Chansons, Sonnets, où « régne une douce et noble mélancolie, que fait valoir un art très pur b ; Au bord de la mer, série de f poèmes imprégnés des acres et généreuses senteurs de l'océan» ; Au coin du feu, pièces intimes ; la Légende dorée, scènes dramatiques a à travers lesquelles la fantaisie vagabonde du poète nous emporte par villes, fleuves, champs et forêts, dans les régions rhénanes rajeunies
original, artiste. Tel il se montre dans VEpitie de
Rarshish, où un Lazare le ressuscité, très curieux, ^st évoqué fortement, par un récit étrange. Il est habile, non pas najf, ni populaire. C'est un analyste, « dont Tespi-it brille comme un scalpel, dont le vers mqrd comme un acide. »
Blémont 'nous expose d'autre part VEcole préraphaélite. Vers 1850, quelques peintres et poètes fondèrent un recueil périodique : le Germe ; ils voulaiept rajeunir l'art, reproduire les manifestations de la v^e <lans leur naïve origine. Dante-GabrielRossetti, peintre çt poète, d'origine italienne, traduisit des poètes antérieurs à Dante, et publia des poèmes, des sonnets : la Maison de la Vie, qui unissent « la délicatesse et la morbidesse italiennes à la rêverie septentrionale » Il a le triple don de rémotion, de la pensée, de l'harmonie. — Sa femme, Christina Rossctti, affectionne la musique, le clair de lune, le sentiment. Covenlry Palmore a une délicatesse, une fraîcheur exquises, avec une ingénuité parfois excessive. Thomas Woolner est un passionné chaste, sévèi:e sans froideur. Williapi Bell Scott, peintre, aquafortiste et poète, révèle des idées originales, une imagination riche. — t Poètes comme Théophile Gautier, peintres comme Puvis d,e Chavannes, ils ont reconnu que la condition première de la vie était la simplicité, la passion ; et toute leur science, tout leur art, ils les ont employés à devenir simples, vrais, touchants. •
Sivinburne débuta par deux drames de talent, imprimés sans avoir été représentés. 11 fut plus heureux avec AtalantCf tragédie grecque d'une pure beauté. Il donna^des Poèmes et Ballades : « Dans leurs strophes
merveilleusement ciselées, Tinspiration et Fart se dégagent, se subtilisent, se distillent en perles étincelantes. » Son drame : Chastelard, est « coloré, ardent, gonflé des tumultueux élans et des fièvres mortelles d'un amour effréné. » Il publia un Chant sur la Révolution, un Salut à Hugo exilé, et après 1870, une Orfc républicainCy où il acclame la République universelle. Ses Chants avant le lever du soleil sont d'une pensée large, pleine d'espérance. Il apparaît avec de violentes passions et de hautes idées, ardent et sincère. Critique, on lui doit un Essai sar Shakespeare, où il caractérise magistralement chaque pièce. « A l'âpre modernité de Baudelaire, il unit le don de comprendre et d'évoquer le beau selon le goût des classiques pritnitifs. »
Les Parnassiens anglais voulurent « oublier le vulgaire, travailler pour une élite. » William Morris a rimagination, la vision, tous les dons du conteur ; il procède par larges masses d'harmonie. Ses principaux ouvrages : La vie et la mort de Jason, le Paradis terrestre, forment un vaste recueil poétique. « Les poèmes de Morris semblent une suite de beaux songes, purs et pleins d'harmonie... Comme un climat doux et salubre, règne eu ses vers une résignation antique, une sérénité noblement familière, qui n'exclut ni le libre arbitre ni le constant efibrt de l'homme vers la grandeur et la beauté. » — Mathew Arnold, critique, fut poète par instants. Richard Henri Horne donna plusieurs drames bien écrits et mouvementés. Henry Taylor écrivit aussi des drames, d'un vrai sentiment historique, d'observation sûre de l'âme humaine. William W. Story fut un sculpteur poète.
Ces études s'achèvent avec John Payne. En une page éloquemment gracieuse, Blémont définit le clair de lune poétique de John Payne, dont la muse est « vêtue de blanc et couronnée d'étoiles, » Son recueil : Intaglios, respire une vive admiration et une grande expérience de l'art italien. Le Palais des rêves forme deux livres : la Transfiguration des o/n6/es,où Ton trouve la Légende de Rédemption, poème le plus saisissant de Payne ; et les Chants de la Vie et de la Mort, d'imagination septentrionale unie à Fart latin. Blémont explique en une belle et bonne page la douceur, pour un poète mystique, de se créer un monde imaginaire de vaporeuses légendes.
Voilà ce que Tauteur nomme des Notes. C'est de la critique profonde et véritable. Au lieu de s'étendre en d'innombrables et menues analyses qui ne prouvent rien et sont du temps perdu, il se borne — et c'est le seul rôle nécessaire du critique — à nous faire bien comprendre la nature, la pensée, les aspects et le but de ces écrivains. Si, de plus, je rappelle que ces Etudes furent écrites après la guerre, et publiées en 1872-1874 dans la Renaissance, on conviendra que leur auteur est le principal et souvent le premier initiateur à qui nous devons de connaître ces poètes anglais et américains ; bien des pages écrites à leur propos, et qui firent du bruit, ne vinrent qu'après les siennes. Là encoie, à côté du littérateur, je vois l'homme d'action, réalisant cet excellent résultat de joindre au courant littéraire français l'apport d'une bonne poésie étrangère. Ces travaux, sur des écrivains qui furent parfois <les précurseurs de nos lettres, forment une autre con-
'iSO EMILE BLéMONT
tribution de Blémont à la littérature nouvelle, qui lui en devait déjà quelques-unes.
Ce livre suscita le sonnet suivant, de Jules de Martliold :
« Poète ami, merci do souvenir charmeur Où Tart sacré revit comme au pays hellène, S*é voguant à nos yeux sur Tidéale plaine, Galère capitane où vous êtes rameur.
Romantique vaillant, impeccable rimeur, Qui nous donnez Shelley, lennyson, Henri Heine, Vous savez tout montrer avec grâce et sans peine. Vaste esprit parcourant le monde en bon semeur.
Les lettrés aimeront cea Beautés étrangères.
Leurs épiques grandeurs, leurs tendresses légères, Fleurs au puissant parfum sans rien d'artificiel..
Les pôles ont la neige et Paros a le marbre ;
Quel que soit le terroir et quel que soit le ciel,
Partout l'homme est un arbre aussi beau qu'un autre arbre. >
5 août 1904.
Ihe New-York Herald (1er septembre 1904) remarqua : «... Le poète est comme possédé du génie qu'il interprète... Ses études historiques et critiques, très curieusement documentées, mettent en lumière des hommes et des œuvres mal connus chez nous... » Edouard Petit écrivit au Journal du Dimanche du 18 : «... Il a choisi le meilleur dans Texcellent et il a composé une manière de florilège, avec tant d'originalité dans la transposition qu'elle vaut autant qu'une création... » «... Comme critique, dit Edmond Thiaudière daos la Revue diplomatique (30 octobre), Emile Blémont se montre égal à ce qu'il est comme poète. Sa prose
remarquablement euphonique et cadencée est tout à lait digne de ses vers. C'est une autre sorte de musique faite pour être goûtée par une oreille délicate, autant que le fond même de ses études le doit être par un esprit éclairé... »
Dans la Revue des Poètes du 10 octobre, B.-H. Gausseron disait : « Voilà un poète original, de talent gracieux et robuste, dont maints ouvrages, et notamment le volume En mémoire d'un en/ant, atteignent cette réalisation du beau devant laquelle Fesprit secoue la chair d*un frisson, — qui se fait Finterprète enthousiaste de beautés littéraires anglaises, espagnoles, allemandes et italiennes, et qui, les revêtant du verbe français dont il est le maître, les propose à l'admiration de tous... » Edmond Rocher, dans VAtlantide : 1... Où M. Blémont nous atteint au plus profond de nos intimes sensations, c'est lorsqu'il fait revivre la grande et démocratique figure de Walt WTiitman. Le grand poète américain est érigé en larges touches, comme sous le pouce d'un Rodin... » Henri Duvernois dans la Patrie du 18 août : « Quel régal de retrouver dans notre langue claire et harmonieuse la marque caractéristique, l'empreinte de ces génies divers ! Les Beautés étrangères forment un de ces recueils complets et définitifs qui prennent place dans une bibliothèque. • Saint-Yves dans les Nouvelles de Lyon : a Le volume entier est une mine où l'on découvre à chaque instant de nouveaux trésors... » Charles Le Goffic dans la Revue universelle du 15 avril 1905 : »... Quand une traduction, une adaptation atteignent ce degré de perfec. lion extraordinaire, il n'est que juste d'y voir un efior
original... Ce recueil est infiniment précieux pour Tentente des grands poètes étrangers. »
Blémont garde en portefeuille un volume inédit sur E^gar Poe.
Le 15 octobre 1904, Henr}' Roujon publia dans le Temps une chronique : Bévues littéraires, où je lis : € Après la Guerre et la Commune, Paris fut pris d'une fièvre de lecture... Mais la Poésie pure manquait d'un « chez elle >. Tous les hommes dont la copie était d'une utilisation difficile constituaient une faction, presque un parti, qui s*appela les Jeunes,.. L'organe par excellence du parti des Jeunes fut la Renaissance d'£niile Blémont. Joli papier, d'aspect souriant, où la prose était rythmée, où la polémique avait des ailes, où les vers mettaient de l'espace. Tous les genres de bonne littérature y furent gracieusement hospitalisés. La Renaissance vécut vaillamment et dura trop peu. On y vit passer, comme des météores, les personnalités les plus diverses. Des vétérans y combattirent avec des conscrits ; les enfances de Richepin et de Bouchor y fraternisèrent avec la sagesse nestorienne de Louis Ménard. Ce fut dans la marée montante de la presse un îlot de verdure, où les liserons se mêlaient aux chênes. »
Au Pays de John Bull, de Paul Maison CLib. de la Picardie), parut avec une préface de Blémont, évoquant le souvenir de ses séjours en Angleterre, et conseillant d'emprunter à nos voisins d'outre-Manche ce qui nous manque, mais sans illusions, en nous tenant sur nos gardes. Un almanach-album pour 1905 : la Comédie-Française, les Sociétaires par les Auteurs
BEÂUTéS ÉTRANGÈRES. — CHEZ PHIDIAS 283
<Ediiiond Depas), contient une notice sur Marie Kalb, la Claudine du Barbier de Pézenas, par Emile Blémont. Il écrivit aussi la préface de la Maison des Souvenirs, de Fernand Hauser (Messein, 1905); il y disait : «... Plus un rimeur voudra être libre, plus il devra se montrer lucide et prudent, plus il aura besoin d'un tact sûr et d'un jugement supérieur. Certes, la force du tempérament et Taudace de la pensée arrivent parfois à transformer en qualités tous les défauts... Mais heureux le poète assez ferme et assez ouvert à la fois pour maintenir intactes ses facultés natives en s assimilant celles des autres I Heureux le poète qui, nourri du fruit de la science, conserve cependant Tingénuité du Paradis perdu, les yeux et le cœur de Tenfant ; qui mêle en son âme toute la conscience à toute Tinconscience de l'humanité ; qui reste intarissable, pur et primesautier, comme un jaillissement de source !.. »
La Bégum Jeanne (Alph. Lemerre), poème improvisé en quelques heures, fut dit par MHe Dudlay à la matinée donnée par le Comité Duplcix au grand amphithéâtre de la Sorbonne (19 février 1905). Des journaux (la Presse, le Rabelais) le reproduisirent intégralement. Mme Adam écrivit à son auteur : « Vous savez honorer les grandes Françaises, et chaque femme de France vous en est reconnaissante. » L'idée que Blémont dégage du poème au sujet de l'Asie :
Ah ! mêler nos espoirs et nos fièvres sublimes Aux souvenirs géants de Tidéal décor !..
sera certainement un des grands actes de l'avenir. Aujourd'hui, l'Europe ne mêle encore que son sang à celui de l'Asie ; mais le poète est prophète, et son
ÉMil.E bUHONT
geste ample iadique le rûle graadiose qui s'offre ; nous :
Le premier Congrès international d'Archéologie, tenu à Athènes le 9 avril, rassembla une élite de savants. Devant eux fut dit, par Silvain, M"" Silvain et J. Truifler, de la Comédie- Française, un poème dramatique d'Emile Biémont : Chex Phidias, qui parut chez Lemerre. La scène représente l'Acropole, devant les mines du Parthénoo. Un visiteur moderne évoque Phidias ; U s'agit de sauver ce que le temps et les hommes ont laissé debout du temple souverain. Après cette partie clairement descriptive et finement didactique, Phidias fait revivre l'époque superbe où, avec l'aide de ses disciples, il éleva cette merveille d'art ; et il conclut :
ni l'or, ni la victoire,
Ni rien d'tiumatii ne peut reco:iiiiiencer l'histoire.
A qooi bon restaurer le temple et les autels.
Quand, la fai s'éteignant. sont morts les immortels?
Il faudrait relever, avec le sanctuaire,
Totil un siècle étendu dans l'ombre mortuaire ;
Il faudrait réveiller les héros chez Plutcn,
Retrouver le Paeau, refaire Marathon,
Rendre à Phoebus son char, rendre à l'aigle son aire,
Et dans la main de Zeus remettre le tonnerre. Alors apparaît Athèna-Parthénos. Ne portez pas les mains sur mon temple en ruines ! dît-elle :
Le destin, la oatnra, i sa splcodeur pâlie
Ont mêlé leur mjBlère et leur méianculie ;
Et sous la majesté des siècles de douleur
Il semble plus sacré qu'il n'était dans sa ileur.
Le Parthénon survit : vénérez sa vieillesse !
Avec des soins pieux protégez-le sans cesse,
Ainsi que vous soignez Taîeul fragile et cher
Qui doit aller, hélas ! où s*en va toute chaii,
Mais qui longtemps chez vous demeure, cime auguste,
Modèle aux cheveux blancs du héros et du juste,
Kt qui, dans les hardis émules qu'il aura.
Par la race ou l'exemple à jamais revivra.
Celte deuxième partie vibre entière du noble respect j des œuvres antiques. On ne restaure pas les nionu* menls de l'art et de la foi : on les soutient, on les imite pour en propager l'image, ou Ton fait d'autres œuvres. Tel est le sens de ce poème d'Emile Blémont, qui a su Fenlourer d'une pure atmosphère hellénique, et l'animer d'une émotion d'artiste moderne.
Le Néon Asti (La Cité nouvelle), principal journal quotidien d'Athènes, oflrit à ses lecteurs, dans les colonnes de sa première page, élargies pour les alexandrins de Blémont, les principaux fragments du poème dramatique si applaudi, qui portait là ce titre grec : Dialogos Pheidiou kai sugchronou (Dialogue de Phidias et de rétranger). Le Figaro du 19 mai reproduisit intégralement le poème. Camille Le Senne en donna des extraits dans le Siècle (19 juin). Pierre Vanneur (le Penseur, juillet) y reconnaissait c ... la prière du poète, la prière ailée, qui, déployant la superbe envergure de ses rimes sonores, prend l'essor en chantant et plane au ciel de l'Attique*-. » Emile Faguet fit des citations
286 tUILE BLÉIIONT
au Journal des Débats (!0 juillet), ajoutant : < ... Ce di- Tcrtissenient littéraire n'est pas sans faire honneur au bon poète Emile Blémont. Et puis, par qui faire saluer le Parthénon, si ce n'est par le Parnasse? >
Paul Meurice écrivit à l'auteur : ■ Je viens, cher ami, de lire ce beau poème, et je vous écris tout ému. Vous avez fait parler divinement Phidias et la déesse. D y a de ces vers qui font tressaillir... • Henri d'Almeras avait dit dans la Presse du 8 août : « L'auteur de ce poème sait faire le vers, ce qui devient de plus en plus rare- Il prend la peine de resserrer entre des rimes sonores et bien venues des pensées réellement poétiques. L'ouvrage qu'il dédie à Phidias a la lumière et l'éclat d'un bloc de marbre du Laurium qui se profile dans l'azur. ■
Quelques jours après la représentation de Chez Phidias, Emile Blémont fut élu à l'unanimité président de la Société des Poètes français.
Le Génie du Peuple. — L'Ame étoilée
De 1901 à 1905, Emile Blémont a publié dans le Penseur des nouvelles, des poésies, des études. La première de celles-ci fut : la Jeunesse de Victor Hugo (mars 1901). Vinrent ensuite : V Esprit et VAme selon Victor Hugo (décembre 1901 ) ; Victor Hugo et les bêtes (mars 1«02) ; Alfred de Vigny intime (avril 1902) ; Petits souvenirs sur Alphom^e Daudet (juin 1902), etc.. Dans son Edgar Quinet, Blémont rappelait cette idée du philosophe, qu'une religion nouvelle, républicaine, est la seule solution du grand problème actuel. Quinet reconnaît dans la Révolution française la force destinée à renouveler le principe religieux : réforme ni romaine ni judaïque, ni anglo-saxonne, mais franchement française et largement humaine, conciliant la foi et la raison. « C'est dans son œuvre, conclut Blémont qui le comprend si bien, qu'il faut chercher son ftme ; on y retrouvera, avec lui, les grands principes et les nobles sentiments trop oubliés ou trop dédaignés aujourd'hui. » — Je rappelle encore les essais concernant rœuvre d'André Chénier (février 1904), le Texte primitif des Chants populaires français (mars), le Folklore de France (ao(it). la Métaphore chez Victor Hugo (novembre). Henri Heine (septembre, octobre) : toutes
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remarquables pages. Citons enfin les souvenirs à propos d'Angelo et de Notre-Dame-de-Paris (mars 1905).
Les éludes de Blémont offrent un aspect large et précis, une texture d'érudition, une finesse analytique et une vivante synthèse, qui en font de précieux travaux à consulter. Le jour où celles-ci seront éditées, avec d'autres publiées ailleurs, nous aurons un ouvrage de critique indépendante, élevée, solide, vraiment belle, et bonne plus encore.
Le Génie du Peuple, paru en juin 1905 (A. Lenierre), comprend d'abord VEsthéiiqiie de la Tradition populaire, dont j'ai dît l'excellence au temps de la première édition. Blémont passe de cette vive théorie à son expérimentation, en restituant des contes, des fables d'autrefois. C'est la légende de la Mégère apprivoisée, que Shakespeare a empruntée à nos chroniques des xie et xii* siècles ; Blémont en rapproche un autre conte, naïf, moral et touchant: V Histoire du roi Bec-de- Grive. Il y a là une ingénuité fraîche et pénétrante, que Shakespeare n'a pas toujours gardée : « Souvent, ceux qui courent après la muse populaire ne l'attrapent au vol qu'en .lui arrachant ou en lui froissant ses ailes de papillon, ses ailes divinement irisées, si célestes et si frêles ! »
Mais voilà saint Martin, et cette délicieuse invention: l'été de la Saint-Martin accordé au saint homme par le ciel pour le garantir du froid, quand il a donné aux pauvres tout ce qui l'en défendait. Il faut voir la grâce souriante, la fine bonhomie de l'auteur apercevant et démêlant, non sans une sagacité prudente, les gestes et paroles de l'histoire et de la légende, si souvent entre-
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mêlées au Moyen-Age. Et voici, sur Adam de la Halle y la conférence faite au théâtre d'Arras le 21 juin 1896 ; elle met en lumière la hardiesse d'esprit du trouvère, sa grande chaleur de cœur, son sentiment ingénument pieux qui fait songer à Verlaine, lequel, par sa mère, était originaire du même pays d'Artois. Le Bossu d'Arras naquit dans cette cité vers le commencement du xiiie siècle. Avec le comte Robert d'Artois, il visita l'Egypte, la Palestine, le royaume de Naples, où il mourut, après y avoir fait représenter le Jeu de Robin et de Marion. On lui doit quelques autres pièces ; et c'est lui qui, pour la première fois, mit en scène des sujets pris ailleurs que dans Fhistoire religieuse. Shakespeare a emprunté l'idée du Songe d'une nuit d'été au Jeu de la Feuillée.
Un Miracle réaliste, c'est celui de Notre-Dame délivrant une abbesse qui était grosse de son clerc. La Farce d'un Gentilhomme est du théâtre d'une franchise ■allègre et claire, où un manant, trompé par son seigneur, lui rend la pareille, ce qui assagit le beau sire. Puis nous apparaît l'Arioste, aux féeries ondoyantes et diverses, à l'imagination brillante, à la forme aisée, au style limpide et transparent; mais il n'a guère inventé: la plupart de ses personnages viennent des Chroniques et Fabliaux de France. Le Paradoxe de Judas est curieux; on a parfois essayé d'expliquer ce traître, (f Quoi ! disait-on, pour trente deniers, à peine soixante francs !.. » Mais oui ; cela valait plus qu'en nos temps,, et un être abject n'établit pas de proportion entre le crime et sa solde. Jean, d'ailleurs, dit nettement que Judas était voleur ; doit-on en croire Jean, ou d'obs-
ÎÏXl EMILE BLÉUOBT
ciirs commentaleurs venus sur le tard, tels qu'il sen reacoDlre peur nier t'esistence d'Homère, et même la mort, sur le bûcher, de Jeanne Darc? J'aurais voulu voir Blémont redresser, en passant, ces erreurs, parce qu'elles donnent un appui aux négateurs contemporains; mais il préfère raconter, ne s'attarde guère à juger, et déjà le voici qui nous décrit les diverses formes du Diable sur la scène, du Moyen-Age à nos jours.
Après l'étude sur Andrew Lang et la mythologie primitive, dont j'ai parlé en son temps, vient une relation du Congrès de folklore à Londres. Ceci fut écrit le i octobre 189t. A ce deuxième Congrès, plus nombreux encore que le premier, Blémont vit porter tant de toasts, qu'il voulut boire au vrai créateur dit folklore : le Peuple. Mais l'ordre des toasts avait été réglé d'avance ; il ne put placer le sien. — Suit le Programme pour une Revue Iradilionnisle, que j'ai mentionné antérieurement. Une étude sur la Chanson populaire en France montre que l'élément celte y a persisté et prévalu. < Dans le chant, est-il dit, c'est la poésie qui marque le sens ; et la musique y fausse tout si elle ne se consacre à renforcer et à développer la signification des paroles... La chanson populaire applique toujours ces principes avec un instinct sûr. ■
Le dernier chapitre du volume est la Tradilion poétique, cette étude lue au Congrès des Traditions populaires tenu à Paris pendant l'Exposition de ttWO. Blémont y inscrit îles remarques à précieusement recueillir. La poésie populaire a l'air de n'être l'œuvre de personne ou d'être l'œuvre de tout le monde ; cela
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tient surtout à la transmission orale, laquelle n'a cure du nom des poètes. Mais ce que des poètes ingénus ont réalisé d'un jet, d'autres plus savants Font para* chevé en tirant de ces idées flottantes la haute poésie littéraire, C'est un échange incessant, du peuple aux poètes et des poètes au peuple, qui, toutefois, ne s'opère guère entre pays étrangers : « Tel air que Paris iredonne aujourd'hui, vibrait déjà, il y a vingt ou trente siècles, sur les bords de TEuphrate ou du Gange ; tandis que la poésie est la création exclusive d'un peuple, l'essence de ses joies et de ses douleurs, la vision idéale où il se survit à jamais. »
On peut suivre dans l'histoire l'influence de la poésie populaire sur celle des lettrés ; la part de la tradition y est énorme ; et sans elle, bien des types, bien des héros, bien des scènes d'écrivains célèbres n'existeraient pas. Le peuple est le grand trouveur, l'inventeur du merveilleux. En France, il a d'abord formé la langue, puis les chansons, les poèmes épiques, les romans d'amour où l'auteur, en érudit, montre une première renaissance : la Renaissance celtique. Mais cette poésie naturelle fut supplantée par une poésie courtoise, de plus en plus factice, et le xvi* siècle tourna le dos au Moyen-Age. Maintenant qu'on y est revenu, l'Anthologie des poèmes français sur thèmes populaires, que prépare Emile Blémont avec Paul Sébillot, et qui groupera les manifestations successives de cette grande âme du pays, est vraiment désirable ; elle s'ouvrira par ce chapitre, dont le savoir et la clarté sont dignes de VEsthétique de la Tradition populaire.
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comme . il a plus d'esprit que Voltaire ?» Et il confirme : « Le peuple est un poète, un très grand poète, le plus grand de tous les poètes ; donc Fhistoire populaire est poétique... Elle a toutes les passions, tous les entraînements du monde ; et c'est justement pour ce motif qu'elle exprime admirablement Tâme des foules. > Et les périodes littéraires peuvent entrer. Tune après l'autre, en décadence; la'source est intarissable :* Ainsi que les temps héroïques, les temps artistiques ne sont jamais clos pour le peuple. »
Ce titre : le Génie du Peuple, m'a plu d'abord par luimême. Ce fut comme une figure amie, subitement et Joyeusement retrouvée. Mais qu'y avait-il derrière? Notre temps pullule de titres remarquables qui re-
couvrent généralement du vide, ou pis encore : de l'erreur. Et celui-là était bien grand, grand comme le peuple même, qui ne le fut jamais davantage qu'au jourd'hui, où seul il peut sauver la France, et par la France, la race de Japhet, si l'une et l'autre peuvent encore être sauvées ! Eh bien ! le livre est digne de son titre : Blémout est allé droit à la fraternilé, cette lumière du cœur ; à la poésie, cette étoile de l'âme ; éclairé par elles, il a vu profondément le peuple et en a montré la naïve grandeur, la force fidèle, l'en- ; thousiasme et la bonhomie. Il vient à son temps,
^ cet ouvrage, puisque le peuple commence enfin
son œuvre personnelle et libre, selon son génie spécial.
Oui, Emile Blémont est avec nous, disais-je récemment dans ma « Chronique du Livre » de la Revue lit iéraire (juillet), et il a fait mieux que nous rejoindre.
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mouvement traditionnaliste actuel... » — De Florian Parmentier (rj?5sor septentrional, }m\\ei) : a ... Livre à méditer, d'une philosophie à la fois simple et profonde... i> — D'Alcanter de Brahm {le Rappel, 28 septembre) ; « Si le champ traditionnel, qui se peut cultiver déjà dans Thistoire démocratique contemporaine, ne possède pas des éléments suffisamment puissants pour satisfaire les foules et aider à leur conquête, ne saurions-nous trouver, comme le pense M. Blémont au cours de ses diverses études sur Testliétique de la tradition populaire, un moyen de renouer au présent le fil d'or du passé, en nous aidant, et de l'histoire du peuple et de son évolution à travers la Féodalité, la Renaissance et la Monarchie absolue^ et en ajoutant à cet enchaînement logique des faits, envisagé selon la philosophie de Thistoire, le côté Imaginatif des formes IjTiques du passé ? »
Dans un article d'Olivier de Gourcuff sur Emile Blémont {Nantes mondain, juillet 1905), je lis : « Peu d'existences d'hommes de lettres ont été aussi bien remplies. Plus de soixante volumes ou plaquettes de poésie, de critique et d'histoire de la littérature, attes" tent une activité qui ne se dément jamais, et la marche en avant d'un esprit toujours en éveil... Il a fait le tour des langues et des littératures du monde entier. . Il s'est plu dans la compagnie de trois des grands éducateurs delà race française, Corneille, Molière, Hugo... Je crois qu'entre tous les ouvrages d'Emile Blémont, dont il appréciait le talent. Pauteur des Misérables aurait distingué celui qui vient de paraître : le Génie du Peuple, Notre poète, fin lettré, interroge l'âme po*
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bourses de voyages aux jeunes littérateurs peu favorisés du côté de la fortune?.. »
Le ministre a répondu, avec l'approbation de toute la Chambre, qu'il se disposait à faire cette créatioa très prochainement. On peut lire son discours, et celui de M. Couyba, dans le Journal ojfîciel du 13 lévrier (pages 639-640).
Par une lettre du 9 avril 1906 adressée à Emile Blé mont, le nouveau ministre de l'Instruction Publique, M. Aristide Briand, a conflrmé la fondation d'une Bourse nationale de Voyage littéraire, et a approuvé le choix des membres de la Commission qui doit désigner alternativement, comme titulaires de cette Bourse annuelle, un poète et un prosateur. La Commission a tenu sa première séance le 12 avril ; Blémont a été nommé président à l'unanimité.
Pour l'inauguration du Monument d'Alfred de Musset (23 février), Emile Blémont a prononcé un discours très applaudi : «... Il mérite qu'on le nomme le poète de l'amour et de la jeunesse, car ses vers ont consacré ce qu'il y a de vraiment supérieur, de merveilleusement mystérieux, de presque surhumain et de presque surnaturel dans la jeunesse et dans l'amour. S'il fut souvent trop infidèle aux réalités d'ici-bas, c'est qu'il resta trop fidèle à son idéal, c'est que son idéal était trop beau pour lui permettre d'adorer paisiblement les Imperfections de ce monde... »
Le 4 avril, au théâtre du Châtelet, dans un Grand Concert au bénéfice des veuves et orphelins de la catastrophe de Courrières, MH© Delvair, de la Comédie- Française, a dit une poésie de Blémont : Pour les Vie-
times de Coarrières (Imprimerie Robert, à Paris, avec couvertare illustrée par Steinlen), où il sait, comme en ses précédentes pièces de circonstance, allier la pure forme descriptive et les sentiments généreux :
Vers la silencieuse et plaintive maison
Où ne reviendra plus, vivante providence,
Le père, à tous les siens portant la subsistance.
Que notre amitié vienne, ayant fait sa moisson!..
Que rhomme, instruit enfm partant de maux soufferts, Dompte mieux les fléaux dont ce monde est la proie I Subjuguons Télément aveugle qui nous broie ; En pacificateurs conquérons Tunivers.
Un nouveau recueil de poésies : TAme étoilée <Leraerre, avril 1906), vient d'être publié par Emile Blémont. Dans la première partie : Amour et Nature, il cueille de frais et tendres bouquets printaniers, note des harmonies douces, souriantes, une alerte Symphonie biiissonnière et cette Blancheur céleste :
Les fleurs des hauts tilleuls, par le vent caressées,
Dans Tombre, au clair de lune, embaumaient nos pensées. '
Nous ne nous parlions pas, nous regardions les cieux ;
Mais nous nous comprenions plus tendrement et mieux ;
Et nos âmes, dans l'air tout imprégné de sève,
Ensemble se laissaient aller au même rêve,
Au beau rêve d'amour éternel, d'amour pur.
Qui semblait revêtir de blanc le monde obscur.
Puis il chante une jolie Chanson fidèle :
Sur les vallons arides En vain souflle l'hiver ; Le cœur n'a pas de rides.
L'amour est toujours vert.
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Pour des Amis, c'est d'abord ce remarquable sonnet A mademoiselle Camille B.., :
Ainsi nous te perdons, tu pars. Âh ! tu voudrais Ne le jamais quitter, ce doux pays de France, Patrie où parmi nous te berça l'espérance, Où trop souvent, dis-tu, reviendront tes regrets.
Reçois tous nos baisers ! Bientôt, sous les agrès Que la houle des mers dans le ciel nu balance, Au loin, vers l'avenir obscur, avec vaillance, S'en iront ton cœur tendre et tes chasles attraits.
Tristes sont les adieux ; mais tu pars jeune et belle. Vois-tu . cousine, aux longs chagrins on est rebelle Lorsqu'on a tes yeux clairs et l'âge des amours.
Oublie, aime, sois femme et mère ! O charmeresse. Nous garderons en nous la fleur de ta jeunesse ; £t ton regard d'enfant nous sourira toujours.
Viennent ensuite les Souvenirs du Pays messin, Pour André Gill, Jules Tellier, que nous connaissons. Des paysages tourangeaux, de Joseph de Nittis, incitent le poète à faire revivre les jours de sa jeunesse. Voici un groupe douloureux d'Alfred Lanson,un radieux paysage estival de J. van Driesten, un dessin japoniste de Félix Régamey. Nous connaissons Ali, sonnets pour mon chat, La station amicale s'achève par des vers à Louis Labat, par une rêverie rustique d'après Robert Burns, enfin par une excellente, une généreuse page à propos de la chasse, jeu lâche et féroce.
La troisième partie du recueil, En Mémoire d'un ENFANT, est la reproduction du livre que Blémont fit éditer pour ses amis en 1899.
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Jusqu'ici, nous avons eu des rappels de la poésie de sentiment qui anime plusieurs ouvrages de Blémont, depuis la grâce printanière dont il est passionne, jusqu'aux lamentations paternelles. Le ton va s'élever Devant l'Infini :
Ces vers sont faits d'amour.
De douleur et d'extase ; Dans l'onabre où meurt le jour, Tout l'infini s'embrase.
Et d'abord s'oflre cette Adoration :
Mes yeux, mes sombres yeux sont pleins d'astres, ce soir ; Je respire un parfum de fleurs qui me pénètre ; Sous les calmes rayons où je me sens renaître, Un invisible ami vient près de moi s'asseoir.
Que la nature est belle à qui sait la bien voir i Comme Pair frais qui sou file est doux sons le grand hêtre. Et comme, du ciel même, à travers tout mon être Court le frisson léger du caressant espoir !
De ce monde, pourtant, que dois-je attendre encore ? Quel avril désormais peut dans mon âme éclore £t fondre sur mon front les neiges de l'hiver ?
Mais j'ai l'extase au cœur, je contemple, j'adore ; Et dans l'ombre où déjà fuit tout ce qui m'est cher, Il semble que je vais chanter comme à l'aurore.
Le poète évoque ses joies d'artiste, ses heures d'amour, ses rêves ; il lui reste, de ce passé, le noble souci des Bonnes Œuvres :
11 faut toujours donner sans espoir de retour.
Et dans le fond du cœur n'aimer que pour l'amour.
Nous retrouvons les mélancolies de la Saison à Honl--
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gâte. Parmi d'autres pièces dans le même ton grave et recueilli, cette désespérante et si vraie page, le Péril :
Et DOS meilleurs côtés sont les plus vulnérables I
Le Refuge est un retour de Fâme à la résignation :
Puisque tu peux mourir, puisque la délivrance, Quand tu souffres le plus, est toujours dans ta main, O faible chair humaine, ô pauvre cœur humain, Frère, ne te plains pas de ta longue souffrance.
Même si nul ami ne vient te secourir.
Même si tu n'as plus ta femme ni ta mère
O vaine ombre qu'anime une flamme éphémère.
Attends sans blasphémer, puisque tu dois mourir.
Le morne et froid vieillard, qui de tout se défie. Dans sa jeunesse ardente eut au moins an beau jour. Soumets ton âme au sort : il t'a donné l'amour ! Puisque tu vas mourir, ne maudis pas la vie.
L'ascension du poète Vers le Vrai, le seul vrai immortel, est achevée :
L'invincible Espérance Ne saurait nous mentir, quand ses divins accords Nous disent l'union des âmes et des corps Dans un rayonnement d'apothéose immense - Et l'univers n'est pas un acte de démence.
La douleur ?
C'est la révélatrice austère de la vie.
Le monde entier l'explique et tout la jastifie.
Sans la nuit, saurait-on le pur éclat du jour ?
Saurait-on, sans la mort, tout ce que peut l'amour l
Et celui qui jamais sur une fleur flétrie
N'a pleuré dans l'exil, connalt-il la patrie ?
La vérité suprême ?
Tout pâlit auprès d'elle ; et les firmaments d'or, Remplissant rinûni de leurs soleils sans nombre, Ne sont qu'aveuglement, stérilité, nuit sombre, Dès que rayonne en nous le tout-puissant flambeau...
Après cette belle et vigoureuse page, flottent des rêveries sur la grève, au bord du lac...
Je vous respire et vous devine, O vous que Ton ne comprend pas.
Âme universelle et divine !
Lisez cette belle et pure Communion :
Le jour décroît dans les limpides profondeurs.
L'air moins lourd, imprégné de plus fraîches senteurs,
Mêle au bruit clair de Peau sous les branches mouillées
La musique berceuse et vague des feuillées.
Par les murs du village et les champs d'alentour.
Les rumeurs du travail s'apaisent tour à tour.
L'angéliqne frisson des cloches, sur l'église.
Tinte dans la douceur du soir qu'il divinise ;
Et déjà l'on peut voir, à ce fervent appel.
Une étoile argentine éclore au sein du ciel.
Le soleil s'est couché. La dernière hirondelle,
Pour revenir au nid, donne un dernier coup d'aile.
Du rideau d'or qui tombe, un monde enchanté sort ;
La nuit calme s'emplit d'astres, comme la mort.
Le Rêve, ange flottant sur le soufHe qui passe,
Nous apporte le lys qui fleurit dans l'espace :
L'infini tout entier s'ouvre et scintille, pur.
Tout est mystérieux, mais rien ne semble obscur ;
Tout se tait, mais au fond du silence ruisselle
Une exquise harmonie, intime, universelle,
Qu'on ne peut percevoir qu'avec l'âme et le cœur.
Ce n'est pas une voix unique, c'est le chœur
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Des innombrables voix de la nature immense ; C'est un chant fait d'espoir, de candeur, de clémencey Accord suprême, élan d'invincible retour.
Où bat le rythme saint de l'éternel Amour.
En face de la nature toujours nouvelle, une sérénité renaît dans Tâme, Télève, la transfigure ; c'est la Pin du jour :
Ce qu'en l'âme j'avais d'obscur et de petit, Ce qu'à mon horizon j'amassais de nuages, S'est fondu : l'égoïsme aux grondements sauvages, La vanité, la haine et l'ardent appétit.
Mon rêve, en son essor que rien n'appesantit, Monte, Le soleil rouge emporte les orages.
Le firmament surgit, au-dessus des outrages ; La terre diminue et le ciel s'agrandit.
Oh 1 fuir vers ces clartés que nul œil ne dénombre ! L'argile où j'ai vécu va bientôt choir dans l'ombre ; Que la paix Tenvoloppe, et l'éternel oubli !
Mais puissent les accords où mon haut espoir vibre, Où respire un cœur pur, d'amour loyal empli, Flotter parfois dans l'air sur l'humanité libre !
Ulnutile Poésie, ce fier sonnet signalé dans la Saison à HoulgalCy clôt le livre.
Une vie droite, dont les efiorts quotidiens ont toujours tendu vers le beau, le bien et le vrai, épure l'âme jusqu'à lui donner la douceur, la limpidité des deux constellés qui répandent sur nos solitudes, comme une irradiation d'oubli^ les bonheurs surnaturels, les consolations divines. L'Ame étoilée n'a plus de nuages, ses calmes profondeurs scintillant sur les passions de Thomme et n'en sont plus troublées. Si
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Tœuvre de sentiment se reflète encore en quelques fraîches idylles, en quelques saluts à des amitiés chères, en ce rappel surtout d'une inguérissable douleur paternelle, le poète, devant l'infini, ne s'attarde plus aux signes de la terre ; il ne varie plus dans ses élévations ; il voit, il sait.
Parmi les compositeurs qui ont mis en musique des poésies de Blémont, je relève les noms de Claudius Blanc [Mélodies orientales, tirées des Poèmes de Chine), Léopold Dauphin (plusieurs recueils de mélodies), Paul Puget, Gabriel Dupont, Gustave Ferraris, Ernest Bocquet, Guarini, Gustave Charpentier, Martin Lazare, Antonin Marmontel, H. Bemberg, Silvio Lazzari, André Messager... Cette floraison de musiciens autour de cette œuvre poétique suffirait à démontrer combien Blémont possède Tâme, l'esprit, la voix et le rythme de la muse populaire.
Emile Blémont a encore à publier, en poésie : Douce France ; la Chanson bleue ; les Poèmes d* Edgar Poe, interprétés en vers français ; An/Ao/o^/e des Poèmes français sur thèmes populaires, avec Paul Sébillot ; — en prose : Artistes et Penseurs, où sont évoquées les grandes figures des deux derniers siècles ; Histoire de Victor Hugo ; Contes de la Saint-Jean, nouvelles et lé"" gendes dont la moitié a paru en divers périodiques ; Mémoires d'un poète ;-^ au théâtre -.Libres Cœurs, drame légendaire en cinq actes en vers, avec Daniel de Venancourt ; la Belle Aude, drame héroïque en cinq actes en vers; les Canomiiers de Paris, drame révolutionnaire en cinq actes en prose ; le Chevalier d'amour^ drame lyrique en trois actes en vers avec Daniel de Venancourt ;
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Rome libre y opéra en cinq actes, avec Raoul Giiiestc pour les paroles et P.-V. de la Nux pour la musique.^
Je rappelle que, dans son théâtre publié, diverses pièces n'ont pas encore été représentées : Roger de Naples, Mariage pour rire, la Couronne de Roses, Molière en bonne fortune, Au Bât d'argent, et la Petite Rosange.
L'Idée
Dans une de ses études sur les poètes anglais et américains du xix« siècle, Emile Blémont remarquait : c Apprécier Tœuvre d'un poète est chose essentiellement délicate ; sur quelles balances peser Tinspiration ? où trouver le diapason du bon goût ? comment doser la sincérité, le sentiment, l'émotion ? » Voilà qui était excellent à livrer, une fois, aux méditations des gens qui écrivent sur la poésie sans autre faculté que celle, pour ainsi dire mécanique, des systèmes ordonnés et transmis par les professeurs de lettres. S'ils veulent démontrer que telle fleur est une rose, ils comptent et mesurent ses pétales, son calice, décrivent sa forme, sa couleur, analysent son parfum ; or, la meilleure appréciation, en pareil cas, est celle d'une femme qui, sans aucune science, sait choisir, parmi des fleurs, les roses, et parmi ces roses, la plus belle ou la mieux odorante.
J'ai dit pourquoi les études de Blémont étaient nécessaires ; je les ai même déclarées urgentes, au sujet d'écrivains étrangers, parce qu'en France nous nous isolons trop volontiers dans notre littérature et qu'il était temps, vraiment, de connaître mieux les idées et les œuvres étrangères du xix* siècle. J'espère donc une