CHAPITRE I
LES PREMIERS SIÈCLES
Les Germains. — La vieille poésie germanique. — Les Gots. — Vulfiln. — La Heldensago ou légende héroïque. — Les Burgondes ou Xibelungen et EtzeL — Sigurd et Briinliild, Gudrun et Alli. — Dielrich de Bern. — Théodoric et Attila.
Les Germains — tel est le nom, celtique sans doute, que les Romains donnèrent aux tribus répandues entre le Rhin, le Danube et la Vistule — avaient depuis longtemps une littérature lorsqu'en 98 Tacite traça dans sa Germanie une esquisse de leurs mœurs. L'historien latin assure qu'ils glorifiaient leurs dieux et célébraient leurs héros, notamment Arminius, le vainqueur de Varus. Des témoignages postérieurs nous apprennent qu'ils chantaient dans les circonstances les plus importantes, aux funérailles, aux noces, aux lêtes et aux cérémonies religieuses. Ils avaient des proverbes, des énigmes, des devinettes en vers ainsi que des incantations, des formules magiques comme celles dites de Mersebourg, transcrites au x*^ siècle, l'une qui montre Wodan, le dieu tout-
LlTTERATUnC ALLEMANDE.
puissant guérissant l'entorse de son cheval et réussissant là où les déesses ont échoué, l'autre qui dépeint des femmes divines, les idisi, semblables aux Yalkyries norroises, enchaînant les prisonniers faits à l'ennemi et, par le prestige de leur chant, arrêtant l'élan de l'adversaire ou bien délivrant les captifs de leur parti.
Ces chants étaient composés en longs vers allitérants. Chaque vers comprenait deux moitiés distinctes, et dans la première moitié deux syllabes accentuées, ou même une seule, devaient allitérer avec la première syllabe accentuée de la seconde moitié.
Ferahes frutûro her frâgên gistuont
« Le plus sage desprit, il se mit à demander. »
Et de l'allitération venaient les caractères marquants de cette vieille poésie germanique. Elle variait l'expression; elle répétait la même idée sous deux ou trois formes différentes; elle donnait dans une même phrase divers noms à un même personnage; elle prodiguait les synonymes, les appositions, les périphrases; elle usait de formules et de locutions toutes faites : de là, dans le style, non pas une allure égale et calme, mais quelque chose de sautillant et de saccadé.
Le mouvement qu'on a nommé l'invasion des barbares ou la migration des peuples eut une considérable influence sur la littérature des Germains. Les Gots qui s'ébranlèrent les premiers. Ostrogots et Wisigots, étaient peutêtre les plus intelligents, les plus souples des envahisseurs. Ils embrassèrent aussitôt l'arianisme. Même soumis par les Huns, ils imposèrent leurs coutumes aux vainqueurs. Tout était gotique h la cour d'Attila; gotique, la langue qu'on parlait; gotique, le nom d'Attila qui signifie « petit père ». Les Gots avaient des chants sur les grands
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événements de leur hisloire, et un soir, dans le palais d'Attila, à la fin du repas, lorsque deux Gots chantèrent les victoires du conquérant, les auditeurs ne purent contenir leur émotion; les uns, jeunes, ardents, frémissaient d'enthousiasme au souvenir de leurs combats; les autres, aHaiblis par l'âge et condamnés au repos, éclataient en larmes. C'est un Got, Vulfila ou le petit loup (311-382) — Ulfilas en grec — qui traduit la Bible au milieu du iv* siècle. H la traduit d'après le texte grec en sa langue wisigotique, parfois trop littéralement; mais l'idiome dont il se sert est déjà raffiné; on sent, on goûte même aujourd'hui la douceur nombreuse de ses versets.
Visigots et Ostrogots disparurent et avec eux leur langue, bien qu'elle ait subsisté jusqu'au ix*^ siècle en Mésie et jusqu'au xvi"^ en Crimée. La légende héroïque, la Heldensage, qui se forme après l'invasion des barbares, ne les cite pas. Mais cette légende, qu'elle est étrange dans ce qu'elle ignore et dans ce qu'elle sait! Transmise par des rhapsodes qui ne connaissent pas le détail exact des événements et n'en saisissent pas la liaison, flottant dans la mémoire sans être encore fixée par l'écriture, incessamment renouvelée et rajeunie, ajoutant aux héros de jadis les héros de naguère, accueillant les traditions locales, imprégnée des idées et des goùls de ses divers auditoires, la légende brouille et confond tout. Son plus ancien monument en anglo-saxon, le Chant de Vidsidhy du VI* siècle, représente un poète qui se vante d'avoir connu Ermanrich, Attila, Gunther, Alboin ; or Ermanrich est mort en 375 et Alboin en 573. Peut-on mieux défier la chronologie? Pareillement, dans Iç fragment anglosaxon de Yaldere, Gunther possède une épée offerte par Théodoric à Wittig et ces trois personnages sont séparés l'un de l'autre par plus d'un siècle. Mais dans son poème
de sainte Hélène^ l'Anglo-Saxon Cynewulf n'a-t-il pas transporté sur les bords du Danube la victoire de Constantin au pont Milvius et donné le titre de roi des Huns à Maxence? L'épopée du moyen âge ne fait-elle pas d'un comte de la Marche de Bretagne le neveu de Charlemagne, de la surprise de Roncevaux une grande bataille, et des Basques qui tombèrent sur l'arrière-garde des Francs une armée de Sarrasins? Il ne faut donc pas s'étonner que la légende héroïque ne parle pas des Gots — pas plus que des Romains — et qu'elle s'attache, non au peuple got, mais à ses chefs, à Ermanrich et à Théo doric.
Les Burgondes et les Huns laissèrent une trace plus profonde. Les Burgondes s'étaient établis sur la rive gauche du Rhin qui roule des paillettes d'or, dans le beau pays de Worms, et leurs souverains avaient un renom de puissance et de richesse : la légende appela leur pays le jardin des roses ou la Roseraie, le Rosen^orten^ et elle attribua h leurs rois un immense trésor, le trésor des mystérieux Nibelungen, le hort qui repose à jamais enfoui dans le fleuve. Le royaume des Burgondes fut en 437 détruit par les Huns : la légende s'empara de cet événement; elle imagina qu'Attila avait massacré les rois burgondes pour se saisir de leur trésor, et ces rois, elle les appela les Nibelungen. En 453 mourait Attila; le lendemain de ses noces avec la belle Hildico ou Hilde dont il avait égorgé le père, on le trouvait baigné dans son sang; il avait eu une hémorragie; mais on prétendit que Hilde l'avait tué d'un coup de couteau, et la légende, identifiant Hilde avec Kriemhild, femme de Siegfried et sœur des rois burgondes, assura que la veuve, remariée h Attila ou Etzel, avait immolé sou second époux pour venger ses frères.
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Ainsi formée, la légende passa clans les pays Scandinaves. Elle est traitée notamment dans quelques-uns des chants qui composent le recueil de VEdda. Ces chants racontent que Sigurd ou Siegfried tue un dragon et lui enlève son trésor, puis qu'il réveille une Valkyrie, Brùnhild, d'un sommeil merveilleux et se fiance avec elle, puis qu'il se rend h la cour de Gunnar ou Gunther. La mère de Gunnar — qui a dans VEdda le nom de Kriemhild — verse un philtre h Sigurd. Il oublie Brùnhild, il tombe amoureux de Gudrun, fille de cette Kriemhild et sœur de Gunnar, et il l'épouse ; il consent même à conquérir Brùnhild pour le compte de Gunnar, il change de figure avec Gunnar, il traverse les flammes dont s'entoure Brùnhild, il la conquiert et, la traitant comme sa sœur, il place son épée entre elle et lui. Brùnhild devient ainsi la femme de Gunnar, bien qu'elle aime Sigurd. Un jour qu'elle se querelle avec Gudrun, elle apprend que c'est Sigurd qui l'a livrée à Gunnar. Outrée, elle décide de tuer Sigurd et, à son instigation, Gunnar fait assassiner le héros. ^lais, Sigurd mort, Brùnhild refuse de lui survivre ; elle se tue et, par son ordre exprès, elle est brûlée sur le même bûcher que Sigurd; une épée les sépare, comme naguère, lorsque tous deux étaient époux et ne l'étaient que de nom. Quant à la veuve de Sigurd, Gudrun, elle convole en secondes noces avec le roi des Huns, Atli ou Attila. Mais Attila convoite le trésor de Gunnar et de ses beauxfrères les Nibelungen. Il les invite à venir dans son royaume. Vainement Gudrun essaie de les mettre en garde; vainement elle les défend et combat à leurs côtés; ils sont pris, liés, occis, sans qu'Atli ait pu savoir où était caché leur or. Gudrun les venge; elle tue les deux fils qu'elle a eus d'Atli, lui fait boire leur sang et
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manger leur cœur, lui révèle la vérité, l'égorgé et le brûle dans son palais avec tous ceux qui s'y trouvent.
Telle est la lécrende norroise des Nibelunoren. La léirende allemande en difFère sensiblement. C'est Kriemhild — la Gudrun norroise — c'est la veuve de Siegfried qui attire ses frères au pays des Huns; c'est elle qui les tue pour venger sur eux le meurtre de Siegfried. Par suite, Attila est, non plus un tyran avide et féroce, mais un prince généreux, aussi généreux qu'il est puissant, et il donne asile à Dietrich de Bern.
Dietrich de Bern ou de Vérone — en réalité, Théodoric — est, dans la légende héroïque, non pas un victorieux, un conquérant, mais un exilé qui ne recouvre son royaume qu'après trente années passées sur le sol étranger. Il fuit devant Odoacre ou, selon une tradition postérieure, devant Ermanrich, et la légende oppose volontiers au cruel Ermanrich le bon Dietrich; pour mieux marquer le contraste, elle fait de Dietrich le neveu d'Ermanrich. Mais elle aime Dietrich, elle le loue, l'exalte. Réfugié chez Attila, Dietrich prend part à la lutte des Huns et des Nibelungen ; c'est lui qui décide la victoire et il devient désormais le plus grand guerrier, le preux incomparable. Il rentre dans ses états, et autour de cette reconquête la légende accumule les épisodes; que de vaillants compagnons elle donne h Dietrich : le vieil Hildebrant qui combat malgré lui son fils Hadubrant, le fougueux Wolfhart et son frère Alphart, le féal Eckehart ou Eckart, vigilante sentinelle dont la fonction est d'annoncer le danger!
Au milieu de ces récits de la légende perce l'histoire vraie. Dietrich fuit à la cour d'Attila et ressaisit son royaume grâce h l'aide des Huns : c'est que son père Théodomir était soumis au « fléau de Dieu ». Il a
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soufTert et pati : c'est qu'il a lutté contre Odoacre, pris et perdu Milan, assiégé Ravenne près de trois années. Il a nom Dietrich de Vérone : c'est qu'il a remporté sous les murs de Vérone une victoire décisive. Il est le type du héros prudent et réfléchi : c'est qu'il fut un sage législateur.
De même, Etzel ou Attila. Il a des traits historiques. La légende conserve le nom de son frère Bleda et de sa première femme Herke. Elle lui donne un immense empire, de l'Elbe au Rhône, et trente royaumes. Francs, Burgondes, Aquitains; elle peuple son palais de héros. Mais l'Attila historique ne traînait-il pas avec lui une cohue de rois? Ne voyait-on pas à ses côtés les chefs des diverses nations, timides et tout tremblants, épiant ses moindres signes? La légende fait d'Etzel un roi pacifique et qui craint les coups; il assiste de loin à la bataille au lieu de se jeter dans la mêlée à la tête des siens, et peu à peu sa figure s'adoucit: c'est l'inactif et majestueux Charlemagne de nos chansons de geste; c'est un patriarche qui répand le bien autour de lui, un roi « tendre » qui n'a pas au monde un seul ennemi; il tient table ouverte et nourrit quotidiennement trois mille hommes; les portes de sa demeure ne sont jamais fermées. Or, Jordanis écrit qu'Attila, tout en aimant la guerre, mettait rarement l'épée à la main, recourait souvent à la ruse, faisait le diplomate avant de faire le guerrier, qu'il écoutait les suppliants et ménageait ceux qui s'étaient soumis.