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CHAPITRE II

Les Francs. — Le haut-allemand et le bas-allemand. — Le latin, langue littéraire. — Renaissance carolingienne. — Chant d'Hildebrant. — Traductions. — Prière de Wessobrunn. — Le Muspilli. — La Genèse. — L'Heliand. — Le livre des Évangiles, d'Otfrid de Wissembourg. — Chant de Louis. — Petits poèmes.

Parmi les Germains ou barbares qui conquirent l'empire romain, les Francs eurent bientôt, sous les Mérovingiens et les Carolingiens, la prépondérance. lisse convertirent et h leur tour ils convertirent ariens et païens. Il furent les champions du christianisme orthodoxe. Leur puissance était telle qu'une glose du viii° siècle traduit Germanie ^ar pays des Francs\ « franc » signifiait « allemand » et parler ou écrire l'allemand, c'était parler ou écrire le francique.

Dès l'époque franque, la langue allemande comprend le haut-allemand et le bas-allemand, l'un parlé dans la la Haute-Allemagne, dans les vallées du Rhin et du Danube, l'autre, dans la Basse-Allemagne sur les bords de la Baltique et de la mer du Nord. Le haut-allemand a des sons rudes, des consonnes fortes, des diphtongues; le bas-allemand a des sons mous et étouflés.

des voyelles simples et fermées, des consonnes douces. Le haut-allemand devait être un jour la langue littéraire, la seule qui fait l'objet de cette étude. Il se divise en deux groupes, le groupe francique et le groupe alaman. Au groupe francique appartiennent le haut-francique oriental (Fulda, Wùrzbourg, Bamberg), le haut-francique rhénan (Mayence, Francfort, Worms, Spire) — c'est la langue de Charlemagne et de son entourage — le moyen-francique (Cologne et Trêves), le thuringien et le saxon. Au groupe alaman ou alamannique appartiennent le souabe (Stuttgart, Ulm, Augsbourg), le bas-alamannique (Baie, Alsace, Brisgau, Ortenau), le haut-alamannique (Suisse), le bavarois et l'autrichien.

Mais ni l'alamannique ni le francique n'est encore la langue de la littérature : l'allemand est la lang-ue « barbare », la langue « populaire » — comme l'indique son nom môme, diutisk, dérivé de diot^ « peuple », et devenu plus tard deiitsch — et, longtemps négligé par les lettrés, il mettra plus de mille ans à s'affranchir. La langue littéraire, c'est le latin, langue officielle, langue des capitulaires et des lois, langue de l'Église, langue employée sous les Mérovingiens par Grégoire de Tours, Sidoine Apollinaire et Fortunat.

Lorsqu'une Renaissance des lettres commence à la fin du viii*" siècle sous l'impulsion de Charlemagne (742-814), c'est une Renaissance latine ou mieux latino-chrétienne. Tous les membres de l'Académie, les savants, les lettrés que l'empereur réunit autour de lui, écrivent en latin, et Prudence est à leurs yeux le plus grand des poètes parce qu'il est le plus chrétien.

Sans doute, ils sont Germains : Paul Diacre cite dans son Histoire des Lombards les chants populaires de sa nation, et à la table impériale Alcuin débite de subtiles énigmes

comme ferait un Anglo-Saxon. De même, Charlemagne. Malgré les réminiscences latines qui le hantaient, il aimait sa langue maternelle qu'il parlait, au rapport d'Einhard, avec une éloquence abondante, exubérante.

11 fit, dit encore Einhard, transcrire les chants barbares qui célébraient les actions et les guerres des anciens rois. Il prescrivit de composer une grammaire allemande. Il recommanda au clergé de traduire dans la langue rustique, en roman et en allemand, les homélies latines que Paul Diacre avait recueillies en deux volumes. Il projetait d'établir un calendrier uniforme et de donner aux mois des noms allemands, des noms expressifs qui rappelleraient les phases et les travaux de l'année. Mais les noms allemands des mois ne prévalurent pas sur les noms latins, les homélies ne furent pas traduites, la grammaire ne vit jamais le jour et le recueil des vieux chants s'est perdu.

De l'épopée nationale des Germains ne subsiste qu'un fracrment transcrit à Fulda au commencement du ix*^ siècle sur la première et la dernière page d'un manuscrit latin en un texte impur, mélangé de haut et de bas-allemand. C'est le superbe fragment du Chant d'Iiildebrant. Il retrace comment Hildebrant et Hadubrant, le père et le fils, en vinrent aux prises. Les deux cfuerriers s'abordent sans se connaître. Hildebrant demande le nom de son adversaire; Hadubrant répond qu'il est le fils de cet Hildebrant qui s'enfuit autrefois vers l'est avec Dietrich. Le père se nomme et il oiTre au fils des bracelets d'or. Hadubrant refuse ces présents; il ne veut les recevoir que la lance en main, pointe contre pointe, et il injurie Hildebrant, le traite d'imposteur. Le combat s'engage, et le IVagmcnt finit là; mais on sait que le père tuait le fils. La scène est simple, rapide, dramatique.

Hadubrant, ardent et obstiné comme un jouvenceau, s'exprime tantôt avec fierté, tantôt avec tristesse : il vante les prouesses d'Hildebrant qu'on voyait toujours au premier rang, et il déplore le sort de ce glorieux père qui n'avait plus d'amis et qui dut s'exiler en laissant sa femme et son enfant dans la misère. Mais Hildebrant nous émeut davantage. Ira-t-il se mesurer avec son fils, avec un homme qui le touche de si près, mit sus sippan mari} Le vieux guerrier se révolte contre cette lutte impie; son cœur paternel se déchire. Que faire pourtant? 11 pousse un cri de douleur et de colère; il accepte l'affreux, l'inévitable duel : l'honneur lui ordonne de combattre.

Ce chant appartenait sans doute au précieux recueil que Charlemagne fit former. Mais l'Eglise proscrivait la poésie nationale qui lui semblait empreinte de paganisme. Et c'est l'Eglise cependant, ce sont ses couvents, ce sont les écoles qu'elle a fondées dans les couvents de Saint- Gall, de Reichenau et de Fulda, qui abritent, qui fixent la langue allemande. Il faut dresser des glossaires et des listes de mots, traduire la formule du baptême, l'oraison dominicale, le Credo et des écrits plus étendus, des sermons, l'Evangile de Mathieu, VHarmonie des E{>artgLles de Tatien , le traité d'Isidore de Séville contre les juifs, et la traduction d'Isidore est certes l'œuvre d'un homme intelligent et habile.

Déjà même, sous Charlemagne et les Carolingiens, se produisent des essais de poèmes originaux.

La prière dite de Wessobrunn s'ouvre par des vers allitérés qui représentent le Dieu unique et tout-puissant venant créer le monde lorsqu'il n'y a encore ni terre, ni ciel, ni mer.

Le fragment, en dialecte bavarois, auquel son éditeur

a donné le nom de Muspilli ou « destruction du monde », offre des endroits remarquables : la peinture de l'enfer où le méchant est puni des querelles qu'il a faites à ses proches pour la borne d'un champ, celle du combat que l'armée des anges livre à l'armée des démons pour conquérir l'âme du mourant, et surtout la description du jugement dernier, l'Antéchrist et le prophète Elie luttant l'un contre l'autre, la défaite de l'Antéchrist, la blessure d'Elie dont le sang tombe sur la terre; et aussitôt les montagnes qui s'enflamment, les arbres qui s'abattent, les eaux qui se tarissent, le ciel qui s'embrase, la lune qui choit, Dieu rendant la suprême sentence — et alors, quel que soit l'homme qui sort de la tombe, sa main, sa tête, tous ses membres, jusqu'à son petit doigt, témoignent contre lui, s'il a péché et s'il n'a pas expié.

Mais la nouvelle poésie chrétienne n'a pas toujours ces sombres accents. Elle entreprend de mettre en vers l'Ancien Testament, et nous avons trois fragments d'une Genèse en saxon dont l'auteur rend avec émotion le désespoir d'Adam et d'Eve.

Elle entreprend de chanter la vie de Jésus, et nous avons, dans leur texte complet, deux Messiades, l'une en saxon, VHeliand ou le Sauveur, l'autre en francique rhénan, le Lwre des Evangiles.

L'auteur de VHeliand était sans doute un laïque et un homme du métier. Son œuvre rappelle les poèmes bibliques des Anglo-Saxons. Dans ces poèmes Satan parle du paradis comme du palais d'un roi; les lieux où il règne ressemblent à la caverne du dragon qui combat Beovulf et ainsi qu'un chef germain qui réclame l'hommage, il somme le Christ de tomber à ses pieds, de mettre sa tête dans son sein ; pour le Christ, c'est un guerrier invincible.

et les apôtres qu'il envoie dans le monde sont ses compagnons d'armes. Mêmes images et mêmes tableaux dans ïlleliand. Le Christ, escorté de ses fidèles qui le défendent au prix de leur sang et qui reçoivent, en retour, présents et nourriture, est un roi de la terre, un prince du peuple, et à la fois puissant et bienfaisant, comme le roi Hrodgâr du Beovulf] il distribue l'hydromel et donne sa protection à ses gens. Peinture curieuse, piquante, mais qui rabaisse le Christ. Le poète le nomme le pasteur du pays et il dénomme pareillement Hérode! Certes, il n'est pas toujours aussi maladroit. Il connaît ses compatriotes et il évite de leur dire que le souffleté doit tendre l'autre joue et que Jésus, entrant à Jérusalem, était monté sur un âne ; il excuse la fuite des disciples et assure qu'ils n'ont pas été lâches; il met dans la bouche de Thomas de belles paroles sur le devoir envers le Seigneur : tenir jusqu'au bout avec son maître et mourir pour lui sans attacher aucun prix à la vie puisque « après nous vivra notre gloire ! » Bien qu'il suive V Harmonie de Tatien et qu'il se serve des commentaires de Béda, d'Alcuin et .de Raban Maur, il essaie de jeter un peu de mouvement dans son poème, et de prime abord sa langue paraît abondante et riche. En réalité, et parce qu'il emploie le grand vers allitéré, il abuse des formules épiques, et il est long, prolixe; il se répète et il délaie tellement sa matière qu'il fait dix vers pour nous apprendre que Pierre fendit l'oreille de Malchus ; il dit textuellement : « ils meurent, terminent leurs jours et en finissent avec leur vie »! Ce poème tant vanté n'est, en somme, qu'une œuvre de prédication.

L'auteur du Liçî^e des Evangiles — terminé vers 868 — le moine Otfrid de Wissembourg, versifie péniblement les quatre Evangiles, tantôt l'un, tantôt l'autre, le plus

souvent celui de Jean. Il divise son poème en cinq livres à cause des cinq sens qu'il veut purifier de leurs souillures ; il donne aux chapitres des titres latins ; il place à la fin de chaque épisode des réflexions morales ou des allégories fort longues qu'il emprunte aux commentaires de Béda, d'Alcuin, de Raban Maur. he Livre des Evangiles esi donc l'œuvre d'un pieux théologien, soutenu par les textes — c'est l'expression d'Otlrid — et non parle talent poétique. Le bon moine esquisse parfois de petits tableaux, la visite de l'ange Gabriel à Marie, les premiers soins que la Vierge prodigue au fils de Dieu, le massacre des Innocents et le désespoir des mères. Lui-même se met en scène, non sans charme, soit qu'il parle des douleurs de l'exil, soit qu'il prie Dieu de lui pardonner comme à la pauvre femme adultère et de le châtier avec douceur ainsi qu'une mère châtie son enfant, soit qu'il exprime sa reconnaissance pour l'évêque Salomon. C'est avec une noble fierté qu'il célèbre la gloire des Francs et les qualités de leur langue. Il admire l'art des Grecs et des Romains et ce que cet art a de parfait, d'uni, de poli comme rivoire, de net et de fin comme le.blé mondé. Hélas! la langue des Francs n'est pas encore formée à la poésie et contrainte à la règle. Mais n'est-elle pas franche etdroite et belle en sa simplicité? Les Francs ne sont-ils pas braves et industrieux? N'habilent-ils pas un bon et fertile pays? Ne trouvent-ils pas du métal, du cuivre, même du cristal en fouillant le sol, et de For en lavant le sable? Ne sontils pas fidèles à leur roi et à leur Dieu? Il veut donc, lui, Otlrid, chanter les louanges de Dieu en langue francique. Comme l'auteur de VlIcUand, il s'accommode parfois au tempérament et au goût de ses compatriotes. Il insiste sur la vaillance de Pierre qui se jette sans bouclier et sans lance dans la foule des ennemis. Il transporte

Jean-Baptiste, non dans le désert, mais dans la solitude de la forêt. Comme l'auteur de VHeliand^ il use et abuse des formules épiques et il montre l'ange volant par « le sentier du soleil, la route des étoiles, le chemin des nuages ». Mais lui aussi aime à s'étendre. Que de phrases insignifiantes, inutiles! Que de chevilles! C'est qu'il faut attraper la rime, et, à vrai dire, la rime fait la valeur du poème. Elle existait déjà et, par exemple, en quelques endroits du Chant d'Hildebrant; Otfrid l'emploie d'un bout h l'autre de son poème ; il a gardé le grand vers germanique; deux vers forment une strophe et les deux moitiés de chaque vers riment ensemble.

Otfrid dit que les Francs font toute chose avec l'aide de Dieu et que Dieu les tire du danger. Cette idée que les Francs étaient le peuple élu de Dieu anime le Chant de Louisc^wi célèbre en francique rhénan la victoire remportée le 3 août 881 à Saucourt-en-Vimeu par le roi Louis III sur les Normands. L'auteur est un ecclésiastique. A chaque instant il cite le nom de Dieu. C'est Dieu qui déchaîne les païens pour punir les Francs de leurs péchés et les amener à repentance. C'est Dieu qui, se radoucissant, envoie le roi Louis contre les envahisseurs, et Louis, saisissant le gonfanon, court à son armée, la harangue, lui représente qu'il faut exécuter la volonté de Dieu, que c'est le Christ qui mesure l'existence. Le combat s'engage ; Louis remercie le Seigneur de lui montrer l'adversaire qu'il désire et il entonne un chant sacré auquel ses compagnons répondent par Kyj-ie eleison. Il est vainqueur et le poète conclut en louant la puissance de Dieu. Plus religieux que guerrier, inspiré par la piété plutôt que par l'esprit belliqueux, le Chant de Louis est donc moins un chant de triomphe qu'un cantique d'actions de grâces.

A la fin du ix^ siècle appartiennent encore le Chant de saint Pierre, qui se compose de trois strophes ; le petit poème le Christ et la Samaritaine, dont l'auteur, plus simple et plus concis qu'Otfrid, a rendu la scène de l'Evangile avec une vivacité naïve ; le poème qui raconte les miracles et le martyre de saint Georges, mais qui nous est parvenu dans un état misérable; et on sait qu'un moine de Saint-Gall, Ratpert, avait fait en l'honneur de saint Gall un chant barbare, c'est-k-dire allertiand, que nous n'avons plus.

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