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LA PROSE DE LA DERNIÈRE PÉRIODE COLONIALE

Au cours de la première moitié du xviii* siècle — il est devenu banal de le répéter — les écrivains anglais accomplirent dans le domaine de la prose de véritables exploits. De cette époque date la création de l'essai et du roman, ainsi que du magazine populaire. Pendant cette même période se développèrent la critique et les écrits politiques, de notables ouvrages de métaphysique furent produits, et des écrivains, qui devaient bientôt fonder la biographie et l'histoire modernes, apprirent les éléments de leur art. En ce qui concerne la forme et le style, on ne saurait trop estimer l'importance de l'époque. Cowley et Dryden contribuèrent largement à imposer les qualités nécessaires de régularité, d'uniformité, de précision et d'équilibre — pour suivre la classification de Matthew Arnold — mais Addison et Swift, pour n'en pas nommer d'autres, firent davantage. Le style de l'auteur des Voyages de Gulliver, par exemple, n'a sans doute jamais été surpassé, et, si le nom d'Addison n'a plus pour nous le même sens qu'il avait pour Macaulay, ce n'est pas

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qu'il soit possible de lui trouver des successeurs doués d'une urbanité plus grande.

Mais que devient la prose américaine pendant cette période qui fut, moins encore que la période correspondante en Angleterre, propice h l'imagination poétique? Son principal historien, le professeur Tyler, a trouvé le moyen d'en dire beaucoup de bien; il a découvert des auteurs qui avaient été injustement oubliés et il a conclu que des progrès considérables avaient été accomplis sur l'œuvre du xvii^ siècle. Il semble que sous bien des rapports il ait eu raison. 11 fut excellent pour les Américains et leur littérature que la pensée ait pu graduellement parvenir à se laïciser. Il fut excellent aussi que l'isolement de la Nouvelle-Angleterre ait pris fin, même au prix d'un sentiment de dépendance en matière de goût. 11 fut excellent, au point de vue du style, que l'ancienne prose redondante des grands théologiens ait cédé le pas h celle, plus simple et plus lucide, de leurs moins vigoureux successeurs. Sur tous ces points, la prose américaine montrait vers 1764 un progrès appréciable. Nous pouvons à présent constater que ce progrès était plus grand encore. La venue de Jonathan Edwards et de Benjamin Franklin est une preuve que les colonies pouvaient produire des penseurs d'une grande originalité et d'une réelle puissance.

Cependant, tout en admettant l'importance d'Edwards et de Franklin, et les avantages résultant de la laïcisation de la pensée et de la simplification du style, il est encore à craindre que la prose américaine de 1701 a 1764 ne soit pas digne d'autant d'attention que celle des soixantequatre années précédentes. La Nouvelle-Angleterre des beaux jours du puritanisme est à elle seule plus intéressante que l'ensemble des colonies un demi-siècle plus

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tard ; les idées et les conceptions de ses écrivains représentent un mouvement à son apogée, et elles ont, de ce lait, pour la postérité, une valeur plus grande que les idées et les conceptions d'une génération qui se contentait d'un niveau intellectuel moins élevé et reconnaissait plus ou moins consciemment son infériorité coloniale. Avec sa rudesse, Thomas Hooker mérite plus d'attention que Benjamin Colman, dont le style élégant et raffiné ne surpasse en rien ce qui s'écrivait à Londres. De même le capitaine Edward Johnson est un historien plus intéressant que Thomas Prince, encore que celui-ci soit plus scientifique et plus digne de foi. Ces points bien établis, il s'ensuit que toute la prose de quelque importance produite par les colonies, pendant plus d'un demi-siècle, peut être traitée intégralement en moins de lignes qu'il n'en faudrait pour discuter d'une manière satisfaisante un seul des grands maîtres contemporains de la Grande- Bretagne. Car il ne faut pas oublier que Jonathan Edwards, si grand qu'il fût intellectuellement, n'était pas en principe un littérateur, et qu'une pareille remarque peut également s'appliquer à Franklin.

La sécularisation intellectuelle de la Nouvelle-Angleterre, sa descente des hauteurs spirituelles dans les plaines du bon sens pratique, au milieu desquelles le Yankee-type a depuis longtemps élu domicile, est parfaitement mise en relief dans un livre qui fut publié à Londres la dernière année du xvii" siècle : les More Wonders of the Invisilde World, de Robert Calef. Ce traité prosaïque fournit un utile antidote aux fantastiques élucubrations de Colton Mather sur l'épidémie de sorcellerie. Un exemple également important de cette sécularisation apparaît la même année dans la brochure in-folio de trois pages du juge Sewall, intitulée The

Selling of Joseph^ qui est peut-être le premier document anti-esclavagiste de l'Amérique.

Samuel Sewall (1652-1730), bien que né en Angleterre, prit ses diplômes à Harvard; il appartient au type de la « caste brahmanique » et ne s'est jamais affranchi des traditions théocratiques dont il avait été nourri en vue des hautes situations qu'il devait par la suite occuper dans la magistrature et dans la politique. Il montre toutefois un esprit accessible au doute, par l'aveu public de son repentir pour le rôle qu'il avait joué dans la persécution des sorciers — et quel meilleur signe de progès intellectuel pouvait-il donner à cette époque? En trois ans, il passa de la discussion de la moralité de l'esclavage à l'assertion de l'égalité des droits de tous les hommes, fils d'Adam. 11 prit aussi la défense des Indiens et son patriotisme trouva dans les Ecritures l'assurance que l'Amérique était destinée à devenir le siège de la nouvelle Jérusalem. Son recours h la prophétie biblique le rattache à la génération qui finissait alors, tandis que ses tendances humanitaires en font le précurseur d'un personnage qui ne consacrait guère ses loisirs à la lecture de l'Apocalypse — c'est-à-dire Benjamin Franklin.

Tout autant, peut-être, que Franklin, Sewall possédait la sagacité yankee et une absence naïve de sentiment; ainsi le montre son journal, l'un des documents les plus intéressants et les plus précieux de la période coloniale. Ce journal englobe la plus grande partie de sa vie, et nous procure, ainsi que ses lettres, son livre de notes, et les résumés des sermons qu'il entendit, des matériaux qui nous permettent de reconstituer une très complète histoire sociale de la Nouvelle-Angleterre de son temps. Bien qu'il soit loin d'égaler l'immortel

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Pepys, Sewall se révèle à nous, dans maint passage tic son journal, aussi clairement que le secrétaire de l'Amirauté anglaise. Tandis que Pepvs rassemble cartes et livres, Sewall sélectionne les sermons qu'il présente aux dames, auxquelles sa qualité de veuf l'autorise a faire la cour. Parmi elles se trouvait une certaine Mrs. Winthrop, dont le sentiment ne pouvait certainement être éveillé par « de futiles poésies amoureuses », mais qui revit avec son amant, ou plutôt son admirateur, dans quelques pages du journal de ce dernier, presque aussi nettement que l'oncle Toby et la veuve Wadman dans les pages de Sterne. Et de même que jamais aucun soupirant ne fut plus prosaïque que ScAvall, jamais aussi aucun prétendant éconduit ne fut plus philosophe. Faisant ses adieux à la dame récalcitrante, il remarque que « sa tenue n'était pas aussi soignée qu'autrefois. Dieu soit loué! » Quand, plus tard, elle « donna un festin » auquel il ne fut pas convié, nous pouvons être certains qu'il ne se désola point outre mesure, quand il nous dit qu'il « demeure confiné dans la salle du conseil, par crainte de la pluie, et dîne seul avec des pâtés de Kilby arrosés de bonne bière ». Ce survivant des temps théocratiques ne dédaignait évidemment pas les plaisirs de la table; il aimait la causerie tout autant que les sermons, plaidait gravement la cause du salut ultime de la femme et s'élevait contre les facéties du premier avril.

Le journal de Sewall n'est pas le seul de cette période qui mérite d'être lu. Le Journal d'un voyage entrepris à cheval en 1704, de Boston à New York, par Mrs. Sarah Kemble Knight, maîtresse d'école dans la première de ces villes, nous offre le récit pittoresque d'une expédition unique dans son genre qui exigeait au moins quelquesunes des qualités d'une véritable « Wife of Bath », et

nous montre que les femmes de la Nouvelle-Angleterre commençaient à s'émanciper autant que les hommes.

Pendant que Mrs. Knight écrivait la relation de son voyage, un jeune homme étudiait en Angleterre qui, un quart de siècle plus tard, devait entreprendre une expédition plus intéressante et en faire un récit bien plus attrayant. C'était William Byrd, fils du planteur etfonctionnaire virginien du même nom. Byrd fils naquit en 1674, « héritier d'une des plus grandes fortunes du pays », s'il faut en croire son épitaphe; son instruction fut dirigée par Sir Robert South^vell; il s'inscrivit au barreau du Middle Temple; se créa de belles relations, dont la principale fut Charles Boyle, comte d'Orrery; voyagea en France et dans les Pays-Bas, puis retourna en Virginie pour y gérer ses domaines princiers et occuper dans sa colonie natale de hautes situations. Chez lui, à Westover, sur la rive nord de la James, il donnait l'hospitalité avec toute l'élégance de l'ancien continent, et il y rassembla une bibliothèque d'environ 4 000 volumes. Son propre volume de manuscrits offre plus d'importance pour nous, cependant, car il montre que ce Receveur Général des revenus de Sa Majesté et ce Président du Conseil n'était pas seulement « le merveilleux économiste » que nous révèle l'inscription de sa tombe, mais aussi un véritable homme de lettres qui, dans un milieu plus favorable, aurait pu devenir un écrivain remarquable, sinon un grand écrivain. Ces manuscrits ne furent pas publiés avant 1841, c'est-à-dire quatrevingt-dix-sept ans après la mort de leur auteur; c'étaient une History of the Dividing Line Riin in the Year 11'28, A Journey to the Land ofEden A. D. 1733, et A Progress to the Mines. Le premier est certainement le plus impor-

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