LA PKOSE DE LA DEHNIJÎKE PERIODE COLONIALE
terons pas ici, car de simples listes de noms et de dates n'ollVent aucun intérôt et sont plutôt dangereuses pour l'historien de la littérature. Un des contemporains de Prince, pourtant, mérite une mention spéciale, non qu'il lût un historien scientifique, mais à cause du pittoresque de son style. William Douglass, médecin écossais de bonne lamille, se fixa en 1718 à Boston où il mourut en 1752, âgé de soixante et un ans. C'est un représentant de l'esprit iconoclaste et rationaliste qui caractérisa quelquesuns des premiers déistes anglais, ce qui le dépaysait complètement dans son entourage puritain et l'engagea d'ailleurs dans de continuelles controverses. Il les dépeint dans son Summary, Historical and PoUtical, ofthe First Plantin^, Progressive Improvernents, and Présent State of the British Settlements in Nortli America — ouvrage publié h Boston en deux volumes (1748-53). Dans cette curieuse composition, on trouve beaucoup de l'humeur de Swift et un peu des bizarreries de Sterne, tout ensemble.
Que Douglass ait pu vivre à Boston, cela nous est une preuve de la tolérance croissante qui régnait dans la Nouvelle-Angleterre; mais cela ne prouve pas encore que le clergé « brahmanique » eût d'aucune façon disparu de la place. Les auteurs religieux du xviii^ siècle furent peutêtre absolument inférieurs en puissance et en autorité à leurs devanciers; toujours est-il qu'ils constituent une formidable armée de féconds écrivains. Nous en avons déjà examiné quelques-uns à d'autres titres; à ceux-là nous pourrions ajouter des autorités comme John Higginson ; John Barnard, dont V Autobiography est intéressante; Samuel Willard, dont le Complète Body of Divinity de 1726 est le premier in-folio américain; et Samuel Johnson, le premier président de King's Collège
(Colombie), ami de Berkeley, et philosophe de renom. Citons encore Alexander Garden, de Charleston, et l'éloquent Samuel Davies, qui, pasteur en Virginie, prophétisa la gloire de « ce jeune héros, le colonel Washington ». Plus considérable encore fut le courageux John Wise (i652?-1725), d'Ipswich, qui détendit les églises et les laïques contre la hiérarchie représentée par les Mathers, dans deux recueils assez brefs où se révèlent de sérieuses connaissances religieuses et politiques, en même temps qu'on y trouve de l'esprit, de l'imagination et une puissance d'invective quasi iniltonienne. Mais nous devons laisser dans l'ombre Wise luimême, en présence du plus notable de tous ces théologiens des colonies, l'exilé de Northampton.
On ne peut accuser la postérité de n'avoir pas rendu justice à Jonathan ED^vARDS. Ceux qui n'ont jamais lu une ligne des compacts volumes qui renferment la plupart de ses « Œuvres » associent du moins son nom à un acerbe sermon, ou plutôt à l'émotion qu'il produisit. Aucun Américain, sauf peut-être Franklin, n'a autant remué les pensées du monde; du moins est-il certain qu'aucun Américain ne possède une réputation de métaphysicien aussi puissamment établie. Ses fervents admirateurs, avec toutes les apparences de la plus parfaite bonne foi, établissent d'intéressants parallèles entre sa carrière et son génie, d'une part, et, d'autre part, la carrière et le génie de Dante, — simplement.
Un tel parallèle n'est pas absurde, mais il n'est pas douteux que, dans l'histoire intellectuelle, le grand Florentin laisse bien loin derrière lui le grand prédicateur métaphysicien. Ce que l'on peut dire, c'est qu'Edwards tient un bon rang parmi les hauts théologiens, avec saint
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Augustin et Calvin; l;i précocité de son génie connaît peu de rivaux; sa puissance intellectuelle peut presque être comparée à celle de Léonard ou de Pascal. Encore ces comparaisons ne lui sonl-elles pas avantageuses, car elles ne semblent pas avoir trait au principal élément de l'inlluence qu'il exerça sur ses contemporains et sur la postérité. La suprrnie source de cette puissance paraît être son extraordinaire faculté d'analyse et de logique, et cette constatation suggère aussitôt une comparaison, non pas avec un étranger, mais avec un autre Américain, diplômé d'Yale Collège, le grand théoricien politique John C. Calhoun. La théologie d'Edwards, les théories politiques de Calhoun sont, aujourd'hui, également insoutenables, mais dès qu'on a admis leurs prémisses, il est impossible de se dérober à la rigueur de leurs conclusions. Edwards, cependant, lut plus homme de lettres que Calhoun et c'est ce qui nous autorise à lui prêter ici plus d'attention que nous ne pourrions lui en donner pour ses seules capacités de théologien métaphysicien.
Jonathan Edwards, qui naquit h East Windsor, Connecticut, le 5 octobre 1703, fut véritablement un « enfant prodige ». Il commença à lire remarquablement tôt et h dix ans il écrivait déjà contre la doctrine de la matérialité de l'âme. A douze ans, il envoya h un correspondant de son père en Europe une minutieuse étude sur la « merveilleuse méthode de travail de l'araignée ». En 1716 il entra au collège d'Yale et obtint le diplôme quatre ans après, avec un bagage de philosophie naturelle et raisonnée, dont il était redevable à ses propres méditations plus qu'aux leçons de ses professeurs. C'est encore actuellement une question de savoir à qui, de Malebranche ou de Berkeley, l'on peut attribuer la philosophie idéaliste de ses notes de jeunesse. Il est clair,
LITTÉRATUnE AMÉRICAINE. "
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toutefois, que, s'il dut quelque chose à d'autres penseurs que Locke, il dut également beaucoup à son entourage. Les coloniaux, en général, n'avaient aucun (bnds de culture, mais tout « New Englander » réfléchi se découvrait naturellement un fonds d'émotivité spirituelle. Dès son plus jeune âge, Edwards se préoccupa de son âme; la doctrine de la souveraineté divine et de la damnation de l'homme s'opposait seule à ce qu'il admît avec certitude la théorie de paix religieuse préconisée par le Calvinisme. Quand il fut au collège, ses doutes s'évanouirent subitement, et à leur place il ressentit « au-dedans de lui une joie délicieuse en Dieu », qui ne fit que s'accroître avec les années, jusqu'à ce qu'il méritât l'épithète de « Saturéde-Dieu ».
Cette « saturation divine » était sa part dans l'héritage de la Nouvelle-Angleterre. Combinée avec un amour passionné de la nature, amour rare à cette époque, elle fit d'Edwards un poète, un poète par les sentiments et presque par l'expression. Il étudia la théologie; après un court essai de prédication à New York et deux ans de professorat h Yale, il devint le collègue de son distingué grand-père, Salomon Stoddard, à Northampton, Massachusetts. Puis il épousa Sarah Pierrepont, une jeune femme h l'esprit mystique, qu'il avait déjà dépeinte en termes magnifiques.
L'amour de Dieu et de ses créatures, l'amour de sa femme et l'amour de la nature contribuèrent à assurer le succès des dix-sept premières années de ministère d'Edwards à Northampton. Sa célébrité de prédicateur se répandit en Nouvelle-Angleterre et, après 1734, il put se vanter avec raison des progrès accomplis par ses ouailles au point de vue spirituel. Deux de ses livres les plus intéressants sont dus à cette renaissance, à ce