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LA LITTÉRATURE RELIGIEUSE DU XVII' SIÈCLE DANS LA NOUVELLE-ANGLETERRE

Bien que l'on rencontre dans les annales des colonies du Sud et du Centre quelques hommes d'église dignes de remarque, ce n'est qu'en Nouvelle-Angleterre qu'il existait une caste cléricale d'une importance prédominante; c'est là seulement, en effet, que fonctionnait une théocratie réelle. I.e planteur prospère et satisfait s'accommodait de l'ecclésiastique sans aucune culture intellectuelle et même souvent d'une morale assez relâchée; mais un clergé intelligent et plus ou moins autoritaire était indispensable à un gouvernement théocratique. La Nouvelle-Angleterre avait des raisons spéciales de vouloir que le clergé fût autocratique, à un degré surprenant même dans une théocratie. Les Anglais n'acceptent pas volontiers la supériorité d'autrui; d'où la nécessité pour les ministres de la Nouvelle-Angleterre, s'ils voulaient conserver leur ascendant, de se montrer en tout des hommes supérieurs, versés également dans le séculier et dans la religion, grands érudits, grands prédicateurs et grands caractères. D'autre part, les inflexibles Puri-

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tains étaient ultra-protestants, c'est-à-dire ((u'ils suivaient hardiment les inspirations de leur propre esprit; d'où roblit;ati()n pour leurs ministres, s'ils voulaient les dominer, d'être de subtils logiciens cl de puissants raisonneurs. Les pasteurs et leurs troupeaux raisonnaient de même, assurément, et dans des limites qui nous apparaissent comme fort peu étendues; si l'universalité des idées est indispensable à la grandeur, ils étaient loin d'être grands. Mais la vraie grandeur dépend plutôt des facultés naturelles, et des hommes aux idées étroites ont souvent lait preuve de puissance dans des tlomaines limités. Aucune classe de citoyens, aucune caste, à part peut-être les Français aux premiers souffles de leur ardeur révolutionnaire ou les Arabes sous Mahomet, n'ont été, autant que les Puritains de la Nouvelle-Angleterre et leurs pasteurs, de parfaits exemples de résistance et de force indomptable.

Ils s'étaient exilés pour ce qu'ils pensaient être la vérité, maloré toutes les erreurs dont elle était alors entachée, et pour leurs droits d'hommes, bien qu'ils fussent assez disposés à dénier ces droits aux autres. Retranchés du reste du monde, ils n'avaient d'autre ressource que de méditer sur leur isolement, qu'ils la considérassent ou non comme un sujet d'orgueil. La soulfrance et l'isolement développent inévitablement la force de caractère, et les descendants des Puritains devaient le reconnaître quand, dans la guerre civile, ils lurent, sur la question de l'esclavage, aux prises îivec les descendants des Cavaliers, La force et l'activité, au moins dans le domaine spirituel, étant ainsi les caractéristiques de la population de la Nouvelle-Angleterre qui, dans d'autres circonstances, aurait montré plus ou moins d'indolence, il s'ensuivit cette nécessité pour leurs

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pasteurs d'être réellement de puissants apôtres du Seigneur, capables de prier et de prêcher pendant des heures, de farouches censeurs de la perversité, des mentors pour les magistrats civils, des éducateurs naturels de la jeunesse, de zélés intermédiaires entre Dieu et leurs ouailles par les jeûnes et les supplications, chassant les démons, ennemis jurés des sorciers et des hérétiques — bref, des prophètes, des prêtres et des rois sans couronne parmi les congrégations des fidèles.

Faut-il, cependant, leur consacrer un chapitre dans une histoire de la littérature? Il est peu probable qu'ils eussent nécessité une étude à part, s'ils étaient restés en Angleterre ; mais leur éloicrnement du monde civilisé stimula nécessairement leur activité littéraire. Ils avaient à donner de leurs nouvelles aux frères restés en Angleterre, et ils étaient obligés d'utiliser tous les moyens en leur pouvoir pour maintenir leur position dans la théocratie. De copieux et savants sermons, des traités théologiques et historiques leur donnaient du prestige parmi leurs paroissiens et si l'imprimerie, sur laquelle ils exerçaient la censure, devait travailler pour la gloire du Seigneur, c'était aux membres du clergé à lui donner de la besogne. De plus, entendre le sermon était, avec la lecture des Saints Livres, l'occupation prédominante de la vie des colons ; le service divin remplaçait pour eux les théâtres, les journaux, les conférences, les romans et même les discussions politiques. Le temple était le centre de la vie urbaine; le ministre était le centre de l'église, et le sermon était pour le ministre le centre de ses travaux de la semaine. 11 n'est pas surprenant qu'une masse considérable d'écrits ait été laissée par les membres du clergé et par les élèves qu'ils formèrent au col-

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lèse fondé à Cambiidfre, rjràce aux libéralités du Rév. John Harvard.

La valeur littéraire de ces écrits n'est assurément pas très élevée. Les sermons et les traités théologiques, même quand ils sont l'œuvre de maîtres du style, occupent à peu près le même rang, par rapport à la prose littéraire prise dans l'ensemble, que les vers didactiques par rapport à la poésie en général. Aucun autre genre de compositions n'est aussi éphémère. Quand un auteur traitant de sujets religieux parvient à l'honneur d'être regardé comme un classi(jue, il est presque fatalement relégué dans les limbes lamentables des classiques qu'on ne lit jamais. En Angleterre même, les grands auteurs religieux du xvii* siècle, v compris Barrow et Tillotsou, sont presque oubliés aujourd'hui, à l'exception de Jeremy Taylor. Mais les écrivains religieux de la Nouvelle-Angleterre ne sont pas même mis au rang des classiques mort-nés, car bien que des hommes comme Thomas Hooker et Cotton puissent tenir tête à leurs coreligionnaires de la mère-patrie, l'isolement provincial finit par limiter singulièrement la célébrité de tous les écrivains des colonies américaines ; on peut en excepter Jonathan Edwards et Benjamin Franklin qui, au siècle suivant, représentèrent l'intellectualité coloniale sous ses deux aspects dominants, la religion et l'utilitarisme. Pourtant, sous le prétentieux savoir du clergé et sous la rudesse inculte des paroissiens, couvait une imagination ardente qui ne s'éteignit jamais complètement, comme le montre la ferveur militante des abolitionnistes et le zèle plus récent des « anti-impérialistes ». Le fait que cette imagination se soit employée à sauver des âmes plutôt qu'à sculpter des statues, écrire des drames et composer des poèmes, ne lui retire ni de sa qualité ni

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de sa quantité. Mais, après tout, il est certain que le tableau que nous nous représentons du pasteur, lançant du haut de sa chaire de tonnantes et menaçantes périodes sur sa congrégation rigide et sombre et brûlant d'un feu intérieur, sur les enfants groupés au pied de la chaire, et le sacristain réveillant du bout de sa baguette unaudi-

teur endormi, ce tableau sera toujours plus intéressant pour nous, modernes, que les volumes poussiéreux où cette éloquence et cette science défuntes sont précieusement ensevelis.

Dans tout le clergé du xvii'" siècle, une seule figure émerge qui ait pour nous quelque importance, la noble figure de Roger Williams, dont le nom suggère aussitôt « la pierre que ceux qui construisaient ont rejetée ». Un autre personnage, qui lutta pour le passé aussi résolument que Williams combattit pour Tavenir, Cotton Mather, reste pour nous plus qu'un simple nom, encore qu'on soit loin de l'estimer à sa juste valeur. A la seule exception de John Eliot, les autres « géants » du siècle regardés avec admiration par leurs contemporains, ne sont guère plus que des noms pour les xVméricains lettrés, et pas même des noms pour les Européens. Ce serait une tâche inopportune et futile que d'essayer de les faire revivre ; pourtant on peut donner un aperçu des travaux de quelques-uns d'entre eux, afin de mieux faire comprendre l'importance relative et les caractères généraux de l'œuvre littéraire de toute la « caste brahmanique ».

Lorsque mourut Thomas Ilooker, en 1647, il avait soixante et un ans; il en avait passé quatorze en Nouvelle-Angleterre. Eloquent et zélé puritain, en Angleterre, il avait fui aux Pays-Bas pour échapper h Laud, avait passé trois ans à prêcher à Cambridge, Massachusetts, et dirigé l'exode de sa congrégation dans le

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Coiincclicut. lïxciTaiil son ;uilorité suprême dans la colonie de Hartford, pcut-ôtrc fut-il aussi le principal auteur de la constitution adoptée par les villes du Connccticut en 1639. Ce document a probablement le mérite d'être le premier acte écrit qui ait créé un gouvernement pratique et durable. 11 était empreint d'un esprit libérnl et démocratique, rare pour l'époque, ce qui fait grand honneur à la force de caractère de son auteur et à sa prescience. Les grandes qualités qui donnent de l'intérêt à sa biographie ne sont pas en vérité aussi saillantes dans ses écrits, mais on les y distingue cependant. Point n'est besoin pour cela de lire ses vingt-trois ouvrages; quelques pages de The SoiiVs ImplanUUion (1537) ou de The Soul's Vocation (1638) suffisent à les révéler.

Thomas Shepard, outre maints sermons, a laissé une autobiographie qui nous donne la vivante description d'une déplaisante entrevue avec l'archevêque Laud, que ne pouvait toucher la piété de sa victime ni sa mauvaise santé, et qui ne voulut pas permettre à un aussi émouvant prédicateur, a soul-melting preacher, d'exposer l'idéal puritain. Exilé au Massachusetts en 1635, h l'âge de trente ans, Shepard résida pendant quatorze années ;i Boston, oii il combattit les hérésies antinomiennes de Mrs. Anne Hutchinson qui soulevèrent une peu charitable controverse; il publia ses Neiv EnglaniVs Lamentations for Old England's Errors (1645) et d'autres traités; il prononça des sermons d'un calvinisme rigoureux et pleins de l'exubérante religiosité de l'époque, et il dispensa au collège nouveau de Harvard les bénéfices de la culture qu'il avait acquise, comme beaucoup d'autres émigrés, à TEnimanuel Collège de Cambridge. Sa réputation lui survécut assez pour assurer la publication à

Boston d'une édition de ses œuvres portant la date étonnamment récente de 1853.

C'est un des exemples de l'ironie de l'histoire que quelques lignes doivent suffire à résumer l'œuvre du grand John Cotton. Ses coreligionnaires puritains le considéraient comme un prodige de vertu, dont la maladie et la mort en 1652, à l'âge de soixante-sept ans, lurent accompagnés par un prodige d'une tout autre nature, une comète. Mais même le professeur INIoses Coit Tyler, l'investigateur le plus érudit et le plus clairvoyant de notre littérature coloniale, dut avouer qu'il est impossible de comprendre, d'après ses écrits, comment Cotton put exercer une telle influence sur ses contemporains. Cependant il est indubitable qu'ils l'idolâtraient. Dans la biographie qu'il en a tracée, John Norton le compare à Solon, à saint Paul, à Polycarpe et à toutes les antiques célébrités auxquelles le Calvin de la Nouvelle-Angleterre put penser. Il est la « trompette d'argent », la a musa attica » qui — nous sommes heureux de l'apprendre — triompha, dans une discussion à Cambridge, d'un certain William Chappel, apparemment le répétiteur avec lequel un puritain encore plus illustre, John Milton, eut par la suite un débat qui demeure inexpliqué. Mais après qu'il eut abandonné la rhétorique académique pour la simplicité puritaine, Cotton lui-même ne put triompher de Laud et il émigra.

Cotton arriva à Boston en 1633, et il eut bientôt, autant qu'il était possible en Nouvelle- Angleterre, l'autorité d'un pontife. On fit grand cas de son érudition; on exalta sa piété et sa force de caractère; on pardonna sa coquetterie envers le séduisant antinomisme de INIrs. Hutchinson, et il eut la satisfaction de voir adopter presque unanimement sa coutume de faire commencer dès le

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