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Litterature Anglaise

Vous m'avez fait ramilié de me laisser mettre votre nom en tête des (4udes recueillies dans ce volume et qui vous doivent tant sous leur forme nouvelle. Permettez-moi de profiter de l'occasion pour vous exposer très brièvement (juelques idées sur une cause qui vous tient à cœur et pour laquelle vous avez déjà tant fait par l'enseignement : je veux parler de Fétude de la langue et de la littérature anglaise en France.

Il y a à présent en France une tendance à sacrifier l'étude de l'Angleterre à celle de l'Allemagne . Cette tendance est assez naturelle et s'explique aisément par des causes qu'il est inutile de rappeler : elle n'en est pas moins dangereuse. La question qui

II ESSAIS DE LITTEllATUKE ANGLAISE

se pose devant nous est celle-ci : avons-nous moins à apprendre de TAngleterre que de l'Allemagne ? La connaissance de l'anglais est-elle pour le développement de la France un instrument moins puissant que celle de l'allemand ?

Nous ne nous sommes jamais, en France, beaucoup souciés des langues et des littératures de l'étranger. A quoi bon aller aux étrangers? les étrangers venaient à nous. Notre langue, fille aînée du latin, , avait dès le moyen âge hérité de l'universalité de sa mère : notre littérature, durant tout le moyen âge' et durant les deux derniers siècles, avait fait la loi en Europe. Un moment, au xvi® siècle, l'italien avait été à la mode, mais un moment seulement, et nous y avions perdu plutôt que gagné. L'anglais seul, depuis Voltaire, avait conquis droit d'existence, sans d*ailleurs entrer jamais dans le cercle des connaissances nécessaires à V honnête homme* Quant à l'allemand, je n'en parle pas: c'est M"^® de Staël qui devait le découvrir.

La première idée, ou du moins le premier essai d'un enseignement des langues vivantes date de la Révolution. En 1796, le Directoire invita par message les Cinq-Cents à examiner s'il n'y avait pas lieu d'enseigner les langues vivantes dans les écoles centrales de Paris. Le rapporteur de la commission, le Spirituel et superficiel Mercier, trancha qu'il n'y avait pas lieu ; qu'il y a quinze ou seize langues vivantes en Europe : faudra-t-il les enseigner toutes?

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qu'une langue n'est pas susceptible d'être enseignée comme une science et que la seule chose pratique serait d'établir une langue universelle et d'imposer la langue de la République française aux nations (ju'elle a vaincues.

Marie-Joseph Ghénier lit entendre la protestation du bon sens. A la question victorieuse de Mercier : \ laquelle des seize langues d'Europe donner la préférence? il répondit : « A celles des peuples principaux qui sont nos voisins, qui ont avec nous les relations les plus intimes d'alliance, de navigation, de commerce, ou même qui sont avec nous le plus fréquemment en guerre; qui exercent une influence majeure en Europe ; et surtout, qui ont produit dans les sciences physiques, mathématiques, morales et politiques, et de plus, dans les arts libéraux et mécaniques, le plus grand nombre d'ouvrages essentiels* ». 11 conclut en demandant que les langues allemande, anglaise, italienne et espagnole* fissent partie de l'enseignement public dans les écoles centrales de Paris. Il est inutile d'ailleurs de dire que ce ne fut là qu'une déclaration de principes. Je ne veux pas faire ici l*histoire de l'enseignement des langues vivantes. Mes souvenirs de lycéen, d'il y a quinze ou vingt ans, me reportent H une époque où il était de mauvais goût pour un

1. Sé&Qce du n fructidor au IV (3 septenoJbre i796). - (JKuvres de M. J. Chénîer, éd. Arnault, vol V, p. 394;

fort de prendre au sérieux l'anglais ou l'allemand, où les langues classiques regardaient du haut de leur dignité aristocratique le petit monde des langues vivantes et où un prix d'allemand ou d'anglais était, comme le prix de récitation, uabrevet d'incapacité et un dédommagement laissé par les héros du thème latin aux faibles et aux impuissants.

Après la guerre de 1870, ce fut un cri universel : « Nous avons été battus parce que nous ne savions pas l'allemand. » L'allemand fut mis à l'ordre du jour : il y est encore. Sur trois candidats au baccalauréat, il y en a deux qui choisissent l'allemand : il fait prime. Je ne veux pas d'ailleurs insinuer que ces études soient bien profondes et qu'il y ait beaucoup de nos bacheliers qui soient en état de lire couramment une page de la guerre de Trente ans ou une page de journal : je ne veux pas dire qu'on sache l'allemand beaucoup plus qu'avant — Dieu me garde de paradoxe ! — mais on l'étudié plus qu'avant, ou du moins en a-t-on l'air, et tous les efforts officiels de l'enseignement tendent là.

Je ne voudrais pas protester conlre ce goût subit pour l'allemand : je voudrais seulement que cet amour, d'ailleurs assez platonique, fût moins exclusif' et ne dégénérât pas en une superstition dangereuse. Il semble, à entendre quelques-uns, que le jour où tous nos bacheliers sauront à peu près décliner der Vater, la France sera à la veille de reprendre le rang qu'elle a perdu. Notre goût présent pour

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les langues vivantes garde la marque des circonstances troublées d'où il est sorti et pour beaucoup d'esprits honnêtes Tétude de Tallemand est avant tout une arme de guerre. C'est oublier que la guerre armée n'est que l'exception dans la vie des nations : Tétude des langues vivantes est une arme, non pour la guerre déclarée, mais pour cette lutte de la vie, pour cette guerre de tous les jours qui s'appelle la paix et dont la poudre ne fait que proclamer Bruyamment les résultats silencieux. Quelles sont donc les langues étrangères qui dans cette lutte de la vie nous seront du secours le plus effectif?

Un peuple vit par la science et par le commerce.

Les langues scientifiques sont d'abord l'allemand, puis Tanglais ; les langues commerciales sont d'abord l'anglais, puis l'espagnol.

En science, la grande affaire pour le savant, c'est d'être au courant, c'est-à-dire de connaître aussitôt que possible tous les travaux et toutes les découvertes de l'étranger.

Le chimiste français doit pouvoir suivre les mouvement^ de Roscoe dans son laboratoire d'Owen's Collège ; ceux de Bum;en, deKirchoff, de Kékulé, de

Hoffmann ; il fout donc qu'il puisse lire l'anglais et surtout Tallemand.

Le philologue, le mythologue, Thistorien français ne pourra toucher un seul sujet sans se trouver perdu dans des océans de dissertations allemandes ; faire de la philologie, de la mythologie, de l'histoire sans connaître Tallemand, c'est se condamner à être sur chaque question de vingt ans en arrière sur le progrès de la science.

Dans toutes les branches delà science, sciences naturelles, physiques, histoire, géographie, droit, linguislique, philosophie, le savant français rencontre à chaque pas une œuvre allemande, plus rarement une œuvre anglaise. S'il ne veut pas être distancé, il doit donc être en état de lire l'allemand et l'anglais, l'allemand avant tout. La conclusion pratique, étant donné notre système d'enseignement par l'État, c'est que la connaissance de l'allemand doit faire partie du programme de tous les examens de haute science. Tout candidat à l'agrégation d'histoire, de grammaire, de droit, de sciences naturelles, physiques, mathématiques, médicales, devra justifier d'une connaissance de l'allemand suffisante, garantissant qu'il est armé pour suivre les progrès que fait à l'étranger la science qu'il représente et qu'il est chargé d'enseigner et de faire marcher. La connaissance de l'anglais sera de plus exigée ou encouragée pour les diff'érentes agrégations des sciences propres. L'allemand seul est enseigné à

LETTRE A M. Cr IJ I !,L AlIMR «riZOT vu

rÉcole polytechnique : il y a là une erreur pratique ; il est juste, sans doute, que rallemand y soit enseigné, puisque la plus grande partie des élèves entre dans l'armée et que, dans les sciences de la destruction, l'Allemagne est à cette heure le pays classique: maisTélitede ses élèves recrute le corps des ingénieurs, et Tingénieur a moins à apprendre de l'Allemagne que de l'Angleterre et des État-Unis.

TI

Une langue commerciale est une langue qui ouvre dos débouchés.

L'allemand n'ouvre au commerce français que l'Allemagne, c'est-à-dire, en comptant l'Autriche- Hongrie, une aire de 80,000,000 d'»\mes.

L'anglais lui ouvre l'Angleterre, les Indes, l'Australie, le Canada, les Etats-Unis, c'est-à-diri' plus de la moitié de l'univers commercial et 300,000,000 d'âmes. Le commerçant français qui veut s'ouvrir le marché exotique, pour compenser le marché européen trop resserré et trop encombré, trouvera dans l'anglais et dans l'anglais seul la clef des trois quarts du monde.

Le reste du monde lui sera donné par l'espagnol : le Mexique et toute l'Amérique du Sud, marché immense et encore inexploité, attendent encore la main de l'Europe. Dans l'inertie de l'Espagne qui a

iiiv ESSAIS DE LlTTERATl'RE ANGLAISE

renoncé à TAmérique, la France est, avec Tltalie, la nation qui a le plus de chances de prospérer là. Sur ce champ le succès est plus facile qu'ailleurs, parce qu'il n'est pas encore saisi par la poigne solide de TAnglo-Saxon : le Français y a d'ailleurs plus de chance par affinité de race, de langue et de religion. L'empire latin de Napoléon III était un rêve: mais dans la régénération commerciale, et par là, politique, de l'Amérique espagnole, l'initiative française pourrait faire beaucoup, non sans en être récompensée. Le commerçant et l'industriel français, c'est-à-dire la masse de ceux qui ont le temps et les moyens d'apprendre une langue étrangère, doivent donc étudier, non l'allemand, mais l'anglais et l'espagnol. Quand cette étude sera entrée dans les habitudes de toute la jeunesse productive, les effets ne tarderont pas à se manifester. On oppose l'Anglais émigrant au Français casanier: on oublie que le jeune Anglais qui, à dix-huit ans, part chercher fortune en Australie, au Canada, aux Etats-Unis, se trouve chez lui où il va, parce qu'il connaît la* langue du pays où il arrive; le Français, dès qu'il a quitté les eûtes de France, est perdu et noyé dans l'étranger. Les choses ne sont donc pas égales : il faut double dose de résolution au Français pour émigrer. Qu'il arrive au contraire à dix-huit ans sachant la langue d'un des deux mondes émigrables, les choses changent, et il est armé pour l'aventure . De ce jour-là, il sortira de chez lui et les

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hasards du voyage le fixeront souvent en route, s'il a de ririitiative et du coup d*œîl. Ainsi se reformera l'esprit de colonisation perdu, aussi bien peut-être que par des initiatives gouvernementales. Beaucoup déjeunes gens partis pour les Etats-Unis ou l'Argentine s*y arrêteront pour toujours et y sèmeront l'esprit français. Une des causes qui arrêtent l'essor de l'influence française à l'étranger, c'est Vesprit de reloua : le Français qui s'expatrie a toujours l'arrière-peiisée de revenir dans son pays jouir des fruits, de son travail; sentiment qui fait honneur au patriotisme français et prouve le charme irrésistible de la France, mais qui, à voir les choses froidement, arrête l'expansion de la France. L'émigrant français qui se ïi\Q volontairement à l'étranger et, y ayant fait fortune, y reste et s^ crée un foyer, sort mieux la cause de son pays natal en restant de loin en rapport avec lui qu'en y revenant: If lien momentané qu'il a» établi entre sa patrie première et sa patrie d'adoption devient permanent : il se brise s'il revient. Quand même plus tard sa famille se fondrait dans le milieu étranger, l'empreinte reste et les liens formés subsistent. Ainsi l'immense flot d'émigrants allemands qui, chaque année, s'abat de Hambourg sur New- York et de là s'enfonce dans le Far- West, peu à peu germanis(^ les États-Unis : ils ont beau à la deuxième génération devenir des Américains purs, ils font circuler l'esprit, les traditions, les sympathies germaniques au milieu

de rAmérique. Il y a un siècle la France donnait gon sang et son or pour les États-Unis, tandis que des princes d'Allemagne vendaient leurs sujets à l'Angleterre pour écraser Washington : aujourd'hui, aux fêtes du centenaire, le président Arthur, pour mériter les voix allemandes, donne le pas aux descendants de Tunique volontaire allemand sur les représentants de la France ; le premier historien de l'Amérique, M. Bancroft, montre/pièces en mains, que, moralement, les Etats-Unis ne doivent rien h la France, qu'ils ont été soutenus dans la lutte avant tout par les sympathies de l'Allemagne (une ode de Klopstock)M Avant un siècle on enseignera dans toutes les écoles des États-Unis que Lafayette était un Allemand.

Entre le savant et le commerçant se place la masse du public lettré qui cherche dans la connaissance des langues étrangères, non un instrument scientifique comme le savant, ni un instrument d'action comme le commerçant, mais une source (le jouissances littéraires. Où ce public trouvera-t-il plus de jouissances et d'inspirations?

Je né veux point rabaisser la littérature allemande : une littérature qui a produit Gœthe et Heine a de l'avenir devant elle. Mais il n'en est pas

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