‹ Litterature AnglaiseChapitre 2 sur 121 · I. A. Sorel, RfiotiP critique, 1877. T · texte numérisé non relu

I. A. Sorel, RfiotiP critique, 1877. T

LETTRE A M. GUILLAUME GUIZOT m

moins vrai que, derrière elle, cette littérature n'a qu'un siècle. Que son moyen âge fournisse à Térudit des choses intéressantes et curieuses, soit ! Mais il ne s'agit pas ici de l'érudit, il s'agit du lettré qui vit dans le moderne. Le lettré français qui lit langlais a trois siècles de chefs-d'œuvre dans les mains: de Spenser à Shakespeare, de Milton à Pope, de Burns à Byron et Shelley : le lettré français qui lit l'allemand n'a que deux livres.

Ajoutez à cela que l'esprit anglais nous est infiniment plus accessible que l'esprit allemand : l'échange ininterrompu qui s'est fait entre les deux langues et les deux littératures depuis la conquête normande a fait de l'anglais une forme française de l'esprit germanique. La poésie allemande, si l'on excepte Heine et les chants populaires, heurtera toujours le lecteur français par je ne sais quoi de forcé et de contraint, un pédantisme de sentiments et d'idées. Née dans la lutte contre l'influence étrangère, elle a gardé le ton» de l'école, création de patriotes qui se sont dit : « Nous voulons une poésie à nous. » La littérature allemande est une création de la volonté, comme l'Allemagne, mauvaise condition pour vibrer ailleurs que dans un cœur allemand. La vraie poésie de l'Allemagne s'est réfugiée dans sa philosophie — Faust ^ — et dans sa musique.

4. On demandait à Georgo Eliot: « Quoi est le sens d«' Faust? » Elle répondit : « Le même que celui de l'univers. )^ (MatWlde Blind, George Eliot.)

L'esprit germanique ne peut agir sur la France que par Tintermédiaire de l'Angleterre, car là seulement il paraît sous une forme accommodée à nos qualités, ou, si l'on veut, à nos faiblesses. C'est parce qu'il a subi à un profond degré Tempreinte française que le génie anglais est si facilement intelligible à la France, même en ce qu'il a de plus étranger à la France et de plus profondément anglais. De là aussi ^dent que le génie anglais, plus que tout autre, a pu et peut agir profondément sur le génie français. Que Ton passe en revue notre littérature, depuis Voltaire jusqu'à nos jours ; à chaque pas vous trouvez l'empreinte anglaise, nulle part l'empreinte allemande. Au siècle dernier, les Lettres anglaises, Zaïre, Y Esprit des Lois; dans notre siècle, Mazeppa, le théâtre de Hugo, VOde à Byron, le Dernier Chant de Childe Barold, les Contes d'Espagne, Namouna, les ïambes, nous disent à chaque ligne combien la France, dans ses œuvres les plus françaises, s'est pénétrée de l'inspiration d'outre-Manche.

Pour me résumer, je dirais que nos savants ont beaucoup à apprendre de l'Allemagne, mais que la France en général a surtout à apprendre de l'Angleterre. Je ne veux pas protester contre l'étude de l'allemand, mais seulement contre la part inférieure faite H l'anglais. L'allemand intéresse surtout les

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spécialistes, l'anglais intéresse toutes les classes ♦intelligentes. Nous avons vécu, longtemps dans la croyance qu'il n'y a au monde que la France ; nous semblons croire à présent qu'il n'y a au monde que la France et l'Allemagne. L'Allemagne n'est qu'une très petite partie du monde, et, s'il se trouve par accident que nous sommes obligés pendant une cinquantaine d'années de nous inquiéter, spécialement des mouvements de cette partie, ce n'est pas une raison pour qu'elle nous cache le reste de l'univers. A côté des raisons commerciales et littéraire.^ qui nous attirent vers l'Angleterre, il y en a d'autres, de morale politique. On les a souvent signalées et il est à peine besoin d'y insister. L'Angleterre est à présent en Europe le seul pays qui puisse nous donner des leçons politiques, et le seul dont les principes soient les nôtres. Je ne parle pas des leçons que la France peut donner à l'Angleterre: c'est affaire à l'Angleterre de les voir si elle veut, et de les suivre ; je n'ai à m'occuper ici que de celles qu'elle peut nous offrir. C'est le pays où, selon le mot d'un de ses poètes, « la liberté va lentement s'élargissant de précédent en précédent, et où, amenée à sa plénitude, la force de quelque pensée expansive a le temps et l'espace pour agir et s'épandre * ». Je

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