Sic; rinscriplion est do LeigU Hunt
¥ORDSWORTII'
WordsKorthy by F. W. H. Myers. Lomloii, Macmlllan, 188!.
1 vol. in-16.
L'Angleterre poétique a plusieurs fois déjà dans ce siècle changé d'idole : au début, c'était Scott et son ménestrel qui avaient le gHdo; puis éclata Byron, qui tonna et régna pendant quinze ans, « le Napoléon de l'empire des vers » ; Byron, à peine mort, tomba, et Shelley, qui de son vivant n'avait pas r^ent lecteurs, monta au pinacle et fut salué « le poète des poètes » ; voici, de nos jours, un nouveau dieu qui monte, et nous assistons à l'apothéose de Robert Browning de son vivant :
E forse è nato Chi l'un e Taltro caccerù di nido,
murmure peut-être quelque poète inconnu où quelque critique en quête d'un dieu nouveau.
Dans cette poussée ininterrompue,dans ce struggle for glory qui a épuisé en un siècle quatre généra-
t. Extrait de la tievue critique du 16 janvier 1882.
-i8 ESSAIS DE LITTÉRATURE ANGLAISE
lions de poètes, parait une figure tranquille, indistincte et terne au début, mais qui de jour en jour a rayonné d'un éclat de plus en plus vif dans Timagination, d'abord indifférente ou railleuse, du public; elle arrivera sans doute la première à sa place définitive dans le Panthéon, à Fabri des orages et des inconstances de la critique : c'est le poète dont M. P. Myers nous raconte la vie et l'œuvre, Wordsworth. Les limitations évidentes de son génie, l'absence frappante de certaines cordes et de celles qui vibrent le plus puissamment dans le cœur des masses, empêcheront toujours qu'il se forme autour de lui de ces enthousiasmes bruyants, de ces incandescences d'admiration qu'ont allumées Byron on Shelley ; de plus, dans ce nombre incalculable de vers qu'il a composés de vint-cinq ans à quatrevingts, et principalement dans ceux de sa dernièn» période, il y a tant de choses prosaïques et plates, « tant de somnolent et de ranci » [drowsy and frotvzy, disait Byron), que tout fanatisme wordsworthien serait contenu et arrêté à ses débuts par la crainte salutaire d'une douche de ridicule: la dictature poétique de Wordsworth n'est pas à craindre. Mais, d'autre part, il a eu dans le domaine étroit de son ^énie une originalité si profonde et si pénétrante, il a été si évidemment un révélateur, qu'il n'a rien à redouter de l'avenir, et, à mesure qu'il sera plus connu, il aura plus de cœurs à lui, quoiqu'il ne soit jamais destiné à remplir un cœur tout entier.
WORUSWORTII 2i(l
Il a fallu du temps pour que cette originalité se fit reconnaître; un poète qui exprime Tâme de son temps est aussitôt reconnu et la foule entière s'écrie : Le voilà! mais un pareil poète n'est original que par Texpression, puisque sa pensée est la pensée même des hommes de son siècle. Le poète vraiment original et vraiment créateur, celui qui apporte un message nouveau, ne peut guère compter sur le présent, avec lequel il a peu de commun ; « car c'est a lui à créer le goût d'après lequel il sera plus tard apprécié ». Tel fut Wordsworth, et il en eut la pleine conscience, ce qui lui donna la force de supporter quarante ans d'ironie et d'insulte sans douter un instant de lui-même, sans sentir un instant l'envie (le rendre coup pour coup et de répondre à des injustices qu'il avait prévues, qu'il comprenait, et qui ne pouvaient plus être à ses yeux que la consécration attendue et éclatante de son génie et de sa mission, Wordsworth n'est guère connu en France que comme le poète des affections familières et de la réalité simple (quelque chose comme un Goppée anglais) : c'est ainsi qu'il nous fut présenté par Sainte- Beuve, qui essaya de le suivre sur ce terrain, et qui, malheureusement y se croyant poète, tandis qu'il n^était qu'artiste et curieux, échoua lamentablement. Gela, certes, Wordsworth le fut et nul ne l'a jamais été avec plus de poésie (sauf^Gowper, par instants); mais là aussi est son faible, c'est là qu'il trébuche le plus souvent, que la théorie et le système le font
dévier dans le trivial et 1* insipide^ et que, l'inspiration l'abandonnant, il 3 endort et endort. Mais ce qu'il fut avant tout et le premier de tous, c*est le révélateur de la nature. 11 n'a certes pas créé la poésie de la nature : d'autres l'ont connue avant lai, d'autres après lui ; mais le premier il a senti oa rendu des rapports que nul n'avait [encore aussi profondément exprimés entre l'homme et elle, le premier il lut l'homme dans la nature et entendit en elle « la douce et triste musique de Tâme humaine » :
The still, sad music of humanîty.
11 ne la voit pas en poète descriptif, évoquant devant l'œil, à force de couleurs et de traits accumulés, la vision matérielle des choses ; il ne l'anime pas à la façon des mythologies anciennes, en lui donnant une âme propre et une personnalité qui se dresse en face de la personne humaine : la nature est vivante chez lui comme dans les mythologies, mais d'une vie sœur de la n6tre, d^une âme qui est la nôtre même; elle a, pour qui Taime et qui sait l'entendre, des parolesqui sont en un merveilleux accord et avec nos sentiments humains et avec nos pressentiments divins ; car, par ses mille voix de sons et de couleurs, « par ces fées de vagues qui vont murmurant h jamais », par « ces harmonies solennelles de lumière et de silence qui descendent la vallée de hauteur en hauteur dans quelque lueur purpurine du soir »,
WOHDSWOUTII u\
elle parle à noire cœur de douceur, de bonté, de [>aix, de confiance; et elle est aussi, dans son langage à grands traits, ébauché et d*autant plus puissant, le médiateur entre notre monde et quelque monde au delà, de qui elle prend .sa splendeur et cioni la pompe, a travers elle, se glisse et se mêle ù notre terre*.
Lie livre de M. Myers, qui appartient à la belle collection des Bommes de lettres anglais dirigée par M. Morley {English Men of Leiters), met en relief, avec un rare bonheur d'analyse et d'e3q)res8ion, les traits caractéristiques du poète. I^ souffle de Words worth plane d'un bout à lautre sur ce petit livre, et le poète se fût reconnu dans son critique. L'auteur joint à la sympathie poétique, sans laquelle toute critique avorte, une pénétration d'analyse qui, patinstants, rappelle Sainte-Beuve. Je citerai entre autres sa discussion des théwies de Wordsworthcont^^V lées et réfutées par ses œuvres mêmes. Wordsworth se pi*opo6ait dans ses Ballades lyriques ^ qui furent son manifeste, de montrer qu'il n'y a point de dîffé^ rence essentielle entre le langage de la poésie et celui de la prose, et que la poésie ne fait qu'ajouter la cadence du mètre au langage réel de l'homme parlant dans un état de vive émotion '. 11 suffit au critique de prendre une strophe d'une de ses
i . Lire, eu particulier, Evenittg Ode, Tintem Abàetfy Niittinij. 2. By fitting to metrical arra^çeiuftni a seteetiou of tli»> roal language of men iu a state of vivid st^nsatioD.
plus belles ballades, The Affliction ofMargaret/, et (le Tanal V ser mot par mot pour montrer combien le poète est supérieur à sa théorie. Jamais une pauvre veuve, pleurant sur son fils disparu, n'a parlé dans la réalité comme parle la pauvre Marguerite : c«* n'est point le mètre qui fait la différence, c'est Iv choix même des mots et des images ; rien de moins réel que le langage que lui prête le poète, et pourtant rien de plus vrai, et jamais le lecteur ne songe un instant à en contester la vérité entière. C'est que le langage poétiqucest autre chose que le langage réel mis en vers, parce que la poésie elle-même est autre chose que de la réalité ; c'est de la réalité, mais vue à travers de l'idéal, et devenue ainsi vérité poétique. La présence du mètre est accessoire ; il peut aj 3uter au charme, mais ne peut le créer tout entier : ce charme procède des relations idéales, des associations imaginaires qui viennent s'ajouter à la réalité de fait et la dorer sans la dénaturer ^ ; le vrai . poète est celui chez qui ces associations imaginaires s'éveillent spontanément et se fondent si naturellement avec la réalité qui les éveille qu'elles semblent
1 . Perhaps some dungeon hears thcc groan, Maimed, mangled by inhuman men,
Or thou upoi) a Désert thrjwn Inheritest the lioii's Den ; Or hast been summoned to the' Deep, Thou, thou and ail thy mates, to keep An incommunicable sieep.
2. Je ne citerai qu'un exemple pour donner une idée d«^ la subtilité d'analyse du criHque: « Les mots inheritest e\
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en devenir partie inlégrante ; celui qui forme ces associations artificiellement et péniblement pourra être un beau faiseur de vers, mais il sera en dehors de la vérité et, par suite, de la poésie. La poésie réaliste de Wordsworth est pleine de ces associations; chaque trait de réalité projette du coup ses ombres d'idéal, et le monde flotte double devant ses yeux, comme le cygne dans le lac tranquille de Saint - Mary* :
The swan ou still St. Mary'8 Lake Float double, swan and sfaadow \
Sur tous ses personnages, les plus humbles, les plus pauvres, les plus insignifiants, se détache cette auréole d'invisible * ; le ciel est de nouveau sur la terre dans la cabane du paysan, comme au temps des dieux menteurs ; mais c'est dans le cœur même qu'il est, sur le front, sur les lèvres du paysan; et la
nummoned ne sont point certes ceux qu'emploierait « une « pauvre veuve », même à Penritii;le poète les emploie pour marquer la relation qu'il imagine entre l'absent qu'elle pleure et, d'une part, les bêtes sauvages qui l'entourent, d'autre part le pouvoir invisible qui conduit tout, ce qui jette sur son destin une teinte de mystère et de terreur. Cette impression est encore rehaussée par l'emploi du mot incommunicable au sens inusité « avec qui Ton ne peut com- » muniquer » au lieu de « qui ne peut être communiqué... » — Il est douteux que Wordsworth se soit dit tout cela, mais il est certain qu'il a senti tout cela. »