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où 1 auteur fait bien ressortir, après M. Bois^ier, Ir caractère tout religieux et fatal de la mission d'Enée, trait qui explique du même coup les faiblesses et la petitesse de Thomme considéré comme héros de drame humain. Énée a sa loi, non en lui, mais hors de lui, dans la volonté inéluctable des dieux et du destin : tout intérêt humain, dès qu'il est opposé à cet intérêt suprême, doit être sacrifié et périr.

On peut se demander si le découragement de Virgile à laisser son œuvre inachevée ne venait pas du sentiment qu'il n'avait point eu le temps de concilier dans la vérité poétique ces deux êtres eu lutte dans le cœur dé son héros, à savoir : Thomme aux passions humaines et l'instrument prédestiné d'une œuvre divine. Il faut reconnaître que la fusion ne s'est pas faite; d'où le vague et l'inintéressant d(i cette figure. Au fond, malgré toutes les différences infinies de l'extérieur, la situation la plus proche de celle que Virgile voulait peindre dans Enée est celle que Shakespeare a rendue dans Hamlet : des deux parts, une mission en lutte contre le caractère à qui elle est imposée. Les accès de douleur et de faiblesse du héros montrent clairement que, dans le pian primitif, telle était bien la conception du poète : il est impossible de dire jusqu'à quel point il l'eût accusée s'il avait laissé autre chose qu'une ébauche immortelle; moderne, il se fût dit : le génie chargé d'une mission marche à raccomplissement h

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travers la mort du cœur : c'était le Moïse de Vignr en douze chants.

Le lecteur lira avec intérêt, quoique faites de seconde main, les études sur la poésie des Highlands et sur le barde gaélique Mac Intyre. M. Shairp essaye de dégager la note dominante de la poésie celtique : une sensibilité profonde et vibrante^ ouverte à toutes les émotions comme à toutes les sensations, à la fois humaine et mystique, passant en un instant de l'exaltation à rabaissement, de la joie rayonnante à la tristesse sombre : gleams intensely hrightf glooms profoundly dark ; de là des accents, inconnus à la poésie grecque et latine, de tendresse déchirante qui semblent de quelque psalmiste. Il y a dans cette littérature un champ d'étude d'un charme singulier et qui devrait être cultivé en France plus qu'il ne Ta été jusqu'ici. Les Anglais commencent à reconnaître que l'élément celtique, dans la constitution de la race et de l'àme anglaise, est infiniment plus étendu et d'une action plus profonde qu'on ne l'imaginait; plus encore la France, qui est essentiellement celtique, aurait-elle à apprendre sur elle-même de ces derniers représentants indépendants de la race, et cette étude modifierait peut-être les jugements courants, si enracinés et si superficiels, sur le fond du caractère français, où la prédominance extérieure de l'esprit dit gaulois a voilé aux regards les qualités plus profondes, plus puis-

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santés et plus nobles qui sont Tâme même de la France.

Je m'arrêterai un peu plus longtemps aux deux chapitres consacrés à Shelley et aux poètes eu prose.

L'auteur, avec un goût très Jarge et une symi)athie aussi catholique que possible, ne peut cependant dissimuler une certaine aversion pour Shelley et son œuvre. Il y a là plus qu'une réaction contre les excès des Shelleyistes à outrance et que la lassitude d'entendre acclamer à tout bout de champ « le poète des poètes » ; c'est là un titre, d'ailleurs, auquel nul poète n'a droit ou bien auquel tous ont également droit; car tout poète original et révéla-/ teur est le poète des poètes dans le coin du ciel ou de l'âme où le Dieu* l'a établi ;'mais Shelley a moins que tout autre droit exclusif à ce titre, parce qu'il ne pourra jamais être que le poète de quelques-uns. Sa fortune merveilleuse dans les dernières années est due avant tout à des causes extérieures à son génie ; c'est la poésie et la tristesse de sa destinée qui lui ont gagné les cœurs; c'est l'éveil de l'esprit révolutionnaire en Angleterre qui a élevé au faîtje le poète de la révolte et « sa poésie non baptisée » ; c'est l'homme enfin plus que le poète qui a fait un dieu de Shelley. M. Shairp fait bonne justice de cette part de la gloire de Shelley, quoique avec une sévérité peut-être excessive; il est bien vrai, comme

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il le dit, qu'un homme politique, un réformateursocial, qui ferait de Shelley son prophète, arriverait bien vite à la dernière limite du fanatisme rationnel, le pire de tous; mais il ne faut juger les Ihéories politiques et sociales d'un poète que comme matière poétique, parce qu'elles jaillissent de la même source, c'est-à-dire des formes de son imagination; aussi, entre Hazlitt, dénonçant en Shelley tous les symptômes du philosophe fanatique, et Leigh Hunt, écrivant sur la tombe de son ami : Cor cordiurriy c'est le jugement du poète qui restera définitif pour la postérités

Shelley est poète lyrique avant tout et rien <le plus, et il est lyrique idéaliste : la vision intérieure soulève et remplit toute sa poésie. M. Shairp, tout en admirant pleinement cette poésie, lui reproche le vague et le vide de ses créations; elles sont toutes dans le rêve, nulle dans la réalité; point de caractères humains : ses pulsations, ses désirs, se? aspirations lui en tiennent lieu ; à peine une flescription de paysage réel : le poète ne rend que Timpression qu'il en a reçue, ou quelque lueur passagère qui en a flotté et s'est évanouie dans ses yeux. Il est s^i bien chez lui dans ce monde d'abstractions et d'ombres qu'il a créé que, s'il a à décrire des objets visibles et communs, il le fait en les comparant à ces fantômes de sa pensée, les seuls qui lui soient

\. Voir plus haut IVssai sur Shelley, pages 199 sq.

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larailiers. Virgile compare les ombres qui se pressent sur le Styx aux feuilles mortes qui tombent ù l'automne : pour Shelley, ce sont les feuilles mortes qui sont « comme des spectres fuyant sous la baj?ilette de l'enclianteur » :

, Are driven, like ghosts from au enchanter fleiMng;

les voiles repliées du bateau immobile et endormi ^(»nt comme les pensées repliées du rêve :

Our boat is asieep on Serchio's Htreani, Its sails are folded like thoughts in a dreaui.

The Boat*.

« Ce monde idéal, dit M. Shairp, est pour lui si réel que, par les lèvres pâles de ce peuple de spectres, il verse des flots d'émotion aussi ardents que jamais poète n'a fait par les lèvres les plus roses et

i. Byron, dans le temps qu'il fut sous l'influence d«* Sbi'llpy, voit quelquefois sous cet angle :

And there they stand, as stands a lofty mînd, Worn, but unstooping to tho baser crowd... (III, 47j

dit-il des burgs en ruines du Rhin : c'est ainsi que René comparait la colonne debout dans le désert à, une grande penser qui s'élève encore « dans une âme que le temps et le malheur out ravagée ». A la cataracte de Terni, l'arc-en-ciel repost; sur la tempête infernale de l'écume , « comme l'espoir au chevet de la mort », et garde tout l'éclat de ses couleurs au milieu de la folie et de la torture des vagues, dans le calme inaltérable de l'amour qui veille le délire (IV, '72) :

Love watching madness with iinalterable mion.

iU ESSAIS DE LITTERATURE ANGLAISE

les yeux les plus brillants de créatures terrestres. Asia, Panthea, la Dame de la Plante sensîtive, sont pour Shelley des créatures aussi visibles que pour Burns sa bonne Jeanne ou Mary. Et sa pensée était si pénétrée de son idéalisme que, quand ses affections descendaient, non plus sur des abstractions, mais sur des créatui*es de chair et de sang, il les élevait de terre dans une atmosphère raréfiée et les revêtait du même style et des mêmes images que ces fant6mes de sa pensée (p. 239). » Il est étrange qu'avec une intelligence si profonde du génie de Shelley le critique marque pour lui si peu de sympathie : il est bien vrai, comme il le lui reproche, que cette poésie ne sera jamais réellement comprise que par un petit nombre et ne répondra jamais aux sentiments de l'humanité en masse : en est-elle moins pour cela une forme souveraine et d'originalité suprême? Tout ce qu'on pourra dire contre Shelley pourrait se dire aussi bien contre Wordsworth : Wordsworth décrit un lever de soleil presque sans traits matériels, par la seule description des impressions évoquées ; Shelley n'est que l'extrême gauche de Wordsworth : le soleil se lève dans son cœur au lieu du ciel. Il s'adresse à une élite encore plus restreinte que Wordsworth, parce que si la vision spiritualiste est plus rare que la vision matérialiste, la vision idéaliste est plus rare encore que l'une et l'autre et marque un développement plus haut de la pensée et un pas en avant dans

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ses usurpations sur la matière. Loin que la poésie de Shelley doive perdre avec le temps, elle ne pourra qu'enraciner sa prise dans ce domaine étroit^ mais profond. La souveraineté de plus en plus vaste (le la pensée sur le monde extérieur ne pourra que développer le monde intérieur aux dépens des apparences du dehors : toute certitude et toute science sort du dedans, comme toute émotion, et le triomplie apparent du matérialisme dans ce siècle n'est que l'avant-coureur d'un idéalisme scientifique : le monde extérieur tend à se résorber dans la vision intérieure dont il n'est que le développement et la projection. Cette façon de percevoir le monde, — privilège ou maladie, — ne sera sans doute jamais que le fait de quelques-uns : de ceux-là, Shelley est le poète né,

M. Shairp prend comme types du poète en prose Garlyle et le cardinal Newman, deux pôles intellectuels : l'un, un Michelet, mais puritain, méprisant, amer, mécontent de toute l'humanité, excepté de luimême, pharisien de génie; Fautre, une sorte de François de Sales, éclos dans l'atmosphère anglicane où il a étouffé. Il y a dans ces pages bien des observations fines et délicates à l'appui du mot si simple et si prof ond de Goleridge : « prose ne s'oppose pas à poésie, mais à vers ». Un siècle qui a produit en Angleterre Thomas de Quincey, Garlyle, Newman, Ruskin ; en France , Ghâteaubriand, Maurice do

iMi ESSAIS DE LITTÉRATURE ANGLAISE

(loériii, Lamennais, Quinet, Michelet (sans parler des jeuvres en prose de Lamartine et Hugo), doit se débarrasser du préjugé qui fait du vers le yètemeiit indispensable de la poésie. M. Shairp constate le fait sans en rechercher la cause ; elle est, je crois, dans la nature même de la poésie. « II y a, disait Wordsworih, beaucoup de poètes semés par la nature et à qui a manqué le talent du vers :

many are the poets sown by nature.

Yet wauting the accomplishment of verse ».

Au contraire, Carlyle, sans doute par quelque ressentiment personnel de ses efforts infructueux, tranche que la forme métrique est un anachronisme, et que le vers, comme véhicule de pensée et de sentiment sincère, est une chose du passé. Le mot de Wordsworth n'est vrai qu'à moitié et celui de Carlyle est absolument faux ; le fait est qu'il y a une poésie qui ne peut se rendre que par la prose. C'est sans doute parfois l'inexpérience du vers qui force le poète d'écrire en prose une poésie faite aussi bien pour le vers ; mais souvent aussi cette impuissance du poète à écrire en vers est la preuve que la nature même de sa poésie est réfractaire au mètre. On conçoit sans peine le Centaure de Maurice de Guérin écrit en vers ; on ne conçoit pas la Montagne, la Mer, Y Oiseau de Michelet, et du Carlyle en mètre serait un non-sens. La poésie métrique suppose dans la pensée même et dans l'émotion une

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