‹ Litterature AnglaiseChapitre 18 sur 121 · Voir le discours d'Edward, citô plus haut, pages · texte numérisé non relu

Voir le discours d'Edward, citô plus haut, pages

trop lent pour suivre le torrent des idées et des images qui se précipite et se heurte ; la ligne commence une idée et en achève une autre : la phrase oppressée crie et gémit sous Teffort de cette pen sée tyrannique qui y jette d'un coup toutes les visions simultanées qui l'assiègent.

Comment se sont faits ces changements profonds? Serait-ce le retentissement, dans le génie, de quelque drame qui se dénoUait dans la vie même et le cœur du poète? C'est pendant la première période, celle d'entrain et de jeunesse, qu'il a eu à lutter contre la pauvreté, contre la misère, contre Tenvie ou le mépris, contre les dédains et les malveillances que tout génie naissant soulève : au contraire, dans la période du De profundis, sa fortune est faite, il est .heureux, au sens mondain du mot : il est riche et soigne sa fortune, il va en justice pour 40 francs. Peut-être n'y a-t-il point désaccord entre ces vertus d'homme d'affaires et sa conception du monde à cette époque; les mêmes causes ont pu faire l'un et l'autre, le procureur âpre à son droit et le poète désenchanté : les deux fruits sortent des mêmes racines amères. L'hypothèse peut se donner large champ; le mieux est de se résigner au mot de Carlyle :

« De Shakespeare, combien qui reste caché ! Ses douleurs, ses luttes silencieuses, connues de lui seul ! Combien inconnu de lui-même et indicible! Racines souterraines, sève invisible, travaillant en silence. »

Ce n'est point par rimagination seule qu'il a souffert, qu'il a désespéré, qu'il s'est apaisé : voyez Gœthe. Le génie froid' peut créer la statue de marbre : la vie ne vient que de la vie.

CHAPITPE IV

SUAKESPEARE EN FRANCE

C'est, comme on sait, Voltaire qui le premier fit connaître Shakespeare à la France*, et par la France à l'Europe*. Il Timite même , mais

1 . Dans ses Lettres philosophiques (écrites en 1726-1727, publiées en 1734). Quelques Français avant lui ont connu Shakespeare, mais il était inconnu du grand public. Boyer le cite dans sa grammaire anglaise (1700) et écrit : « Il y a du Sophocle et de l'Eschyle dans Shakespeare » ; mais Boyer est

. un réfugié. Destouches, en mission à Londres, de 1717 à 1723, traduit plusieurs scènes dé la Tempête et plus tard imite Timon dans le Dissipateur (1737). Les imitations de Shakespeare, que l'on a cru retrouver, en plein xyu® siècle, dans VAgrippine de Cyrano de Bergerac, sont en réalité des imitations de Sénèque.

2. L'Allemagne, bien qu'elle soit arrivée à se démontrer à elle-même que Shakespeare est un Allemand, a été plus lente que la France à le connaître (1741, traduction de Jules César, par AV. von Borck) et aussi lente à le comprendre. S'il est vrai, selon l'expression assez prétentieuse de Heine, qu'une ((splendide procession de rois littéraires de l'Allemagne

' soient veiuis l'un après l'autre jeter leur vote dans l'urne

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timidement * , et sans le comprendre de front : « Shakespeare est un sauvage avec des étincelles de

pour le proclamer l'empereur de la littérature », il faut avouer que ces électeurs d'élite, comme il arrive, souvent aux électeurs, ne savaient pas toujours exactement pour quoi ils votaient. Gœthe, dans sa jeunesse, refait Roméo en style Davenant. Dans Macbeth^ sous la main de Bûrger (1784), qui a pourtant écfit Lenore et aurait mieux dû compreadre les choses de l'autre monde, le pouce du pilote, jeté par la tempête, que les sorcières recueillent pour leur chaudron magique (I, 3, 28), devient « le pouce d'un banqueroutier qui s'est pendu à un. arbre » ; — pour l'amour de * la rime, espérons-le (Daum-Baum), Au cinquième acte, la femme de chambre raconte au docteur la mort de lady Macbeth et le bon docteur s'écrie : « C'est indubitablement une attaque d'apoplexie, madame ; un coup de lancette la remettra. » — Schiller (1801) fait mieux encore : il supprime* lady MacdufT ; — ménageons la sensibilité du lecteur ; — il réforme le scandaleux portier, qui devient un parfait chrétien, prie et chante des hymnes ; les sorcières aussi ont bien changé: ce sont d'excellentes Euménides bien fâchées de pousser Macbeth à sa perte et qui réservent expressément son libre arbitre: Fichte n'est pas loin; nlles ont indubitablement étudié la métaphysique, et Vimpératif catégorique n'a pas de secret pour elles. Il faut venir jusqu'à Schlegel et Gervinus pour trouver un sentiment vrai, bien que souvent encore traversé de raffinements bizarres et d'affectations de profondeur, surtout chez le premier. Les vingt volumes publiés par la Société shakespearienne d'Allemagne sont pour une bonne part consacrés à l'esthétique transcendante, à l'étude des caractères et des caractéristiques. Le sens de la poésie vivante s'évanouit dans ces extases guindées et pénibles. — Sur Macbeth en Allemagne, voir Furness, édition variorun de Macbeth, Appendices.

1. Il s'inspire de Jules César dans Brutus (1130), l'imite dainsla. Mort de Cé5ar(1735), imite Hamlet dans Eryphile (1732), reproduit Othello dans Zaïre (1734). Il essaye de fonder le

génie*. » Quelques pièces, imparfaitement traduites dans le Théâtre anglais de Delaplace (1745), lui ouvrent la scène française : Ducis fait applaudir Hamlet par les talons rouges (1769). En 1776, une traduction complète par Letourneur parait sous les auspices du roi de France et de la cour, et comme un hommage international au génie*. Voltaire s'effraye de ce mouvement qu'il a créé et qui le déborde : il craint pour Corneille, pour Racine, pour lui-même peut-être : Shakespeare n'est plus qu'un « saltimbanque qui à des saillies heureuses » ; il le dénonce à l'Académie française, en séance

drame, ou du rnoius la tragédie historique ou nationale, à Timitation de Henry V, dans AdélaVk du Guesclin, sifUée en 1734, applaudie en 1775. — Sur les rapports de Voltaire et de Shakespeare, lire Villemain, Littérature du xvui® siècle, leçon IX.

1. N'oublions pas d'ailleurs que c'était, dans une certaine mesure, le jugement des Anglais eux-mêmes, en dépit de formules admiratives plus expansives: Pope oppose JohnsorCs art et Shakespeare' s nature; pour Gray [the Progress ofPoesy), Shakespeare est avant tout Naturels darling.

2. « Ce n'est plus le temps où la nation française, concentrant sur elle-même toute son admiration, ne jetait qu'un regard dédaigneux sur les nations voisines... Aujourd'hui que ces nations l'ont enrichie de chefs-d'œuvres qu'elle admire et chérit, elle est devenue plus équitable. Dans ces premiers jours de justice et d'impartialité, Shakespeare peut paraître avec confiance dans la patrie des Corneille, des Racine et des Molière, et demander aux Français le tribut de gloire que chaque peuple doit au génie, et qu'il eût reçu de ces trois grands hommes s'il en eût été connu. » (Épitre dMicatoire, au roi, de Letourneur.)

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solennelles et trois ans plus tard, T Académie, à sa mort, lui donne Ducis pour successeur (4 mars 1779).

Mais le Shakespeare qu'on applaudit est encore plus loin du vrai que celui de Davenant et de Dryden*; c'est un Shakespeare qui est allé dans les salons, qui a lu Y Encyclopédie, nourri de Rousseau, élégant, bien élevé, sensible. La Révolution survient; le drame shakespearien court les rues et l'Europe *•', et quand la littérature renaît, il se trouve que la Terreur, Marengo et Waterloo ont mieux plaidé la cause de Shakespeare que vingt professeurs d'esthétique. (Vest autour de son nom que se livre la grande bataille entre classiques et romantiques ; à présent, il a contre lui, au lieu de Voltaire, Hoffmann et Geoffroy, et pour lui, au lieu de Ducis, le Globe, Vigny, Hugo.

Il entre en triomphateur à Paris en 1827, introduit par Kemble et Macready ; Shakespeare n'a pins

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