Sonnet à madame M, N
3. La fameuse scène de l'exécution à Rome dans Monte- Chriito est simplement traduite d'une lettre de Byron.
fluence byronîenne, ditMacaulay, c'est que dans l'esprit de beaucoup de ses admirateurs s'établit un lien absurde et fatal entre la puissance intellectuelle et la dépravation morale. » Gela fut vrai de ce côtéci de la Manche comme de l'autre : la réhabilitation du vice et de toutes les forces mauvaises, s'autorisant de l'exemple éclatant que semblait donner le grand poète, favorisée d'ailleurs dans la société par cette corruption et ce mouvement d'écume qui marque le milieu du siècle, devint le fond de toute une littérature qui, de chute en chute, alla enfin chercher les dieux qu'elle proposait à l'adoration dans les bouges et le bagne.
s'est formée dont il est le dieu. Comparez la destinée de Byron, qui, d'emblée, s'est installé en France, l'a remplie de son bruit pendant près de trente ans et a laissé un écho qui n'est pas encore entièrement éteint ! Dans notre siècle de littérature tout a européenne », où le libre échange a ses plus réels triomphes dans le monde des idées, où le courant de l'inspiration circule d'un hémisphère à l'autre et court enflammer de peuple à peuple et de langue à langue les combustibles poétiques qui attendent l'étincelle, comment Shelley est-il resté si longtemps inconnu parmi nous? Les critiques anglais, qui en général connaissent fort peu l'esprit français et le jugent sommairement en quelques clichés commodes, diront tout simplement que c'est que la note shelleyenne manque au génie de la France, fait de logique et tout antipoétique, et que notre cœur n'a pas de fibre où elle puisse vibrer. C'est oublier qu'on Angleterre même , pendant quarante ans, l'œuvre de Shelley était lettre close. Admiré de quelques amis enthousiastes, mais impuissants et obscurs et dont l'admiration, semble-t-il, suivait l'homme plus que le poète, il restait profondément inconnu de la masse du public, ou au plus un épouvantail. L'auteur de la Beine Mab, l'athée précoce chassé d'Oxford, le mari de la pauvre Harriet Westbrook, l'ennemi des rois, des prêtres, du mariage, était une sorte de monstre auquel on ne devait que l'anathème, une incarnation plus perverse encore
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que Byron de Satan dans la poésie ; mais on condamnait Byron en Tadmirant et le relisant, on condamnait Shelley sans le lire. Il ne comptait pas dans la littérature; sa mort n'eut pas une ligne dans les journaux. On fut tout étonné d'apprendre par les Mémoires de Byron que Shelley était un poète, et qui avait laissé sa marque sur Harold. Puis vinrent ses amis, apportant leur témoignage d'adoration en face des insultes du cant : Tun deux, Hogg, conservateur dans Tâme, avait affiché l'athéisme pour partager à Oxford l'expulsion de Shelley. L'Angleterre marchait î les huées de 4818 et de la morale Gastlereagh n'avaient plus de sens ni d'écho dans l'Angleterre de Robert Peel et de lord Russell. La réparation que l'équité publique faisait peu à peu à l'homme profita au poète: sa gloire couvait sous la cendre. Mais la poésie de Shelley était trop originale et trop neuve pour pénétrer du premier coup dans l'âme du siècle. Ce que disait Wordsworth de luimême l'était aussi bien de Shelley : le poète vraiment créateur, celui qui apporte au monde un message nouveau, celui-là ne doit pas compter sur le présent, « car c'est à lui à créer le goût d'après lequel il sera plus tard apprécié ». Le vieux "Wordsworth vécut assez pour se voir compris un jour, etj dans son long isolement, il fut soutenu par la cottscience toujours claire de sa mission et la certitude d'un lendemain réparateur,? Shelley, emporté à trente ans, disparut, sans s'être compris tout entier;*
loi KSSAIS DE LITTÉRATURE ANGLAISE
Il se croyait infiniment inférieur, non seulement à Byron, mais même au fade Thomas Moore : « Lord Byron, écrit-il en 1822, avec une naïveté d'enfant, trois mois avant sa mort, m'a lu une ou deux lettres de Moore, où Moore s'exprime sur mon compte avec beaucoup de bienveillance ; je ne puis m'empêcher de me sentir flatté de l'approbation d'un homme à qui je suis fier de me reconnaître inférieur..» Un an avant, il écrit avec tristesse, en réponse à des éloges d'amis : « Si je suis un poète ou non, la décision en est renvoyée du présent à l'heure où se tiendra l'assemblée de la postérité; mais c'est là une cour bien sévère, et je crains que le verdict ne soit : Coupable : la mort ! » 11 se trompait dans ses craintes ; jamais verdict plus glorieux n'a été rendu sur une tombe. Sa grandeur posthume éclipse tous les grands de son temps, jusqu'au plus grand de tous, jadis trop exalté, aujourd'hui trop rabaissé, « ce Pèlerin de l'Eternité », de gloire trop tôt épanouie, trop tôt flétrie. Le verdict a été tardif, mais éclatant, et il ne pouvait venir plus tôt. Shelley était une âme trop à part pour trouver l'âme de ses contemporains : il fallait toute une génération pour que ce foyer incandescent de poésie, de flamme si puissante, mai^ si subtile, faite d'éléments que jamais poète n'avait encore maniés^ entamât des cœurs faits d'une argile plus grossière.
Ce n'est pas que Shelley ait découvert des sentiments nouveaux, ni exploré des régions inconnues
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de Tàme. Cette fusion de Fàme et de la nature, cette intime pénétration de tout instant des deux mondes, incessamment métamorphosés Tun dans lautre , Wordsworth en avait déjà le sentiment et en avait donné l'exemple. Shelley le savait, et c'est pour cela qu'il l'admirait, malgré les ab)mes que la politique et la religion avaient creusés entre eux : « Quel triste sire que ce Wordsworth ! écrit-il à Peacock (!^5 juillet 1818) ; quel dommage qu'un tel homme soit un tel poète 1 » Son premier chef-d'œuvre, Alastor, est plein encore de réminiscences de Wordsworth ; c'est Shelley qui, durant leurs promenades suisses de 1816, révélait Wordsworth àByron, qui jusque-là l'avait bafoué sans le connaître, et qui continua ù le bafouer en l'imitant et le copiant à l'occasion. Mais il y avait en Shelley une chose qui manquait au poète lakiste et qui fait qu'il pouvait comprendre Wordsworth, et que Wordsworth ne le comprenait pas : c'était une puissance et une mobilité étrange d'impressions et de perception qui faisaient de tout son être un moule d'une flexibilité presque immatérielle, où toutes les formes changeantes de la nature visible et vivante venaient se dessiner d^instant en instant et éveiller des images sœurt>, et qui en retour faisaient de la nature elle-même un reflet des visions intérieures, l'écho de tout ce qui pleurait dans son àme, le manteau de ses fantômes. Joignez à cela une puissance de cœur et d'amour, d'indignation contre l'oppression et de
dévouement à la cause du faible, dont nulle vie de poète peut-être n*a présenté de pratique si naïve et si haute; une aspiration vers la science et Tinconnu, une fascination du mystère, qui le promena de Talchi mie à Spinoza, de Spinoza à Faust, cette angoisse de la science sans laquelle nulle poésie n'est complète, et qui n'est elle-même qu'une des formes les plus hautes de l'instinct poétique de l'humanité. Ainsi se forma une poésie d'une intensité et d'un infini sans exemple jusque-là. Wordsworth avait été le grand prêtre de la nature, mais avec la grandeur et la dignité du sacerdoce il en avait toutes les limitations et toutes les faiblesses. Il habite dans les régions moyennes de la nature et de l'âme, dans le calme habituel de l'homme d'intérieur dont la vie n'a pas eu d'orage, à peine quelques troubles passagers, et qui n'a reçu de la souffrance que la part nécessaire pour mieux goûter la clémence du sort. 11 a la sérénité du croyant dont la foi n'a pas eu de trop dures épreuves, et qui peut se flatter que « toute chose est pleine de bénédiction », sans craîn* dre les démentis sanglants de son passé. C'est un Shelley bourgeois et anglican, presqu'un clergyman î on cherche la robe. Telle est l'atmosphère tranquille où tout à coup Shelley éclate.
Wordsworth avait chanté l'hymen de la nature et de l'homme ; Shelley, c'est Thymen même qui s^accomplit dans toute l'ivresse de la jeunesse!, hymen itiÈesSâmment renouvelé de l'âme en te
SHBLLEV SOS
qu'elle a de plus profond, de plus passager ou de plus intime, avec toutes les apparences de la nature les plus durables ou les plus évanescentes. Mais au fond de cet hymen, il y a un autre instinct et bien plus profond qu'un instinct de poète; il y a un amour, sans espoir et sans nom, Tangoisse d*un cœur inassouvi et souffrant en quête d'un idéal irréalisable^ et poursuivant sa chimère adorée tour à tour sur la terre et dans les nues ; tantôt jetant sur la frêle créature terrestre à laquelle il s'attache toutes les splendeurs des mondes visibles et invisibles qui flottent dans son extase, tantôt animant le beau fantôme de ses rêves des couleurs, de la voix et des formes de Fètre aimé de chair et de sang. Ces chimères éblouissantes, déployées dans une atmosphère si éthérée que Tair y manque, et que l'imagination vulgaire qui veut les y suivre y étouffe et s'y perd, ne sont pas des jeux d'artiste qui 8'amuse, qui se repaît d'images par amour de l'image, des fantaisies de poète poétisant, — la chose la plus triste et la plus vide qui soit au monde ; — il les a vues, il les a tenues dans ses bras ; il les a l)rûlées de baisers sur les lèvres de Mary Godwin; il s*y est plongé et englouti, dans les yeux profonds d'Emilia Viviani. Et dans la vie réelle, cette puissance d'enchantement et d'illusion a transfiguré les êtres qu'elle rencontrait et qu'elle transportait au ciel, quitte à retomber brisée sur la terre sous l6s insultes et les trahisons de la réalité. Ainsi tous
ses rêves ont été vécus, comme toute sa vie a été rêvée. Sa destinée d'homme et de poète s'est épanouie tout entière, les racines dans la vie, la fleur dans le songe. Impossible de distinguer Thomme du poète; ils ne font qu'un dès le premier battement, et de là la réalité saisissante de ces créations nuageuses et la variété infinie de leur monotonie. Celles de Byron, qui sont, elles aussi^ des projections de aa vie et de son rêve, la forme idéalisée de Cf3 qu'il a été et de Tamour qu'il aurait voulu, lassent vite, tandis que Shelley ne lasse pas. C'est que dans cette poésie toute personnelle, la personne du poète fait tout, et dans Shelley elle est plus haute, plus noble, plus lumineuse. L'idéal viril de Byron ne pouvait être que le démon hautain et malade que sa vie lui donnait, le cœur mécontent et aigri, empoisonné de ses déceptions et du cauchemar de ses erreurs, et qui n'est plus soutenu que par une incomparable puissance de mépris et d'orgueil, Satan foudroyé, « fier dans la désolation » ; son idéal féminin est fait pour lui ; c'est une esclave divine, mais une esclave, absorbée dans son dieu ; il a beau se jeter à ses pieds, c'est lui, il le sait bien, qui est l'idole, et par instants, tout ce qu'il y a d'égoïsme et d'orgueil dans son amour éclate:
Oh I that the Désert were my dwclling-pla«!e, Wlth one fair Spirit for my ininîsterî...
« Oh I le désert pour asile, avec un be^u génie