‹ Litterature AnglaiseChapitre 96 sur 121 · SHELLEY · texte numérisé non relu

SHELLEY

pour me servir I » L'amour de Shelley, au contraire, est aussi pur d'égoïsme qu'un amour humain peut Tètre ; nulle part ces arrière-pensées personnelles qui, à chaque instant, glacent la poésie de Byron; il est tout entier dans l'idole, réelle ou rêvée, absorbé en elle, non elle en lui : « je ne suis pas à toi : je suis une part de toi-même :

I am not tbine : I am a part of thec ; »

et il dit vrai, car elle est Tincarnation de tout ce que son cœur et sa pensée ont perçu ou pressenti de plus beau, de plus grand, de plus noble dans la vie universelle ; elle est la révélation humaine de ce que Thomme a pu encore rêver de plus divin, de cette force de beauté, d'amour et de science qui plane dans Fimmense univers, et que l'amour terrestre du poète croit parfois reconnaître dans les yeux et Tâme d'une de ses sœurs d'argile : c'est la créature que Dante appelait Béatrice.

De la Béatrice de Dante nous ne connaissons que la légende ; des Béatrice de Shelley nous connaissons à peu près l'histoire. Depuis que le culte de Shelley s'est définitivement constitué en Angleterre, des documents nouveaux, textes inédits, correspondance, souvenirs d'amis, s'accumulent d'année en année. Les moindres détails de cette courte carrière sont étudiés et creusés par toute une école. Le siècle ne sie fermera pas sans avoir produit une bio-

graphie définitive de Shelley. Ce sera sans doute l'œuvre de M. Richard Garnett, Thetbile superintendent de la salle de lecture du British Muséum ^ et qui n'est point seulement Tadmirable bibliographe, la bibliothèque vivante que connaissent les habitués du British Muséum; c'est aussi le shelleyiste le plus autorisé du moment, et il a eu accès à des documents inédits qu'il n'est pas encore temps de publier, mais qui éclairent l'incident le plus obscur et le plus troublant de la vie de Shelley, celui qui a été le scandale et peut-être le remords de sa vie, et qui est encore l'inquiétude de ses amis : l'abandon de sa première femme, Harriet.

Le volume que nous voulons faire connaître aux amis français de Shelley est un choix fait par M. Garnett dans la corresp(»ndance du poète. Il contient environ un tiers des lettres publiées, plus deux lettres inédites. Le choix est avant tout littéraire, non historique. Le livre appartient à une petite bibliothèque de luxe,, le Parchment library, publiée par la maison Kegan Paul, et qui ne doit contenir que des joyaux. Il ne forme pas une biographie : pour le lire avec tout le profit et le plaisir désirables il faut avoir dans l'esprit les traits généraux de la vie et de l'œuvre de Shelley ou sur sa table une bonne biographie, -^ par exemple celle de M. Symonds,— et une édition complète. Néanmoins, presque toutes les périodes de la vie de Shelley sont représentées dans ces lettres, et nous allons les parcourir

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rapidement, en nous reportant aux événements correspondants de sa vie et aux œuvres qu'elles éclairent.

Les lettres de Shelley occupent une place à part dans la littérature épistolaire du siècle. En fait, le genre épistolaire, aujourd'hui, n'existe plus nulle part où il y a un public : le siècle est trop pressé. L'écrivain qui croit avoir quelque chose à dire aimera mieux prendre en confidence tout l'univers et ne va plus perdre son esprit et sa peine dans le sein d'un ami. Il n'écrira de lettre vraiment littéraire que s'il est sûr d'avance qu'elle sera reproduite le lendemain à grand fracas, dans toutes les feuilles de la capitale et de la province, et le destinataire prétendu la recevra souvent par la poste des imprimés. Il n^y a plus que des lettres intimes ou d'affaires, d'amour ou de Bourse. Cette correspon* dance, devenue toute privée, n'en offre pas moins souvent, — quand, par exemple, le signataire s'appelle Byron, — un intérêt littéraire sans égal, car l'homme y paraît dans toute la spontanéité de son caractère et de son style. Je ne sais point de lecture plus entraînante que ces lettres de Byron, avec leurs flots intarissables d'esprit et d'humour, de gaieté, d'ironie et d'enthousiasme, d'amertume, de dédain

et de colère. Nul poète du siècle n'a laissé de confession plus spontanée et plus franche, malgré les mille arrière-pensées d'artiste et d*acteur qui, jusque dans l'expression la plus intime, viennent au travers, exagérant et déformant le sentiment, toutes les fois que Técrivain y peut gagner une boutade do plus ou un trait plus piquant ou plus amer.

Avec ces lettres celles de Shelley offrent un contraste profond. Il n'a point d'humour ; peu d'esprit ; il a pour cela trop de sérieux dans la passion. IL n'a point non plus la franchise et la spontanéité d'expression du courant de la plume, mais il a la franchise absolue de la pensée et du cœur. Il écrit ses lettres comme il écrit ses poèmes, pour donner l'expression la plus parfaite aux sentiments qui 1 agitent au moment où il écrit. De là le charme particulier qui les pénètre. M. Matthew Arnold, qui, il est vrai, n'est pas toujours le plus sûr des critiques, se demande si ses lettres ne résisteront pas à l'usure du temps mieux que sa poésie. Nous dirons seulement que tous ceux qui admirent sa poésie aimeront ses lettres, parce qu'ils y retrouveront leur poète tel dans la vie de tous lesjours qu'ils l'avaient aperçu sous le voile de l'idéal. « Ces lettres, comme l'observe délicatement M. Garnett, nous représentent exactement la façon dont le poète, comme poète, contemple la vie et la nature. Une grande partie du plaisir qu'elles produisent vient de leur accord intime avec les œuvres poétiques et conscientes dont

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elles sont le commentaire involontaire. Elles prouvent que le monde idéal de Shelley était un monde réel pour lui, et ne contiennent rien qui suggère que le niveau habituel de la vie de Thomme fût au-dessous de celui du poète. » Shelley, remarque son éditeur, avait la plupart des qualités nécessaires au bon épistolier : le goût d'écrire pour le plaisir d'écrire, sans trop s'inquiéter du correspondant ; le naturel et l'expansion, et de ne point prendre la plume avec l'idée que l'on va gaspiller son temps; point d'égoïsme, et être capable, quand on parle de soi, de noyer son intérêt personnel dans les intérêts et les sympathies générales. Si, joint h cela, ]e sujet est intéressant, toutes les conditions sont réunies pour la production de lettres dignes de rester comme œuvres littéraires. Telle fut la bonne fortune 4e Shelley. La plupart des lettres que nous présente M. Garnett sont écrites d'Italie et sur l'Italie, cette terre dont le nom seul est déjà une poésie. Les autres offrent aussi presque toujours un intérêt de fond : Byron jugé par Shelley ou un poème de Shelley expliqué par lui-même.

A la lettre qui ouvre le recueil, Shelley n'est encore qu'un enfant, il a dix-neuf ans. Mais cette lettre, quand on se reporte à la suite de sa destinée, prend un caractère dramatique poignant : c'est l'histoire de son premier mariage. On y sent déjà tout le trouble et l'inquiétude de la folie commise, et le pressentiment de la catastrophe future. Dans l'école

il2 ESSAIS DE LITTERATURE ANGLAISE

OÙ était sa sœur, il avait rencontré une jeune fille de seize ans, Harriet Westbrook, dont le père tenait un hôtel à Londres. Shelley, qui voulait modeler sa sœur sur Tidéal moral et social qu'il s'était déjà formé « et l'enrôler dans la légion des bons, des désintéressés et des libres », offrit ses leçons à Harriet, afin d'agir par elle sur sa sœur, avec qui elle était très liée. Ils entrèrent en correspondance; « les lettres de Harriet devinrent intéressantes. Elles contenaient des plaintes sur la con* duite déraisonnable de ses parents et la misère de vivre là où elle ne pouvait aimer personne. Le suicide était son thème favori... Ses lettres devinrent de plus en plus sombres ». Il en vint une enfin qui portait un tel accent de désespoir, que Shelley quitta précipitamment le pays de Galles, où il était alors, pour courir à Londres. Il s'aperçut alors avec effroi que Harriet était amoureuse folle de lui. Ses parents voulaient la forcer de retourner à l'école où elle était malheureuse : Shelley lui offrit le mariage et elle accepta. « Blâme-moi, si tu veux, termine Shelley, s'adressant avec crainte à sa confidente, miss Hitchener, — une institutrice libre-penseuse qui avait en ce moment une grande influence sur .son esprit, — mais plains mon erreur si tu me blâmes. Si Harriet à seize ans n''est pas tout ce que vous êtes à un âge plus avancé, aldez-mol à façonner une âme vraiment noble à tout ce qui peut rendre sa noblesse utile et digne d'amour. »

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A son ami Hogg, il écrit :

« Son père la persécutait de la façon la plus horrible en la forçant d'aller à Técole. Elle m'a demandé conseil; j'ai répondu: Résistez... Elle m'a écrit que la résistance était inutile, mais qu'elle fuirait avec moi, et s'est remise à ma protection. Nous aurons 200 livres par an (son père, riche et sot, ridéal de la respectabilité, l'avait déshérité à cause de sa mésalliance), et quand nous serons à court, nous vivrons d'amour. La reconnaissance et l'admiration, tout demande que je l'aime à tout jamais. »

Le tout jamais dura trois ans ; la pauvre Harriet était une enfant romantique, faible d'esprit et de caractère, sans profondeur de sentiment et de pensée, et le miracle est que l'amour voulu de Shelley ait duré si longtemps. L'indifférence de Harriet pour les enfants nés de son mariage, l'intervention malheureuse au foyer domestique d'une sœur tracassière, Eliza Westbrook, l'absence de sympathie de plus en plus visible entre les deux époux, firent à la fin du home un enfer. C'est yers ce temps qu'au printemps de 1814 il rencontra Mary Godwin, la fille du célèbre romancier anarchiste, jeune, charmante, spirituelle et nourrie dès l'enfance dans des idées et des sentiments qui étaient ceux de Shelley.

Harriet était condamnée : il quitta « ce foyer triste pt muet où l'œil froid et glacé de celle qu'il avait

aimée ne lui disait plus : Reste M » et partit de Londres en juillet avec Mary Godwin. Harriet se retira chez son père ; elle essaya plus tard d*une autre liaison» qui fut aussi malheureuse, et^ deux ans après l'abandon de Shelley, se jeta dans la rivière Serpentine : le suicide, dont l'image la hantait depuis son en* fance, s'était enfin abattu sur elle. La mort de Harriet fut un coup terrible pour Shelley : elle le poursuivit toute sa vie^ toujours présente, quoiqu'il n'en parlât jamais : « c'était de ces souvenirs qui font du cœur un sépulcre' ». Plus d'une fois ses amis durent, à certaines ombres sur son front, reconnaître le spectre qui passait. La conduite de Shelley, dans cette circonstance, n'a pas encore été complètement éclaircie. M. Garnett a en main des papiers de famille qui, paratt-il, justifient Shelley de la façon la plus absolue. La grande erreur avait été commise trois ans plus tôt et ses paroles à miss Hitchener sont probablement le verdict même de la justice : plus à plaindre qu'à accuser.

Nous retrouvons Shelley à Genève, en 1816. C'est là qu'il rencontra Byron pour la première fois, lui

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