‹ Littérature arabeChapitre 28 sur 37 · LA PRESSE PÉRIODIQUE · texte numérisé non relu

LA PRESSE PÉRIODIQUE

Une partie très vivante de la littérature contemporaiae est formée par les journaux et revues en langue arabe, qui paraissent non seulement dans les pays de cette langue, mais même dans des régions où l'arabe n'est étudié et su que comme langue savante, et même daas des contrées où il est totalement inconnu en dehors des maîtres et des élèves de quelques rares écoles spéciales de tangues orientales, mais où existent des émigrés de langue arabe et des imprimeries pouvant composer le caractère neskhi. En Egypte, où déjà l'occupation française, si courte, maïs si profitable à l'Europe et à l'Orient, pour celle-là par le relevé scientifique des monuments des anciennes dynasties que ChampoUion allait bientôt lire grâce à sa découverte de l'alphabet des hiéroglyphes, pour celui-ci par la rénovation dont elle fut le point de départ, avait créé deux journaux en tangue française, le Courrier ^Egypte et la Décade égyptienne, Méhemet-Ali fondait, le 20 novembre 1828, un organe officiel de son gouvernement, le Waqât el-miçriyya (Evénement égyptien), qui paraissait au Caire, en arabe et en turc, deux ou trois fois la semaine; après soixaate-

LA PRESSE PERIODIQUE 4S9

treize ans d'une existence mouvementée, cette feuille, qui fut le premier journal imprimé en Orient, depuis les tentatives du général Bonaparte et dont Reînaud a pu dire, en 1831, « que c'était une fondation qui jusqu'ici n'a pas eu d'autre exemple dans les contrées musulmanes n, continue toujours de paraître, en arabe, trois fois par semaine. Trente ans plus tard, le littérateur syrien Khalil el-Khoûri fondait à Beyrouth le Hadtqat el-Akhbâr (Jardin des nouvelles), bi-hebdomadaire, dont le premier numéro parut le 1" janvier 1858.

Vers 1860, la Régence de Tunis créait également un organe officiel sous le titre de er-Râïd et-Tounist. A la même époque Soléïman el-Harâïri publiait à Paris un journal appelé el-Bardjis, qui avait commencé à donner en feuilleton le Roman d'Antar. En juillet de cette même année, Ahmed Fâris ech-Chidyâq se mettait à faire paraître à Constantinople le DjéwâXb, feuille hebdomadaire, qui, après une longue et brillante carrière, a été transféré au Caire, il y a une dizaine d'années; l'imprimerie de cette gazette a utilisé les loisirs que lui laissait le travail du journal pour publier un certain nombre de classiques arabes tirés des bibliothèques de Constantinople.

A Damas, cbef-Iîeu de la province de Syrie, pour laquelle l'administration ottomane a repria l'antique nom de Souriyd, paraît depuis 1865 un journal officiel de cette province rédigé en turc et en arabe; de mAme, l'année suivante, le gouvernement général de la province d'Alep, dans la partie méridionale de laquelle l'arabe est parlé, faisait paraître un organe officiel sous le nom d'e^- Forât (l'Euphrate).

En 1869, les RR. PP. Jésuites, qui venaient de joindre à leur collège de Ghazir, dans le Liban, un établisse-

3,q,t,=c.=ïGooglc;

tSa LITTÂBATURB ARÂBB

meut à Beyrouth m6me, qui devait devenir peu d'années après l'Université catholique de Saiot-Joseph, commencèrent la publication d'une revue hebdomadaire appelée el-Backtr; en 1898, ils j ajoutèrent une revue scientifique bi-roeosuelle, el-Mackriq (l'Orient). En face de cette publication, Bolros el-Bistàni fondait au milieu de 1870, te DJanna (le Jardin), qui disparut en 1886; le DjonaXaa {Petit jardin), qui ne vécut que trois ans, et la revue bimensuelle el-Djinân, tandis que les musulmans de Beyrouth, désireux de posséder un organe à eux, créaient en 1874 le journal hebdomadaire Thamarât el-fonoûn (Fruits des sciences). Vers cette même année se fondait le Taqaddoum (le Progrès), qui eut pour collaborateurs les jeunes écrivains les plus actifs de la Syrie, comme Iskender el-'Azâr et Adib Ishaq, mort très jeune, emportant dans la tombe les espoirs que ses essais littéraires avaient fait naître. Le Thamarât el-fonoûn représentait l'esprit réactionnaire ou stationnaire, ce qui est tout un, de la population musulmane; le Taqaddoum ne manquait pas à son titre en ouvrant ses colonnes à toutes les idées nouvelles. Khalil Serkîs, gendre de Botros Bistàni, fonda, le 18 octobre 1877, le Liiân el-hâl (Langue de la situation), d'abord bî-hebdomadaire, puis quotidien à partir de 1894. Bien que ce journal, obligé de rédiger sa partie politique sous une forme qui fât agréable au gouvernement ottoman, se tînt également sur la réserve à l'égard des innombrables confessions religieuses qui se partagent le sol de la Syrie, les maronites indépendants sentirent le besoin de posséder une feuille à eux et fondèrent en 1880 le Miçbdh; les protestants publièrent le Kaukab ec-çobk el-monir (l'Étoile éclatante du matin), aujourd'hui disparu, et le Nochra el-oabo'iyya (Publication hebdomadaire), qui paraît encore. La communauté

:=,Googlc;

LA PBBB8B pAhIODIQOB tSl

grecque orthodoxe eut un moment un organe dans le Hctdiyya (Cadeau), qui ne paraît plus. Le gouvernement, pour contre-balancer l'influence réactionnaire du Thamardt et-fonoân, publia, à partir du 22 mars 1886, une feuille bi-hebdomadaire qui portait le titre de la ville même où elle paraissait, Beyrouth, qui devint journal officiel de la nouvelle province établie en 1888, avec cette ville pour chef-lieu.

Le développement de la richesse industrielle et commerciale qui coïncida avec le règne d'Iamaïl -pocha donna un nouvel essor au développement de ta presse. C'est alors que parurent ;

El-'Adâla (la Justice), rédigé par Mohammed et- Khajyàmi, fondé en 1897, quotidien, qui se fit remarquer par son intransigeance fanatique et par ses attaques contre tout élément étranger; il était imprimé en trois colonnes sur un seul côté de la feuille. Le même rédacteur fait paraître, avec Mohammed Chërbètli, une revue hebdomadaire intitulée en-Nahdj el-tjawîm (la Voie droite), depuis 1896. El-hlâm {l'Islamisme) est l'organe du vieux parti musulman, dont le centre est la mosquée el-Azhar; c'est un journal consacré aux sciences, à la littérature et à l'histoire, qui ne paraissait qu'une fois par mois, le premier jour de chaque mois lunaire; il fut fondé en 1893, par Ahmed 'Ali ech-Chùdhili ; il est maintenant hebdomadaire.

Le journal que publiait Sélim Fâris s'appelait el- Qdhira; il a cessé de paraître.

Es-Sallana (le Sultanat), hebdomadaire, fondé en 1857, représente les intérêts ottomans, et est rédigé par Iskender Efendi Chalhoàb. El-Mahroâsa (la Capitale) paraît depuis 1877 et est édité par 'Aztz-bey Zind, auquel a succédé Roufàïl-Efendi Zind; ses principaux rédac-

, ^-ooglc

LITTERATHRB ABABB

leurs soDt Yoâ sou f-E fend! Asaf et Khalîl-Efenili Naqqâch.

El-Hildl(\e Croissant), mensuel, journal de science et de littérature, rédigé par Djordjî-Efendi Zaïdân, fondé en 1892, est destiné à la vulgarisation des idées européennes.

Un certain nombre de feuilles et de revues sont plus spécialement réservées aux dames. On peut nommer :

El-Falât {la Jeune fille), mensuel, paraît depuis 1892, et est rédigé par M" Hind bint Naufal ; le Mirât el-hasnâ (Miroir de ta beauté), édité par Meryem Mizbir, depuis 1896; el-Firdaua (Paradis), par Louise Habbâlin; Anîa el-djalls (le Compagnon fidèle), par Alexandra Avîerino et Lebtba Hâchîm.

Les Coptes possèdent également une presse en langue arabe, entièrement occupée des querelles intestines qui divisent la nation copte et des luttes entre le clergé et le peuple. Le Watan (la Patrie), fondé en 1878 par Mikhaïl 'Abd-es-Séyyid, bi -hebdomadaire, tient le parti du patriarche, tandis que le Tauflq (te Succès), hebdomadaire, scientifique et progressiste, représente l'opposition.

Un journaliste libanais qui ne se sentait pas les coudées suffisamment libres en Syrie, Sélim Taqiâ, fonda en 1876, à Alexandrie, avec l'aide de son frère Béchara, VAhrâm (les Pyramides), le premier journal arabe quotidien, qui défendit et défend encore les intérêts français en Egypte ; un autre Syrien fondait bientôt après au Caire une revue hebdomadaire, el-Mahroûsa. Une revue bimensuelle, le Moqtataf, fondée à Beyrouth en 1877 par des élèves du collège américain, se transporta au Caire, où ses rédacteurs, Fâris Nimr, Ya'qoûb Çarroûf et Chàbin Makârios, établirent en 1889 te journal el-Moqattam (du nom de la montagne qui domine la ville), dévoué au développement de l'influence anglaise. Les musutm&ns

:=.,Goog[c

LA PRBSSE PERIODIQUE Ï33

n*curent d'organe qu'à partir du moment où le chéïkh Ahmed Mùdhi (f 1893) fit paraître un journal politique, el-Mo'ayyad (1890), très répandu dans le monde musulman, depuis le Maroc jusqu'aux Indes néerlandaises, et dirigé, depuis la mort de son fondateur, par 'Ali ben Yoùsouf, qui se fait appeler le Chéïkh 'Alî Yoùsouf.

A ces feuilles et ii beaucoup d'autres, telles que le Miçr, organe favorable à l'occupation anglaise, le Baçir, le Sélâm et VAkhbâr, à tendances turco-égyptiennes, sont venus s'ajouter récemment deux publications hebdomadaires, le Moitrçad et le Mouanad, et un journal quotidien, le Liwd (le Drapeau), dirigé par Moçtafa Kâmil.

Dans les provinces de l'Empire ottoman, îl parait un certain nombre de journaux officiels en langue turque auxquels on joint, dans les pays de langue arabe, une partie en cette dernière langue, tels que el-Baçra pour la province de Bassora, ez-Zaurd pour celle de Bagdad, Çanâ pour le Yémen, Tarâbolaus el-gharb pour Tripoli de Barbarie, à côté duquel on peut citer le Taraqqi (le Progrès). En revenant vers l'occident des terres musulmanes, nous mentionnerons à Tunis, en dehors de la Gazette officielle déjà nommée, eî-Hddira, qui parait depuis 1890, ez-Zahra et el-Bacira, plus deux journaux arabes imprimés en caractères hébraïques, le Bostân et le Mokhayyir, écrits dans un style qui tient le milieu entre l'arabe littéraire et la langue du peuple. En Algérie le Mobachckir et le Tilimsdn (Tlemcen) représentent la presse arabe. Au Maroc il a paru une feuille politique nommée el-Magkrib.

A Constantînople, en dehors du Djéwdlh, plus tard transféré au Caire, il a paru des journaux arabes qui n'ont eu pour la plupart qu'une existence éphémère, tels que Vrtidâl, le Hawddith, le Saldm, le HaqdXq, le Monabbih,

LITTilUTUnE AHIBI. 28

434 LITTBRÂTDRS ÂHABB

organes politiques, VInsdn et le Kaukab, feuilles scientifiques. Le journal du droit, el-Hoqoûq, continue de paraître en arabe et en turc. Dans l'ile de Chypre, gouvernée aujourd'hui par l'Angleterre, il parait un journal politique arabe, le Dlk ech-Charq (le Coq de l'Orient); l'Inde a aussi son Nokhbat el-Akhbâr (Choix de nouvelles), qui parait être le seul journal arabe publié sur l'immense surface de l'Hindoustan.

Ed Iulie : le Mottaqill (l'Indépendant); en France : VAnbâ, YAboul-Haul, Vluikâd, le Baçlr, le Çada, le Hoqoûq, le Ckohra, VOrwa el-Wothqd, le Radjâ, toutes feuilles aujourd'hui disparues ainsi que le Bardjîs cité plus haut; à Londres : rittihâd-eî-Arabi, le Khilâfa, et le Mirât el-Ahfvdl, édité par Rizq-Allah HasoAn, représentent les feuilles qui sont mortes sur le sol étranger. Vertes encore et bien vivantes sont l'Abou Naddâra (le Père aux lunettes), feuille satirique illustrée, rédigée par le chéîkh Sanoùa, ainsi que le Tawaddod et le Moncif de Paris, le Kachkoûl de Tiflis, qui a aussi une partie tartare et persane, le Diyd el-Kkafiqaîn de Londres, avec une partie anglaise, le Kaukab Amérikd, et el-Ayydm, à New-York; le Marcad a Marseille, le Hddi à Philadelphie, le Barâzîl, le Raqib et VAama'î au Brésil.

L'avenir de la littérature arabe.

Les pages qui précèdent donnent le tableau de la floraison, delà maturité et du déclin d'une littérature qui a duré treize siècles, depuis le plus lointain moyen Âge jusqu'à nos jours; puis nous avons trouvé, sous l'influence de la propagation des idées modernes, uu renouveau du vieux

3,q,t,=c.=ïG00g[C

LA PRESSE PERIODIQUE 435

troDC, dont plusieurs branches ont porté des fieurs, sans compter ce rejeton adventice qui est venu s'y grefièr, la presse périodique. Quel est l'avenir réservé à cette seconde culture? Sera-ce une imitation des siècles classiques, ou bien la langue, obligée de se modifier pour interpréter des pensées nouvelles, s'enrichira-t-elle à nouveau d'expressions jeunes qui revivifieront le vieux fonds? Il semblerait, au premier abord, que des centres d'activité littéraire tels que le Caire et Beyrouth soient destinés a produire des hommes de lettres qui, poursuivant le mouvement commencé par leurs prédécesseurs du XIX* siècle, serviront pour ainsi dire de trait d'union entre l'Europe (dans laquelle il faut comprendre les colonies essaimées dans le monde entier et qui continuent l'œuvre commencée dans le continent des fils de Japhet) et l'Orient plongé dans la demi-obscurité d'un crépuscule mourant. Us seraient aidés dans cette entreprise par le puissant soutien de la presse périodique, laquelle a pour clients une grande partie de ce monde musulman que l'on estime à deux cents millions d'âmes, et qui peut faire dans ce sens un bien énorme.

Mais quel râle joue la langue dans tout cela? Se traosforme-t-elle, se développe-t-elle, devient-elle plus claire, plus accessible a la masse des demi-lettrés sortis de l'école primaire? La réponse, pour qui a étudié la question, ne peut être que négative. On ne voit nulle part un mouvement analogue à celui qui a, depuis trente ans, transformé la langue turque osmantie en la dégageant de sa vieille rhétorique. L'arabe est encore empâté dans les modèles classiques et emploie par suite une foule d'expressions qui ne peuvent être comprises que des lettrés, ce qui ferme au plus grand nombre l'accès de la compréhension de ce qui l'intéresserait le plus. Un article

, ;....,Goog[c

us LITTÉRATURE ARABE

politique qui se respecte ne saurait être écrit qu'en prose rimée : sa vaine et futile rhétorique, ses allitérations imitées des Séances de Hariri, sont l'amusement du lecteur instruit, et c'est tout- Cependant, à côté de ces boniments de parade de foire, il se publie des articles sérieux, sur des sujets spéciaux, qui ne cherchent pas à briller par ce vain luxe de mots inutiles et vont au fond de la pensée sans se laisser distraire par les bagatelles de la porte. A vrai dire, il se dresse toujours un obstacle entre le rédacteur et le lecteur, c'est l'incertitude de la lecture d'une langue dans laquelle on ne marque les voyelles que rarement; c'est un défaut auquel il sera bien difficile de remédier; néanmoins la lecture serait moins pénible, moins hasardeuse, si l'éditeur ou l'imprimeur consentait à marquer les harakdt dans les mots qui peuvent prêter à double entente, dans le passif des verbes, dans les substantifs dont le sens change avec l'épel* lation; ce serait un énorme service rendu au public d'Orient dont la jeunesse ne s'est pas usée sur les dalles des uaiversités — car je ne parle pas, bien entendu, du très petit nombre d'Européens qui, à titre d'étude ou de passe-temps, jettent les yeux sur un journal arabe, eux qui ont mieux que cela, et de plus pratique, chacun dans sa propre langue.

Si, au lieu d'écrire en arabe littéral, on écrivait dans les dialectes particuliers de chacun des pays possédant une presse indigène, et où l'arabe est parlé? Cela n'est pas à souhaiter, car un journal établi sur une base de ce genre n'aurait de lecteurs que dans la contrée où il paraîtrait. Voyez-vous un journal en arabe d'Algérie lu par un habitant de Damas, de Bagdad ou de Mascate? Le pauvre homme! Il y perdrait son Qâmoùs. Au contraire, l'emploi de l'arabe littéral assure è la feuille une

, .,..,Goog[c

LA PHESBB PÉRIODIQUE 437

clientèle de lecteurs qui dépasse de beaucoup les limites des territoires ou l'arabe est parlé, et qui comprend les pays où l'arabe est laogue savante, comme chez nous le latin au moyen âge : c'est la totalité des régions habitées par des musulmans, depuis le Caucase jusqu'en Chine, depuis les steppes de la Tartarie jusqu'à la boucle du Niger. Déjà, d'ailleurs, de nombreux néologismes se sont introduits dans cette langue et permettent de rendre les expressions nouvelles créées en Europe pour les besoins des temps nouveaux. L'arabe, avec sa savante grammaire, est assez malléable pour se prêter à exprimer les pensées modernes, de même qu'il fournit à tout l'Orient musulman les termes techniques nouveaux de la chimie, de la médecine, de la plupart des sciences. La voie dans laquelle on aimerait voir entrer le littérateur de l'avenir, c'est la recherche de la clarté et de la simplicité de l'expression : le jour oii elle y sera arrivée, on peut encore prédire une belle carrière à In littérature arabe, qui vivra autant que l'islamisme, pendant de longs siècles encore.

3,q,t,=c.=ïGooglc;

:=,Googk'

Page 1