DE HUMBOLDT
Nous le disons avec regret, nous n'avons pas trouvé dans ce livre ce que nous y cherchions. Quand la première édition parât, les amours-propres blessés poussèrent un cri si aigu que nous nous imaginions trouver en cette Correspondance beaucoup de ces vérités malicieuses qui sont innocentes lorsqu'elles sont spirituelles, mais que les douillets de la sottise appellent des méchancet es, pour s'en plaindre et pour s'en venger. Humboldt, prétendait-on, le grand Humboldt, apparaissait, dans cette étrange Correspondance, sous un aspect tout à fait inattendu, et nous disions : « Tant
(1) Correspondance d'Alexandre de Humboldt. (Pays, 17 Juillet 1860).
I!i0 LITTÉRATURE ÉP1ST0LAIRB
mieux! » nous! Car quoi de plus intéressant et de plus instructif que le double fond de cette boite humaine à surprise, qui, lorsqu'on n'y croit qu'un seul homme, tout à coup en fait partir deux.' ils étaient donc deux dans Humboldt]
Sous le Humboldt de la grande nature, il y avait le lliiinboldt de la petite et même de la très petite, l'observateur de l'insecte humain. Après le Sage, il y avait l'Ironique, l'Ironique dont la plaisanterie, pour aller mieux à son adresse, ne craignait pas la trivialité. C'était là ce que nous espérions, mais la lecture 'lu livre a mis en déroute nos idées et nos espérances. Le Humboldt de la Correspondance n'est pas aussi nouveau que cela, ni si intéressant, ni si féroce. I! yamieux,en fait de malices, que les siennes! Les deux à trois jugements plus ou moins durs et comme tout le monde en prononce dans sa vie.les deux à trois jugements qu'on trouve en ces lettres intimes, n'ont l'ail les blessures qui ont crié que parce qu'ils venaient de Humboldt; que parce qu'ils tombaient de tichaut!
11 n'y a guères plus haut, en effet, dan- l'opinion actuelle du monde, et quand j'écris « actuelle ». je sais ce que j'écris : je neveux pas engager l'avenir. Alexandre de Humboldt est. de consentement universel, au xixe siècle, l'un des premiers hommes de ce siècle qui a encore quarante ans a vivre, et que dis-je? dans la science, il est peut-être le premier.
En réalité, je n'affirmerais pas qu'il le fût avec la sécurité que j'ai, par exemple, quand j'affirme que Bonaparte est le premier, lui, dans l'ordre politique et militaire, et Byron dans l'ordre poétique; mais il ne s'agit pas ici de réalité, il s'agit de l'opinion et de l'empire qu'un nom a sur elle. Demandez à L'écho l'empire de celui de Humboldt! Depuis cinquante ans et davantage, mais surtout depuis cinquante ans, l'a-t-on entendu prononcer! C'était comme si les Oracles avaient parlé quand on disait : « Monsieur de Humboldt! •
Ce nom, d'une sonorité d'or, et que la Gloire avait encore cette raison d'harmonie pour aimer, portait peut-être dans plus d'esprits à la fois que ceux de Cuvier, de Geoffroy Saint-Hilaire et d'Ampère, et si on y réfléchit, on le conçoit. Ampère, Saint-Hilaire et Cuvier, ces grands inventeurs et démonstrateurs, doivent être des spécialistes dans la gloire comme ils le furent dans leurs études, incompréhensibles à la foule, tandis que Humboldt, le généralisateur et le vulgarisateur, a sa gloire plus générale et plus vulgaire, c'est-à-dire plus étendue ; car c'est une loi, et même une assez triste loi de la gloire, de ne pouvoir jamais s'étendre qu'en descendant.
Telle est la raison, qui n'est pas la seule, du reste, mais qui est certainement la plus honorable pour Alexandre de Humboldt, de la popularité actuelle de son nom et de l'apparente injustice]de]la gloire pour
des noms aussi méritants que le sien, s'ils ne le sont pas davantage. D'injustice véritable, nous venons de montrer qu'il n'y en avait point ; et, d'ailleurs, tout s'arrange avec le temps, — le temps, ce grand Juste, qui finit toujourspar mettre chacun à sa place. Lorsque les savants, qui seuls parlent d'eux avec compétence, aurontassezrépétéà la masse ignorante et superficielle ce que furent Geoffroy Saint-Hilaire, Ampère etCuvier, ce triumvirat de génie, ces grands hommes, trop enterrés dans leur science même et la technicité de leur langage, ne seront plus cachés par L'éclat de personne et auront sur leur nom autant de rayons qu'on leur en doit. Seulement, jusque-là. ne nous étonnons pas que Humboldt, qui est moins un savant, dans le sens profond et découvrant du mot. qu'un magnifique beau parleur scientifique, tienne toute l'oreille et toute l'attention d'un public pour lequel il a voulu, et presque exclusivement, parler !
Oui! un beau parleur scientifique, voilà Humboldt ! Et je prie ceux qu'un tel mot révolterait et auxquels il semblerait une irrévérence, de vouloir bien se rendre compte avec moi des œuvres de HumboLdt et sur-
tout de la nature de son esprit. De nature, il avait l'attraction et l'aptitude à la science, cela n'est pas douteux. Il était doué d'une curiosité intrépide, d'une persévérance infatigable, d'une sagacité infiniment perçante, le tout revêtu d'une organisation d'acier fin que ne brisèrent,- ni ne faussèrent, ni n'usèrent les fatigues, les climats, les voyages, et qui dura près de cent ans, comme celle de Fontenelle, cette porcelaine fêlée dans son fauteuil ouaté, ce Fontenelle qui s'arrêtait au milieu d'une phrase quand une voiture passait, pour ne pas forcer et user sa voix !
Admirablement élevé avec des maîtres excellents, ajoutant une éducation encyclopédique à des facultés encyclopédiques ; riche, d'ailleurs, pouvant voir le dessus et le dessous du globe à ses frais et pouvant le faire voir à ses amis (il le paya, ma foi! à son ami de Bonpland), Alexandre de Humboldt, fils de chambellan et grand seigneur dans un de ces pays qui ont une noblesse politique encore, ayant enfin toutes les fortunes en attendant celle de la gloire, qui lui fut facile, abondante, prodiguée comme éternellement lui furent toutes choses, depuis la faveur très lucide, comme on sait, des princes, jusqu'à l'admiration aveugle des femmes, Humboldt, qui n'avait pas le goût du cabinet de Buffon, — le grand Sédentaire, — se dit de bonne heure que son cabinet à lui serait l'univers, et il se fit voyageur et il se lança dans l'espace !
Travaux, livres, observations, mouvement d'i tout chez lui fut mis en branle par les voyages. Dans son Asie centrale, dans son Voyage aux région» équinoxiales, dans son Atlas géographique et physique et son Examen critique de V histoire d^ la géographie du nouveau continent aux \\c et \\i siècles, dans ses Vues des Cordillierss et ses Plantes équmoxiales, dans son Essai politique sur Cuba t.-t son Tableau de la Nature, etc., même dans ses ouvrages d'observation particulièrement botanique, il ne fui jamais qu'un voyageur, parlant passionnément de ses voyages, et à ce point qu'on peut se demander ce qu'il aurait en à nous dire s'il n'avait pas voyagé, etpensé s'il n'avait pas vu.'...
En eflet, il n'avait ni conception première ni philosophie. Il manquait de métaphysique, cette chose nécessaire et pourtant vaine, sans laquelle on n'est jamais un grand génie, et avec laquelle, si elle est seule, on n'arrive jamais à la vérité ! Ce fut un sceptique, sorti trop tard des flancs du wnr siècle épuisé pour pouvoir être un matérialiste râblé, un bon athée comme Diderot ou Lalande. Ce fut un sceptique et même un sceptique contradictoire, ce qui, par parenthèse, au lieu d'une faiblesse, en fait deux: cardans son A'osmos il doute, à une certaine place, c qu'on « puisse jamais, à l'aide des opérations de la pens « réduire tout ce que nous voyons à l'unité d'un prin- « cipe rationnel », et ailleurs il assure qu'il croit au
ALEXANDRE DR IIUMROLDT 1 S 5
mot de Socrate : « qu'an jour l'univers sera interprété « à l'aide de la s>>ule raison », vacillement d'un esprit qui ploie également sous l'affirmation et sous le doute! Ailleurs encore, il pose l'unité du genre humain, mais il nie la seule tradition qui Pexplique. Même dansune question d'histoire naturelle, mais qui touche à une autre question bien autrement profonde, il a si peu d'intuition et de certitude à lui qu'il se réclame de Blumenbach, qu'il appelle son maître, et, d'un autre côté, il a si peu de fermeté et de fui en l'adhésion qu'il donne à cet illustre nomenclateur,qu'aprèsavoir reconnu ses cinq races il ajoute :« Il n'en est pas «. moins vrai qu'aucune différence radicale et typique « ne régit ces groupes >>, comme s'il se repentait déjà! En somme, descripteur plus que tout autre chose, il l'est parce qu'il est voyageur et pour les mêmes raisons qu'il est voyageur, — rien de plu< !
A cela près de quelques inductions heureuses et de quelques rapprochements féconds, Alexandre de Humboldt n'est rien donc déplus, pour qui saitétreindre son esprit et ses œuvres, qu'un grand Rapporteur scientifique, en fonction permanente et vastement renseigné, lequel soigne extrêmement ses rapports. 11 les veut brillants. Ce sont ses tulipes! Sa prétention est de les écrire avec un tour d'imagination des plus rares et qui fait fleurir la poésie jusque dans le giron austère de la Vérité, et cette prétention a sa racine peut-être dans une ambition légitime; car, esprit
intermédiaire bien plus que primaire, il peut engrener, l'un dans l'autre, deux ordres de faits différents, — les faits de l'imagination et ceux de la mémoire exacte, — et il a ce style poético-scientifique ou scientifico-poétique, comme on voudra, dans lequel l'abstrait et le concret se balancent, mais pour s'énerver tous les deux !
C'est ce style qu'il eut dans le Kosmos, et qui fit le succès inouï de ce livre. Résumé de la science et de la vie de son auteur, un jour le Kosmos résumera sa gloire, — mais comme on résume, en diminuant. Le Kosmos, l'idole intellectuelle de ce temps, qui cache sous un nom grec la préoccupation universelle et moderne des esprits qui ont désappris les choses invisibles du ciel, a été salué par de telles acclamations qu'on éprouve quelque embarras à jeter cette goutte d'eau froide sur tous ces fronts brûlants et fumants d'enthousiasme; le Kosmos, après tout. D'est qu'une description. En ce vaste mémorandum de physique, protocolisé par Alexandre de Humbohlt. les choses, même de l'aveu de l'illustre tabellion scienti-
fique lui-même (voir ses lettres), «sont plutôtindiquées « qu'approfondies ». — « Plusieurs parties — dit-il — « n'en seront bien comprises que de ceux qui con- « naissent à fond une branche quelconque de l'his- « toire naturelle. Mais je crois — ajoute-t-il, page 126 « de la Correspondance, — que je m'exprime toujours « de telle sorte que ce ne puisse embarrasser ceux qui « en savent moins. »
Ainsi, utilité dans tous les genres, et quoiqu'on ne puisse, dit-on, servir deux maîtres, ce livre est écrit pour ceux qui savent et pour ceux qui ne savent pas ou qui savent peu. « Le but véritable de mon livre — « ajoute encore Humboldt — est de voir de hautl'en- « semble de la science contemporaine », c'est-à-dire que ce n'est pas une idée ou un système d'idées, mais simplement un tableau. Seulement, en supposant que l'ensemble, pour être bien vu, n'y soit pas regardé de trop haut et par cela même y devienne vague, en supposant qu'on puisse être tout à la fois exact et poétique, la grandeur et la beauté de l'exactitude ne sont pas un si étonnant tour de force quand il s'agit de la Nature, qui a cela de particulièrement tout-puissant que ceux qui disent faux en en parlant sont encore poétiques, et qu'elle communique de sa grandeur jusqu'à ceux-là qui mentent sur elle !
Ainsi encore, vous le voyez! c'est l'écrivain, bien plus que le savant, qui fait la valeur du Kosmos, et à cet égard celui qui l'écrivit pense comme ceux qui le
158 LITTÉRATURE ÊPISTOLAIRB
lisent, le docte comme les ignorants) Ce dont l'auteur du Kosmos est fier, c'est de sa partie ora (page 127 des lettres). L'essentiel, selon lui, n'est point du tout le coup de râteau plus ou moin- bien jeté sur les notions des sciences physiques contemporaines et qu'il n'a pus toutes ramassées; non! L'essentiel, c'est « l'expression noble, qui ne manquera jam « elle l'est, l'effet grandiose de la nature , 'lit ce tulipier delà phrase, et pardonnez-nous de L'avoir apj un beau parleur tci , après cela '.
Du reste, il n'y a pas que ce beau langage, à triple détente ou à triple illusion, qui fait croire peut-être aux savants qu'ils sont des poètes, — aux p qu'ils sont des savants, — el aux ignorants -ans imagination (lafoule) qu'ils sont des poètes et des savants tout à la fois, — il n'\ a pas 411c cette langue confuse, qui plait aux esprits troublés dont elle augmente Le trouble, avec quoi L'on puisse expliquer la popularité de llumboldt et le prosternemenl général devant son génie. Il 5 a d'autres causes d'une gloire si vite sentie dans le détail desquelles nous pourrions entrer, et l'une d'elles, sans allei plus loin, '''est cet amour des laits qui a succédé che/ nous à l'ancien amour des idées. Cet amour des faits, dans une nation qui n'a jamais beaucoup rêvé, mais dont le beau front pensif savait méditer, même sous la tente, cet amour des faits a fait acceptera la France, comme un des siens, cet Allemand, — mais Allemand de Berlin, —
qui ne rêvait pas et qui s'occupait d'empiler les faits comme un statisticien français du xix° siècle. Le A'osmos, cette pyramide de faits, cette colonne Vendôme de grains de poussière superposés, lui a paru, tout inachevé qu'il est, beaucoup plus beau et surtout plus utile (la toquade du temps, l'utile!) qu'une de ces fortes théories scientifiques bâties avec la pierre vive de l'idée et le ciment tenace du raisonnement.
Dans une époque qui pousse cet amour des faits jusqu'à préférer les plus petits aux plus gros, uniquement parce qu'ils sont les plus petits, — qui a mis je ne dis pas l'Histoire, mais l'historiette à la place de tout, qui dernièrement, en ses journaux, pour se dispenser d'avoir du talent, a inventé la Chronique, cette chose amusante, la chronique, chère au dilettantisme littéraire de messieurs les portiers, — n'est-il pas tout simple qu'Alexandre de Humboldt, le chroniqueur de la science du xix.e siècle, l'arpenteur du globe qui montre les mesures qu'il a prises, le voyageur quialu des voyages et qui en a fait, produise sur nous tous l'effet d'un Moïse, — d'un Moïse assez bon pour nous, qui ne descend pas de l'Horeb avec les Tables de la Loi, mais du Chimboraço avec un album dans sa poche!...
Eh bien, c'est ce grand chroniqueur, c'est ce grand gazetier de la Science et de la Nature, c'est cette immense commère du globe (qu'on me passe le mot parce qu'il est juste), qui nous raconte tout ce qui se passeà sa surface, ou dessus, ou dessous, ou dedans, que je retrouve, trait pour trait, tout entier, dans cette Correspondance où l'on m'avait annoncé qu'il y avait un second Humboldt! Allez! ou l'on m'a furieusement trompé, ou l'onn'y a vu goutte. Je vous jure, moi. que c'est là toujours le Humboldt que nous connaissons le Humboldt du Kosmos et de V Atlas, et que la seule différence qu'il y ait entre cet ogre de faits, aux bottes de sept lieues, entre cet enjambeur de continents, et ce nonagénaire qui trottine de Berlin à Postdam et de Postdam à Berlin, n'est pas une différence de nature mais une différence de théâtre et un changement de contemplation! Ici ou là, c'est toujours le même curieux, le même frétillant d'observation, le même rassembleur de faits imperceptibles qu'il épingle, et qui se compose des herbiers avec tout et même avec des autographes! C'est toujours le même tourbillon d'ac-
tivité, inépuisable malgré les années, roulant dans les espaces de la création et les quelques pieds des salons de Berlin, cette capitale petite ville, comme une toupie assagie rétrécit ses orbes dans la petite main d'un enfant! Humboldt, dans sa correspondance, a ce quelque chose de grand et de nain, de mesquin et d'imposant, qui faisait de lui également l'interprète majestueux de la nature et un cancanier de société, une espèce de portier sublime, — le portier des Cordillières, par exemple, mais un portier, hélas!... Cette Correspondance très intime, dans laquelle, Dieu merci ! Humboldt a oublié « l'expression noble qui ne manque pas « l'effet grandiose de la nature », et avec laquelle ici, s'il ne l'avait pas oubliée, il n'eût pas manqué le ridicule,est adressée à M. de Yarnhagen Von Ense, le mari de la fameuse Rachel Yarnhagen, la Madame de Staël blonde de l'Allemagne. Esprit souverainement délicat et doué de qualités si nettement exquises.ce Yarnhagen, qu'il n'a pas été diminué d'être le mari de sa femme, comme tant de maris de femmes célèbres l'ont été.
Ces lettres sont, à la vérité, moins des lettres que des billets et que des notes écrites au courant de la plume, mais telles qu'elles sont, — et voilà encore une différence à marquer entre la vigoureuse commère du globe et la petite commère jaseuse des salons de Berlin qui, à elles deux, faisaient Humboldt! — telles qu'elles sont, ces lettres, elles ont un mordant et un naturel que les autres écrits d'Alexandre de Hum-
I 6 l L Il II. !'• \'i V H E ÉPI BT0LA1 B 1.
boldt n'ont jamais, drapés qu'ils sont et moucl de fleurs poétiques, par respectueuse euquetterie pour les académies, l'Univers el la Postéi ité ! lci,Humboldt, fatigué de tout et même de sa gloire, qui lui rapportai! quatre cents lettres par mois de ton- Les badauds del'Europe, — lesquels rappelaient tous jeune vieillard »,sans s'être donné le mot, pour prouver que, comme les grands esprits, Les grands imbécill rencontrent, — Humboldl trouva presque une originalité dans la mauvaise humeur de ses derniers jours. Cet heureux, d'une si longue vie, e.-t mort, en effet, de mauvaise humeur, comme Chateaubriand, cet autre heureux qui avait été toujours ennuyé de l'être; en cela très au-dessou- de Goethe, dunt la vieillesse eut la sérénité d'un marbre, quoiqu'il n'eût pas eu dans toute sa Nie, disait-il, quatre semaines de bonheur! Seulement, j'insiste sur ce point, le mordant survenu à Humboldt, qui se contentait d'appeler, comme un vieux libéral qu'il était, les ministres berlinois des momies en service extraordinaire, et de se moquer des sottises adhérentes ou inadhérentes a toutes Les espèces de gouvernements, ce mordant ne fut point celui qu'on a dit. c'est-à-dire la Férocité tardive d'un vieux Gléon, d'un vieux Méchant, cynique et comique. On n'est pas méchant pour conserver une lettre de Jules Janin dans laquelle, afin de se faire accepter à la suite de la cour de Prusse, Janin promet d'y paraître convenable, sous un superbe habit de colo-
nel. Ce n'est que drôle quand on pense à Jules Janin, qui a pris cette drôlerie à son compte puisqu'il a écrit la lettre. On n'est pas méchant pour signaler une lettre du prince Albert, qui parle des terrasses du ciel. On n'est pas méchant pour se tromper sur le compte de Philarète Chastes et pour L'appeler « vulgaire dans les idées comme dans le langage », lui qui est à l'autre extrémité du vulgaire en toutes choses, et qui courtise parfois la prétention. Non! on n'est pas méchant pour cela, on n'est que gai, et dans le dernier cas on l'est encore, puisqu'on fait rire, et pour le coup, — fût-on M. de Uuinboldt lui-même, — à ses dépens!
Je l'ai dit et je le répète, il est dans cette Correspondance tout entier, M. de Uuinboldt! Mais, heureusement pour lui et heureusement pour nous, il y est allégé, soulagé et abrégé de cette phrase qu'il avait si longue, soit dans ses écrits scientifiques, soit dans sa conversation, parce que, rapporteur toujours, animé d'une rage synthétique, il aurait voulu faire tenir dans une seule phrase tout ce qu'il savait ; et comme ce n'était pas facile, il n'en finissait point. Il s'engorgeait de plénitude, et il paraissait un bavard immense qui stagnait, écumait, et qui ne s'écoulait pas. Malgré ce défaut qui l'a suivi partout, excepté en ces lettres, et malgré des inconvénients bien plus graves qui tenaient à de véritables indigences de cerveau, — par exemple son manque de métaphysique
et son scepticisme religieux, et même très souvent scientifique, — il n'en fut pas moins — je ne l'ai pas contesté en ce chapitre — une des forces spirituelles de son temps, mais il ne fut point le grand homme absolu qu'on l'a fait. Tout le monde l'a exagéré, et j'ai signalé quelques-unes des raisons qui ont poussé à cette exagération universelle. J'aurais pu en ajouter beaucoup d'autres, moins élevées que celles que j'ai données, plus chétives, non moins vraies, et. que disj,? efficientes d'autant plus! Humboldl représentait à lui seul tous les préjugés de son époque. Il en était le Kosmos vivant, et s;. Correspondance l'atteste. 11 avait la haine des prêtres, qu'il appelle les homn noirs, comme Béranger, et il bat partout, dans ses livres, de ce tambour vide qu'on nomme civilisation. Tout cela a été pour beaucoup dans la gloire empressée et généreuse qu'on ne lui a pas mesurée, dans cette corne d'abondance qu'on a renversée sur son nom. Cela n'était permis qu'à l'Allemagne : car, si c'est une superstition, c'est une superstition touchante pour un pays que d'exagérer ses grands hommes, mais cela n'était, certes! pas permis à la France, qui, scientifiquement, a les siens, que j'ai nommés, et auxquels jamais elle ne doit préférer personne!
Certes! l'amitié est une belle chose, mais il faudrait pourtant qu'elle se fit une raison... Lorsqu'elle est toute seule dans une publication, de bonne foi, est-ce assez, voyons I pour que cette publication se produise en paix et s'impose à la Critique comme un sentiment auquel le respect défende de toucher?... Si tous les amis de France s'avisaient de publier tous les papiers laissés par leurs amis morts, lesquels, eux, de leur vivant, se gardaient bien de les publier, de quel déluge de choses médiocres et même plates ne serionsnous pas inondés ? Et nous autres, critiques, obligés d'avaler les premiers, pour lés déguster, de telles
1. Œuvres et Correspondances inédites d'Alexis de Tocqueville {Pays, 22 Janvier 1861).
choses, nous qui, par état, sommes exposés à cette torture d'eau, — la pire des tortures, disait la Brinvilliers,— n'avons-nous pas le droit d'élever des digues contre de pareilles inondations?...
Yoilà ce que nous nous demandions en lisant ces deux gros volumes d'Alexis de Tocqueville qui. nous annonçait-on, devaient être suivis, dans un temps donné, de plusieurs autres .publiés sous le vieux nom éternel d'Œuvres et Correspondances inédites. Cette publication, en effet, ajoutera- t-elle beaucoup aux mérites reconnus et à la renommée d'Alexis de Tocqueville? C'est honorable, sans nul doute, d'éditer un ami qui n'est plus, mais il ne faudrait pas que ce fût aveugle, et d'ailleurs, ici, n'est-ce pas inutile? Alexis de Tocqueville a eu, de son vivant, une renommée dont sa mémoire et ses amis peuvent, à la rigueur, se contenter. « Passez, bonhomme, on vous a donné ! » disait plaisamment la duchesse de Boufflers à un mari qu'elle avait aimé. On a beaucoup donné à Tocqueville. Toute la question maintenant est de savoir s'il passera ou s'il est passé, — ou si plutôt il justifie l'importunité de ses amis qui veulent qu'on lui donne encore.
Eh bien, la main sur la conscience, nous croyons, nous, pour notre compte, qu'il y a là une illusion ! Nous croyons même que la première échancrure faite à la réputation de l'auteur de la Démocratie en Amérique pourrait bien venir de cette publication senti-
ALEXIS DE ÎOCQUÈVILLË I ti 7
mentale et imprudente. Nul, sans le dévouement de l'amitié ou ces engagements de la vie qui nous mènent souvent plus loin que nous n'avions dessein d'aller, ne supportera, sans en souffrir, l'insignifiance d'un livre qui n'était pas un livre, d'ailleurs, écrit pour le public, et dont la médiocrité ne doit pas être reprochée à l'auteur ; car on a le droit d'être médiocre chez soi tout à son aise comme on a le droit d'y être en pantoufles, surtout quand on vit au milieu de gens qui sont disposés à vous trouver charmant, quoi que vous soyez... Malheureusement, il n'en est pas tout à fait ainsi pour cet indifférent de public. On n'est jamais compté par lui qu'à l'une ou l'autre de ces deux conditions : ou lui donner un plaisir ou du moins une émotion quelconque, ou lui apprendre quelque chose qu'il ne savait pas ; et c'est ce que ne feront point, je vous assure, ces Œuvres et. Correspondances inédites! Dans les livres écrits pour le public, il y a toujours — indépendamment du talent qu'on y ajoute ou qu'on n'y ajoute pas — un sujet qui peutle passionner ou des faits qui peuvent l'intéresser et qu'on n'a eu que la peine de recueillir ; mais dans une correspondance, non! Tant vaut l'homme, tant vaut le livre. Le sujet, c'est l'homme même qui écrit. C'est sa manière de voir et de juger la vie. C'est sa manière de sentir et surtout de dire, qui fait l'intérêt d'une pareille publication. On apprend dans une correspondance comment on est Goethe et comment on est Byron, et voilà
pourquoi les correspondances sont si intéressantes lorsque l'on est Gœthe ou Byron ! Mais, s'il n'y a pas de supériorité réelle et de tous les moments à montrer, sur place, dans la correspondance d'un auteur qui, comme auteur, a eu sa fortune, il ne faut pas exposer cette fortune à ce qu'on revienne de l'homme à l'auteur et de la correspondance aux livres, pour commencer une réaction à laquelle personne ne pensait !
Et d'autant que la fortune de Tocqueville a été brillante. Aucun des hommes de ce temps à qui le succès fut facile, n'en eut un plus rapide et plus grand que le sien. Ce fut moins un succès qu'un triomphe. Il n'y a guères de comparable dans un autre ordre que celui de Mademoiselle Rachel... Dès l'apparition du premier volume de la Démocratie en Amérique^ Alexis de Tocqueville fut, sans résistance et sans conteste, proclamé un jeune Montesquieu. Ce fut Royer- Collard qui, je crois, prit sur lui la responsabilité de cette comparaison, mais le Journal des Débats la répéta et la délaya dans une foule d'articles. En très peu de temps, Tocqueville arriva à tout. L'Académie lui ouvrit ses portes ; la Chambre les siennes. Et quand le règne de Louis-Philippe, venu par l'émeute, s'en retourna par l'émeute, le succès de Tocqueville, l'un des ornements de ce règne, ne s'en alla point avec le fiacre qui emporta la monarchie constitutionnelle. Il garda sa place dans l'opinion.
La République se rappela que sans être démocrate— caril ne Test point de vue première et de principe — Tocqueville avait toujours tenu à cequ'on s'arrangeât avec la démocratie future etqu'on acceptât les faits accomplis. On le vit à la Constituante et quelque temps après au ministère... Puis, quand, plus tard, il retomba dans la vie privée, il repartit d'un second livre, qui eut un succès moins éclatant que le premier, mais très retentissant encore. C'était l'Ancien Régime et la Révolution, que la mort — une mort prématurée — ne lui a pas permis d'achever.
Ainsi, avec deux livres, avec ce mince bagage de deux livres, dans un temps où l'abondance de la production intellectuelle semble avoir passé dans les mœurs littéraires, Tocqueville était presque arrivé à la hauteur de considération qu'on ne doit vraiment qu'au génie et à une tranquillité de possession dans l'influence que le génie n'a pas toujours. Issu de famille aristocratique, mais n'allant pas assez loin dans ses opinions pour rompre avec les hommes de sa classe, et y allant cependant assez pour que les démocrates fussent reconnaissants, il avait tout le monde pour lui. On lui savait gré, de part et d'autre, de tout ce qu'il faisait et de tout ce qu'il ne faisait pas... Marié à une femme qu'il aimait, indépendant par la fortune quand son talent ne lui aurait pas constitué une indépendance, A. de Tocqueville convient de son bonheur dans sa correspondance. Il a toujours
été un homme heureux. Le hasard lui avait donné jusqu'à un titre, pour qu'il pût l'oublier... Il mourut jeune, c'est vrai, — mais il ne vit point baisser ce qu'il put très bien prendre pour de la gloire, et d'ailleurs il ne croyait pas mourir. Mort, enfin, car il est des acharnements de fortune comme il y a des acharnements de malheur, il eut pour successeur à l'Académie française et pour y faire son oraison funèbre, un des hommes qu'on a été le plus étonné d'y voir, le P. Lacordaire, mettant par-dessus la sienne sa célébrité... C'est là pourtant ce bonheur constant et posthume qu'on n'a pas craint d'endommager par cette publication 1
Ce qu'on appelle les Œuvres dans ces deux volumes, qui ne sont de vrai qu'une Correspondance, consiste en quatre fragments de très courte haleine : les notes d'un Voyage en Sicile,une Course au lacd'Onéida, Quinze jours au Désert, et enfin quelques miettes du volume l'esté en portefeuille de l'Ancien Régime el la Révolution. Les idées et la manière qu'on trouve dans ce dernier fragment ne sont pas nouvelles. On y reconnaît l'écra
vain de la Démocratie en Amérique, diminué de cela seul qu'il s'applique à un sujet moins neuf. Dans les autres fragments, au contraire, dans le Voyage en Sicile, la Course au lac d'Onéida, et surtout les Quinze jours au Désert, plusieurs critiques, parmi lesquels on doit ranger Sainte-Beuve, ont annoncé qu'ils avaient découvert et cueilli un Tocqueville nouveau, à l'imagination rosée, dont personne ne pouvait se douterdans le grave publiciste américain.
Il est vrai que Sainte-Beuve, cet homme des « coteaux modérés », doit aimer la modération en toutes choses et peut prendre pour de la poésie ce qui n'en est pas à des yeux plus exigeants que les siens. N'importe ! sur l'attestation d'un tel critique nous avons cherché obstinément la petite nuance qui devait faire de Tocqueville un très joli poète au goût éveillé de Sainte-Beuve, et qui l'eût achevé ainsi en Montesquieu : car Montesquieu a fait des vers sur Venise, et même un peu légers pour un président à mortier, et il a écrit son Temple de Gnide; mais notre recherche a été vaine. Dans le Voyage en Sicile, nous n'avons qu'une rhétorique parfaitement sage, mais qui ne vaudrait guères que le milieu de la classe à l'écolier qui en ferait ainsi. Le lieu commun s'y épanouit dans la grosse fleur de son innocence, et c'est même la seule chose qu'on y puisse cueillir. La Course au lac d'Onéida et les Quinze jours dans le Désert sont, il est vrai, des relations plus intéressantes et plus sincères, mais
elles ne sont pourtant, l'une et l'autre, que la relation d'un homme bien élevé, qui voyage et qui écrit comme tous les hommes bien élevés. Rien de plus.
L'agrément du récit ne vient pas du talent de celui qui le fait. Seulement, cet agrément qui vient des circonstances du voyage, celui qui les raconte ne le gâte point par sa manière de les raconter. C'est là un mérite négatif. Mais, vous le voyez, nous voilà terriblement loin de la petite nuance inattendue annoncée par Sainte-Beuve! Nous sortons des Œuvres inédites pour entrer dans la Correspondance, qui est le fond réel et sérieux de cette publication, et nous n'avons plus devant nous que le Tocqueville connu, et qui n'est pas couleur de rose, le Montesquieu du xixe siècle pour la vieillesse de Royer-Collard, devenue indulgente; car c'est un singulier Montesquieu, il faut le reconnaître, qu'un Montesquieu fluide et pâlot, sans épigrammes et sans facettes I
Il n'est que cela, en effet, et même dans ses livres, qu'il travaillait et retouchait beaucoup, comme un homme entêté de perfection et qui croit, sur la destinée du talent, aux grands effets de la culture. Malgré tous ses efforts et l'ardeur qu'il mettait à les faire, car il avait la prétention d'être ardent, comme nous le verrons tout à l'heure, cet esprit au visage si froid, il n'était et ne fut jamais qu'un écrivain sans personnalité accusée, sans le perçant et Tétincelant que l'épil grammatique Montesquieu n'avait pas, lui! que dans
les mots. Dans tout son livre de la Démocratie, écrit dans la force de la jeunesse, je défierais bien de montrer une seule étincelle jaillissant de la forme ou de la pensée !
Qu'avait-il donc qui pût s'imposer à la vue devenue incertaine de Royer-Collard déclinant'?... Ce qu'il avait de Montesquieu? Il n'en avait pas l'art profond, mais il en avait l'éclectisme. Il en avait l'unique souci pour les faits, qu'il poussait devant lui dans leur confusion infinie, et son indifférence presque sceptique pour les principes et les conclusions. Et il avait aussi de cette tête petite qu'avait Montesquieu, a dit profondément Joubert, et qui procédait d'ordinaire par fiuesses et par aperçus plus subtils que vastes. Historien d'analyse et de microscope, Alexis de Tocqueville est dans l'ordre politique ce qu'est Sainte-Beuve dans l'ordre littéraire, et on n'a point d'idée combien ces esprits-là sont communs dans les vieilles civilisations! On a dit qu'il y avait dans la Démocratie en Amérique toutes les contradictions réunies, mais qu'importe à ces fourmis de faits, qui n'ont souci que de les engranger, comme les autres fourmis leurs fétus! Ce n'est pas par les faits étudiés, ce n'est pas par l'observation et la quantité des observations que le livre de la Démocratie défaille, c'est par la tenue des idées, le sens résolu, le parti-pris en toutes choses et gardé, c'est enfin par tout ce qui fait un livre fort et grand. Cette Correspondance, dans laquelle Tocqueville a
cherché à plus d'un endroit à s'expliquer sur le sens de son ouvrage el à répondre à ceux qui persistaient à le regarder comme confus et contradictoire, atteste à quel point son esprit tout entier ressemblait à son livre. On y voit que ce démocrate de raison, qui veut contenir dans des règles la démocratie, tantôt accepte les faits accomplis et tantôt s'insurge contre eux et les rejette. Homme de milieu jusque dans la démocratie, c'est-à-dire le jouet des extrêmes entre lesquels il se balance, il veut l'humanité, dit-il, entre Héliogabale et saint Jérôme, et il ne voit pas qu'elle y est! Il ne veut donc rien et ne dit rien. Très conséquent, du reste, à sa nature inconséquente, la Correspondance nous le montre s'abusant le plus possible sur luimême, voulant à toute force être passionné, et puis finissant par nous dire « qu'il n'a jamais eu que des « opinions », ce qui, pour le coup, est la vérité!
C'est là un singulier spectacle, — et dont ses amis auraient bien pu priver tous ceux qui n'ont pas les mêmes raisons qu'eux de respecter sa mémoire. Toute sa vie, cet homme,qui n'avait que des opinions et qui eut très peu de métaphores pour les exprimer (dans cette correspondance de deux volumes je n'en ai compté qu'une seule, c'est quand, après l'insurrection Indienne, il compare l'Angleterre à un gros homard qui a perdu son écaille), toute sa vie, cet écrivain, qui trouva hardie l'expression, pour dire la république, « d'une servitude agitée », eut la prétention d'être la
passion en personne, — un dévorant, un dévoré par elle, et peut-être crut-il en être un. Comme on l'avait dit Montesquieu, peut-être se crut-il Pascal! Il aie diable au corps, nous répète-t-il sans cesse. Mais ce diable au corps, je ne l'ai pas vu dans sa vie, je ne le vois point dans ses écrits, — les écrits où le style est l'homme, a dit Bufîon, — et je ne le vois pas davantage dans ses opinions, qui furent tout ce qu'il fut jamais ! Le diable au corps n'est pas pourtant un diable qu'on puisse garder au fond de soi comme au fond d'une tabatière. « Il faut même se le mettre, le diable « au corps, quand on ne l'a pas! » écrivait-il au fils d'un de ses amis qui ne réalisait pas tout à fait son idéal de flamme, tant étaient grandes, sur le diable au corps et sur lui-même, les illusions de cet esprit froid, lesquelles étaient aussi complètes que s'il avait été un esprit chaud. Ces illusions touchent au comique, mais, encore une fois, était-ce à des amis à nous les révéler? Et puisque ces écrits répondent, avec le calme qui est en eux, à cette lubie d'être un passionné qui le reprenait après l'avoir lâché un instant, pourquoi donc avoir voulu produire ces deux Tocqueville inconnus, — le Tocqueville de feu et le Tocqueville couleur de rose, — quand avec celui que nous connaissons il est impossible de les admettre et même de les supposer!
Telles sont cependant cette Correspondance et ces Œuvres inédites d'où l'on a tiré un Tocqueville de pure fantaisie et qui nous en ont dévoilé un autre, lequel, lui, avait la sienne, pendant que le Tocqueville de la réalité était, de fait, moins grand dans ces Œuvres inédites et cette Correspondance que dans les livres officiels, écrits laborieusement pour le public, et quil a lui-même publiés. L'auteur de la Démocratie en Amérique et de V Ancien Régime et la Révolution, quand on le prendra en dehors des admirations séniles ou juvéniles qu'il a inspirées et qu'on le réduira à ses proportions justes et vraies, est un écrivain de facultés mo)rennes et cultivées, dont il est très facile de coter la valeur.
Il a son soin et son apprêt et il les porte partout, jusque dans ses lettres, où il a gardé le pli de ses livres et où je ne trouve aucune des qualités qui font d'une correspondance quelque chose de si vivant, de si intime, de si ouvert sur soi : la primesauterie, la négligence aimable, la grâce, la naïveté, l'impétuosité du mouvement, les enfantillages adorables des esprits
puissants qui badinent avec leur force, comme des rois avec leur sceptre ou leur épée ! Rien de pareil dans Alexis de Tocqueville. Les meilleures lettres qu'on ait de lui ne peuvent valoir, par le détail de l'observation (son seul mérite réel), les livres qu'elles rappellent par leur langage raisonnable, tranquille et d'une pâle élégance, quand il est le mieux réussi. C'est toujours ce talent de rapporteur, clair et sans éclat, sur une question mise à l'étude, caractère propre du livre de la Démocratie en Amérique, qui ne fut jamais plus que cela. Le malheur est que tout pour lui finit par être trop une question mise à l'étude, jusqu'à son esprit même, qu'il n'oublie jamais pour en jouir ou pour en faire jouir !
Vers 1833, cette Correspondance devient uniquement la garde-robe des idées du livre qu'il méditait alors sur V Ancien Régime et la Révolution, mais elles sont là toutes chiffonnées, pêle-mêle, accrochées au porte-manteau, attendant la toilette du livre qui leur donnera tout ce qu'elles peuvent avoir de valeur. Du reste, ce que nous avons dit de la Course au lacd'Onéida et des Quinze jours au Désert, il faut le dire de toutes les lettres et de l'ensemble des deux volumes : c'est le langage d'un homme bien élevé, mais qui ressemble trop au langage de tous les hommes qui sont bien élevés.
Prenez et lisez-en une page au hasard, sans dire le nom de l'auteur, et je défie qu'on reconnaisse plus le
style d'Alexis de Tocqueville que le style d'un autre : Il a. clans le langage, de l'écriture américaine, qui ressemble à toutes les écritures, cet Américain !
Voilà pour la forme, c'est-à-dire pour ce qui fait la vie des livres et leur durée, quand les idées sur lesquelles ils reposent sont décrépites ou mortes ; mais pour le fond, c'est aussi les idées de tout le monde qui lui créent son originalité, à ce penseur, comme c'est la courte vue de tout ce monde qui se chausse de lunettes d'écaillé qu'il promène sur les événements contemporains et la politique , q ui devait les dominer. . . Seulement, penser et parler comme tout le monde pense et parle à une certaine hauteur de société, explique peut-être suffisamment aux esprits profonds que tout ce monde, qui se reconnaît en de Tocqueville, lui ait fait un honneur si exceptionnel!
Car l'honneur a été exceptionnel, et, je l'ai dit, il a frisé la gloire. Alexis de Tocqueville a bien pu leprendre pour elle. Alexis de Tocqueville a été d'emblée le favori de son époque. 11 Ta épousée dans ses idées et ses aspirations, et ils ont fait toujours bon ménage. Aucun nuage n'a obscurci cette lune de miel. Il a cru en elle. Elle croyait en lui. Elle y croit encore. Elle ne lui dit pas encore de passer, comme Madame de Boufflers le disait à son pauvre mari déconsidéré. Elle ne le traite pas encore de bonhomme. Traité de grand homme, en pleine Académie, par la voix d'un orateur qui a toujours aimé à faire porte -voix à son époque,
c'est ainsi qu'il aura été embaumé Montesquieu par Guizot dans la grande parole invoquée de Royer- Collard. C'est ainsi que tout le monde lui aura donné, — et que personne parmi les célébrités, personne, ma foi! ne lui a rien refusé, en fait d'admiration ou d'hommage, depuis Chateaubriand, ce dernier des croisés, jusqu'à Lacordaire, ce premier des moines à l'Académie. Destinée heureuse! On l'acceptait sans rien en dire. Pourquoi donc être venu, par une publication imprudente, rappeler l'impertinence d'un te bonheur?...