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M"E DE STAËL ET M"1 DE SOUZA

Il y a une petite industrie à laquelle la Critique se prendra toujours, — à laquelle elle a été prise une fois de plus en ma personne, et que je veux cependant, pour l'honneur de ma duperie, signaler. C'est le piège des titres qui promettent et ne tiennent pas ce qu'ils promettent. C'est le traquenard des titres intéressants, — mis effrontément ou cauteleusement à la tête des ouvrages les plus profondément dénués d'intérêt et de talent. Est-ce même toujours une industrie?...

i. Lettres inédites de Sismôndi, de Bonstetten.de Madame de Staël et de Madame de Souza, avec une Introduction par Saint- René-Taillandier (Pays, 13 Mars 1864).

L'esprit humain est un si drôle de mystère, que la tête d'un imbécille peut être encore quelque chose de très complexe et que toute l'habileté du philosophe le plus malin serait impuissante à expliquer. Il y passe des éclairs singuliers entre les ténèbres. Il y sourd des idées qui n'aboutissent pas... Certes! il n'y a pas moyen, sans injustice, de reprocher à un sot d'avoir la main heureuse et de la mettre quelquefois sur un titre qui sera, tout à l'heure, la plus cruelle ou la plus plaisante ironie quand il l'aura placé sur son livre. Il n'y a vraiment pas moyen de s'irriter contre l'innocence de ce traquenard auquel pourtant vous allez naturellement vous prendre. Mais il en est d'autres, moins innocents, contre lesquels la Critique a le droit — et même l'obligation — de s'élever.

S'il y a des titres, en effet, qui peuvent pousser comme des tleurs d'esprit dans les plus pauvres cervelles, il y en a d'autres qui ne sont que les fausses fleurs de la Spéculation ou de la Vanité... Je puis très bi :n pardonner à l'auteur d'un mauvais livre, quel qu'il soit, de m'avoir pipé avec le sien et de m'avoir fait avaler un méchant ouvrage caché sous un titre alliciant et qui s'adressait à ma friandise intellectuelle, mais il m'est impossible de pardonner à un éditeur — et par là je n'entends point le libraire — qui publie des Correspondances inédites et trompeuses sous desnoms qu'on aime et auxquels la plus sympathique curiosité s'attache, et cela uniquement pour

l'égoïste plaisir de camper son nom sous ces noms célèbres et d'avoir tripoté un livre de plus !

Ce que je dis là, je le dis pour Saint-René Taillandier et pour les lettres qu'il publie. Ce que je dis là, je ne le dis point pour Sismondi et Bonstetten, genre d'esprits qui, en eux-mêmes et sur la recommandation de Saint-René Taillandier (surtout), ne peuvent faire d'illusion à personne. Mais je le dis pour deux esprits qui nous emporteront toujours du côté où l'on dira qu'ils seront, je le dis pour Madame de Staël, qui a la fascination du génie, et pour Madame de Souza, qui a celle de la grâce et du sentiment.

Ainsi, — je le répète, — ce n'est point l'affirmation de Saint-René Taillandier, quelle que soit l'épouvantable peine qu'il se donne pour paraître enthousiaste, et il l'est peut-être, que sait-on ? qui me ferait jamais courir aux lettres du Genevois Sismonde de Sismondi. Pour me faire ouvrir un pareil paquet, à bon droit suspect de lourdeur, il ne me faudrait rien moins que l'affirmation de Voltaire, et encore je me dirais qu'il se moque de moi ! Mais Taillandier, bon Dieu ! Il n'est

pas fait pour me tailler et me faire porter une telle croupière ! Saint-René Taillandier, qui était, sauf erreur, professeur à la Faculté des Lettres de Montpellier, a trouvé dans la bibliothèque de cette ville une liasse de lettres de Sismondi, l'historien, que lui, Taillandier, s'empressa de publier avec une Notice préalable, insérée dans la Revue des Deux-Mondes.

En cette Notice, carabinée de gravité comme toutes celles qui s'impriment dans cette agréable Revue, Saint-René Taillandier nous apprend, à nous qui n'aimons, hélas ! que trop à rire, qu'il a découvert une de ces choses qui n'avaient, croyait-on, jamais existé... l'àme de Sismondi !... Jusque-là c'était bien étonnant, mais s'il l'avait pu, Taillandier, comme il le dit, c'était son droit... et sa fortune! Découvrir l'àme de Sismondi, voilà, en effet, un fier tour de force d'acuité naturelle ou de lunettes... car qui ne sait ce qu'était Sismondi ? Esprit lourd, assez recle, je le veux bien, quand ses idées philosophiques et son protestantisme socinien ne le faussaient pas, il était de race italienne, mais de race italienne émigrée en Suisse. Il avait contracté les goitres du pays... L'Italien avait été tué par le Genevois. Vilaine manière d'être assassiné! Dans son Histoire des Français et dans son Histoire des lie publiques d'Italie, Sismondi est froid comme l'eau des glaciers de la Suisse, dont il n'a pas la pureté, mais, après tout, c'est une grande masse de faits comme l'eau des glaciers est une

grande masse d'eau. Voilà Sismondi en ses ouvrages, et dans sa vie ce fut à peu près la même chose.

Ce fut la même froideur et la même insipidité. C'était un érudit, et personne n'ignore combien la vie d'un érudit est simple. Ces gens-là se mettent entre deux livres et ils y restent bien tranquilles, aplatis et roulés comme des cloportes. Ils y resteraient toute l'éternité, si la mort, cette bibliothécaire turbulente, qui range si brusquement les livres et les hommes, ne les en ôtait pas... Seulement, par un caprice de cette spirituelle Nature, qui est plus gaie que Taillandier et qui ne travaille point pour la Revue des Deux-Mondes, cet érudit, ce Genevois, ce Sismondi aimait les femmes (oh ! innocemment, bien entendu!) Il les aimait comme ce monstre camard de Gibbon, qui n'avait pas le physique de son goût, et dont le visage causa une sigrandepeuràl'aveugle Madame du Deffand, quand elle l'eut embrassé et tâté, croyant que ce n'était pas un visage...

Gibbon et Sismondi recherchaient beaucoup la société des femmes, par amour du contraste, probablement. La légèreté de la conversation des femmes, l'agilité de leurs fines articulations intellectuelles, étonnaient et charmaient, comme Miranda charme Caliban, ces esprits d'érudits, massifs et lourds, chargés de notions, et qui semblent faits pour le monde comme les éléphants pour marcher sur le tapis d'un salon. On sait que Gibbon avait été amoureux de

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Madame Necker. Sismondi ne fut point, lui, amoureux de Madame de Staël, mais, quand il mettait la tête hors de ses livres comme une carpe met la sienne hors de l'eau, il l'admirait naïvement et passait sa vie à l'entendre. Elle qui parlait comme un livre lui faisait sûrement l'effet d'en être un.

Venu à Paris vers 1813, Sismondi vit les reines de la haute société d'alors : Mesdames de Duras, de Lévis, de Béranger (Châtillon), de la Tour du Pin, de Montmorency, de Chabot. Il y rencontra cette Madame deVintimille si aimée de Joubert, de Joubert, un érudit aussi, mais dont l'érudition s'éclairait de lueurs platoniciennes, et qui différait de l'épais et plat Sismondi à peu près comme une poétique lune, réfléchie dans l'azur d'une mer de Grèce, différerait d'un fromage de Gruyère tombé dansunpuits! Sismondi, — rendonslui cette justice, — malgré son épaisseur, fut encharmé de ces conversations parisiennes, comme l'ours de Berne qui entendrait l'harmonica, et il n'oublia jamais cette sensation quand il fut revenu dans son pays. Enfin, vers le tard de sa vie si peu agitée, 3 mondi épousa une Anglaise, pour avoir une intimité et du thé, le soir. Il l'épousa froidement et philosophiquement, comme il faisait tout depuis qu'il existait. Tel fut Sismondi, littérateur et homme; tel fut cet honnête chroniqueur, qui n'eut pas même d'< sprit, et dont Saint-René Taillandier, ce chercheur dej perles dans les huîtres, se vante d'avoir retrouvé

l'âme! Si cette âme a jamais existé, elle devait être, du reste, assez pesante pour qu'on la retrouvât à la place où elle avait vécu et qu'elle ne pût pas s'envoler.

Et de fait, elle n'avait point bougé. Elle se tenait fort tranquille (comme de son vivant!) dans le fond d'une bibliothèque (toujours comme de son vivant!), pliée, repliée et figée dans une soixantaine de lettres, à peu près, adressées à Madame d'Albany, une femme dont Sismondi avait hanté la maison à Florence, comme il avait hanté, en Suisse, celle de Madame de Staël, — ces sortes de lanternes magiques où l'on voit passer devant soi beaucoup de figures, ces espèces de belvédères ouverts sur le monde, intéressant beaucoup le badaud qui est le fond de tout érudit, pour peu qu'il ne soit pas un distrait. Selon Saint- René Taillandier, qui est le Christophe Colomb de ces lettres, le Monsieur Josse de ces bijoux qu'il a montés dans le similor de son Introduction, ces lettres révèlent en Sismondi des tendresses, des délicatesses et des nuances dont personne jusqu'à présent ne s'était douté, et nous font entrevoir un Sismondi charmant, pris sous l'autre, et que Saint-René Taillandier s'est mis en train de dégager, comme le phaëton de la voiture à foin embourbée dégage sa voiture :

Prends ton pic et romps-moi ce caillou qui te nuit !

Il a donc pris son pic, c'est-à-dire sa plume, et il a

creusé cette Notice, dont le but est de dégager le Sismondi sentimental duSismondi soliveau, du Sismondi la tête de bois, qui a écrit l'Histoire comme une mécanique à bon sens. Eh bien, j'ai eu le courage de lire ces lettres, malgré la notice de Saint-René Taillandier, qui n'était pas pour moi une recommandation ; car il est de la Revue des Deux-Mondes et même un des plus gris de cette vieille grisaille, qui ne respire pas précisément les tendresses, les délicatesses et les parfums de toute espèce que Saint-René, ce nez dégustateur, a la puissance de respirer dans ces lettres de Sismondi. Je les ai lues non pas avidemment, je doutais de mon Taillandier! mais consciencieusement, et j'avoue que je n'y ai trouvé que ce quel'on peut aimer à la Revue des Deux-Mondes, c'est-à-dire, sous laforme la plus terne, la plus chétive médiocrité. En dehors de l'Histoire, sans l'intérêt des faits de l'Histoire, le pauvre Sismondi, homme du monde, pédant dépaysé dans des Décamérons impossibles, voulant donner gentiment la patte aux dames et ne pouvant pas, devait être ce qu'il est en ces lettres arrachées aux rats, qui en auraient mieux joui que nous ; car, franchement, elles ne sont rien de plus qu'insignifiantes, quand elles ne confinent pas... j'oseraile mot, puisqu'il est mérité!... positivement à la bêtise.

Ainsi, j'ai rasé le traquenard. Il fallait, en effet, pour m'y prendre, un autre morceau que le Sismonde de Sismondi déterré, à Montpellier, et qui, je vous le

jure, n'est un Sismondi nouveau que parce qu'il est plus médiocre encore que le Sismondi connu. Ce n'était pas non plus le Bonstetten qui pouvait m'y faire prendre, à ce traquenard une première fois esquivé! Bonstetten, l'ami de Sismondi, était, dans le léger et l'inconsistant, ce que Sismondi était dans le pédantesque et dans le sérieux, et ils étaient liés comme la mouche est liée avec le cheval du brasseur... Bonstetten est tout l'opposé de Sismondi, mais on n'y gagne pas pour cela. C'est un vieux frivole, un vétéran de la fatuité du xvine siècle. Ci-devant jeune homme qui met du rouge, marquis de Bois-Sec qui, à soixantedix ans, s'enflamme pour Madame d'Albany, et, comme dit ce dandy superbe de Taillandier, dans sa langue élégante... et prud'hommesque, comptant au premier rang de ses adorateurs, Bonstetten, espèce de dilettante littéraire, qui a fait un Voyage au pays du Latium, compte bien plus par ses camaraderies que par ses ouvrages.

C'était l'Ami des auteurs (un type que je recommande à M. Alexandre Dumas fils pour sa prochaine comédie). Il paraissait très spirituel, mais en Suisse, et pour les gens de ce pays. Les huit piètres lettres adressées à Madame d'Albany que Taillandier publie à la suite de celles de Sismondi, quoique moins pataudes, ne se recommandent ni par le fond, ni par la forme. à une Critique saine et robuste, qui ne passe point son temps à compter, loupe en main, les grains de tabac

tombés sur un jabot jauni! Au moins, Sismondi a de l'importance, mais Bonstetten! !... S'il n'y avait eu que le nom de cet Arcadien entrelacé, sur la couverture du livre de Taillandier, au nom de Sismondi, cet autre Arcadien de Genève, j'aurais pu éviter tout à fait le traquenard, déjà effleuré sans inconvénient. Mais les noms de Madame de Souza et de Madame de Staël étaient aussi sur cette damnée couverture, et qui peut résister à ces noms-là? Je l'ai dit : j'y ai été pris.

On nous promettait des lettres de toutes deux. Qui mieux qu'elles pouvait en écrire de charmantes?... Les lettres, cette causerie par écrit, l'écho prolongé et soutenu de cette autre causerie de vive voix dont il ne reste plus rien quand elle est finie ; les lettres, cette immortalité de la causerie, sont d'ordinaire le triomphe des femmes, et même des femmes les moins faites, à ce qu'il semble, pour triompher... Presque toutes — c'est affaire de sexe et d'organisation sans doute — montrent dans leurs correspondances des grâces d'esprit, humbles ou fières, des aisances, des

spontanéités, des finesses, des manières de dire ou de sous-entendre, que sur place bien souvent elles n'ont pas dans la conversation.

Le nombre de Sévignés au petit pied que je connais est prodigieux... Mais, quand on dépasse ce niveau moyen de distinction que les femmes, en matière de lettres, atteignent certainement mieux que nous, et quand elles sont, sur ce point, nettement supérieures, alors ce sont des Sévigné tout à fait, ce sont des Ninon de l'Enclos, des marquise Du Deffand, des Eugénie de Guérin! Et ce doivent être aussi des Madame de Staël et des Madame de Souza ; car il est impossible que de pareilles femmes, qui ont prouvé leur supériorité dans des livres puissants ou délicieux, n'aient pas laissé des lettres plus ellesmêmes encore que leurs écrits, et qui, pour cette raison, nous les feraient aimer et admirer davantage.

Oui! il est impossible qu'il n'y en ait pas, et, pour mon compte, je suis parfaitement sûr qu'il y en a. Seulement, il fallait les trouver. Aimer beaucoup les huîtres n'est pas une raison pour se connaître en perles. Saint-René Taillandier, qui adore Sismondi et Bonstetten et qui nous a donné leurs lettres en disant, comme l'amateur de prunes dans La Bruyère : « Goûtez-moi cela! >>,aulieu de nous donner de vraies lettresinspirées,commeMesdames de Souza et de Staël savaient en écrire à ceux qui avaient le bonheur d'être aimés d'elles ou de leur plaire, — car on

n'écrit bien les lettres qu'à ces conditions ! — Saint- René Taillandier, qui ne les avait pas, s'est contenté de quelques bribes de correspondances qui n'étanchent pas du tout la soif que nous avions créée en nous, en rêvant ces sorbets : — Lettres inédites de Madame de Staël et de Madame de Souza!!

En effet, ce qu'on nous donne est peu de chose en comparaison de ce que nous pouvions espérer. Les lettres en question ne sont pas nombreuses. Celles de Madame de Souza à la comtesse d'Albany, son amie, quoiqu'elles ne réalisent pas certainement toute l'idée que l'imagination se fait de la manière d'écrire d'une femme comme Madame de Souza, sont cependant empreintes çà et là de cette exquise personnalité qu'on avait entrevue à travers les livres délicats qu'elle a publiés. Lame qui se mêle à tout, s'y est mêlée. Il y a là, à beaucoup de places, des tendresses de cœur et des simplicités d'expression qui font venir tout naturellement à l'esprit le doux nom de Souza. Mais pour Madame de Staël, c'est bien différent! Quand il s'agit de Madame de Staël, l'aplomb de Saint-René Taillandier est inouï. Il n'a guères qu'une dizaine de billets d'elle, fragmentés, écrits à la hâte, qu'il publie comme si c'étaient des merveilles, en nous disant somptueusement : Soyez heureux!

Ces billets, écrits par la convenance et comme ri importe qui pourrait les écrire, sont aussi adressés à Madame d'Albany, que Madame de Staël appelle « ma

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reine », cette femme passée du dernier Stuart au poète Alfieri, et qui était allée assez peu royalement avec ce fier républicain demander une pension au gouvernement qui avait chassé les Stuarts d'Angleterre... Quoique écrits en 1815 et en 1817, sous l'empire d'événements publics qui auraient pu faire jeter de magnifiques flammes à ces deux volcans, le cœur et l'esprit de Corinne, je défie qu'on trouve en ces billets un mot qui dise tout bas, si on n'en voyait pas la signature, que ceci fut écrit un jour par Madame de Staël. Nulle part on ne sent, sur ces fragments hâtés, le toucher de cette main de feu qui y est passée et qui aurait dû y laisser au moins une tiédeur, — au moins quelque odeur affaiblie de cette feuille de laurier qu'elle roulait incessamment dans ses doigts ! Un homme qui aimerait autant que moi Madame de Staël n'aurait jamais, par respect pour elle. publié ces bribes vulgaires ; car tout ce qui n'augmente pas la gloire doit la diminuer.

Mais Saint-René Taillandier n'a pas la piété que je ressens pour la mémoire de Madame de Staël. Il a d'autres piétés... Il a celle, par exemple, de la couverture de son livre et de sa vente, et le nom de Madame de Staël amorce l'amateur. D'ailleurs, il peut admirer de bonne foi et trouver très beau et très intéressant ce qui me semble, à moi, parfaitement indigne du talent et de la renommée de Madame de Staël. N'est-il pas rédacteur de la Revue des Deux-Mon-

des?... Un homme qui a trouvé que Sismondi était une âme, — une violette des bois pour le parfum poétique,— peut bien trouver que les simples paroles de Monsieur Jourdain : «Nicole, apportez-moi mes pantoufles! » écrites par Madame de Staël à sa femme de chambre, feraient une bien intéressante lettre de la Correspondance médite de Madame de Staël; et qu'il faudrait les publier !

Ces lettres inédites de Collé causeront deux surprises au lecteur, et voici pourquoi. On y rencontrera un Collé qui n'est pas du tout le Collé de sa réputation, et un éditeur... aussi inattendu que celui qu'il édite. Les éditeurs... on les connaît! Ils ont tous, plus ou moins, le diable au corps. Je parle bien entendu des éditeurs littéraires... Les autres n'ont pas le diable au corps, mais ils sont le diable de nos corps et de nos esprits. Quant aux littéraires... ils avalent tout, ils trouvent tout bon dans l'homme qu'ils éditent, et quand ils ont lappé leurs assiettes, comme le renard, amphitryon de la cigogne :

Et le drôle eut lappé le tout dans un moment,

1. Lettres inédites de Collé, publiées par M. Honoré Bonhomme {Pays, 23 Mai 1864).

ils disent : « Y en a-t-il encore?», avec des reniflements d'ogre à jeun qui sentent la chair fraîche. Eh bien, M. Honoré Bonhomme n'est pas, lui, un de ces avaleurs de gens, un de ces éditeurs engoulafres ! Je ne dirai pas qu'il a la dent superbe du Rat de ville chez le Rat des champs, ce serait trop, mais il l'a délicate. Il grignote son Collé en homme qui lui trouve des choses excellentes, mais, pour le grignoter, il le casse, et ilen rejette des morceaux que, moi, jeramasserais 1 Enfin, qu'on me passe le mot! il le chipotte. Il est évident que M. Honoré Bonhomme a dans ses jugements sur Collé un embarras et des timidités inconnus aux éditeurs, ces gaillards d'aplomb (et quelquefois de plomb), qui ne doutent de rien, qui vont toujours ravir le monde avec le livre qu'ils publient et se faire nommer comme Titus : les délices du genre humain ! Et cela est évident, malgré la bonne contenance des mots et les ressources de la phrase, l'enthousiasme de l'éditeur, ce pompon qu'on se met sur l'oreille d'un autre, M. Honoré Bonhomme ne Ta point. Il ne sait pas vraiment ce que vaut Collé. Quand il faudrait bravement le louer, il n'ose... Il n'a pas la franchise de collier que je désirerais. Tenez ! je lui en demande bien pardon, je veux être ici plus éditeur que M. Honoré Bonhomme et faire les affaires de son édition mieux que lui.

En effet, moi que rien ne gène aux entournures, je n'irai point par quatre chemins chercher midi à qua-

torze heures pour dire le bien que je pense de Collé. Sa réputation de chansonnier ne trouble pas mon puritanisme; car j'aime et j'ai toujours aimé les chansonniers et je n'ai pas d'airs protecteurs à prendre avec eux. La chanson, ce chant de l'alouette des Francs, c'est le génie même de la France, et un jour j'en écrirai l'histoire. D'ailleurs, selon moi, la gloire est là comme partout, mal répartie. Collé n'est pas un si fort chansonnier qu'on l'a dit, et sa réputation, comme chansonnier, ne me tape point sur la tête. Je laisse à M. Honoré Bonhomme ce coup de soleil. Selon moi, les grands chansonniers de la France sont du commencement de ce siècle. Le rire, comprimé par la Révolution, repartit, quand elle fut finie, avec une force de gaieté, la vraie furie française ! Ce n'est ni Vadé, qui (le croira-t-on?) n'a qu'une bonne chanson dans tout son recueil, la chanson patoise qui commence par ces vers :

Le premier du mois de Janvier Je rencontris un savetier,

ni Collé que voici, malgré la pension que lui fît royalement Louis XV pour ce fameux Pont-Neuf sur la prise de Port-Mahon :

Ces braves insulaires Qui sont, — qui font sur mer les corsaires, etc.,

niFavart,ni Panard, — des dates dans la chanson bien

plus que des illustrations, — qui sont les pères de la chanson française. C'est Désaugiers, Armand Goufle, Brazicr, Béranger.Piis, Jacquelin, etc. Vadé, Piron, Favart, Panard et Collé, n'en sont que les grands-pères, et c'a été comme à la Chine : la gloire a remonté ! C'est la gloire des fils qui a fait la gloire des ancêtres. Je ne suis pas si bonhomme que l'éditeur des Lettres inédites sur le compte du talent de Collé comme chansonnier. Et il y a plus, je prétends que la chanson, chez Collé, n'était nullement son vrai génie. Collé, fils des circonstances comme tout le monde, s'y méprit lui-même. Parce qu'il était gai, comme tous les esprits vigoureux qui se portent bien, il se crut la vocation du chansonnier quand, au fond, il en avait une autre, qu'il a prouvée, et dont personne ne parle comme il faudrait, même M. Honoré Bonhomme, qui pourtant la confirme par les Lettres inédites qu'il publie, mais qui semble regarder cette autre vocation comme un par-dessus le marché du talent de chansonnier dans Collé, tandis qu'au contraire c'était le talent du chansonnier qui était par-dessus le marché, dans cet homme apte aux choses sévères.

Donnez une chiquenaude à cette vieille couronne de roses et de lierre qui a tant usé de chapeaux de Roger- Bontemps, et vous verrez apparaître de là-dessous un front ferme et froid, une tête solide qui n'a pas une illusion, pas une griserie sur les choses qui grisaient le plus les gens de son temps et même encore beau-

coup de ceux du notre, sans qu'il soit besoin de boire pour cela au cabaret. Je n'ai pas peur de ce que j'avance: c'était un critique que Collé, et c'est aux facultés du critique qui étaient en lui qu'il aurait dû demander sa gloire... s'il eût cru à cette vanité. Mais il était tellement sceptique qu'il n'y croyait pas!

Oui! un critique, — un indépendant, — et un juge! Voilà ce que de nature, — de constitution première, — fut Collé, le faiseur de parades, qui a tant noué de rubans rouges à la queue de Jocrisse! Oui! un critique net et un moraliste aussi, à côté du chansonnier polisson. Quelles circonstances l'entraînèrent si loin de sa voie naturelle ? 11 ne nous l'a pas dit, même dans ce Journal qu'il alaissé,et qu'il appelait, avec une modestie si gaie, sa conversation avec son bonnet! Les circonstances sont les coups de marteau qui enfoncent le clou, droit ou de travers, dans la vie. Comme Collé ne nous a pas dit ce qui enfonça le sien de travers, et comme M. Honoré Bonhomme ne l'a point découvert pour nous l'apprendre, nous ne savons pas

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ce qui a pu nous priver d'un La Bruyère quelconque ; car Collé avait trop de santé d'esprit, de naturel et de droiture, pour imiter personne, même ceux-là qu'il admirait le plus.

L'eût— il dit, du reste, ce Journal de Collé, qui ne va que de l'année 1748 à l'anné 1772, n'est pas dans le grand courant des lectures. Les curieux seuls le lisent, et parmi ces curieux (le petit monde est bâti sur le grand) vous trouvez une majorité de connaisseurs qui se fourre l'idée du chansonnier à califourchon sur le nez et qui ne voit plus clair à travers de pareilles lunettes. C'est toujours ce qui impatientait tant Chateaubriand : « Ah ! tu es un homme de lettres; tu ne peux donc pas être un homme politique ! Ah ! tu portes un gilet de dandy ; tu ne peux pas avoir l'esprit grave ! Ah ! tu es catholique et ganté de blanc ; tu n'entreras pas chez les évoques! » Ainsi, on effleure de l'œil qui veut rire le Journal d'un homme qui est timbré chansonnier, et qui ne peut être qu'un chansonnier alors même qu'il écrit l'histoire de son temps avec une gravité mordante et une élévation singulière. Et le préjugé est si fort, qu'un homme d'esprit et un éditeur le partagent! ! Un homme d'esprit, je le comprends encore. Les hommes d'esprit mettent parfois tout leur esprit à se tromper, et c est pour cela qu'ils se trompent mieux que les bêtes... mais un éditeur 1

Et un éditeur qui nous donne les Lettres inédites de Collé, et qui, plus tard, doit nous donner une

réimpression" de son Journal, de ce Journal qu'on ne lit pas assez et qui contient mieux que des anecdotes ; car il contient des jugements pleins de fermeté et d'indépendance. Ce n'est, il est vrai, qu'un fragment bien court de l'Histoire du xvm° siècle, mais ce fragment est supérieur à sa manière aux diverses histoires écrites par les contemporains, et par l'excellente raison que Collé est aussi peu un contemporain que possible. En réalité, malgré la date de sa naissance et de sa mort, Collé n'était pas du xvme siècle. Le blafard Grimm,Duclos le sanguin, et le bilieux Chamfort, en sont, eux : ils en ont les idées, ies passions, les mœurs, le goût et le ton.

Collé n'a rien de tout cela. Il est de la postérité qu'il a inventée ; car la postérité — nous dit-il quelque part — n'est pour lui ni à une première ni à une seconde génération : elle est à plus d'un siècle de distance de celui qu'on juge, et c'est à ce siècle de distance qu'il se met pour juger le sien. 11 n'a aucun enthousiasme pour les dominateurs intellectuels qui firent, à cette époque, de l'enthousiasme un incendie. Voltaire, comme il l'appelle en ses Lettres inédites: « le « plus prodigieusement bel esprit que la nature ait « créé avec une vaste mémoire », est jugé avec une impartialité froide qui n'était pas du temps.

Rousseau l'est mieux encore; le jugement va jusqu'au mépris. Le moraliste solide a vu les charlatans sous les séductions du talent. Et encore, le talent, il

en fait très bien la réduction, de cette main dextre qu'on n'entortille pas.

Jamais homme ne s'est mieux gouverné et n'a mieux gouverné sa plume que Collé. Ce n'est pas une plume à grand tapage, à grand éclat, mais c'est une plume simple et forte, qui ne dit exactement que ce qu'elle veut dire, mais qui le dit avec une rare précision. Il avait, à un degré éminent, ce que les Anglais appellent striclness. Sans amour-propre aucun, juste pour le plaisir d'être juste, désintéressé de lui-même, quand il se trompe, ce qui est très rare, sur le fond d'une chose ou d'un homme, il le dit et il ne s'épargne pas le mot meurtrissant. Par exemple, il se trompe complètement sur les commencements de Beaumarchais, mais il le reconnaît : « J'ai été bête, » dit-il simplement, « ce qui prouve l'enfant », ajoute son éditeur, lequel a toujours le chansonnier à califourchon sur le nez, mais ce qui, à mon sens, prouve l'homme !

Assurément, Collé en était un. Modeste sans hypocrisie, comme on ne l'est presque dans aucun temps, mais comme on l'était moins que jamais dans le sien, il est certainement l'homme le plus naturel d'une société surexcitée et artificielle. Il l'est tellement qu'il fait ce que personne ne faisait dans cette société : il aime sa femme ! 11 a été le Philémon de cette Baucis jusqu'à sa dernière heure. Il en a parlé toujours de la manière la plus touchante, et il est mort dès qu'elle est morte. Aimer sa femme et se vanter de l'aimer, ce

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qui est plus fort dans le temps où l'épicurisme de Richelieu et du chevalier de Faublas était à la mode, double courage en ce grivois de chansonnier si profondément à part de son époque, de son théâtre, et du genre de génie qu'il avait, mais qu'il n'avait pas seul !

Non! Collé n'était pas du xvme siècle. Et je crois bien que voilà tout uniment la raison pour laquelle son éditeur, qui en est trop, lui! n'a pas rendu justice aux qualités que je viens de signaler. L'homme du xvin0 siècle, ce n'est pas Collé, c'est M. Honoré Bonhomme ! Placé entre son admiration, dix fois exprimée dans son livre, pour les hommes et les choses de ce temps, et son goût et sa position d'éditeur de Collé, M. Bonhomme ne s'est pas senti médiocrement embarrassé quand il a fallu classer l'irrespectueux contempteur de Rousseau et de Voltaire, assez intéressant pourtant à ses yeux pour qu'il ait songé à éditer ses œuvres posthumes.

Il y avait là un petit entre deux difficile à passer sans accroc et sans encombre, et, pour le franchir, M. Honoré Bonhomme s'est donné le mal d'un homme

d'esprit qui voudrait que la bosse du chameau n'empêchât pas le chameau de passer par le trou de l'aiguille. Chose rude, quand même il aurait le dos plat! Aussi, que de peines! que de précautions 1 II faut voir cela dans les notes de M. Bonhomme. C'est presque comique... Plutôt que de convenir franchement de la valeur des jugements de ce chansonnier qui, entre deux chansons, se permet en prose incisive de toiser Voltaire et Rousseau et leur époque tout entière, ou de se rebiffer et de dire bravement, avec ce poltron de Sosie :

Comme avec irrévérence Parle des dieux ce maraud !

M. Honoré Bonhomme, qui fait précisément une édition très soignée des irrévérences du maraud, transforme Collé, pour l'excuser de son audacieuse raison, ' en enfant terrible, enmalin, en plaisant, et en vingt autres personnages, tous plus ou moins tortillés et ] tirés parles cheveux, mais tous rentrant toujours dans le chansonnier. Tantôt (à la page 149 du volume) Collé est un folâtre, le folâtre Collé, qui continue ses I petites farces, et cela à propos de l'opinion la plus j fondée touchant Y Essai sur l'histoire universelle! tan- I tôt, à un autre endroit, quand Collé parle de Bous- I seau comme un honnête homme a le droit de parler I d'un drôle, le drôle aurait-il du génie, M. Honoré I Bonhomme le compare à un coq en colère sur ses petits j

ergots, et comme les Lettres inédites sont adressées à un jeune homme sans expérience que Collé veut former pour le monde, M. Bonhomme ajoute agréablement, avec le sourire de la moquerie douce : « Il avait « son Emile, et c'était peut-être là une jalousie de mé- « lier!»

Ailleurs encore, M. Bonhomme, qui aies nerfs voltairiens, s'écrie :« L'acharnement de Collé contre Vol- « taire finirait par agacer, s'il n'était pas si amusant ! » et de « coq sur ses ergots » il en fait « un petit chien « qui jappe!» Folâtre, jaloux, agaçant mais amusant, coq en colère, chien qui jappe, c'est toujours le Collé de la Chanson qui force son talent, c'est toujours le Collé de la parade, de la calembredaine, mais ce n'est pas le Collé du Journal et des Lettres inédites, et puisqu'on les publiait, ces Zèbres inédites, c'est ce Collé-là qu'on était tenu de nous donner!

Je viens de dire ce qu'elles sont, ces lettres... Ce sont des conseils à un jeune homme, qui rappellent, tout en contrastant avec elles, les lettres de LordChes-

terfield à son fils. Mais le folâtre Collé, ainsi que l'appelle si judicieusement M. Bonhomme, est un éducateur beaucoup plus substantiel que le Lord anglais, ce puritain de cour et de frivolité. Collé, le Triboulet dramatique, savait la vie. Cela n'est pas rare chez ces bouffons quand ils ont du cœur, et il voulait l'apprendre à son fils d'adoption pour lui en ôter l'horrible surprise. Chesterfield, grand seigneur et dandy anticipé, n'avait à enseigner à son fils que les révérences du corps... C'était un professeur de grâces à se donner. Le pauvre Collé, des Menus-Plaisirs de Monsieur le duc d'Orléans, avait à enseigner au sien les révérences de l'esprit. 11 était aussi professeur de grâces, mais de grâces à obtenir!

Le volume, formé presque tout entier par ces Lettres, n'est certainement pas le Traité du Prince, mais ce n'est pas non plus celui du Valet. Cela pourrait s'appeler très pertinemment : Cours de flatterie à l'usage des jeunes gens qui veulent s'avancer dans le monde, et entrer dans les Fermes, par exemple, parce qu'ils ne sont pas des Chesterfield! (C'était justement dans les Fermes que devait entrer et qu'entrera le fils d'adoption de Collé.) 11 faut voir comme il l'y pousse, comme il le recommande, mais surtout comme il le conseille comme il lui prêche la séduction de ses chefs par ce charme oie la flatterie, le seul charme qui n'ait pas besoin d'être délicat.

Collé, qui n'est pas seulement un moraliste de chanson épicurienne, parle de la flatterie en homme qui sait quel levier c'est, même dans des mains maladroites et imbécilles. Il en parle cruellement pour l'humanité, mais sans déclamation, sans amertume, sans la moindre mauvaise humeur, dans ces Lettres où il distille les plus délicieuses leçons de l'art de flatter. Sans doute, il y a dans ce volume d'autres conseils, d'autres enseignements,, marqués, tous, soit au coin du goût littéraire soit à celui de l'observation humaine, du sens réel et positif, mais le fond de l'enseignement de Collé c'est la flatterie, la flatterie sur le plus grand pied, infatigable, continue, multiple, perpétuelle !

Les manières de flatter de Collé, il les compose des plus savantes combinaisons et les décompose jusque dans leurs plus simples nuances. L'ironie n'est pas là-dedans, mais le sérieux le plus comique à force de naïveté rusée et de profondeur! Collé est un Mentor aimable et un Machiavel sans inconvénient, mais parce qu'il donne ses leçons de séduction le rire de Démocrite aux lèvres il n'en est pas moins un moraliste dans le sens le plus réfléchi et le plus méprisant du mot. Seulement, il abat les angles de son mépris et il a l'art d'en faire une rondeur. La bonhomie dans le mépris, chose rare! c'est là son originalité.

Telles sont ces Lettres inédites de Collé, dans

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lesquelles l'homme qu'il avait été dans son Journal se rencontre. Elles sont piquantes, quoique placides ; elles sont gracieuses, quoique réfléchies. La grâce de Collé est très particulière. Elle ressemble un peu à la grâce d'Arlequin (Collé a fait Arlequin hongre, mais ce n'est pas celui-là !) Arlequin doit être un peu gros et pourtant d'une grande légèreté. La prose de Collé en ces Lettres n'est pas lourde, mais elle a je ne sais quelle épaisseur d'embonpoint qui n'empêche ni la souplesse, ni la finesse. Il était léger et consistant, et, pour finir par une comparaison du Caveau appropriée au chansonnier qu'a pleuré Laujon, je dirai que son esprit ne ressemblait point à cette eau sucrée d'un verre de Champagne couronné de son écume, mais au verre de Saint-Péray mousseux, qui a l'essence sous sa mousse! Une ou deux fois il la souffla, cette mousse, et la fit tomber de son verre, et j'ai dit alors quel vin est resté .

M. Honoré Bonhomme vient de nous en faire goûter quelques gouttes encore, mais je prétends les avoir dégustées mieux que lui. Son voltairianisme a nui à Collé. J'ai toujours dit beaucoup de bien de M. Bonhomme, éditeur d'un Piron que j'ai vanté. Mais, franchement, je regrette de le voir si peu éditeur ici. Quoique très bon élève de Collé, qu'il n'a pas lu pour des prunes, M. Honoré Bonhomme se montre peu reconnaissant pour son maître. Collé est peut-être le seul homme dont il parle dans son livre qui n'y soit

pas flatté, tandis que toute la littérature de notre temps y est l'objet des plus amples révérences et d'un moulinet de flatteries qui atteint toutes les oreilles. S'il y avait des Fermes encore, je dirais que M. Bonhomme y veut entrer!

Les a-t-on assez vantées, ces Lettres ! Ce n'a été qu'un cri, ou plutôt une unanimité de cris de plaisir, de surprise et d' admiration. Tous les moutons de Panurge de la Critique ont sauté et bêlé a la file. Il semblait que la société parisienne, légèrement hébétée depuis nos malheurs et désaccoutumée des gens d'esprit, tout à coup en retrouvait un qui lui redonnait la sensation que donne l'esprit, cette faculté ineffable ment charmante, qui n'est pas le talent et que le plus grand talent, et même le génie, n'ont pas toujours! Comme talent, Mérimée avait fait son œuvre. Il, était connu, classé, étiqueté, numéroté depuis

ï. Lettres à une inconnue ; Lettres à Panizzi; (Constitutionnel, 2 Février 1874; 20 Avril 1881).

longtemps. Ce n était pas le Pérou, comme disait si drôlement Talleyrand à la maréchale Lefebvre, mais ce n'était pas rien non plus. Rappelez- yous — si vous le pouvez — les fameux articles, si fameusement oubliés, de la Revue des Deux-Mondes. Planche y surfaisait immensément Mérimée, et c'est sur cette planche qu'il a vécu toute sa vie et que peut-être il vit encore. Gustave Planche, ce critique qui fut une momie, avant d'être mort, osa lui imputer jusqu'à du génie. Planche, sec comme son nom, adorait la sécheresse de Mérimée qui lui rappelait la sienne ; car Mérimée, né de Stendhal, était un Stendhal maigre. Que si on pouvait écrire le mot sympathie quand il s'agit de Planche, je dirais qu'il en eut une naturellement pour Mérimée, — la sympathie d'un morceau de bois, taillé dans une bûche, pour un autre morceau de bois plus artistement travaillé.

Et réellement, voilà, en deux mots, ce que fut Mérimée. Tournez-le, retournez-le vingt fois, vous ne trouverez en lui qu'un morceau de bois, dur en diable, très travaillé toujours, et quelquefois assez creusé. Romantique de la première levée et du premier bataillon, il n'avait pas tout ce qu'avaient, à un suprême degré, tous ces truculents, comme disait Théophile Gautier, qui était un des leurs. Au milieu de ces truculents, de ces abondants, de ces sanguins, de ces pléthoriques, de ces hauts en graisse et en couleur, de ces tempéraments sulfureux, attaqués

plus ou moins, la plupart, de satyriasis littéraire, il apparaît, lui, Mérimée, comme un saisissant contraste. C'était un grand maigre, un osseux, et presque une espèce de squelette, mais qui ne rougissait pas plus de sa maigreur qu'une vieille fille anglaise, et qui même eut l'idée d'en tirer parti. Dans ces Lettres, il se plaint à plus de vingt places de la nécessité où il était, chez l'Empereur, de mettre des culottes courtes et des pantalons collants. L'élégie des pantalons collants y est éternelle! On sent que cet homme sans mollets souffre beaucoup de son indigence de plastique. Mais, dans la sphère intellectuelle où il se produit identiquement fait de la même manière, il n'en souffre pas. Se verrait-il moins?... Il a les jambes du paon mais il n'en a pas la queue, et cependant il ne se plaint ni à Junon, ni à personne; car il a fait un assez beau chemin sur ces jambes-là. On a donné comme un mérite de Mérimée son décharnement, sa maigreur, sa sécheresse. On l'en a trouvé plus nerveux, et on a presque fourré dans un nid d'aigle cet échassier attentif et concentré, qui, d'un long bec, affilé et tranchant, attrapa, au milieu du fretin qu'il péchait d'ordinaire, deux ou trois poissons comme Carmen, le Vase étrusque et Colomba !

Tci, c'est d'autre poisson péché par lui qu'on nous déballe; ce sont ces lettres inattendues, qui (a-t-on clamé sur tous les toits) ont ajouté au Mérimée connu deux autres Mérimée qu'on ne soupçonnait pas. Il y avait le Mérimée de talent, cet aquafortiste, et voilà qu'on y ajoute un Mérimée d'esprit et un Mérimée d'âme. Étonnement profond pour ceux qui ont connu l'homme! De ces Lettres aune inconnue sortent, comme d'un merveilleux tombeau entr'ouvert, deux poétiques oiseaux blancs, deux tourterelles, deux âmes mélancoliques et plaintives : l'âme, inconnue jusque-là, de feu Mérimée, et l'âme de l'inconnue, qui le restera par-delà! L"âme de Mérimée ne jouissait pas d'autant de publicité et de notoriété que son talent. Personne n'en parlait. Il y avait même des gens qui faisaient là-dessus une petite théorie comme celle de Garo :

... On ne dort point, quand on a tant d'esprit

Ils disaient : quand on a tant d'esprit, on ne peut pas avoir beaucoup d'âme. Mérimée, le réaliste sans

pitié, le narrateur au tragique froid, à la combinaison réfléchie, à la plume impassible, Mérimée, le Monsieur de Bois-sec de la littérature contemporaine n'avait jamais été, au concept des amateurs du sentiment, ce qu'on appelle un sentimental. 11 se vante, il est vrai, en ces Lettres qui le changent, non plus en nourrice, mais en tombe, d'avoir été trois ans un damné mauvais sujet; mais, outre que les passions ne sont pas plus de l'âme que les servantes ne sont leurs maîtresses, quoique les mauvais sujets les leur préfèrent souvent, un homme qui, comme feu Mérimée, passa toute sa vie à avaler des dictionnaires et des grammaires, à visiter des musées, à gratter la terre pour y trouver des antiques, à monter et à descendre des escaliers pour entrer es Académies, à galoper et à valeter sur toutes les routes, comme un courrier de malle-poste, dans l'intérêt de l'art et des gouvernements, à rapporter au Se'nat et à charader pour l'Impératrice, était attelé à trop de besognes pour avoir le temps de regarder du côté de son cœur pour s'attester qu'il en avait un... Eh bien, c'était là une erreur! Il suffisait à tout, Mérimée! C'était un talent, c'était un esprit, c'était principalement une âme! On dira: l'âme de feu Mérimée, comme on a dit : rame (/<■ (eu Brassier! Pendant qu'il vaquait à ses multiples devoirs de savant, d'écrivain, d'académicien, d'inspecteur de monuments historiques, de sénateur, de courtisan (il se titre lui-même,

en ces Lettres, de bouffon de l'Impératrice!), cet homme compliqué avait un cœur dont, on ne se doutait pas, — disent les colleurs d'affiches de Michel Lévy et les critiques qui voient des cœurs dans les livres qu'ils ne lisent pas... Oui! il avait un cœur, saignant dans sa poitrine jusqu'à la dernière heure, et dans lequel une femme adorée piqua ses épingles — quelle pelotte! — pendant vingt-cinq ans.

Voilà les contes bleus qu'il vous faut pour vous plaire, Ma bru...

La bru n'y est pas, mais les contes y sont.

Et même, ils y sont trop... C'est contre ces conteslà que je viens protester. On se les fait à soi-même ou on les fait aux autres. Je ne veux ni de l'une, ni de l'autre de ces mystifications. Je viens de lire ces Lettres qui tapagent, et, d'honneur ! je n'y ai vu ni tant d'esprit, ni tant de cœur. Ces lettres ne modifieront en quoi que ce soit l'opinion des vrais connaisseurs sur les puissances cérébrales et pectorales de feu Mérimée. Elles sont, je ne dirai pas du même tonneau, car un tonneau, c'est vaste et quelquefois plein, et il n'y a pas de tonneau dans la cave littéraire de Mérimée, mais elles sont de la même banquette d'où sont sorties, goutte à goutte, ces œuvres filtrées et rares qui ne coulèrent jamais à flots. Pour qui aime les correspondances, ces choses plus précieuses que les livres, pour qui a pratiqué seulement un peu celle de Vol-

taire, de la marquise Du Deffand, du prince de Ligne, des Mirabeau (l'ami des hommes et le Bailli), et même en ces derniers temps de Victor Jacquemont, pour ne pas parler de beaucoup d'autres, et qu'on s'en vient, alléché par les colleurs d'affiches et les reporters, enchantés d'avoir n'importe quoi à reporter pourvu que ça fasse : Pan ! on ne retrouve, à l'état de revenant sorti de la tombe, que ce grand maigre, planté assez sinistrement sur ses échalas, que nous avons connu vivant, dans sa sécheresse de parchemin et de papyrus et sa face pâle de cheval de l'Apocalypse (qui était une rosse), et auquel il s'est lui-même comparé. C'est bien lui, — mais ici sans les sujets de Carmen du Vase étrusque, de Colomba, d'Arsène Guillot; — c'est lui, mais sans autre sujet que lui-même. Il n'est plus jeune ici, il n'est plus mauvais sujet, il ne se porte plus bien, il a, dans son corps de lanterne, deux maladies à casser le corps d'un pauvre homme, et il est obligé d'entrer, à toute minute, dans des pantalons collants, malheur comique dont il ne rit pas I car il n'a jamais ri, il n'a jamais été gai et il est devenu morose, et partant, d'ennuyé, ennuyeux !

Et le ridicule même de cette situation d'amoureux qu'il a prise et qu'il a gardée, au grand ébahissement de tous, depuis 1842 jusqu'en 1868, ne rend pas ses deux volumes plus divertissants. C'était cependant une raison pour qu'ils le fussent. Le ridicule de l'homme pouvait au moins nous sauver de l'ennui du livre. La femme à qui toute cette masse de lettres est adressée était, à ce qu'il parait, de cette espèce très commune de femmes exigeantes, coquettes, capricieuses, gracieusement extravagantes, qui font des hommes, quand elles les tiennent, les polichinelles de l'amour. C'était une quinze-millième épreuve, plus ou moins effacée, de ce type, grandiose dans le frivole, qui s'appelle Célimène et qui parle, au théâtre, à travers le génie et la langue de Molière. Mais la Célimène inconnue de Mérimée ne parle pas du tout, puisque ses réponses ont été supprimées, comme celles de la Princesse dans les lettres posthumes de Sainte- Beuve, tâjaculations solitaires que ces lettres sans réponse 1 les impertinences qui n'y sont pas, si elles y étaient, pourraient peut-être nous égayer.

Cela toujours a été drôle, en effet, qu'une petite femme qui se divertit à faire tourner, sans valser, un homme comme une toupie; et quand cet homme est un grand monsieur important, pédant, fat, empesé, boutonné et diplomatique, tel que nous avons vu Mérimée, cela peut devenir d'un drôle achevé et transcendant ! Lorsque les amoureux sont passionnés, ardents et sincères, leurs importances et leurs poses s'en vont à tous les diables sous le souffle de l'amour, le plus diable de tous, et ils deviennent intéressants et même comiques... malgré eux ! Alceste a des colères sublimement gaies ; Arnolphe, des désespoirs exhilarants :

Veux-tu que je me batte?

Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux ?..

Mais Mérimée n'a ni la verve, ni l'ampleur d'Alceste, ni les pantomimes effrénées d'Arnolphe. Il laisse fort tranquille son toupet, il n'arrache pas son accrochecoéur qui n'accroche rien. Pauvre homme maltraité et vexé, il se contente de grogner éternellement contre sa belle, d'un grognement monotone qui n'a jamais pu l'amener à changer de façons et à devenir bonne fille pour lui, seulement une fois ! Dans cette situation, vous voyez le bec que fuit notre triste héron littéraire, qui ne prend plus rien dans ces eaux-ci. Ce n'est pas joyeux. Il ne pouvait pas aimer longtemps une femme pareille, consent à nous dire dans son

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Introduction M. Taine, grand juge de ces affaires de cœur. Mérimée voyait trop le défaut ; il était trop critique... Mais je dis, moi, très hardiment, qu'il ne l'a pas aimée du tout ! Elle a pu jouer avec sa vanité d'homme le grand jeu de la coquetterie ; elle a pu même être un instant le vide-poche charmant des mauvaises humeurs de son spleen ; mais Mérimée ne fut bientôt plus que le commissionnaire de cette femme, à charge de revanche. Ces singuliers amants, qui se querellaient toujours, se ravalèrent bien vite aux petites utilités bourgeoises. Ils s'achetaient mutuellement des bourses, des bijoux, des robes de chambre, et c'est ainsi qu'ils ont passé, ces grands cœurs fidèles, trente ans de leur vie, condamnés, l'un par l'autre, aux travaux forcés de la commission/

Il faut donc en rabattre. Il faut donc rayer l'amour des mérites nouveaux de feu Mérimée. Il reste Gros Jean, ou plutôt Maigre Jean, en fait d'amour, comme devant. Il n'était pas plus né pour l'amour de la femme qu'il n'élait né pour l'amour de Dieu (c'était un athée), qu'il n'était né pour l'enthousiasme, pour

tout ce qui demandait de l'élan, de la chaleur, de l'abondance de cœur, de la tendresse, de la rêverie... L'homme est en lui, allez ! d'un seul morceau. Comme homme, Mérimée était trop ce qu'il était comme écrivain pour avoir jamais eu un sentiment profond et passionné dans l'âme. Littérairement, c'est un sobre, et l'amour, quand il existe, ne l'est pas. C'était un contenu, et l'amour est un épanchement. C'était presque un comprimé, c'était presque un pincé, un écrivain tiré à quatre épingles, et, répétons-le ! car ces Lettres à une inconnue le disent assez haut et le prouvent, c'était par-dessus tout un Trissotin.

Ne vous cabrez pas ! c'était un Trissotin. Dans ces diables de Lettres, il est encore bien plus Trissotin qu'il n'y est Alceste, Arnolphe et même Sganarelle. Il est un Trissotin surveillé, correct, moderne, à linge blanc, ayant du monde, certainement moins cuistre que l'autre, mais nonobstant excessivement Trissotin, ayant5 comme l'autre, son latin et son grec et de bien autres langues à sa disposition ; un Trissotin compliqué, perfectionné et polyglotte, qui se permet de cracher toutes sortes de mots étrangers et savants en ces Lettres, qui font l'effet d'un dégorgement de perroquet indigéré. Il ne fait même l'amour qu'en Trissotin. Il n'embrasse pas son inconnue pour l'amour du grec, pas plus que pour l'amour d'autre chose. Mais il lui envoie de petits bouquets de mots grecs. Mais il veut à toute force qu'elle sache le grec et qu'elle lise

Hérodote, pas moins! Pour être plus digne de lui. il veut qu'Henriette devienne une Bélise, et cette nature de Trissotin, qui n'a cessé d'exister, tant qu'il vécut, en Mérimée, malgré ses airs d'homme du monde en cérémonie et de dandy dégoûté, est encore la meilleure raison pour qu'il n'ait jamais été capable de ce bel oubli de tout, excepté d'une seule chose, qu'on appelle l'amour !

Sincèrement, tel il m'appar.iit, à moi, ce Mérimée posthume et postiche, en ces Lettres où il a paru si différent à d'autres... Mais il s'agil de savoir qui se trompe de nous. Je ne l'y trouve pas changé du tout, ni agrandi, ni engraissé, ni plus fort en esprit, ni plus fort en âme qu*il n'était, comme l'affirme et le soutient une Critique un peu trop forte en r/)i<>)il<\, elle! quand il s'agit de le vanter. C'est toujours le même Mérimée, mais, comme je l'ai déjà dit. il est ici tout son roman, il esl i*'i tout son sujet à lui-même, et je le lis, pour cette raison, avec moins de plaisir que le Vase étrusque ou Carmen. Il y a en lui trop de choses petites, égoïstes, vaniteuses, nerveuses et maniaques. Quand il n'y aurait que son goût et son respect pour les Académies! Hypocrite qui parlait toujours contre l'hypocrisie et qui se moquait de lui pour qu'on ne s'en moquât pas, il adorait (toujours Trissotin i Académies. Elles furent la grande affaire, la grande ambition de sa vie ! Q valeta comme pas un pour y entrer, et quand, essoufflé et sur les dents, de ses

PROSPEU MÉRIMÉE 223

marches, contremarches et démarches pour se pousser dans la Française, il y fut entré à la fin, il repartit, comme une locomotive haletanle, pour forcer celle des Inscriptions! ! ! Puérilité et platitude, relève-t-il tout cela, du moins, par la manière de le raconter? 11 est des gens qui peuvent tout dire, parce qu'ils relèvent tout et poétisent tout en l'exprimant, parce qu'ils jettent sur les moindres choses de la vie une couleur, un rayon, un charme; mais ce n'a jamais été Mérimée, même par ses plus beaux jours de talent. Dans ces Lettres, qu'on pourrait intituler : « Lettres d'un homme maussade à une femme maussade », quand il renvoie sa cuisinière et qu'il nous raconte cette intéressante chose, qu'il l'a renvoyée, il nous le dit comme le premier bourgeois venu, comme M. Jourdain disait: « Nicole, apportezmoi mes pantoufles. » Pour lui, le fond, en toutes ses œuvres, a toujours mieux valu que la forme, mais quand, ainsi que dans ces Lettres, où je le trouve nul d'esprit et de cœur, le fond n'est rien, que devient le tout?...

Question à laquelle répondront fort péremptoirement toutes ces Lettres! Après les inexplicables engoûments, quand la Critique aura cessé de sonner les cloches comme pour une naissance, la naissance de facultés inconnues et battant neuf dans feu Mérimée, ces lettres, sans amour sincère, sans éloquence de cœur, sans aperçus sur quoi que ce

soit, sans un seul jaillissement ou pétillement d'idées ou de mots, montreront un Mérimée bien intérieur à celui de ses oeuvres. Ce n'était donc pas la peine de nous le donner! A part l'agrément qu'elles n'ont pas, ces lettres vides ne nous apprennent rien. Mérimée était cependant admirablement placé pour savoir et pour observer. On connaît le rang qu'il tenait dans la faveur impériale. S'il avait été le perçant qu'on disait, il aurait pu nous donner quelque chose comme les Mémoires de Commines de l'Empire. Mais à Fontainebleau comme aux Tuileries, il ne voyait rien de ce qu'il fallait voir. Il n'était préoccupé que de niaiseries. Au lieu d'être un observateur, il n'était qu'un amuseur, et qui, pour son compte, ne s'amusait pas. Au lieu de peindre tout comme il savait peindre (car avec sa phrase décharnée, qui n'est plus qu'une fibre, il dessinait plus qu'il ne peignait), au lieu de peindre tout il se plaint de tout : de sa santé qui se détraque, du soleil qui lui mange le nez dans les promenades officielles de Fontainebleau, de la chaleur des salons, du froid des corridors, et surtout (son plus grand supplice! du pantalon collant avec lequel il est obligé jusque de ramer, le pauvre galérien!... Ce ne sont plus là que les mémoires d'un cacochyme. Il grelotte et tousse toutes ses lettres. 11 jette, il est vrai, vers la fin, un regard assez prophétiquement noir sur l'Empire, auquel sa carcasse, comme il disait de sa personne, a survécu quelques jours. Mais l'His-

toire contemporaine qui était là sous sa main, ce maniaque d'Histoire, qui a fait de l'Histoire Romaine, l'a laissée sottement échapper; et c'est là le grand reproche que lui feront les esprits friands d'anecdotes, les chasseurs aux documents historiques, en voyant qu'il n'y en a pas trois, de ces anecdotes et de ces documents, qu'on puisse cite*-. Aussi est-ce par eux que commencera la réaction contre ces Lettre s, d'une bavarderie si vaine, et qu'elles expieront avant peu leur succès mystificateur.

Les deux volumes des Lettres à Panizzi, d'un homme mort et qui ne renaîtra point par ces deux volumes, ont fait leur petit bruit de deux jours, mort déjà comme eux, et ils n'en méritaient pas davantage... Quand elles ont paru, on s'est jeté à ces lettres d'un caractère intime et qui semblaient promettre des révélations d'autant plus sûres qu'elles étaient posthumes... Mais, une fois lues, ces lettres sont tombées des mains stupéfaites et on ne les ramassera point! Elles resteront par terre. Ce qu'on y cherchait n'y est pas.

On y cherchait, sinon une histoire, au moins des

documents pour l'Histoire. L'auteur avait eu sous l'Empire une position unique et superbe pour nous raconter ce qu'il avait vu, si ce myope avait vu quelque chose! Accepté par l'opinion comme un homme de talent, d'un talent volontaire, retors, efforcé et sans enthousiasme, il passait, dans cet odieux siècle pratique, pour ce qu'on appelle, en clignant de l'œil, un malin, et il avait eu l'avantage de vivre à la cour de Napoléon III sur un pied excellent pour en écrire, sans illusion, l'histoire. Il n'avait pas été seulement un de ces amuseurs littéraires et officiels qui n'amusaient pas, comme il y en eut quelques-uns autour de ce spleenétique couronné (qui leur préférait, dit-on, l'étonnant Vivier, avec son cor et ses bouffonneries!) Mérimée n'était pas, lui, de gaieté et de verve, capable d'être jamais un Triboulet... Il n'avait rien de cet enlevant qu'il aurait fallu pour divertir cette cour de Fontainebleau, qui n'était pas pourtant bien difficile en divertissements puisqu'elle avait fait d'Octave Feuillet son Molière. Mérimée, ce chat de palais, n'avait aucune des grâces de cet autre chat, — le chat de Bergame qu'on appelle Arlequin. Mais tel qu'il était, — les chats observent, ce sont des animaux d'affût, — il pouvait observer et minuter ses observations. Par un de ces hasards comme il y en a dans la vie, il avait été mêlé à cette famille de Montijo dans laquelle l'Empereur avait choisi si romanesquement une Impératrice, et, petite fille alors obscure, il

lui avait (détail qu'il nous donne dans ses Lettres à Panizzi) quelquefois fait manger des gâteaux chez le pâtissier. Quand elle était devenue Impératrice, il était resté un des familiers de sa maison. Il aurait donc pu nous donner, dans ses confidences épistolaires, du fond de cette maison où il a toujours vécu, le dessous de cartes de l'Empire, à nous qui n'en connaissions que les dessus... S'il y avait eu, dans cette tête de Mérimée que jusqu'ici on pouvait croire sagace, quelque chose de la pénétration d'un Commines, par exemple, nous aurions actuellement le livre intéressant sur lequel on a compté trop vite. Malheureusement, la curiosité, d'abord excitée, a été trahie par ces lettres et demain on n'en parlera plus. Et c'est même ce qui peut arriver de plus heureux pour l'honneur de Mérimée, c'est qu'on les oublie ; car, si on s'en souvient, elles diminueront étrangement l'homme qui les a écrites et l'idée qu'on avait de la puissance et de la distinction de son esprit. Coup de filet manqué d'une spéculation qui ne rapportera pas ce qu'on avait espéré à ceux qui l'ont faite, ces Lèpres à Panizzi, si terriblement dommageables à la mémoire de Mérimée, se retourneront, après sa mort, contre le bonheur de toute sa vie, à cet homme heureux qui ne s'appela pas Prosper pour rien. Seulement, quoi qu'il arrive d'ailleurs, elles nous donneront du moins une occasion, pour lui cruelle, de le juger.

Car il n'a jamais été jugé. Vanté, oui ! mis très haut, sans contradiction d'aucune sorte. Mais jugé, non! il ne l'a jamais été, que je sache. Dès le début de sa vie littéraire jusqu'à la fin, il fut heureux. Sa jeunesse n'attendit pas longtemps une renommée qui vient souvent si tard à ceux qui la méritent le plus. Il fut célèbre dans un temps où la gloire était facile et coulait à pleins bords, à la portée de ceux qui en avaient soif et qui n'avaient qu'à se baisser pour prendre dans leur main de cette eau brillante qui passait. Il y a de ces époques fortunées, et 1830, littérairement, fut une de celles-là. Mérimée, avec son Vase éti usque (une Nouvelle qui est peut-être sa meilleure œuvre) et son Théâtre de Clara Gazul, date de la première heure de ce romantisme béni, si favorable à tous ceux-là qui se sentaient, dans ce temps-là, un peu de vie dans la tète ou dans la poitrine. Stendhal, qu'il a imité et qu'il n'égala jamais d'aucune manière, Stendhal, qui s'était mêlé aux polémiques du temps et qui venait de publier son étrange chef-d'œuvre de Rouge et :Ycw, avait eu pour lui les bontés que le

génie a pour le talent, mais l'homme qui travailla le plus, dans ce tempe là et depuis, à le faire célèbre, fut, nous l'avons dit plus haut, Gustave Planche, presque oublié maintenant,mais qui tenait alors, à la. Revue des Deux-Mondes, le bâton haut d'une critique redoutée. Enseveli à présent,lui et ses œuvres qu'on ne lit plus et que les éditeurs mêmes ignorent, dans les catacombes de cette Revue funéraire, Gustave Planche eut une minute de puissance réelle. Il ne ressemblait pas au Warwick anglais, qui faisait des rois et dédaignait d'en être un. Gustave Planche, esprit exclusivement critique, qui ne pouvait être jamais un roi littéraire, tant sa tête manquait d'imagination par laquelle seule on est roi en littérature ! s'opposait aux prétentions de royauté déjà très accusées de Victor Hugo et peut-être fut-ce la raison qui le fit se dévouer à la réputation naissante de Mérimée, dans ses articles inouïs d'enthousiasme pour une plume aussi froide que l'était la sienne. A cette époque-là, Planche exerçait-il un empire sur Buloz?...Qui le sait et qui peut le croire?.. Mais toujours est-il que le hargneux despote de la Revue des Deux-Mondes ne repoussa aucun de ces incroyables articles, et que les deux portefaix s'entendirent pour porter Mérimée au sommet de la littérature du temps. Même Madame Sand, une des gloires de la maison Buloz, n'inspira jamais à Gustave Planche d'articles comparables à ceux qu'il écrivit en l'honneur de Mérimée. Et c'était véritablement à

croire que ces esprits secs avaient été pris d'une vin. lente sympathie pour leur commune sécheresse; car Gustave Planche et Mérimée sont, avant tout, des esprits secs.

L'un (Gustave Planchej est un sec aux os épais qui a du muscle, l'autre (Mérimée) est un sec maigre qui a du nerf, mais tous deux, l'un comme critique et l'autre comme écrivain de roman et de drame, sont dépourvus également d'imagination créatrice, plantureuse et féconde, et, encore une fois, c'est dans cette identique absence de la même faculté que probablement ils sympathisèrent. Mérimée, il est vrai, n'a laissé dans ses écrits à ma connaissance aucun témoignage d'admiration ou de reconnaissance pour le critique auquel il doit tout, niais s'il a été ingrat, ce sec d'esprit qui pouvait bien l'être de cœur, il l'aura beaucoup été, car il doit tout à Gustave Planche, qui l'a presque inventé tant il l'a vanté! et cela au moment décisif de la vie, quand on la marque de ce premier éloge qui reste éternellement dans la tête des imbécilles,

Cire pour recevoir, marbre pour retenir !

et même aussi dans la tête des hommes d'esprit, où Mérimée tient une si large place encore. 11 a, selon moi, vécu toute sa vie sur les premières impressions que donna Planche de son talent, énormément exa-

géré. Mais les lettres que voici sont d'une telle platitude que le préjugé traditionnel en faveur de Mérimée ne résistera pas au soufflet de leur publication.

On ne s'y attendait pas, mais c'est une destinée! Tous les secs doivent périr par les lettres, et ils ont tort de toucher à cette hache. Ils peuvent faire illusion dans leurs livres, travaillés longtemps, habilement élaborés, mis en posture et en perspective avec tout l'effort et les ressources d'un art savant. Mais des lettres! Des lettres, qu'on écrit dans les négligences de l'intimité et au jet de la plume, sortent plus immédiatement de nous, laissent mieux \;oir le fond de l'âme, quand on en a, et l'aridité du fond si le fond est aride. Les lettres de Madame de Sévigné dont on parle tant, qui ne sont que charmantes et qui auraient pu être divines si l'âme de la femme qui les a écrites eût été plus vraie et plus tendre, nous disent pourtant très bien la qualité médiocre de l'âme qui les a tracées avec tant de coquetteries et de chatteries d'amour maternel! Un écrivain épistolaire qui n'écrit que pour les deux yeux d'un ami ou les oreilles de

quelques autres, est toujours un peu l'homme d'esprit dont le prince de Ligne parle quelque part, et qui doit avoir de l'esprit même au saut du lit et quand il n'a pas encore arraché le bonnet de nuit de sa tête. C'est alors qu'on voit dans toute sa vérité, dans toute la naïveté première de sa nature, l'écrivain qui, dans son livre, fera le beau avec toutes les recherches de l'art et quelquefois de l'artifice. Les lettres, c'est intellectuellement la pierre de touche de toute supériorité humaine, et si un homme est supérieur dans ses lettres, c'est qu'il l'est partout, et si inférieur, c'est que réellement il l'est au plus profond de sa substance. On le voit clairement dans ses lettres 1 Si donc on ne veut pas montrer la médiocrité ou la pauvreté de son âme, il faut bien se garder d'entrer dans le confessionnal d'une correspondance, où l'on s'accuse sans vouloir s'accuser et quelquefois en se vantant. Talleyrand, dit-on, n'écrivit jamais une seule lettre; Taileyrand, cet homme médiocre qui sentait sa médiocrité et malgré la conscience de l'enchantement de ses manières, n'avait pas tant d'esprit puisqu'il n'avait pas d'àme dessous 1 Mérimée, le sec Mérimée, aurait dû plus que personne se défier des lettres. Avant celles-ci, les deux volumes à des Inconnues avaient donné déjà une triste idée de l'âme d'un écrivain surfait par une admiration surprise, et qui, pour ne pas croire à l'âme, méritait bien, du reste, de n'en pas avoir!

C'est par là qu'il est si profondément inférieur à Stendhal. Ce n'est pas seulement parce qu'il a fait dans Colomba une Lydie qui est une misérable imitation manquée et pâle de la Mathilde de Bouge et Noir, non! non! C'est parce qu'il est, dans tout ce que nous abhorrons le plus, — la haine et la négation des choses religieuses, — un esprit des plus bas, quand Stendhal garde encore, dans cette haine et dans celte négation, une âme élevée... Stendhal, qui est sorti par les années bien plus du xvm" siècle que Mérimée, Stendhal, qui avait été soldat de l'empereur Napoléon, a pour le catholicisme qu'il n'a pas étudié et qu'il ne connaît pas, mais qu'il aurait adoré s'il l'avait connu, un mépris soldatesque mêlé de voltairianisme; mais dans ce mépris et dans cette haine, Stendhal n'a jamais été un goujat, tandis que Mérimée, sans excuse, en a été un d'expression et de pensée qui aurait répugné à la noblesse fondamentale de l'âme de Stendhal !... Je ne connais, dans toute la littérature française du xixe siècle, que About qui ait contre le catholicisme une insolence pareille à celle de Mérimée, et encore About est immortellement le gamin qui abaisse le marchepied de la voiture de Voltaire et qui ramasserait les bouts de cigare de Voltaire, si Voltaire fumait. Mais Mérimée, dans ses Lettres à Panizzi, n'a plus l'âge qui fait pardo»ner leur impertinence aux gamins de la rue et de la libre-pen>ée : il est vieux, il a l'âge d'être grave, et, comme un vieillard

234 LITTÉRATURE ÉP1STOLAIRE

affaibli, il bave sur le catholicisme à faire mal au cœur à ceux même qui pensent comme lui sur le catholicisme, parce qu'il faut de l'esprit à ceux-là mêmes qui se mêlent de nous insulter!

Et il n'en a pas, ce qui nous venge! Il n'est, lui qui fait l'historien, que l'imbécille en Histoire qui dit de ces formidables bêtises : «. Les Romains avaient sur << nous cet avantage de dire la messe eux-mêmes, au « lieu de payer un étranger pour cela ! » Ailleurs, il dit encore, avec la même vieille ironie empruntée à Voltaire : « Si le Pape venait à manquer, croyoz- « vous qu'on en ferait un autre?... » Impertinent, ignorant et stupide! L'Église catholique, en donnant un successeur à Pie IX, a suffisamment répondu. Cynique dans l'intimité, lui, le Mérimée des Tuileries, qui affectait de la tenue dans le monde, — une tenue de correction presque anglaise, — se déboutonne, dans ces Lettres, jusqu'à une ignoble phrase dans laquelle il appelle coglioni (traduisez!) tous ceux qui « tiennent à ce qu'on chante la messe à leur enterre- « ment ». Valet qui compromet son maître, il affirme

comment le sait-il, lui qui n'a rien deviné des choses et des hommes qui ont passé devant ses yeux?) que « l'empereur Napoléon III n'était pas plus catholi- « que que lui ». Mais s'il ne l'est pas, et s'il vante Napoléon III de ne pas l'être, que signifie l'épithète de « sainte » qu'il donne à l'Impératrice quand l'Empire s'écroule «et qu'elle reste si noble et si Fran- « çaise sur ses débris?...» C'estànous, chrétiens, à écrire le mot « sainte », parce que nous savons ce que nous voulons dire quand nous l'écrivons. Mais Mérimée! mais l'immonde écrivain (immonde ce jour-là) qui a écrit sur Notre-Seigneur Jésus-Christ des choses qui auraient mérité le dernier supplice chez un peuple chrétien, dans cette brochure H. B., cette photographie qui n'a osé que les initiales d'Henry Beyle, publiée lâchement sans nom d'auteur et d'éditeur, qu'est-ce que ce nom de sainte peut bien, sous cette plume infâme, signifier?...

Qui sait? C'est un outrage peut-être... Que doivent être, en effet, les saints, pour l'homme qui a écrit froidement cette monstrueuse brochure H. B., qui déshonorerait Stendhal si nous n'avions pas sa correspondance, à lui, pour le dessouiller de l'admiration de Mérimée... Stendhal, lui aussi, de milieu et d'éducation, était un athée; mais sa correspondance tout entière nous le montre comme un homme dont le cœur battait pour les plus grandes choses et eût battu pour Dieu, s'il avait été d'un autre temps. Stendhal,

cet épicurien, tout à la fois délicat et stoïque, qui avait la bravoure du héros et la tendresse de la femme, Stendhal, resté fidèle à Napoléon même après Sainte-Hélène, avait dans l'âme tout ce qu'il faut pour comprendre mieux que Mérimée le pathétique et la grandeur. Excepté ce mot inconséquent sous lequel Mérimée ne pouvait mettre qu'une idée banale, sans aucun sens pour lui, on ne trouve rien dans ces Lettres à Panizzi qui caractérise et honore l'Empire, cet Empire qui l'avait comblé! Il ne s'émeut guères de sa chute, si ce n'est parce que cette chute l'atteint dans le bien-être de son égoïsme... Mais tout le temps qu'il dure, il le regarde comme un frondeur mécontent, sans reconnaissance, sans principes et sans aperçus, qui ne voit plus à trois pas de lui! Révolutionnaire inconscient, c'est bien moins un bonapartiste de conviction et de dévouement qu'un juste-milieu ineptement athée et sans preuves à l'appui. Cette tête de conteur d'histoires, qui n'a jamais fait véritablement grand dans ses romans et dans ses drames, avait la tête trop petite pour contenir une idée générale ou une philosophie quelconque. C'est un conteur de faits, dans l'ordre du roman, bien plus qu'un analyseur de sentiments. Esprit de très courte haleine et de peu d'invention, ses romans rappellent toujours des romans plus forts que les siens. De même que son Théâtre de Clara Gazul rappelle le théâtre espagnol qu'il imite, dans sa Chronique de Charles IX il rappelle Walter Scott qu'il

met en vignette, dans Colomba Stendhal, et dans la Guzla, assimilateur laborieux, une poésie qui n'est pas la sienne. Dans Carmen enfin, cette chose bohème et qui, sous une plume plus poétique, serait si âprement savoureuse dans sa férocité sauvage, le linguiste qui était en Mérimée a étouffé la poésie du récit sous de fastidieux détails de grammaire. Partout donc, comme vous le voyez, Mérimée n'eut guères jamais qu'une originalité littéraire de seconde main. Il avait bien le sentiment de la première, et il courait après, mais celle-là ne s'attrape pas à la course, et Mérimée ne l'avait pas, puisqu'il la cherchait... Il la chercha môme, les dernières années de sa vie, dans une affreuse Nouvelle, où le matérialiste qu'il était aborda la bestialité et le mélange des espèces, avec l'indifférence du cynisme le plus osé.

Il avait, en effet, le cynisme volontaire, réfléchi et froid. Il avait, sous les formes simples et condensées qu'il tenait de la sécheresse primitive de son esprit, l'indifférence scélérate la plus tranquille sur sa propre immoralité, et ce fut longtemps son genre de puissance. Ce diable de Mérimée! disait-on, et on admirait ce diable, qu'on croyait profond, de Mérimée. Il n'avait intellectuellement peur ni du mot, ni de la chose, — et c'est même lui qui, bien avant le cambronnesque Hugo et les naturalïlés de M. Zola, avait écrit en toutes lettres les mots que le bégueulisme de nos pères indiquait autrefois par des points... Écrivain

LITTÉB ATII! E KI'l STOî. AIRE

plus nerveux que colore', et qui, maigre, maigrit et se dessécha de plus en plus, il ne retrouva jamais le peu de vermillon qu'il avait mis sur les pommettes brunes du masque de Clara Gazul. Systématique et gouverné, très habile et sûr de lui-même, comme un tireur au pistolet qui met dans las de pique ou mou che une chandelle à trente pas, il n'aura pourtant avec ses livres, sans entrailles, sans chaleur, sans aucune de ces choses, qui s'attachent généreusement et passionnément à l'âme des hommes, que tiré, toute sa vie, des coups de pistolet littéraires. Mais il a fini par n'avoir plus ni poudre ni balles dansses pistolets, et il a tiré à vide, comme dans ces misérables i où rien ne retentit ni même ne fume plus!

On y cherche en vain Mérimée, — comme on y a cherché vainement l'Empire. C'est l'épuisement le plus complet et le plus honteux de cet homme qui ne manquait pas de cambrure, et qui, à force de tenue et de correction, fît l'effet longtemps d'un talent formidable. C'est l'écroulement de celte personnalité sèche, mais énergique, que fut Mérimée, et qui. matérialiste humilié et puni, meurt, dans ces Lettres >'/ Panizzi, du dernier vice de la matière, la gourmandise égoïste d'un vieillard, se consolant de tout ave'- des ortolans, dans le monde en proie aux plus funèbres catastrophes, tout comme le vieux Saint-Évremond se consolait de son exil avec des huîtres vertes. En ces lettres sans renseignement, sans agrément, sans talent d'au-

cune sorte, il n'y a plus qu'un estomac qui parle à un autre estomac dont nous n'avons pas heureusement les réponses ; car ce serait trop d'estomacs comme cela!

Et les hoquets de celui de Mérimée suffisent bien pour nous dégoûter.

C'est une chose incroyable à quel point la tête française répugne aux ensembles. On a dit qu'elle n'était pas épique ; elle n'est pas synthétique non plus. Voici un traducteur qui, comme tout traducteur, adore l'homme qu'il traduit; car, Dieu le damne! il faut aimer diablement un homme pour se fourrer les pieds dans les sabots en plomb d'une traduction; et ce traducteur, au lieu de nous donner la traduction intégrale de la correspondance d'Horace Walpole, ne nous en donne qu'un fragment. 11 trousse son petit volume, — le

1. Lettres de Horace Walpole, traduites par le comte de Bâillon {Constitutionnel, 21 septembre 1874).

petit volume cher à l'éditeur parce qu'il se vend bien et s'enlève, considération puissante sur le noble éditeur! Horace Walpole était le premier épistolier de l'Angleterre, non pas seulement par le talent, mais par l'emploi de son talent... Il a écrit pendant quarante-cinq ans à la même personne, en coupes réglées, et il a dit de lui : « Ma vie n'a été qu'une longue « lettre ». Certainement, vous pensez — n'est-ce pas? — qu'il serait très intéressant d'avoir sous sa main l'œuvre complète d'un tel correspondant, de faire le tour de cet esprit qui aimait à se révéler sous cette forme de lettres, véritablement magique ; car elle évoque et fait apparaître l'homme dans la palpitation de sa vie la plus intime, la plus instantanée et peutêtre la plus involontaire. Eh bien, non ! vous ne l'aurez pas! Vous pouvez aller vous promener! Le titre même du livre vous en ôte l'illusion. Ce n'est pas ici la Correspondance de Walpole; ce n'est que les lettres de Walpole à quelques amis, — et pour que la chose soit encore plus française dans l'incomplet et l'abrégé, choses déjà si françaises! on a choisi exclusivement les lettres écrites de France et sur la France, et on 1rs a traduites pour la France. On n'est pas plus Fran-

çais

Tel a fait le comte de Bâillon. Je lui demande

bien pardon du jeu de mois auquel il fait penser: il a bâillonné son sujet. 11 pouvait nous donner tout Walpole; il nous a donné un choix de Walpole. Il y a mis

HORACE W ALPOLE 243

trop de friandise ou trop de sobriété. Il a écrémé la Correspondance. L'a-t-il même écrémée?... Nous eu a-t-il donné la crème ?... En est-ce la crème que ces Lettres sur la France, si ce n'est pour un chat français?... N'y a-t-il pas d'autres lettres à savseur variées, aussi charmantes, aussi piquantes que celles-ci, et dont celles-ci nous donnent la curiosité etl'envie?... M. de Bâillon n'a voulu nous servir que du Walpole par petites tranches. Il dole avec une cuiller à café la glace panachée qu'il a devant lui et nous en offre la dolure du bout de la cuiller, comme un papa à de petites filles gourmandes et qui leur dit : « Mesdemoiselles, vous n'aurez que cela. » Voyons, du moins, ce que nous avons !

If

Et j'ai raison avec ma glace, car Walpole en est une, — exquise, je le veux bien, mais c'est une glace. Son esprit est un fruit brillant, amer et glacé. De toutes les qualités qui lui manquent, et il y en a beaucoup qui lui manquent et je vous dirai lesquelles (jamais plus riche ne fut plus indigent), celle qui lui manque assurément le plus, c'est la chaleur. Il est

étincelant et coupant comme un glaçon. Il a les dentelures et les arabesques brillantes de la gelée sur les vitres, mais la chaleur ne lui vient et il ne la donne aux autres que par la sensation du froid... Horace Walpole a la froideur de l'Anglais et de la plaisanterie anglaise, et il en a encore une autre bien supérieure à celle-là : il a la froide plaisanterie du dandy. Car ce fut un dandy, Horace Walpole, un dandy inconscient, mais positif; et quoi de plus positif qu'un dandy, dans sa légèreté et sa superficialité même? Il était un dandy d'attitude, de diaphragme, île nature, parce qu'on est dandy comme on est gentilhomme. On nait dandy. On ne le devient pas. Tout au plus on le parachève en soi, on l'accomplit. Mais on ne se fait pas plus dandy qu'on ne se fait poète ou — selon Brillât-Savarin — rôtisseur 1

Je sais bien qu'ils n'étaient pas nés encore, alors, les dandys, an temps de Walpole. niai- il- allaient naître. On n'en était encore en Angleterre qu'aux macai qui les précédèrent Nash trônait à Bath. Brummell n'était pas levé, cette aurore boréale du dandysme dans sa neige; car le dandysme, c'est le Nord. Le Midi, l'Italie. IKspagne, l'Orient, ne le connaissent pas. Horace Walpole est le précurseur immédiat de Brummell, qui, lui,— je l'ai dit dans sa Vie, — ne fut absolument qu'un dandy, sans un zeste de plus, — un zeste des citrons dont il faisait du punch! De naissance, Walpole était presque un grand seigneur. Il

était fils de ministre, de ce Robert Walpole, le Robertle-Diable de la corruption, qui savait le taux des consciences de son temps et qui les achetait, ces laides filles, comme si elles avaient été belles et qu'il eût été un marchand turc... Horace Walpole était un lettré sur toutes les coutures. Il avait l'intérêt des lettres. Il avait l'intérêt des jardins, — une manie des riches de son époque ! Il avait l'intérêt de beaucoup de manies : il avait l'intérêt des petites boîtes, des bagues, des tableaux, des estampes, du bibelot enfin, comme on dit maintenant, et qui est devenu la manie aussi de ce pauvre vieux xix.0 siècle, lequel niaise avec tous ces osselets comme Ferragus idiot avec le cochonnet, dans Balzac. Pour que le dandy pût apparaître en Walpole dans toute sa pureté, il aurait fallu que tous ces divers genres d'intérêt se détachassent de lui comme des eschares, et aucun ne s'en détacha. Il resta pris, figé, enseveli là-dedans. Pâté d'ortolans, en fait d'esprit, dont les manies faisaient la croûte, il est mort enveloppé dans ses manies comme une momie (qu'il était devenu) en ses bandelettes. Il a vécu une vie pleine de jours, comme dit la Bible, et il a eu beau faire le dégoûté, le hautain, le railleur avec soimême et avec les autres, dans ses lettres, il ne l'était pas tant que cela! Il n'était blasé, ni ennuyé, ni nonchalant, comme il s'en vante.

Que de choses il faisait! Il faisait une tragédie monstrueuse, qu'auraient vomie tous les théâtres.

2 i 6 LITTÉR \ Il R E i PISTOL \ I R B

Cela s'appelait le Mère mystérieuse. 11 paradoxait sur Richard III, aussi monstrueux que sa tragédie! Il écrivail le Château d'Otrante, le premier œuf de cette noire couvée qu'Anne Radcliffe, imitatrice comme toute femme, a, depuis, pondue. Il Latinisait, comme Trissotin, sur la maison de son père : Mdem Walpolianam. Poète, historien, romancier, autrui- dramatique, et finalement imprimeur pour s'imprimer soimême, comme il a été son pi opre majordome et son propre conciergeà lui-même dans son baroque château, çhinoisemenl gothique, de Strawberry-Hill, cette espi ce d'éléphant en porcolainé dont il fut. jusqu'à son dernier jour, l'orgueilleux cornac. Dégoûté, lui! Mais il m1 cessa, toute sa vie, de chiffonner, de brocanter, «le ll'i ucr aux boutiques de curiosités, de callibwgner aux vitrir. nférieur dans

sa personne pour un dandy, c'est-à-dire pour un homme qui sent eo -<>i quelque chose de plus grand que ce qui se voit et qui doit avoir le beau don naturel de l'indifférence! VA cependant, malgré tout cela, malgré le curieux, le flâneur, l'antiquaire, l'auteur, l'amateur des jardin- et des tabatières, et des petits pots, il y avait en lui libre de dandy, — libre de dandy qui se moque bien de tous les systèmes nerveux et même du sien, de tous les étonnements. de tout émotions. Madame Du Deffand,qui l'aimait trop, disait qu'il avait le fou moquer, comme elle aurait dit le fou rire. Mais elle n'y voyait goutte, la clairvoyante '. Il

n'y avait rien de fou, rien d'effréné, rien de nerveux dans les moqueries d'Horace W.alpole.Il n'y avait que la chanterelle de l'ironie sur laquelle il jouait avec un archet de fils d'acier fin, et c'est cette chanterelle, qu'on entend perpétuellement dans sa correspondance., et qui plaisait tant à Lord Byron, lequel savait jouer aussi sur cette chanterelle, mais avec un bien au lie archet !

Et de fait, Byron, le jaloux des gilets de Brummell, l'auteur du Don Juan et du Beppo, et qui jouait sur cette petite chanterelle comme Paganini sur sa seule corde, avait en lui du dandy, comme Horace Walpole; mais Byron était un dandy dans un poète, et la flamme (•('•leste du poète dévorait sans cesse le dandy toujours renais-ant dans ses lettres, commentaire singulier de ses poèmes ! Le poète, chez Byron. était plus fort que le dandy, tandis que dans les lettresde Walpole rien n'est plus fort que le dandysme, et on se demande ce qu'elles seraient, ces lettres, sans cet accent dandy qui y vibre et qui y circule ! Les lettres d'Horace Walpole vivent encore et vivront. Le reste de son œuvre est maintenant à tous les diables de l'oubli, les seuls diables qui se tiennent tranquilles ! Mais, sans le ton dandy de ces lettres, que seraient-elles?... Pompons et fariboles ! Du cailletage, moins aimable que celui de Madame de Sévigné, cette perruche inouïe, qui a un style de génie clans sa petite tête de perruche ! C'est ce ton dandy, c'est ce fumet si particulièrement

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anglais, qui permet à Walpole de se passer impunément de tout ce qu'il n'a pas; car, outre la chaleur absente, il n'a ni le mouvement, ni la rondeur, ni l'abandon, ni le flou, ni Les grâces relevées ou tombantes, ni les flamboiements d'imagination qu'a, par exemple, le prince de Ligne, qui était un épistolier comme lui, un auteur comme lui, un châtelain comme lui, un jardinier comme lui, et qui eut le génie des lettres, quoiqu'il n'en ait pas écrit autant que lui. Walpole, l'humoriste anglais, n'a rien de ce fantaisiste éblouissant, incroyablement belge et autrichien, mais bohème et hongrois plutôt, ce brillant hussard de la correspondance, aux fleurs roses de la gaieté la plus charmante qui ait jamais fleuri un kolback ! Walpole n'a point de ces dons entraînants. Il est trop anglais pour être gai, même quand il rit, même quand il dit avec mélancolie : • Je veux mourir le jour où je ne « trouverai plus quelqu'un pour rire avec moi. »

Car on ne rit point avec lui ; on sourit peut-être, et c'est tout! Le rire de Walpole ne se partage pas; il n'est ni contagieux, ni sympathique, ("'est un rire de misanthrope. A chaque instant, Walpole se pique d'être misanthrope: mais c'est de la misanthropie née dans les salons du xvnr siècle, c'est de la misanthropie... au pastel ! « Tous les hommes se ressemblent, — dit- « il, — et comment se fâcher contre tout le monde?... » Nous voilà bien loin de la misanthropie de Swift. Walpole est autrement fin que Swift, autrement dis-

tingué, autrement homme du monde. Au fond, cependant, peut-être ne valait-il pas mieux. Comme Swift, qui fut affreux, à plus de cinquante ans, comme un vieux homme à bonnes fortunes, avec les deux femmes qui l'aimèrent et dont il brisa le cœur par une férocité d'égoïsme qui le déshonora, Walpole a été cruellement dur avec l'unique femme qui l'ait aimé et dont l'amour, le seul amour octogénaire qui ait jamais existé dans l'histoire des cœurs, exalta, humilia et inquiéta tout à la fois ses mille vanités de dandy. Il eut avec cette femme, dont il dit qu'elle lui faisait croire l'âme immortelle, la fameuse main de fer dans du velours, et quelquefois avec des déchirures au velours... Madame Du Deffand parle, dans une de ses lettres, « des premiers mouvements de sensibilité qui « la ravissaient en Walpole ». Elle a pu savoir ce que c'était que les seconds ! Walpole n'était pas meilleur à aimer que les dandys, tous plus ou moins bourreaux. La femme ne lui dit presque rien. Il ne s'en soucie que pour le monde et la causerie. Il n'a peutêtre jamais aimé de femme que Madame de Sévigné, mais c'était d'un amour littéraire, avec un platonisme forcé puisqu'elle était morte, heureusement pour lui! car elle n'avait pas l'àme plus passionnée que lui:

Et corsaires à corsaires, Tous les deux s'attaquant font bien mal leurs affaires.

Dans la correspondance publiée par M. de Bâillon,

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