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Walpole, entouré des plus délicieuses femmes de France, qu'il met, pour ce qu'il en veut faire, bien au-dessus des hommes de leur temps, n'en voit qu'une qui le fait rêverou dont il voudrait rêver une nuit, et, le croira-t-on ? (•"est une religieuse de quarante ans, une Madame de Cambis, belle comme une Madone (dit-il) sous sa guimpe et sous son bandeau, et entr'aperçue une minute, dans une visite de curiosité à Saint-Cyr.Mais c'est l'histoire du méchant dans les Psaumes, que celte rêverie :
Je n'ai fait . Il n'était déjà plus !
El voilà ce qu'il fui à peu prés. Walpole! Voilà ce que les nouvelles Lettres publiées nous montrent de cet homme, qui avait en lui du signor Pococurante,
du cousin Pons, alors inconnu, et du dandy qui j commençait à poindre. Il passa sa vie à se mi de sa vie e1 à n'en rien changer. Moquerie vaine ! Il était perpétuellement occupé à se regarder dans lettres qu'il ne cessait d'écrire; caries lettres que nous écrivons sont nos miroirs ! Narcisse mécontent, , qui disait du mal de sa ligure avec coquetterie.., « Squelette je suis né, — disait-il, — squelelte je suis,
•< et la mort ne me changera pas...» Ce squelette, il l'enveloppait dans un costume complet couleur de lavande, la veste, avec un mince filet d'argent ou de soie blanche, brodée au tambour, des bas de soie œil de perdrix, des boucles d'or, des manchettes et un jabot de dentelles, ce qui, pour un squelette, n'est pas trop mal !
Dans le monde des dernières années qu'il passa à Paris, on le comparait au duc de Richelieu, dont il a •laissé un impitoyable portrait, en deux à trois touches. « .Mais je ne lui ressemble — ■ écrivait-il — que par les « rides. >> Le plus grand malheur de sa vie furent ces rides-là et la goutte, une goutte anglaise comme son dandysme ! Cette goutte, qui le prit de bonne heure comme Pitt, et l'envahit des pieds aux mains, n'empêcha que fort peu sa main d'écrire. C'était un petit homme solide, très pâle cependant, au rire étrange et forcé, et gastralgique comme sa gaieté. Il prétendait qu'il renfermait plus de craie que de muscles dans sa mince personne, et cette idée de craie, rapprochée de l'idée de sa gaieté froide et forcée, fait penser à ces clowns anglais qui s'en barbouillent et qui rient, comme par ressorts, sous ce masque blanc... « Je sais maintenant comment je finirai, — « écrit-il à Lad y Ossory,le 10 janvier 1785. — Comme « je ne suis plus qu'une statue de craie, je m'émiet- « terai en poussière. Alors le vent dispersera toute « ma personne du haut de ma terrasse, et la vieille
« Marguerite - (sa servante) - pourra dire aux per- « sonnes qui viendront visiter la maison :
Un matin, nous l'avons perdu, Sur la colline accoutumée ! »
C'est la seule fois qu'il ait parlé de lui avec cette poésie, digne de l'ancien ami de Gray; car il avait été lié avec le divin poète du Cimetière de campagne. Ils avaient été élevés au même collège. Ils s'étaient écrit bien longtemps, puisque c'était sa manière de vivre. Un moment, la vie les avait séparés, mais ils s'étaient rapprochés par la force des premières années, qui décident toujours des dernières dans nos pauvres cœurs, si craie soient-ils 1 En 1771, Gray était mort. « J'ai « bondi, — écrit Walpole au révérend William Ole, « - j'ai bondi sur mon fauteuil à cette nouvelle. Un « boulet de canon ne m'aurait pas plus surpris. » On aurait dit que ce boulet de la mort de Gray, qui n'était que d'un an plus âgé que lui et qui mourait de cette terrible goutte dont lui, Walpole, devait aussi mourir, avait, du coup, commencé la dissolution qu'il prévoyait de cette craie qu'il était devenu sous les méchancetés de la douleur et de la vie, - ou qu'il avait été toujours!
Et, en effet, je le crois bien qu'il était né craie, de substance ! Il avait peu d'âme. C'était un égoïste du xvme siècle. Il en pleuvait, des égoïstes, au xvme siècle! Sa supériorité, très réelle, était toute en esprit, mais, sentimentalement, il n'avait nul charme. Il était sagace et pénétrant et disait bien ce qu'il avait vu, dans une langue originale, imagée, épigrammatique, d'un tour bien à lui. Il avait le portrait et le trait. Sa Correspondance en fourmille. Dupe souvent de son faux goût en art, s'il se trompe souvent sur un tableau ou sur un vase, il se trompe rarement sur les hommes. Les spectacles que lui avait donnés R.obert-le-Diable, son père, lui avaient appris à les mépriser. Il avait renoncé de bonne heure au plaisir de les rencontrer sur la terre plate de la politique, pour ne plus avoir affaire à eux que là où ils étaient moins dégoûtants et moins malpropres, — dans la tenue obligée de gens du monde et sur le parquet des salons. Moraliste mondain, observateur de société, il en savait les petites lois et les grands ridicules, — et, puisqu'il s'agit de ses Lettres écrites de Fiance et sur la France, il porta sur les hommes et les choses de la société de ce pays des jugements presque toujours justes et que l'amabilité et l'engoûment dont il fut l'objet à Paris ne
firent jamais fléchir. Mais si c'est par patriotisme que M. de Bâillon a choisi ces Let 1res pour les traduire, c'est du patriotisme qui se sera joliment trompé!
On n'a jamais jugé plus cruellement le xvmc siècle. Horace AValpole en est le peintre le plus terrible, cet incisif léger! Les philosophes, qui, à cette époque, commençaient de régner sur les peuples un peu plus que les rois, ne lui firent pas la moindre illusion. Il les méprisa dès qu'il les vit. Il les trouva ce qu'ils étaient, insolents et mal élevés... et, folie pour folle, ditil, il leur préféra les jésuites. 11 allait pourtant intimement dans la maison de Choiseul ! Ces effroyables pédants de philosophes avaient tourné le sang à la France et remplacé sa gai/r science par la science ennuyeuse. Gétait le temps, dit-il, de la gravité en conscience. Lui qui sortait de l'Angleterre, que, par parenthèse, il n'aima jamais qu'à Paris, pour se débarbouiller de la politique, du spleen et du cant, il fui presque attrapé, ce dandy I de retrouver à Paris les discussions et Richardson: « Je nous croyais déchus, « — écrit-il, — mais les Français le sont cent fois « plus que nous. L'odieux Rousseau les intéresse et • Marivaux les ennuie. Crébillon le fils est démodé. » Lui encore, qui avait appris ce qu'il savait de français dans les adorables Mémoires du comte de Grammont. édités d'admiration par lui, il se demande où, dans l'empâtement philosophique universel, s'en était allée la délicieuse et ancienne vivacité française, celte furie
qui gagnait les batailles de l'esprit comme les autres ! « Si on excepte — mandait-il— l'étourderie des mous- « quetaires et deux à trois petits maîtres impertinents, « les Français me semblent plus inanimés que les Alle- « mands. Charles Townsend, à lui seul, a plus de sel « volatil que toute cette nation » Et il ajoutait, plus galamment pour lui que pour nous : « Si j'ai la goutte « l'année prochaine et si elle me met tout à fait « à bas, j'irai à Paris pour me trouver à leur ni- « veau. » Les hommes lui paraissaient inférieurs même aux femmes. « Ils nous ont envoyé — (en « ambassade) — ce qu'ils avaient de mieux, le duc « de Nivernois. » Quel étiage! « Leduc de Nivernois « qui n'avait pas — (dit-il ailleurs), — plus de vitalité « qu'un enfant gâté malade... » S'il trouvait les femmes plus sensées, c'est qu'il les jugeait — et peut-être un peu trop — à travers Madame Du Deffand, qui avait certainement plus de raison et de piquant en son petit doigt de vieille fée que tous les encyclopédistes dans leurs abominables caboches! Encore une fois, ces Lettres de Walpole — et c'est leur bon côté — sont mortelles au xvme siècle, et c'est peut-être pourquoi le xixe en a si peu parlé depuis qu'elles sont publiées. Elles arrachent au xvm° siècle, dont la philosophie et les mœurs sont maintenant estimées ce qu'elles valaient, sa dernière loque de considération intellectuelle, — la considération de l'esprit qu'il avait encore! Seulement, l'homme qui
n'est dupe de rien, dans Walpole, l'est des deux faux bonshommes Turgot et Malesherbes, comme tous les niais du temps le furent. Il finit par là sa Correspon-, dance, ce qui prouve qu'il n'a pas de venin dans la queue, venenum in cnuda. Triste chose! il y a dans tout homme d'esprit un tendon d'Achille, et nous ne sommes jamais trempés assez avant dans le Styx du mépris pour qu'il n'y ait pas toujours en nous une petite place où ne puisse atteindre la flèche dune bêtise.
Mais on n'en meurt pas, comme Achille de celle de Paris! Horace Walpole reste un homme d'esprit malgré ses opinions sur Turgot et Malesherbes, et ses Lettres le renseignement le plus vrai, le plus amusant et le plus cinglant contre la dernière moitié du xvuic siècle. Il sera compté dans la littérature épistolaire et mis très haut, j'ai dit pourquoi... Mais si haut qu'il soit mis parmi les épis tôliers de son siècle, il en est trois — Voltaire d'abord, puis le prince de Ligne, et enfin Madame Du Deffand elle-même, — qui doivent passer bien avant lui.