ABAILARD ET HÉLOISE
Abailard a longtemps été l'enfant gâté, le Benjamin philosophique du xixe siècle. Cousin, le chef à présent déposé de la philosophie en France, et qui s'est lui-même tondu (mais non pour se faire moine) avec les ciseaux de Madame de Longueville, se fît, à grand bruit, l'éditeur et le vulgarisateur du philosophe du xiic siècle condamné par l'Église. M. de Rémusat publiait aussi de son côté deux gros volumes qu'il intitulait pompeusement : Abailard, sa vie, sa philosophie, sa théologie, — et comme si ce n'était pas assez que ces deux hommages du Rationalisme moderne offerts à l'un de ses précurseurs, l'éditeur de M. de Rémusat a
1. Abailard et Héloïse, essai historique par Madame et M. Guizot, suivi des lettres d'Abailard et d'Ik'Ioïse, traduites par M. Oddoul et précédées d'une préface (l'a ys, 1er Octobre 1853 .
publié un volume encore dont Abailard est le sujet et même le héros. Dans ce livre sur Abailard, il est vrai, ce n'est pas sur le philosophe rigoureusement dit qu'on ramène l'intérêt et la lumière, mais qu'importe! L'homme est bien plus un qu'on ne pense, et il s'agit toujours d'Abailard. Après le galbe de ses idées pris pour les penseurs, on nous fait l'histoire de ses sentiments et de sa vie de cœur, pour les petits jeunes gens et pour les femmes. Après le libre dialecticien du Moyen Age, on nous donne le personnage romanesque, l'Abailard de la passion et de la célèbre catastrophe. On recommence, en prose lyrique et didactique, — car cette publication a les deux teintes, — les héroïdes malsaines de Pope et de Colardeau. Et c'est ainsi qu'on essaie d'échafauder deux admirations l'une sur l'autre et qu'on remue, par deux côtés, la flamme d'une gloire déjà deux fois scandaleuse; le tout pour la faire briller mieux!
C'est que l'Ecole du Rationalisme est reconnaissante. C'est qu'elle est filiale. C'est que cette philosophie qui, au xix° siècle, se réclame avec tant d'orgueil de Descartes et de son cogito, ergosum, se sent des parentés certaines avec l'homme qui. clerc de l'Église de Dieu, introduisit le scepticisme là où l'Église avait mis ses sécurités sublimes, et déposé dans les esprits de son temps, comme dit Cousin : « le doute salu- <-< taire et provisoire qui préparait l'esprit à des solx- «. fions meilleures» que celles de la Foi.Or,cethomme,