‹ Littérature épistolaireChapitre 3 sur 38 · ABAILARD ET HÉL01SE · texte numérisé non relu

ABAILARD ET HÉL01SE

l'Histoire nous l'apprend, c'était Abailard. La Philosophie a le flair des contagions auxquelles elle est en proie. A travers les siècles elle respire les entrailles maternelles dont elle est descendue, et, toute fière, elle glorifie son limon. Une lai suffit plus de nous vanter comme l'un des plus puissants cerveaux qui aient élargi un crâne d'homme le sophiste brillante du concib de Sens, le philosophe qui incuba son conceptualisme équivoque dans le grossier nominalisme de Roscelin, elle veut nous prouver, par-dessus le marché, que l'amant vaniteux d'Héloïse fnt le plus grand cœur qui ait jamais filtré un sang de feu dans une poitrine. Elle profite pour cela d'un préjugé populaire et de la légende telle que l'écrit la générosité des peuples sous la dictée de l'infortune. Pendant que les Chrétiens, avec l'ardeur de je ne sais quelle bassesse, découronnent jusqu'à Jésus-Christ et nous le montrent strictement dans la nature nue de son humanité, comme l'a faitle P. Lacordaire, la Philosophie, plus habile et plus fière, multiplie les auréoles autour de la tête de ses Elus. La voici qui veut en attacher deux à Abailard, — le nimbe qui se joue autour des tempes pensives du génie, et le rayon sortant des cœurs qui ont beaucoup aimé et noblement souffert. Elle s'entend à sculpter ses Saints dans l'intérêt de sa chapelle. De braves niais qui ne verraient dans la publication de Didier qu'une étude désintéressée du rœur, qu'une anatomie de la passiondans deux âmes,

et rien de plus, parce que nulle question philosophique n'y est agitée, ne connaîtraient pas grand'chose aux tactiques de la Philosophie et mériteraient bien de se prendre à toutes les souricières qu'elle nous tend.

Elle est là, en effet, tout entière. Les preuves affluent pour l'affirmer. La publication de Didier a pour master-piece la traduction des lettres d'Héloïse et d'Abailard par M. Oddoul, avec une longue préface métaphysico-sentimentale qui a d'énormes prétentions à l'analyse et à la profondeur. C'est là le fond du livre, que cette traduction et que cette préface. Seulement, on a mis dans le titre, comme un éclatant pavillon propre à couvrir la marchandise, ce fragment déjà ancien de Madame Guizot sur Abailard et sur Héloïse, et que Guizot, par piété conjugale, a terminé. Nous dirons tout à l'heure ce que nous pensons de M. Oddoul. Mais, quoique M. et Madame Guizot appartiennent par plusd'un endroit aux doctrines qui sont sorties de l'insurrection spirituelle qu'Abailard commençait au Moyen Age, si réellement la Philosophie ne s'était pas glissée dans cette publication et n'avait pas projeté d'imprimer la marque de son ergot dans ce livre de moralité sensible, si vraiment on n'avait pensé qu'à peindre et à juger une passion qui a jeté des cris et laissé son sang dans l'Histoire, on n'eût pas troublé l'unité de la compilation qu'on édite par l'insertion de documents étrangers au but

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