H A D A M E SAN D ,', 7 I
ménagère qu'on ne s'attendait pas à trouver dans cette ignorante, — qui n'a jamais su faire la plus petite addition, nous dit-elle, mais qui savait pourtant le prix de l'argent comme si elle l'avait exactement compté, — dans cette inconsciente en chiffres comme en littérature, et si phénomènalement positive dans tous les deux !
Cette publication, après nous avoir découvert dans le grand Ecrivain, comme ses amis l'appellent encore, le prosaïsme fondamental sous la poésie de la surface, le sans esprit absolu, la nullité ou la médiocrité des aperçus, le commun insupportable de ces lettres qui tuent le poète plus ou moins artificiel qui est dans ses ouvrages, mais qui ne sort jamais ni du fond de Fâme ni du fond de la vie, cette publication met à bas, tout à coup et du même coup, le masque poétique et grandiose que Madame Sand s'était composé et sous lequel on la voyait, fantaisie errante et féconde,- imagination désintéressée! Ah ! je défie bien qu'on puisse expliquer que ces lettres, meurtrières pour la personnalité intellectuelle et morale de Madame Sand, soient publiées par d'autres que par des ennemis, heureux delà trouver, pour la première fois, plate et ennuyeuse, et d'un ennui et d'une platitude qu'où ne lui connaissait pas!
Mais c'est précisément l'ennui qui s'exhale de cette publication incompréhensible, qui pourrait empêcher d'achever le meurtre qu'une spéculation assassine est
en train d'accomplir sur Madame Sand et sur sa mémoire. Si par hasard cet ennui, bon pourla première fois, allait faire supprimer les autres volumes d'une correspondance dont le premier donne positivement la nausée, il sauverait certainement Madame Sand d'un égorgement que je prévois et qui va tout à l'heure continuer.
Et d'autant plus aisément que la Spéculation ellemême s'est trompée, — grossièrement trompée dans ses vues et dans ses calculs. Elle comptait, dans ce temps de scandales, sur des scandales de plus, et sur ceux-là qui avaient des noms illustres pour les faire mieux retentir et pour les porter plus loin... Il ne fallait rien moin- que L'espérance de ces ignominies, auxquelles on sacrifie tout, pour leur sacrifier Madame Sand, le plus grand Préjugé contemporain, la plus grande Routine dans l'admiration de ce siècle. On se rappelait le scandale à? Elle et Ijii.oi on croyait qu'on allait le recommencer, en y ajoutant. On croyait qu'on allait pouvoir retisonner dans les cendres de ces feux pestilentiels éteints. Madame Sand. que littérairement on déshonore par cette correspondance, honteuse pour la femme la plus vulgairement
littéraire, n'y est point du moins déshonorée d'une autre manière, et les tableaux qu'on y rêvait dans des perspectives imaginaires ne s'y trouvent pas. Le livre est sain par ce côté et resté chaste. Le nom du collaborateur, M, Sandeau, n'y est prononcé que pour dire qu'elle lui en a pris la moitié. Alfred de Musset, qui a gravé le sien dans celui de Madame Sand et à une telle profondeur qu'on ne peut plus effacer le chiffre qu'ils forment pour la Postérité, n'apparaît, lui, qu'à la CXIL lettre, et il ne fait que passer comme un pâle fantôme dans le clair obscur de deux ou trois lettres dont on a épaissi l'obscurité. On sent, il est vrai, dans cette obscurité, l'étouffement d'une douleur, mais d'une douleur discrète et pour laquelle l'inconsciente a retrouvé la lucide conscience de ce qu'elle tait. Elle parle bien, sans peser sur les motifs de son désespoir, à un de ses amis, d'un projet de suicide qui, dans cette âme mobile, se change bientôt en projet d'aller vivre d'une vie cachée, avec sa fille, à la Martinique ou à la Louisiane, mais rien ne reste en peu de temps de ces deux projets. Nous n'avons pas l'âme assez profonde pour être inconsolable! Vers la fin du volume, l'Écrivain, qui n'avait touché qu'un mot de ces deux succès : Indiana et Valentine, l'Écrivain envahit la femme qui se dérobe et le bas-bleu s'étend sur sa vie. On croit deviner qu'elle ne sera plus qu'un bas-bleu désormais dans les volumes suivants de sa Correspondance. Ses
lettres à Madame d'Agoull età M. Adolphe Guéroult, alors saint- simonien, ne sont plus de simples lettres comme on en écrit à ses amis, mais des pages ambitieuses de politique et de morale adre- vue peut-être du public, à des personnages solennels. Elles rentrent dans le ton connu qui est celui des ouvrages du célèbre bas-bleu, et on n'a plus devant soi que la Madame Sand officielle, et non pas, certi -1 la Madame Sand intime qu'on était venu chercher là.
Encore une loi-, Vauteur connu, dans Madame Sand, mais Vauteur sans nouveauté d'idées, deverveet d'accent, et la femme peu connue, Vépistolière, donnant à Vauteur un dessous de langage abominablement commun et des métaphores de domestique indiquant l'habitude d'une ame évidemment moins haute, moins désinl et moios poétique que celle-là qu'elle
affecte d'avoir quand elle parle d'elle,- voilà, résumé en quelques mots, ce qu'on trouve en cette Com \ dance, qui fera perdre à Madame Sand ses derniers amis et ses derniers admirateurs.
Et même pour nous, qui n'avons jamais été ni l'un ni l'autre, était-ce bien la peine de publier cela?