‹ Littérature épistolaireChapitre 37 sur 38 · B E N J A M ) N C 0 N S T A NT · texte numérisé non relu

B E N J A M ) N C 0 N S T A NT

Elle sera toujours un mystère historique. Pour quoi n'aima- t-elle pas, cette grande Aimée de tout son siècle? Pourquoi cette enchanteresse, qui enchanta les cœurs en masse, ne fit-elle jamais le bonheur d'un seul?... Après tout, ce n'était pas une sainte! Dieu ne l'avait pas prise avarement pour lui et mise sous ce voile qui semble transparent et qui a l'épaisseur d'un bouclier... C'était simplement une mondaine, et les vertus, on le sait, des mondaines, ont la fragilité de leurs faibles cœurs. Ce n'était ni une femme d'esprit, ni une femme de caractère qui trouve en elle quelque chose de ferme à quoi s'appuyer. Elle ne s'appuyait sur la vie que comme une feuille de saule tombée s'appuie sur l'eau... Elle n'avait d'esprit que celui-là que Rivarol exigeait des femmes et des roses, mais c'était assez pour que Madame de Staël, son amie, aimât à le respirer et en embaumât son génie ! Elle avait cette insondable pureté du cœur qui est un glaçon de cristal auquel on se coupe et qui fait saigner les âmes tendres, et elle avùit aussi, a-t-on dit, la grâce de la bonté, la plus divine de toutes les grâces, qui faisait pardonner le mal involontaire que faisait

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sa beauté autour d'elle ; car sa beauté avait un rayonnement meurtrier, et l'amour qu'elle inspirait était une contagion dont on pouvait ne pas guérir. Cette beauté, du reste, aucun portrait d'elle ne l'a révélée, et il y en a trois d'immortels... Ni celui de Gérard, ni celui de David, ni celui de Chateaubriand, autre genre de peintre! Léonard de Vinci lui-même, le peintre de la terrible Joconde, une énigme humaine, comme Madame Récamier, eût brûlé ses pinceaux et sa palette de magicien sombre et de sorcier ensorcelé devant cette incompréhensible Récamier, qui n'avait pas, elle, à offrir à un peintre la physionomie inquiétante de la Joconde, de cette ogresse repue et tranquille qui sourit diaboliquement à qui la regarde et qui semble lui dire : « M'apportes-tu ton cœur à manger?...» La beautéde MadameRécamier est insaisissable, et les récits qu'on en a faits à ceux qui ne l'ont pas vue sont comme les portraits qu'on en voit... C'est le camée des beautés du temps, commun à en devenir vulgaire: le camée de PaulineBorghèse,de Madamede Rovigo,de Madame de Custine, de Mademoiselle Georges, de Mademoiselle Mars. Mais c'est Y ineffable pour Chateaubriand comme c'est l' inexprimable pour David, et rien de la puissance de Madame Récamier ne s'atteste dans les images que nous avons d'elle et qui nous font dire : « Ce n'était donc que cela! •*>

Mais ce qui l'attestera mieux que ces vains portraits, ce sont les lettres que voici.

Ces lettres inouïes d'ardeur et d'analyse, expriment, en effet, une passion à travers laquelle on voit mieux Madame Récamier que dans tout ce qu'on a jamais raconté d'elle. L'éloquence de Madame de Staël, qui a fait le cadeau de l'immortalité à son amie en en parlant dans quelques endroits de ses ouvrages, pâlit et disparaît dans le feu de ces lettres, ce feu qui a brûlé, dix-huit mois, l'âme sèche, car elle l'était de Benjamin Constant, comme une branche de sarment dont il ne resterait pas une brindille. En dix-huit mois, cette passion extraordinaire — elle l'était deux fois: d'abord parce qu'elle était une grande passion, — chose infiniment rare! — et ensuite parce qu'elle avait atteint l'homme qui devait le plus y échapper, — s'éteignit tout à coup, un jour, comme la flamme d'un grand incendie qui ne peut plus rien dévorer et qui tombe sur des débris fumants et noirs... Après avoir aimé Madame Récamier comme il l'avait aimée, Benjamin Constant retourna à la vie ordinaire de ces passions qui ne sont plus la passion unique, la passion despotique et torturante qui donne bien l'idée

de ce que les catholiques entendent par leur possession du démon... Benjamin revint à la vie de la pensée, à ses travaux, à ses ambitions, à ses passions même ; car il en eut pour d'autres que Madame Récamier. Il a fini par mourir joueur... Comme dans Richard III, Richard redevint lui-même... Il se reprit et ilse retrouva comme il était avant la catastrophe de son amour. 11 redevint le vaniteux et le dandy lassé qu'avait été Adolphe et qu'il fut toujours, même à ses dernières heures, quand il traînait à Frascati ses délabrements sur des béquilles, même dans le fauteuil où il s'assit avec tant de grâce intrépide pour tirer et recevoir le coup de pistolet de son dernier duel.

Car, tel il était, cet homme si bien de race française, quoique sa famille fût réfugiée depuis trois siècles en Suisse et que trois cents ans de protestantisme l'eussent dé francisée, mais qui reparaissait française dans son dernier descendant, dans la personne de ce brillant esprit, de ce sceptique élégant du xvm" siècle, qui a fait sur les' Religions un livre bien français dans son insuffisance et dans sa légèreté religieuse !... Benjamin Constant, qui a traduit le Wallenstein, qui parlait allemand et qui s'est marié en allemand à une femme de grande maison allemande, Mademoiselle Charlotte de Hardenberg, Benjamin Constant, dont lanerveuse inconsistance toucha un jour àla trahison politique, fut, de nature et de mœurs, le plus agité et le plus étourdi des Français. Il était

« tête », comme nous le sommes. Il avait dans l'esprit de la tournure philosophique, mais il n'avait que cela. Les partis ont exagéré sa valeur. Il n'avait d'allemand que ses cheveux, ces célèbres cheveux blonds, et jusque dans son sentiment pour les femmes il était un Français encore, bien plus près de la galanterie et du libertinage que de l'amour. Aussi, jamais on n'aurait pu penser et prévoir que cette blanche figure de Vestale qu'était Madame Récamier et qui passa un jour entre lui et Madame de Staël, pourrait allumer le feu de l'amour non partagé dans une âme sans enthousiasme, que l'Esprit et l'Épigramme gardaient comme deux dragons contre l'exaltation de l'âme, — et cela sans coquetterie, et en y jetant... rien du tout !

Quand il la rencontra pour la première fois, c'était àCoppet,chez Madame de Staël, en 1807, où elle passa entre eux deux sans lui donner le coup de coude au cœur qui nous avertit que c'est là notre destin qui vient de passer ! Peut-être, dans ce moment-là, les yeux de Benjamin Constant étaient-ils trop attirés et trop dévorés par les deux yeux de soleil de Madame de

Staël pourvoir bien la suave Apparition blanche qui, sept ans plus tard, jour pour jour et heure pour heure, devait le torturer innocemment de la plus cruelle indifférence. On dit que ce mystérieux nombre sept est funeste d'influence dans nos destinées. Les superstitieux le redoutent. En 1814, Benjamin Constant, né en 17G7, n'était plus un jeune homme. 11 avait aimé, disait-on, Madame deStaël,etles imbécilles avaient crula reconnaître dans l'Ellénore du roman d'Adolphe, que, certes! elle n'était pas, et quoiqu'il fût impossible de s'y tromper. Ce fut la chose du monde la plus prosaïque et la plus raisonnable qui avait été l'occasion de cette rencontre. Caroline de Naples craignant de perdre le royaume de son mari et cherchant un publiciste imposant pour faire valoir ses droits devant les Souverains alliés, Madame Récamier avait nommé Benjamin Constant, et il était venu chez Madame Récamier pour cette grave affaire... Mais il y eut pour lui chose plus grave. Dès le premier jour, il en sortit foudroyé... D'un seul regard elle lui avait passe la chemise deNessus!

Alors, il n'y eut plus de Benjamin Constant. Il n'y eut plus de dandy, plus d'esprit épigrammatique, plus d'ironique, plus d'Adolphe, s*il avait été jamai? Adolphe! Il y eut un homme à genoux et plus bas qu'à genoux, qui se mit à demander la charité de l'amour avec des implorations et des éloquences à fondre de pitié des pierres mais qui ne touchèrent

pas ce doux caillou lisse de l'âme de Madame Récamier. Il y eut un pleurard qui se noya dans les larmes, un criard qui répandit son cœur dans des cris aigus, mais plus d'homme, — le contraire d'un homme, qui peut se laisser arracher le cœur, mais jamais sa fierté! Madame de Staël en fut épouvantée, et ce n'était pas jalousie. On ne trouve pas dans ces Lettres qu'elle ait été jalouse une seule fois, mais elle lui fît honte avec la mâle franchise d'une forte amie. Elle lui dit qu'il n'était plus Benjamin Constant, qu'il se dissolvait, qu'il tombait par morceaux, qu'il était changé à faire peur, qu'il perdait son talent, qu'il n'avait plus d'esprit, qu'il devenait bête et idiot, lui, le Voltaire du temps! Mais le caractère de cet amour funeste était une immense platitude et une infatigable mendicité. Il quêtait bassement à la porte de cette jupe une miette de quelque chose, amour, amitié, pitié, n'importe quoi ! Et, dansla rage de l'amour exaspéré auquel cette Image accomplie de femme ne donnait rien, le mendiant ne devint pas voleur, quand l'honneur d'un pareil amour et d'un pareil désespoir était peut-être de le devenir!...

bt cela finit par être beau à force de bassesse et de douleur dans la bassesse! Il est impossible de se tasser mieux, de s'aplatir plus complètement sous le pied qui vous écrase, — que dis-je, qui vous écrase? qui vous marche dessus sans même vouloir vous écraser ! . . . Il lui écrit un jour: « Je vousremercie de votre lettre. « Elle m'a fait du bien, comme le moindre témoignage «. de votre plus faible intérêt... J'espère aller demain « vous voir, ou plutôt j'en suis sûr. Car fussé-je « malade, j'irais tout de même... J'ai trop souffert « hier de n'y avoir pas été. Je commence d'ailleurs à « croire que mon indisposition ne sera pas violente. « Je prends la fièvre, depuis trois jours, tard le soir, << et elle me quitte le matin. Pardon de ce détail « ennuyeux et inutile.

« Je suis bien malheureux si ma manière de vous « interpréter ou de vous parler vous blesse... Je ne le « conçois pas. Jamais homme ne fut plus resigné à « n'obtenir que des preuves d'un intérêt d'amitié en « échange du dévouement le plus absolu. Toutes mes « paroles sont des essais pour obtenir un mot qui,

« certes I n'aurait d'autre conséquence que de me sou- « lager de laffreuse douleur qui m'abîme...» La voix est-elle assez brisée? le cœur assez profondément meurtri?... « Quand, il y a quelques jours, — con- « tinue-t-il dans la même lettre, — je vous disais que « j'avais espéré faire un peu de progrès dans votre « affection par Vhabitude, mais que je vous étais « aussi étranger que le premier jour, comment cela, « par exemple, pourrait-il vous blesser? Comment ne « voyez-vous pas que c'était Y humble supplique d'un « malheureux qui se meurt et qui avait besoin d'un <-< pauvre soulagement qu'il implorait?... Vous avez « gardé le plus froid silence. Je ne vous accuse pas, ce « n'est pas votre nature. Il y a quelque chose d'inexpli- << cable dans votre disposition pour moi. Vous n'êtes « pas comme cela avec les autres... Quand M. Bal- « lanche est blessé ou affligé par vous, vous avez be- « soin d'une explication ; pourquoi ne suis-je pas « M. Ballanche pour vous?,.. Avec moi, loin de vouloir « une explication, vous laissez peser la douleur sur « mon cœur jusqu'à ce qu'elle le brise... Vous en serez « fâchée plus tard. Vous ne pouvez vous faire illusion ! « Votre influence sur mon sort n'est pas méconnais- « sable. Hélas! je suis content de si peu! Vous qui « parlez de faire du bien, pourquoi ne m'en faites- « vous pas?... Croyez-vous qu'il n'y ait pas quelque « mal à froisser une affection si vraie et si soumise et « à laquelle vous rendez justice? Vous apercevez dans

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« les autres de la fatuité et des prétentions, mais en « moi y a t-il l'ombre d'amour-propre dans mon dé- « voûment?... Ne savez-vous pas vous-même — « mettez la main sur votre conscience et répondez- « vous ! — que je proclamerais aux yeux de toute « la terre ce qu'il y a de plus humiliant /mur lu vanité « en échange d'un seul regard d'affection ? Je vous << jure que j'ensuis affligé pour vous. Quand il sera <-< trop tard, vous vous reprocherez peut-être, quelque « soin que vous preniez <T étouffer votre vie sous de « bonnes actions de détail, de n'avoir pas fait ce qu'il « était si facile de faire pour sauver un ami tel que le « ciel en donne rarement... Pourquoi avez-vous craint « de m'attacher au liien que vous faites? Je ne cher- « che pas à faire des Bcènes... Je souffre solitaire, ma « porte fermée, et chaque minute esl de l'accable- • ment... • Et à la fin de cette lettre quej'abr - <* \dieu. traitez-moi doucement, je ne vis que par « vous, ne soyez, pas racb.ee! Il n'y a point de murmure « au fond de mon cœur, et si j'avais un moyen de « vous causer un instant de plaisir, je serais consolé « de toutes mes peines. »

Voilà le langage et l'accent de ces lettres... .l'en pourrais citer de plus enflammées, je me bornerai a celle-là, qui nous donne un Benjamin Constant humble à force d'amour, et qui fait précisément de sa nature une autre nature, qui est l'envers même de la sienne, soq femmes valent-elles par l'àme, de la part d'une

autre âme, cet effacement, cet anéantissement dans l'amour? Toujours est-il queVAnge funeste, comme il l'appelle, resta, sans en bouger jamais, dans la glaciale perfection de ses férocités éthérées. Elle tua le cœur qu'elle régala d'angoisses et d'agonies, elle le tua avec sérénité, sans se faire à elle-même le moindre reproche, vierge de tout, de remords comme de regret. Cela dura dix-huitmois et fît ces cent-soixanteet-une lettres. L'homme résista, mais la force qui sert à aimer avec cette exclusion sublime, la force du cœur, en lui, n'existait plus...

Ces cent-soixante-et-une lettres, qui ne sont pas un livre, — qui ne sont pas de la littérature, — intéresseront au plus haut degré tous ceux qui, par compassion ou par mépris, prennent quelque souci de l'àme humaine... Il y a là deux choses qui vont souffleter bien des esprits. Benjamin Constant, l'inconsistant et le vaniteux homme d'esprit à qui on ne croyait guères que de l'esprit, y gagne une âme, et l'exquise Juliette Récamier y perd quelque peu, si ce n'est tout, de la sienne, laquelle semblait divine et qui, vérîta-

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blement, L'était trop pour nous... Benjamin Constant, qui a écrit ces lettres, y abdique comme écrivain dan* les mains de l'homme, et l'homme y abdique à son tour dans les mains de l'amoureux. Mais, dans l'amoureux qui sait parler l'amour, il y a de plus le penseur qui sait analyser le sien. Nous n'avons pas ici que l'éloquence en llammes de l'amour, nous en avons l'analyse ensanglantée, faite par ce noble imbécille d'amoureux avec le perçant dugénie, qui n'est pas, lui, aveuglé par tout ce sang et qui se discerne souffrir... Peu d'hommes maîtrisés par l'amour ont parle avec une pureté plus ardente d'un sentiment qui entraîne dans toutes les sensations ([ne ce Benjamin Constant, auquel il suffisait de la peau du bras de Madame Ii 'ramier quand elle était son gant pour rouler dans tous les égarements et dans tous les délires 1 Le caractère supérieur de ces Lettres, c'est justement leur brillante pureté. Quant à Madame Récamier, qui ne répond pas à ces lettres, cette porteuse de roses qui en effeuillait une chaque soir avec la même indifférence qu'elle aurait effeuillé un cœur, elle peut garder son voile d'Isis qui, en la cachant, la protège. Énigme de corps ou énigme d'âme, quoi qu'elle soit dans l'un ou dans l'autre, laissons ce problème d'une femme gui n'aime point, ei qui., parée côté, ressemble au Démon : « le malheureux qui n'aime pas! » disait sainte Thérèse.

Je voudrais bien savoir quel est l'éditeur de cette Correspondance, qui ne demandait pas à paraître, et qui pouvaitrestertranquille et morte de sa mort naturelle dans l'éternité... Si c'est le fils de Madame Sand, je n'ai rien à dire, si ce n'est que l'amour filial a un bandeau comme l'autre amour; mais si c'est M. Lévy tout seul, je ne vois plus guères là qu'une spéculation de librairie qui bat monnaie sur le nom de Madame Sand et sur la curiosité, en supposant qu'il en soit une qu'elle puisse exciter encore. Néanmoins, je me permettrai de douter que la spéculation soit heureuse. Dans ce dernier cas, et pour qu'elle le fût, il aurait fallu publier d'un seul coup toute la Corres-

1. La Correspondance de Madame Sand {Constitutionnel, S Mai 1882).

pondance dont on nous menace, et non l'égrener en plusieurs volumes, ce collier, qui n'est pas <!«' perles ! Mais le publier volume par volume est une imprudence et peut-être une maladresse. Le premier volume dégoûtera de ceux qui vont suivre, et c'est la gloire de Madame Sand qui paiera les frais de cette triste spéculation.

Pour des écrivains perspicaces qui nont j.una éblouis par cette gloire sans proportion avec le talenl qui ne la pas faite, mais bien le sexe de l'auteur. Madame Sand était jugée déjà un peu a l'envers de sa gloire, et ii travers ses œuvres nombreuses on avait pénétré jusqu'à ht nature de son esprit et jusqu'au mystère d'une inspiration qui n'a aucun des caractères de l'inspiration du génie. Seulement, le publie, le gros public, ce Cyelope aveugle qui forge la gloire et qui prend pour elle le bruit que fait son marteau en tombant sur l'enclume, à côté, le publie ne le savait pas. 11 croyait, dans son aveuglement, avoir forgé quelque chose de brillant, de formidable et d'éternel, et voici qui va furieusement éL>récher l'armure solide de sa Minerve ! Voici qui va cruellement dégriser ceux qui ont gardé l'illusion que Madame Sand a produite trente années sur ses contemporains, étonnés et ravis ! Ou va la voir, dans cette Correspondance, comme elle était dans l'essence même de son être, à la source d'un talent qu'on a pris imbécillement pour du génie et qui n'en était pas. On

va la voir, comme Balzac, en pantoufles. Mais ce n'est pas Léon Gozlan qui va les lui chausser, c'est ellemême. Gozlan, et mieux que Gozlan, Balzac lui-même, en une correspondance qui l'a grandi autant que celle de Madame Sand l'a diminuée, ont fait un véritable socle éclatant de ses vieilles pantoufles, tandis que Madame Sand et ceux-là qui ont publié sa Correspondance ont fait du socle, où la Comédie-Française l'a comiquement placée, une paire de pantoufles, et son pied n'y a pas gagné !

Il s'est étrangement avachi là-dedans... Ce n'est plus là le pied qui, chaussé et maintenu comme dans un brodequin dans un style travaillé, faisait croire à la race de l'écrivain. La race, que Madame Sand a niée à dix reprises différentes et qu'elle avait ses raisons pour nier, la race est ce qui manque le plus à la nature de son esprit, et cette Correspondance l'atteste ! La Correspondance prouve jusqu'à la dernière évidence à quel point Madame Sand, cette égalitaire, avait, au fond, l'esprit commun dès qu'elle était naturelle et que la nécessité de faire du style ne l'étreignait pas. Intellectuellement, elle ressemblait à ces femmes d'un de ces embonpoints trop lâches, qui ont

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besoin de la cuirasse d'un corset pour être... intrépide et ne plus trembler. Quand elle n'est pas contenue et soutenue par l'idée du public, son corset à elle, tout s'abaisse et s'en va de sa manière de pari d'écrire dans un abandon sans grâce et surtout sans noblesse. C'est, je crois, le prince de Ligne qui a dit ce joli mot profond, quoique joli: « qu'on n'est point << une personne d'esprit si <>n n'en a pas avant . d'avoir ôté son bonnet de nuit, le matin ». Eh bien, Madame Sand n'a jamais d'esprit dans le bonnet de unil di ( irrespondance ! Il faut, à elle, pour qu'on puisse seulement La regarder, que sa toilette entièrement faile. Mais aux tous les jours de cette Correspondance qu'on nous étale et qu'on eût mieux fait de cacher, elle se montre à nous dans un déshabillé et un négligé terribles pour sa gloire et pour la naïveté sans distinction d'un esprit qui. par lui-même et primesautièrement, D'existé pas.

Elle s'est, d'ailleurs, trop de fois donnée comme une bête p<mr ne pas lui accorder d'en être une, mais c'est une bête comme La Fontaine qu'elle voulait qu'on la crût et qu'elle avait la prétention d'être, et c'estjustenieut une bête comme La Fontaine qu'elle n'était \ La lire, en beaucoup de ses écrits particulièrement ,.n ses Souvenirs et Impressions littéraires), elle s'est dite ignorante, inconsciente, spontanée, une pauvre tête poétique, quoiqu'elle ne soit pas aussi poétique qu'elle ledit, la rusée ! ni non plus aussi spontanée

qu'elle se vante de l'être. Elle réfléchissait devant le public et savait très bien ce qu'elle disait. Devant ce public qu'elle n'oublie jamais et qui lui donnait sa tenue littéraire, elle est, après tout, un écrivain d'un certain ordre, qui a droit à un classement quelcon~ que. Mais entre amis et dans l'intimité des relations et des sentiments, elle n'est plus un écrivain du tout, et elle a sa plume à la main !

Certes ! je conçois le bégaiement de l'écrivain quand il s'agit de parler sa pensée, son idéale pensée, au lieu de l'écrire. J'ai connu de ces bègues sublimes qui avaient du génie, et qui, par orgueil, ou défiance, ou faiblesse d'organes, restaient dans la majesté résignée du silence. Chateaubriand fut un de ces génies silencieux. Mais la plume à la main, on les retrouvait : La plume, c'était l'organe qui ne les trahissait jamais! 11 n'y a pas si petite et chétive lettre d'écrivain de talent où le talent ne roule quelque paillette de son or. Mais ici, dans cette Correspondance de Madame Sand, vous ne trouverez pas une seule paillette ; il n'y a que de misérables fétus sur lesquels tout le monde a marché. Quoi ! c'est là un écrivain, cette femme qui n'a pas même le don accordé aux moindres femmes, qui n'écrivent pas, de dire de toutes petites choses avec l'élégante légèreté qui enlève les riens et leur donne des ailes ? Cette femme, qui a écrit les pages de Lélia, dont quelques-unes ont de la splendeur, mais de la splendeur, volontaire et laborieuse, écrit, dans ses

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lettres, où elle ne voit plus le public, comme la première venue qui aurait un langage bas et mauvais ton. C'est bien la peine de s'appeler Aurore ! C'est une Aurore qui ne s'est point levée ici et n'y a pas une seule fois justifié son nom ! Voulez-vous savoir quelques-unes des suavités de cette Aurore? « Je vous « embrasse de toute mon âme — écrit-elle à sa belle- « mère — et Casimir en prend sa part. ►(Casimir, c'est M. Dudevant, son mari. (Juand elle écrite M. Caron, l'octogénaire, qu'elle assassine de son âge en lui répétant sur tous les tons qu'ilest dégoûtant et vieux, elle ne s'en dit pas moins sa fille soumise et suhordonnée. « Elle a envie d'aller en Chine << comme de « prendre une prise de tabac • . Elle se plaint de son mari, « triste comme un bonnet de nuit*. Il y en a de gais, des bonnets de nuit! Mais, écries! ce n'est pas le sien. Elle don ne à un de ses amis des leçons du bon sens le plus vulgaire, et pour faire passer le dur pédantisme de sa leçon elle ajoute gracieusement : « Si vous le « prenez mal, vous êtes un sot .' » (Juand elle change et qu'elle se trouve laide, elle dit qu'elle « est dans les pommes cuites ». Est-ce parce qu'elle avait de son vivant les yeux de Junon, qui sont des yeux de vache dans Homère, qu'elle dit qu'elle pleure, à chaque instant, comme un veau, quand elle ne pleure pas comme un âne, qui est sa manière de pleurer lorsqu'elle lit le Jocelyn de Lamartine? Tel est le genre de phrases et d'odieux baragouin qu'on peut cueillirà

pleines plates-bandes dans la partie de cette Correspondance où Madame Sand n'est que l'obscure Aurore Dudevant, et où, comme elle le dit avec une originalité si puissante, elle ne s'est pas encore « embarquée « sur la mer orageuse de la littérature ».

Ce n'est guères que vers les trois quarts de ce premier volume d'une Correspondance qui ressemble presque à une trahison de la part de ceux qui la publient, tant elle ravale de toutes manières Madame Sand, comme talent et comme caractère, qu'elle se met à raconter son embarquement sur cette mer orageuse, où , par parenthèse, elle n'a jamais eu, elle, que du beau temps. Contrairement à ce que ses admirateurs pourraient en espérer ou en attendre, ce ne fut pas l'audacieux embarquement du Génie sous la pression de l'enthousiasme, de l'ardente vocation et de la fierté confiante en sa noble pensée. Ce fut un embarquement plus humble et moins intéressant, l'embarquement par suite d'affaires du vieux Turpenny, dans Walter Scott. Il fut un moment, en effet, dans l'histoire de Madame Sand, où, par suite d'affaires, elle ne se trouva

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plus assez riche. C'est quand elle songea à planter là son mari. On avait cru jusqu'ici à quelque grande passion, dans l'éloquence de son égarement, dans l'espèce de beauté que L'amour, quand il est absolu, donne parfois à des sentiments coupables; il ne fut rien de cela, ou du moins elle n'en dit pas un seul mot. Cette inspirée, comme file se donne, cette spontanée, cette inconsciente, lit spontanément ou inconsciemment le calcul que la littérature, entendue comme elle projetait de l'entendre .pourrait lui rapporter un argent que La préoccupation littéraire ne lui a jamais fait oublier, et son calcul inconscient d'argent était juste, car toute sa vie elle en a abondamment gagné. Elle ne se sentait ni n'avait assez de talent pour mourir de faim avec grandeur dans une civilisation mortelle souvent au génie, mais elle en avait assez peu pour que cette civilisation lui lût généreuse... Dès son début comme depuis, Madame Sand n'eut de conception plus haute de la littérature et de sa destinée à ellemême que l'indépendance du bohème et le sac d'écus, l'objectif du bourgeois rangé, qu'il appelle son magot. Ce n'est point pour la gloire qu"elle se promettait d'écrire et quelle a écrit, c'est pour le magot. C'est le magot qui s'est toujours imperturbablement dessiné sur tous Les lmiizons de sa rêverie, comme le profil aimé se dessine sur l'horizon des amoureux... Le bohème qu'elle se dit être a un ordre très étonnant pour un bohème et une prudente sagesse de bonne

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