‹ Littérature épistolaireChapitre 4 sur 38 · ABA1LARD ET HÉLOISE · texte numérisé non relu

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d'étude morale qu'on voulait atteindre. On n'y trouverait pas, par exemple, l'insolente apologétique de Béranger, l'écolàtre, contre saint Bernard, l'illustre défenseur de l'Église; et si on l'y avait placée, on n'y aurait pas, du moins, soigneusement oublié, comme on l'a fait, les lettres de ce même saint Bernard, qui fut l'arbitre suprême et obéi dans une querelle dont on raconte l'histoire, en l'oubliant!

Mais il est une preuve plus frappante et plus intime encore, qu'on tirerait aisément de l'inspiration même du recueil et non de quelques-uns de ses détails. Après l'avoir lu, personne ne contestera que ce livre ne soit une espèce d'apothéose du double sentiment d'Héloïse et d'Abailard. Eh bien, il n'y a que la Philosophie, avec l'influence sensualiste qu'elle tient du xvnr3 siècle, qui puisse faire cette apothéose! Nous avons noté plus haut l'erreur de l'Imagination populaire, dupe, par sympathie pour des douleurs qu'il serait plus brave de mépriser, et cette erreur, nous l'avons excusée en la comprenant. Mais il n'y a que la Philosophie qui, après y avoir regardé avec attention, puisse se passionner d'enthousiasme pour un homme comme Abailard et pour une femme comme Héloïse.Il n'y a que la Philosophie, la victime habituelle des idées fausses, qui puisse être victime à ce point des sentiments faux et qui soit destinée à confondre l'affection et la mauvaise rhétorique avec l'expression des cœurs vrais!

Et pourtant ce serait à elle, la Philosophie, si on croyait ses prétentions à l'indépendance, à l'acuité de l'observation, au sentiment de la réalité en toutes choses, ce serait à elle plus qu'à personne à toucher le préjugé populaire pour le détruire et le diminuer à entreprendre et à parachever cette étude hardie du cœur humain, cette dissection sur le vif par la réflexion, comme disait Rivarol, dans laquelle le scalpel immatériel, plus heureux que le scalpel qui fouille nos cadavres, trouve toujours où plonger et où interroger en des sentiments immortalisés par les hasards ou par les justices de l'Histoire ! Évidemment, pour l'honneur de la Philosophie, ce serait à elle bien plus qu'à nous de faire tout cela. Mais que voulez-vous ? La Philosophie ne saurait aller contre les lois qui régissent sa propre nature. Or, l'une de ces lois, c'est de s'adorer dans ses œuvres, et, comme le hibou de la Fable, aveugle d'égoïste maternité, de trouver beaux les petits monstres qu'elle a faits.

Et voilà tout le secret de l'enthousiasme involontaire du Rationalisme pour Abailard et pour Héloïse ! ï,a Philosophie les a faits l'un et l'autre ce qu'ils sont, et elle reconnaît plus ou moins son œuvre dans tous les deux. Pour notre part, nous l'avouerons sans honte, nous aussi, nous avons donné dans la grande piperie qui est le trébuchet séculaire au fond duquel les Imaginations et les Sensibilités viennent chuter. Comme beaucoup d'autres, au début de la vie, de la réflexion

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et de la science, nous nous sommes laissé charmer parles lointaines mélancolies de. la légende et abuser par les mensonges attendris des poètes. Parce qu'il y avait eu, mêlé à cette fétide séduction d'une élève par l'homme chargé de l'instruire, d'une jeune fille par presque un prêtre, un crime terrible en expiation et en vengeance d'un crime odieux, nous avons cru longtemps qu'une passion immense, une rareté effrayante, mais belle peut-être àforce d'impétuosité, de profondeur et de flammes, devait reposer, comme le Léviathan clans l'abîme qu'il a troublé, au fond de toute cette vase de sang et de larmes qui semble n'avoir pas séché encore. Nous l'avons cru et nous avons vécu dans l'émotion commune ; nous avons épousé L'intérêt triste et cruel de cette page d'Histoire, désespérée Car l'homme est ainsi fait que la Passion l'attire avec son idéal funeste, et qu'il lui garde toujours un lambeau de son être, chair ou esprit, jà dévorer 1 Plus tard seulement cette passion rêvée, entrevue, supposée, là où le désordre et l'horreur furent si grands, nous en avons cherché la preuve et les traces, et le croira-t-on ? c'est précisément dans les lettres d'Abailard et d'Héloïse qu'il nous a été impossible de les découvrir.

Selon nous, ces lettres éteignent toute illusion et nous tachent, dans l'esprit, les deux beaux portraits que l'Imagination y avait peints et suspendus! Vu ;i travers ces lettres, les deux amants de grande i I

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bonne foi disparaissent, et vous ne voyez plus que deux philosophes qui font des phrases philosophiques au lieu de naïvement s'aimer. Vous ne voyez plus, à la place de la sombre fatalité du cœur, maudite et pourtant toujours pardonnée, que deux, orgueils philosophiques avec toutes les nuances de ces sortes d'orgueils, lesquels s'arrangent pour draper de pourpre une intrigue scandaleuse et en faire chatoyer vaniteusement tous les plaisirs et toutes les larmes. D'un côté, vous avez un fat de quarante ans, un bellâtre gauche et impudent, une de eus âmes comme celle de Rousseau, coquinement honnêtes, qui se passionnent d'esprit pour le bien et de volonté pour le mal ; et de l'autre vous avez un bas-bleu du xne siècle, froide de cœur comme toutes ces folles Ménades de la gloire qui l'appellent « undeuiléclatantdu bonheur », et qui s'est, comme on dit vulgaire nent, monte la tête, non pour l'homme tel qu'il soit, mais pour le professeur le plus renommé de son temps . Malgré des malheurs très réels, je ne sache rien de moins touchant que ces deux êtres, et malgré les efforts qu'ils font pour introduire dans l'amour la haute philosophie et la littérature, je ne sache rien de plus ennuyeux et de plus pédant que leur langage. Dans toulrs ses lettres, Iléloïse n'est occupée que de la seule chose qu'on oublie entièrement quand onaime. Elle ne 's'inquiète que du qu'en dira-t-on du inonde. Le monde, son admiration, son mépris, et jusqu'à ses commérages.

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