MADAME DE CRÉQUI
Voici une charmante perle retrouvée de tout un baguier perdu. Ce sont quatre-vingts lettres à peu près d'une grande dame du siècle dernier, — de cette fameuse marquise de Créqui dont le nom historique est devenu littérairement si célèbre, grâce à des Mémoires qui furent toujours contestés etque Sainte- Beuve traita hardiment d'apocryphes. Les raisons que l'émiuent et fin critique donne à l'appui de son opinion, sont de plus d'une sorte. Il y en a de dates et de chiGfres, bonnes pour les biographes qui discutent, et celles-là nous les laisserons dans la Notice ; mais il y
1. Lettres inédites de la marquise de Créqui à Sénae de Meilhan (1782-1789), mises en ordre et annotées par Edouard Fournier, précédées d'une Introduction par Sainte-Beuve, de l'Académie française {Pays, 21 Décembre 1856).
en a d'autres qui tiennent à l'essence même de l'esprit très particulier de la marquise et qui s'adressent à tous les biographes qui sentent.
Il est évident, en effet, que de ces quatre-vingts lettres retrouvées et publiées il se dégage une tête de vieille femme qui n'est pas celle de la marquise de Créqui des Mémoires, quoique le costume soit le même et bien souvent le ton aussi, ce costume intime, ce linge de corps de la pensée des femmes ! La marquise des Mémoires a de l'éclat, de l'imagination, une voix timbrée, une manière de prendre du tabac dans sa boîte d'or en secouant ses jabots de dentelle, qui a tout ensemble de la grâce, de l'impertinence et de la grandeur. Si les hommes de son temps, qui ne se gênaient guères, ont respecté ses falbalas, elle s'est du moins frottée à toutes les idées et elle en a eu la poudre d'or — ou la poudre de sable — sur ses grandes ailes de papillon étincelantes et légères et que la vieillesse n'a pas fanées, mais conservées dans son ambre pur. Malgré son fond de piété sincère, — la piété des femmesde l'ancien monde qui ne s'étaient pas enversaillées, comme disaitle vieux marquis de Mirabeau, — elle aies haines et les mépris un peu altiersdes femmes comme elle, à qui la Révolution a cassé sur la tête le dais sous lequel elles rendaient la justice féodale autrefois. Mais tout cela, qui est imposant et frappant, n'est pas la figure calme, correcte, gracieusement triste et désabusée, et souverainement raisonnable, de
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la marquise de Créquy des Lettres, une femme qu'il faut mettre entre Madame de Maintenon et Madame Du Deffand, plus bas que l'une et plus haut quel'autre. Si, comme le croit Sainte-Beuve, les Mémoires de Madame de Créqui ne sont pas d'elle et si nous avons été dupes d'une mystification combinée, c'est par le ton, cette grâce suprême, que l'auteur de ces Mémoires nous a pipés, c'est par cette aisance et ce non-appuyé, même quand on est profond, qu'ont les femmes qui ont vieilli dans la bonne compagnie, et qui fait dire aux observateurs superficiels, qu'à une certaine hauteur toutes les douairières se ressemblent, quoiqu'elles ne se ressemblent pas !
Il faut être juste : ce ton des Souvenirs de la marquise de Créqui est tellement réussi, qu'on se demande s'il est joué et si l'auteur n'est pas un délicieux artiste?... Fleury, disent nos pères, jouait les marquis à s'y méprendre. L'auteur des Souvenirs de Madame de Créqui serait-il plus étonnant que Fleury lui-même? car il joue les marquises, lui, avec une si audacieuse et merveilleuse désinvolture, qu'il faut qu'elles reviennent elles-mêmes, chaperonnées de leurs propres lettres et sur le poing de Sainte-Beuve, — ce doux fauconnier ! — pour donner un démenti à la mémoire qu'on leur fait, ou aux Mémoires qu'on leur attribue. L'auteur des Souvenirs de Madame de Créqui, dont on peut tout croire et tout suspecter, fut un des excentriques les plus curieux de la littérature contem-
poraine. C'était le vicomte (était-il vicomte?) Decourchant, comme l'écrit Sainte-Beuve, oudeCourchamp, comme l'écrivaient, je crois, la Quotidienne et la Gazette. C'était un homme (était-ce bien un homme?) au moins fort singulier, un chevalier ou une chevalière d'Éon de la littérature. Spirituel et du talent le plus vif quand il écrivait sous le nom des autres, il était plat et sans talent quand il écrivait sous le sien. Le National du temps, qui n'aimait pas la police et prenait des airs avec elle, l'arrêta un jour en flagrant délit de vol, comme un simple sergent de ville littéraire. 11 s'agissait d'un roman ressuscité de l'oubli, et que la mort n'avait pas assez changé pour qu'on ne pût le reconnaître.
Le vicomte Decourchant ou de Courchamp était le propre type de la fausse marquise de Créqui, de la marquise qu'il avait inventée. ..s'il l'avait inventée ! Coquet et cancanier, gourmand de ragoûts, de confitures et de bonbons (son chef-d'œuvre s'appelait le Cordon-Bleu et c'était un livre tellement monumental que l'auteur est mort avant de l'achever), surchargé d'édredons, entouré de crachoirs, roulé comme une momie dans les châles les plus extravagants, regrettant ses dents, son estomac, la vie et le pouvoir de faire encore des mensonges, au demeurant chrétien grabataire, détestant les doctrines canailles qui font déroger un homme, et sur le chapitre de l'éternité se décidant à la courte-paille, d'après l'argument de
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Pascal, il s'éteignit pauvre et vieux dans ses centres (caril enportait) chez les frères de Saint-Jean-de-Dieu, rue Plumet, où mourut si saintement Ourliac. Ses Souvenirs de Madame de Créqui avaient eu le sucées de cette chose qui enfonce l'Histoire chez les peuples aussi légers que nous et que l'on appelle l'anecdote. Eh bien, le succès n'y fit rien! Le vicomte Decourchant ou de Courchamp eut l'impassible fermeté de Junius nominis timbra! Il n'en démordit point. Il resta Madame de Créqui, le masque de fer de ce rouge et de ces mouches! Et il devint pour longtemps — pour toujours peut-être — une question littéraire. En effet, si, comme l'a presque prouvé Sainte-Beuve, les Souvenirs de Madame de Créqui ne sont pas d'elle, ils sont au moins de bien près d'elle. L'éditeur, qui brouillait en lui les temps comme il brouillait les sexes, a pu mêler à ces Souvenirs, recueillis dans des chiffonnières dont il avait volé ou emprunté la clef, les langages et les passions d'une autre époque. Mais, après tout, qu'importe? Apocryphes de nom, ils ne sont pas apocryphes de choses. L'Histoire reste... et le charme aussi. La main d'une Créqui n'a pas écrit le livre, mais l'esprit d'une Créqui y circule, ou du moins l'esprit d'une société qui fut la sienne. L'émotion ici vaut mieux que le fait même. Nous ne sommes pas trop mystifiés.
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Cela dit sur la marquise suspecte, venons à la marquise authentique. Celle-ci est certaine et incontestable. Nous avons pour répondants d'autres hommes que cet ambigu comique de Courchamp, qui eut tout douteux, excepté l'esprit et la verve! La comédie n'est pour rien ici, ni l'intrigue, ni la mascarade. Nous sommes en pleine réalité historique et littéraire, et cette réalité est telle qu'on s'en servira désormais pour confondre le mauvais plaisant de faussaire, en opposant le nud du spirituel, sérieux et ferme visage, maintenant découvert, au masque animé qui traita la Critique, pendant tant d'années, comme Mercure traite Sosie dans l'imbroglio d'Amphitryon.
C'est un visage inattendu, quand on pense au temps où elle écrivait et surtout au temps où elle avait été jeune, — une physionomie qui tranche sur celles du \viiic siècle, toutes agitées, toutes molles et violentes, comme il convient à une société qui laissait évaporer ses mauvaises mœurs et couvait une révolution. Quand elle écrivait ses lettres, qui la réfléchissent d'autant mieux qu'elle ne s'y est jamais mirée, elle