‹ Littérature épistolaireChapitre 9 sur 38 · MADAME DE CRÉQUI · texte numérisé non relu

MADAME DE CRÉQUI

était vieille, et l'on croit qu'elle l'a toujours été. On ne peut se l'imaginer que vieille, dit Sainte-Beuve, prenant trop pour un effet de vieillesse le sérieux de cette femme virile. L'auteur de Volupté a-t-il bien vu et pouvait-il bien voir, sous son extérieur de grâce patricienne, cette femme qui répugne au pastel et qui méritait d'être peinte, non par une main plus habile que la sienne, mais peut-être plus sympathique ? Au sein de cette génération qui avait du sang de Faublas dans les veines, c'avait été une femme pure devenue très franchement une dévote. De galanterie, elle n'en avait jamais eu, quand toutes les femmes osaient en compter par centaines. Sans beauté, mais non sans expression, elle n'avait pas toujours enfermé sous ce petit bonnet à bec, dont nous parle Sainte-Beuve, ce profil de faucon dont elle avait aussi la griffe et l'œil d'escarboucle, et elle aurait pu, certes! de cet œil-là, faire flamber tous les caprices contemporains, toute cette paille vide qui n'avait jamais vu sur sa •tige mûrir les épis de l'amour. Excepté l'affection maternelle, dont elle fut victime, elle n'eut jamais que deux sentiments, et les plus mâles que pût éprouver un cœur de femme, deux amitiés pour deux hommes avancés dans la vie : l'une pour son oncle, le bailly de Fronlay, et l'autre pour Sénac de Meilhan, à qui sont adressées les Let très. Quand elle se prit de goût et d'intelligence pour M. de Meilhan, il avait, lui, quarante-six ans, l'âge où l'homme resté le plus

beau parle moins à l'imagination qu'à la pensée, et elle en avait soixante-huit, mais soixante-huit si sereins et si fermes, que la dépravation de tète, le néant de tout et l'ennui, l'horrible ennui d'une créature qui vit sans Dieu, dans le cachot de la cécité, ne firent pas d'elle une Madame Du DefTand, amoureuse d'un autre Horace Walpole ! Elle n'avait ni les engouements, ni les dégoûts, ni les besoins mendiants de société de cette femme d'un esprit qui tenait tête à Voltaire et qui périssait dans la solitude, tout en se croyant la fière philosophie] de Diogène parce qu'elle avait donné à son fauteuil du coin du feu la forme étrange d'un tonneau. Elle, la marquise de Créqui, ne dépendait pas ainsi du monde. Elle fit de bonne heure fermer ses volets rembourrés contre ses bruits et ses tourbillons, et elle s'assit en silence, sous le cadre de velours de son crucifix, dans cette pensée de l'éternité d'où elle voyait tout à travers le voile qui éteint jusqu'à notre soleil. De là elle contempla son temps plus que pâle et elle en jugeâtes hommes plus que petits. Les messieurs à succès de son époque, ces vers-luisants qui brillèrent quelques soirs, après souper, — quand on était ivre : — Raynal, Cerutti, Bernardin de Saint- Pierre, Dnpaty, « qui était à Montesquieu — disait- « elle — comme le singe est à l'homme », Necker, Chamfort et Uivarol lui-même, elle les exécuta dans un sourire. Inaccessible à cette réverbération de l'entourage qui brûle et consume toutes les femmes, sa

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sagesse haussait un peu l'épaule à l'enthousiasme de Madame de Staël. C'était elle qui disait crânement ce mot si peu femme : « Il faut accroître, s'il se peut, « son mépris pour les réputations! » Plus sagace que Madame Du Deffand, qu'on appelait « l'aveugle clairvoyante », elle n'avait jamais été abusée par grand'chose, mais elle finit par se désabuser de tout, — et même de la plus cruelle souffrance de sa vie (l'indifférence et l'ingratitude de son fils). Elle sut se faire une lumière. « Je vois cela, — disait-elle, — je ne le « sens plus. »

Telle fut, parmi les caillettes et les extravagantes du xvme siècle, Renée-Caroline de Froullay, marquise de Créqui par mariage. Née trop tard, en 1714, car elle semble du siècle précédent, elle a sur ce front que recouvre son bonnet à bec quelque chose de Madame de Maintenon, un reflet adouci et diminué de cette grande femme. On dirait qu'elle a été élevée par elle à Saint-Cyr et qu'elle en a contracté et rapporté,dans une mesure modeste, la trempe douce et la solidité puissante. Sainte-Beuve, le critique littéraire et le poète, a bien montré le côté intime et curieux de cette vie, mais la beauté morale qu'elle révèle plus que tout l'a-t-elle assez frappé ?... Nous ne le croyons pas. Il y aurait insisté davantage. Son poinçon aurait plus marqué, tandis que la dorure étincelante et légère de son métal disparaît dans les eaux-fortes que cette femme manie. Le plus spirituel des scep-

tiques de ce siècle énervé, mais enfin sceptique, Sainte-Beuve, plus femme par de certaines sensibilités que la marquise de Créqui elle-même, l'accuse presque nettement de sécheresse. Le reproche serait grave, s'il était mérité ; mais l'est-il ? Sainte-Beuve n'a-t-il pas été déconcerté et repoussé par ce qui chassa d'Alembert de chez la marquise, quand cette chaste femme qui n'avait rien à expier se fit dévote?... A cette époque encore, les gens du monde entraient en dévotion sans quitter entièrement le monde, et c'était presque une prise d'habit sans cloître que celte modification profonde et réfléchie qui se produisait tout à coup dans les mœurs et les élégances d'une femme. Alors on réformait le train de samaison, on éteignait son luxe. On drapait en violet sa vie, en attendant la grande draperie noire ! Malgré la tolérance (lisez charité) de la marquise de Créqui, d'Alembert, trop engagé, dit Sainte-Beuve (lisez enragé), rompit avec elle. Eh bien, ce que le philosophe furibond ne manqua pas certainement d'appeler une capucinade, n'a-t-il pas influé [sur l'esprit de Sainte-Beuve, trop détaché des choses religieuses pour bien comprendre dans ses sévérités comme dans ses indulgences, dans ses ombres comme dans ses lueurs, cette capucine de bonne volonté, qui abaissa de bonne heure sur ses yeux restés pénétrants la pointe de son bonnet de dévote et qui le garda Jusqu'à sa mort, comme le capuchon de sa vieillesse, sans que pour cela ses anciens yeux des-

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carboucle brillassent moins fort et vissent moins clair? Le regard, en effet, la pénétration, le bon sens dans son inflexible droiture, toutes les qualités aiguisées et affilées de cet esprit coupant et poli comme le verre, et ce n'est pas tout, l'habituelle pensée de l'éternité qui est en elle comme en Pascal, mais qui la trouble moins que ce poltron sublime et qui lui donne une intuition si supérieure des misères et des vanités de la vie, voilà ce qui fait l'originalité et le mérite de Madame de Créqui, et ce que Sainte-Beuve, le croirait-on? a mis son rare esprit à méconnaître. Après l'avoir trouvée sèche, il la déclare morose : « Elle fait << — écrit-il — un assommoir del'éternité, avec lequel « elleécrasetout. Elle ne nous dit jamaiscomment elle « l'anime et l'éclairé. On aimerait pourtant à y voir « quelquefois le rayon.» Mais l'éternité ne se bavarde pas, et qui verrait le rayon, verrait tout! Il n'y a point de cesbulles de savon suspendues aufuseau de Madame de Créqui. Les promesses positives de sa foi l'ont arrachée àsa chimère. Quant à ses jugements sur les choses et les hommes, «le plus souvent justes en dernier résultat, « .— dit Sainte-Beuve, — mais si secs, ce sont moins des jugements que des exécutions», comme si tout jugement n'était pas ( et cela touj ours) une exécution nécessaire : Le critique qui va, tout à l'heure, tuer la Critique sous une indulgence que ne connaissait pas Madame de Créqui, admirable critique d'instinct sur place et dans la causerie, n'ajoute-t-il pas cet incroyable précepte : « Le

« mieux est de ne pas désespérer, même en causant, « les talents incomplets qui ont un coin d'infirmité?» Certes ! nous pouvons nous trouver heureux de ce que Madame de Créqui n'a pas accompli un tel précepte; nous y avons gagné les lettres piquantes publiées par Sainte-Beuve. Si cette femme d'aperçu, et qui savait si nettement styler sa pensée, avait cru jamais que juger les hommes c'était donner le sacre de la confiance à ces grands enfants qui se permettent la fatuité ou se prendre pour eux de compassion intellectuelle, nous n'aurions jamais retrouvé ce volume de lettres, savoureux et sain, où la rigueur de la raison et la brusquerie de la vérité se mêlent délicieusement à la svelte légèreté du tour et au charme calmant d'une religieuse tristesse. La réponse, c'est Madame de Créqui elle-même! Si, de son vivant, quelque ami littéraire lui avait exposé la théorie de son historien futur, elle l'eût bientôt coupé en quatre, comme dit Sainte-Beuve, avec un de ces mots comme il en bondissait de son esprit, puis elle aurait tourné sur les hauts talons de ses mules, et tous ceux qui aiment la grâce même dans l'impertinence, lui auraient pardonné. La grâce et le bon sens, précieux et trop rare alliage absent de tant d'oeuvres et qu'on trouve ci dans quelques lettres et quelques billets ! Souvent nous avons vu un peu de grâce faire passer par-dessus beaucoup de folie, mais que dire de beaucoup de grâce consacrée à nous faire aimer beaucoup de bon sens ?

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Nous avons dit le seul défaut de cette Introduction aux quatre-vingtslettres de la marquise de Créqui.et ce défaut est une faiblesse. Malgré l'appréciation la plus délicate et la plus subtile de chaque détail isolé des lettres, l'auteur de l'Introduction n'a pas porté le jugement qu'il méritait sur cet esprit d'un charme si sérieux, si animé et si profond. Les préoccupations modernes et ce que j'ose appeler la fausse indulgence de ce temps, cette espèce d'étendue qui peut voir tout, mais qui ne doit pas accepter tout, ont, sinon fêlé, au moins rayé cette glace de Venise dans laquelle devrait nous apparaître Madame de Créqui, celte femme qui avait mis à tremper un esprit à la La Rochefoucauld dans les eaux attendrissantes et vivifiantes des pensées chrétiennes, probablement pour qu'il ne se pétrifiât pas de douleur, de misanthropie et de mépris! N'était cette injustice, que nous nous sommes permis de relever, pour une femme douée le plus des anciennes qualités françaises, qui plonge jus-

qu'au cou dans le génie de sa langue et de sa race, et que l'on peut considérer comme l'arrière-petite-fillede Montaigne, mais sans scepticisme et sans superfluité, l'Introduction de Sainte-Beuve nous paraîtrait ce qu'elle est réellement : un petit chef-d'œuvre d'analyse, d'expression et de sybaritisme littéraire. Par ce côté du moins, le travail en question est exquis. Fine dentelle d'aujourd'hui, qui ficelle ce petit et précieux paquet de vieilles dentelles rousses, cette Introduction est terminée ou plutôt couronnée par une étude sur Valticlsme d'une grande profondeur dans la nuance, et comme Sainte-Beuve pouvait seul l'écrire. En voyant s'éteindre, elles et leur langage, des femmes comme la marquise de Gréqui et les sociétés auxquelles ces femmes appartenaient, l'auteur, trop attique lui-même pour définir l'atticisme, s'est demandé si l'atticisme, cette chose ineffable, mais facile à sentir et qui n'a de grec que le nom, mourait et disparaissait avec elles, et il s'est répondu que tout le temps « qu'il y aura partout une femme spirituelle douée « de charme, à côté de l'aïeule souriante et qui n'invo- « que pas à tout propos son expérience, — (pourquoi « pas?) — une mère avec d'aimables filles qui paraîtront « presque ses sœurs, un cercle de jeunes femmes amies « honnêtement enjouées... partout où il y aura del'ai- « sance,de l'instruction, de la culture, des mœurs sans « maussaderie avec le désir de plaire», la bonne compagnie recommencera et l'atticisme sortira de ses

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