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CHAPITRE PREMIER

INTRODUCTION

En esquissant l'histoire de la littérature en Espagne, on peut faire abstraction de l'apport des Basques, lesquels passent pour être les descendants des tribus néolithiques qui peuplaient le nord, le nord-est et le sud de la Péninsule. Les Basques, dont l'existence pratique est si caractérisée, n'ont pas de longues traditions littéraires. Leur Leloaren Cantua (Chant de Lelo), loin d'être un hymne contemporain écrit pour célébrer leur victoire sur Auguste, est une falsification qui ne remonte pas plus haut que le xve siècle1. Quant à Y Altabiskarko Cantua (Chant d'Altabiskar), qui aurait été composé pour commémorer une défaite de Charlemagne par les Basques à Altabiskar, colline voisine de Roncevaux, c'est une mystification : écrit d'abord en français (vers 1833) par François-Eugène Garay de Monglave, Y Altabiskarko Cantua fut traduit en un

1. On le trouve pour la première fois dans une œuvre inédite de Juan Iñiguez de Ibargüen, Crónica general de España y sumaria de la casa de Vizcaya.

UTTLRAÏCKE ESPAGNOLE.

basque médiocre par un natif d'Espelette, Louis Duhalde, alors étudiant à Paris. On ne s'en souviendrait plus guère si l'on n'en retrouvait un écho au commencement à'Aymerillot :

Le laboureur des monts, qui vit sous la ramée, Est rentré chez lui, grave et calme, avec son chien; Il a baisé sa femme au front et dit : c'est bien. Il a lavé sa trompe et son arc aux fontaines ; Et les os des héros blanchissent dans les plaines.

Le plus ancien livre basque est un recueil de poèmes religieux et de poèmes d'amour intitulé Linguse vasconum Primitise (1545), œuvre de Bernard Dechepare, curé de Saint-Michel, près Saint-Jean-Pied-de-Port; le premier Basque qui fasse preuve de quelque originalité dans sa langue est Pedro de Axular, écrivain du xviie siècle. En laissant de côté quelques auteurs tels que Pero López de Ayala, Samaniego et d'autres, on peut dire que la contribution des Basques à la littérature espagnole est à peu près négligeable.

En Espagne la tradition littéraire est tout à fait latine. Vaincus par les légions romaines, les Espagnols prirent leur revanche en se rendant maîtres de la langue et en envahissant la capitale de leurs vainqueurs. Ils réussirent merveilleusement. Balbus fut le premier Barbare qui parvint au consulat; son neveu et homonyme fut le premier Barbare qui reçut les honneurs du triomphe; Trajan fut le premier Barbare élu empereur. Tous les trois étaient d'origine espagnole, et le succès de ces hommes d'État eut son équivalent dans le domaine littéraire. Gallion, le proconsul d'Achaïe cité dans les Actes des Apôtres, était le frère de Sénèque, et l'oncle de Lucain. Dans la rhétorique retentissante de l'un et dans la musique d'airain de l'autre, comme dans le

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cynisme de Martial et dans la sagesse sentencieuse de Quintilien, se dessinent les traits de force et de faiblesse qui se développèrent plus tard dans l'évolution de la littérature espaguole. Il va sans dire que la plupart des Espagnols même lettrés ne parlaient pas le latin avec la correction de ces écrivains, les plus célèbres de l'âge d'argent. Cicerón se moquait aimablement de l'accent — pin§ue quiddam sonantibus atque peregrinum — de ces Cordouans instruits qui visitèrent Rome à son époque. Ces négligences s'accrurent avec le temps et, visibles déjà dans l'œuvre de Columelle, devinrent plus appréciables dans les lourds hexamètres de Juvencus et dans les compositions à la fois patriotiques et dévotes, hautaines et attendrissantes de Prudence, le dernier versificateur de l'âge classique et le premier poète (digne de ce nom) parmi les chrétiens.

Parmi les prosateurs espagnols écrivant en latin il suffira de nommer Orose, auteur d'une histoire du monde où s'étale un patriotisme de nuance espagnole allié à l'orgueil d'un citoyen romain persuadé de la durée de cette vaste union de races à laquelle il donnait le nom nouveau de Romanía. Ce rêve ne devait pas se réaliser. La puissance de Rome s'ébranlait lentement; les Suèves, les Vandales et les Alains en profitaient pour envahir l'Espagne en 409; ils furent suivis par les Goths, qui s'emparèrent du pays et y fondèrent un royaume qui dura plus de deux siècles (476-711). Us ont ajouté une centaine de mots à peine au vocabulaire espagnol. Y a-t-il quelque rapport entre les chants des Goths et l'épopée castillane? Ce n'est qu'une hypothèse. Toutefois le seul grand nom littéraire de cette période est celui de saint Isidore de Séville (570?-636) — beatus et lumen noster Isidorus — que son savoir encyclopé-

dique place près de Boèce parmi les maîtres de l'Occident.

Bien que ce ne fût pas précisément un âge d'or pour la littérature, la situation empira après le débarquement des Musulmans et la défaite de Rodrigue aux bords du Barbate en 711. Les chrétiens accablés du centre et du midi se divisèrent en deux groupes — la minorité qui embrassa franchement l'islamisme (les muladies), et la majorité, qui se soumit aux conquérants sans adopter pourtant leur religion (les muzárabes). Les chrétiens les plus belliqueux se réfugièrent au nord, dans les vallées des Pyrénées, en conservant leur foi, leur langue et leur moral indomptable. Quant à la littérature chrétienne, le siècle qui vit la déroute de Rodrigue fut une période d'arrêt, où l'on ne remarque que la chronique anonyme (Epitoma Imper ator uni), attribuée à Isidore de Beja, mais rédigée en réalité par un Cordouan dont le nom nous reste inconnu.

Le mouvement intellectuel recommençait chez les Juifs, qui acceptèrent volontiers la domination arabe. Notons en passant Ben Gabirol ou Avicébron (f 1073), le grand poète et philosophe dont Duns Scot (1265?-1308) se proclamait le disciple ; et Judah ben Samuel le Lévite (1086-1150?), qui se plaisait parfois à terminer une stance hébraïque par un vers roman, et auquel, par conséquent, pourrait être attribué un des premiers tâtonnements de la métrique espagnole. Cependant c'est envers les philosophes plutôt qu'envers les poètes juifs et arabes que l'Espagne et l'Europe tout entière ont contracté une dette indéniable. Nommons parmi les Arabes Ibn Bâjjah ou Avenpace (-¡-1138), l'adversaire d'Al-Gazali et de sa méthode mystico-sceptique ; Abu Bakr ibn al-Tufail (1116-1185), qui dans son Risalat

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Haiy ibn Yaksan, roman panthéiste et allégorique, a voulu démontrer cette théorie attrayante que la vérité religieuse et la vérité philosophique ne sont que deux aspects d'une même chose; et Moharnmad ibn Ahmad ibn Rochd (1126-1198), universellement connu sous le nom d'Averroès, dont les doctrines subtiles et séductrices persistèrent jusqu'au temps de Christophe Colomb, qui le cite respectueusement. Ce sont des noms célèbres, mais nous en trouverons un plus illustre encore dans le camp opposé : celui de Moïse ben Maïmon, autrement dit Maïmonide (1135-1204). Né à Cordoue, devenu plus tard grand rabbin au Caire, puis médecin de Saladin, Maïmonide, dans son Yod ha-Hazakah (La main forte), cherche à débarrasser le Talmud de ses commentaires inutiles, et, bien qu'il fût lui-même un philosophe rationaliste, on peut le considérer comme le maître de saint Thomas d'Aquin et des premiers scholastiques.

Pendant les trois siècles qui suivirent le bouleversement du royaume goth, la plupart des Espagnols n'étaient assurément pas en état de profiter de l'instruction supérieure des écoles arabes et juives. Le langage du peuple, même sous les Césars, était le bas-latin, parler incorrect et fruste, et, dès la chute de l'empire, cette langue hispano-romaine tendait à se décomposer de plus en plus rapidement. Elle ne réussissait pas à s'implanter dans les provinces basques ni en Navarre, d'où sortirent au cours du vie siècle des bandes qui occupèrent le sud-ouest de la France jusqu'à l'Adour, en y réimportant une langue que le bas-latin avait presque entièrement supplantée. Cette invasion basque eut sa contrepartie deux siècles plus tard. S'enfonçant dans le nord de la péninsule, les Espagnols durent abandonner les provinces de l'est qui furent occupées

ensuite par les Roussillonais, et ceux-ci, s'étendant au sud jusqu'à Valence et à l'est jusqu'aux îles Baléares, y introduisaient une nouvelle variété de roman. Ailleurs la décomposition du parler populaire s'était accélérée notablement. Les mots arabes s'y infiltraient, une langue rude et virile se formait peu à peu, et déjà dans un édit de 844 Charles le Chauve reconnaissait, comme une langue à part, le « langage coutumier » (usitato vocabulo) des Espagnols. C'était le bas-latin, la variété locale, le roman, qui existait depuis longtemps, et commençait alors à avoir une personnalité indépendante qui lui permettait de développer ses particularités. La langue des Roussillonais est représentée aujourd'hui par le catalan, qui a une riche littérature à lui ; la langue romane du reste du pays est représentée actuellement par le castillan, le galicien, et l'asturien (bable). De ces trois variétés principales du roman, le galicien, voisin du portugais, est tenu par certains comme la forme la plus ancienne. Il fut certainement le premier à atteindre un plein développement littéraire; mais, réduit maintenant à n'être plus qu'un dialecte, son importance actuelle n'est que relative. Le bable aussi est un dialecte peu répandu, et — de même que le léonais, l'aragonais et l'andalou — il intéresse plutôt la philologie que l'histoire littéraire. Enfin, en partie pour des raisons politiques, en partie à cause d'une culture plus efficace, les Castillans ont imposé leur langage à toutes les Espagnes, comme l'Ile-de-France imposa son parler à la France, et Flozence le sien à l'Italie.

Les Goths, nous l'avons déjà constaté, ont peu ajouté à la langue castillane, les Arabes y ont contribué bien plus largement; les mariages entre eux et les Espagnoles, ou réciproquement, furent fréquents pendant les huit

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siècles qui suivirent l'invasion arabe, et cette influence ethnique entraîna nécessairement une influence linguistique. Au début du ixe siècle les mots arabes apparaissent dans les chartes officielles ; à cette époque un évêque de Séville dut faire traduire la Bible en arabe pour l'usage de ses ouailles, les muzárabes. Ce n'était pas sans raison que Paulus Alvarus de Cordoue (7 861?), dans son Indiculus luminosus, accusait ses coreligionnaires de cultiver assidûment l'hébreu et l'arabe et d'oublier leur parler roman : Heu proh dolor! linguam Jiesciunt c/iristiani. Et dans certaines villes cet état de choses dura longtemps : à Tolède et à Cordoue, par exemple, au cours du xie siècle le clergé ignorait tellement le latin qu'il fallut traduire le code canonique en arabe à son intention. Mais la situation changea après la prise de Tolède par Alphonse VI en 1085. L'aire de l'arabe se rétrécit à mesure que les Espagnols regagnèrent le terrain perdu; les Arabes adoptèrent de plus en plus les coutumes de leurs adversaires, et le nombre des moros latinados — les Arabes qui parlaient le castillan — augmenta notablement. Parmi eux et parmi les Juifs il y en avait qui écrivaient en castillan, mais le transcrivaient en caractères arabes : c'est le trait caractéristique de ce que l'on appelle literatura aljamiada. Notons, cependant, que les sujets de ces textos aljamiados sont tirés de sources occidentales. Ainsi le Recontamiento del Rey Alixandre dérive du grec; Y Historia délos amores de Paris e Viana dérive du provençal ; la Doncella de Arcayona dérive du Libro de Apollonio, poème écrit en castillan. Et il ne s'agit pas seulement des sources : les ressemblances s'étendent à la forme. \J Historia de Yuçuf, œuvre du xive siècle, est soumise à la métrique des poemas de clerecía; cette même métrique est adoptée

dans les premiers vers de La Alabanza de M ahorna, composée à une date bien postérieure; Mohammad Rabadán, maure aragonais du xvne siècle, écrit en octosyllabes espagnols, et quelques-uns de ses coreligionnaires s'essaient à reproduire les effets des vers galiciens (de gaita gallega).

On ne saurait dire que les Arabes ont influencé la littérature castillane de la même manière. Personne ne défend plus la théorie popularisée par José Antonio Conde (1766-1820), selon laquelle la métrique des romances castillans dérive de modèles arabes. Néanmoins, les Espagnols ont contracté envers les Arabes une dette littéraire réelle. Ils leur doivent non seulement de grands progrès matériels, mais encore tout un monde d'idées nouvelles, une connaissance plus ou moins exacte de la philosophie grecque (surtout des textes d'Aristote) que les Arabes eux-mêmes tenaient des Syriens. Ce fut, en quelque sorte, une Renaissance prématurée. En ce sens l'influence des Arabes a été profonde et durable; il y avait sans doute des Arabes, aussi bien que des Juifs, dans ce collège de traducteurs fondé à Tolède par l'archevêque Raymond entre 1125 et 1151, qui attirait au xne siècle des érudits étrangers tels que Gérard de Crémone (U14?-1187?), trois Anglais, Adelard de Bath, Daniel de Morley et Robert de Retines, cet archidiacre de Pampelune, auteur avec Hermann le Dalmate de la première traduction du Coran, faite (1141- 1143) sur la demande de Pierre le Vénérable. D'ailleurs les travaux de cette école ne se bornaient pas à la traduction d'œuvres de philosophie ou de théologie, de technique ou de pure érudition. C'est à elle que l'on devra plus tard l'apologue, la moralité et la maxime orientale d'origine sanscrite, importés en Espagne par

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les Arabes et qui finirent par se naturaliser dans toute l'Europe occidentale.

Tels sont les rapports de la littérature espagnole et de la littérature arabe. Il y en eut aussi entre la littérature espagnole et la littérature française. La France e&t un pays voisin; beaucoup d'aventuriers français prirent part aux guerres de la Reconquête; un grand nombre de Français firent le pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. et a leur suite, par le camino francés, venaient des jongleurs français qui récitaient des chansons de geste. Il est vrai qu'on ne trouve pas en Espagne, comme on en trouve en Italie, des poèmes composés par des trouvères ou des troubadours en une langue hybride mi-française mi-castillane, mais il n'est pas impossible que de tels poèmes aient existé. Ce qui est certain, c'est qu'il y a dans maints textes castillans de la période primitive, d'indubitables traces d'influence française ou provençale. Il est non moins certain qu'il y eut une réaction sur la littérature française; cela se voit dans un Fragment de la vie de sainte Foy d'Agen, qu'on date du xie siècle, et qui avoue nettement l'emprunt d'un thème espagnol :

Canczon audi q'es bella'n tresca, Que fo de razo espanesca.

L'histoire du cheval de bois, transmise par les Grecs aux Arabes, accompagne aussi ces derniers dans la Péninsule, passe en France où on la retrouve dans le Cléomadès d'Adenet le Roi, et dans son dérivé, le Méliacin de Girard d'Amiens, et revient en Espagne pour reparaître dans Don Quichotte . Enfin, remarquons qu'un sujet indubitablement espagnol est travesti dans l'épopée intitulée Anséis de Carthage, où l'on raconte

comment Charlemagne laissa en Espagne le roi Anséis qui déshonora Letise, fille du baron Ysorés, '&% comment Ysorés se vengea en déchaînant contre Anséis l'armée arabe ; il est de toute évidence que nous nous trouvons ici en présence d'un remaniement assez gauche de la légende de Rodrigue et du comte Julien, Carthage étant substituée à Carthagène. En somme, à l'origine, l'Espagne doit bien plus à la France que la France ne doit à l'Espagne : nous verrons que plus tard les situations seront interverties

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