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CHAPITRE II

La littérature primitive de l'Espagne, comme celle de tout pays où l'on peut observer le développement des •es, était religieuse et épique. La thèse est établie; pourtant nous ne saurions le démontrer par des exemples, car nous ne possédons aucune œuvre de la période des commencements qui nous révélerait les procédés de cet art naïf et tâtonnant. Cette période se placerait vers le >:c siècle, et toutes les œuvres qui nous sont parvenues appartiennent à une époque postérieure; elles ont perdu quelque chose de leur fraîcheur et de leur force originelles, bien qu'elles soient généralement caractérisées par une veine de poésie spontanée et populaire, avec à peine une touche de facture personnelle, de sorte que l'attribution de telle ou telle œuvre à tel ou tel écrivain est souvent assez arbitraire.

il est vraisemblable qu'en Espagne, comme ailleurs, il a dû exister maints hvmnes ou chansons dévotes qui se revêtirent graduellement de traits plus ou moins dramatiques, mais nous n'en avons pas un seul exemple. Tout un genre aura disparu. Ce qui nous reste du drame

ancien se borne à une pièce de date relativement tardive, d'inspiration érudite, l'œuvre sans doute d'un ecclésiastique qui trouva ses modèles dans le sanctuaire. C'est l'Auto délos Reyes Magos, un mystère espagnol découvert vers 1785 par Felipe Fernandez Vallejo (archevêque de Saint-Jacques de Compostelle de 1798 à *1800) qui reconnut là un draine écrit pour la fête de l'Epiphanie, et le supposa dérivé d'un original latin. Il avait raison. h' Auto délos Reyes Magos procède d'un des offices latins en usage à Limoges, Rouen, Nevers, Compiègne et Orléans; le motif en est la légende des rois mages, et les offices lranco-latins sont en partie des interprétations de traditions pieuses orales, en partie des amplifications de l'apocryphe Protevangelium Jacobis Minoris et de Y Historia de Natwitate Marise et de Infantiâ Salvatoris1. Ces pièces liturgiques franco-latines, que nous venons de nommer dans l'ordre probable de leur composition pendant les xie et xne siècles, pénétrèrent en Espagne avec les Bénédictins de Cluny : nous en avons la preuve dans deux arrangements espagnols-latins du xie siècle que l'on représentait sans doute à Pâques2. On comprendra facilement que de tels offices ne durent pas tarder à être traduits dans la langue vulgaire. La provenance de l'Auto délos Reyes Magos est indiquée par le fait qu'il contient une traduction des trois mêmes vers de Virgile {Enéide, VIII, 112-114) intercalés dans le texte du rite Orléanais. Voilà pour la source; la date de

1. Joannes Karl Thilo, Codex apocryphus Noui Testamenti, Lipsiae, 1833, pp. 254-261, 383-393.

2. Cari Lange, Die lateinischen Osterfeiern, München, 1887, pp. 2,5,24-25. M. Lange a examiné 224 offices pascaux, dont 159 sont d'origine allemande; 52 viennent de France, 7 d'Italie, 3 des Pays-Bas, 2 d'Espagne et 1 d'Angleterre. Les pièces espagnoles appartiennent au type le plus primitif.

composition en est moins certaine, mais on peut la conjecturer approximativement. Tout d'abord, il est à remarquer que les noms des rois mages se trouvent dans le mystère espagnol : à quelle époque ces noms entrèrent-ils dans le domaine public? Selon M. Hartmann, les noms de mages ne leur furent attribués qu'après la découverte de leurs restes à Milan en 1158, et il semble que les noms ne furent divulgués qu'après l'insertion d'un passage apocryphe dans Y Historia Scholastica de Pierre le Mangeur (j 1179). Le manuscrit qui contient le mystère espagnol est de la fin du xne siècle ou du commencement du xme siècle ; il est placé à la suite d'un commentaire allégorique au premier chapitre des lamentations de Jérémie attribué à Gilibert l'Universel, chanoine d'Auxerre (y 1134). De ces indications on pourrait déduire que Y Auto délos Reyes Magos fut rédigé au cours du xme siècle ou, au plus tôt, vers la fin du xne. Toutefois nous n'en avons aucune certitude, car les noms des Mages se trouvent dans le Poema del Cid qui est de date antérieure, et ils se trouvent aussi, dit-on, légèrement modifiés, dans une chronique latine du vme siècle. Contentons-nous de dire que Y Auto delos Reyes Magos ne peut être antérieur au xne siècle.

Nous n'en avons que 147 vers, la fin étant perdue, et la composition se terminant brusquement au moment où les rabbins consultent leurs livres sacrés pour répondre à Hérode au sujet des « prophéties que prononça Jérémie » ; mais bien qu'elle nous soit parvenue à l'état fragmentaire et sans dénouement, il en reste assez pour montrer que l'auteur espagnol améliora sensiblement ses modèles. Conduits par l'étoile, les Mages arrivent sur la scène d'abord un par un; puis tous les trois paraissent ensemble. Ils célèbrent la naissance du Christ, qu'ils

vont adorer, après un pèlerinage de treize jours; ils rencontrent alors Hérode et lui font part de leur mission ; Hérode conjure ses conseillers d'interroger leurs textes mystiques et de lui dire si le récit des Mages est vrai; et le morceau finit par des récriminations entre deux des rabbins [abades). C'est tout, mais cela est nouveau. L'intensité dramatique des paroles échangées entre Hérode et ses rabbins dépasse tout ce que l'on peut trouver dans les offices franco-latins ; l'on remarque un progrès identique dans le mécanisme et la rapidité de l'action. On y rencontre même un trait d'esprit critique auquel on ne s'attendait guère : Melchior et Gaspar voudraient voir pendant une nuit le signe miraculeux de l'étoile, et Balthasar voudrait l'observer pendant trois nuits encore. La pièce était sans doute destinée à être représentée dans la cathédrale de Tolède, et celui qui l'arrangea fait preuve d'un certain sens théâtral; il sait ranimer l'action dramatique, aviver le dialogue, et donner au spectacle une atmosphère plus réaliste; il varie la métrique par l'emploi de vers de six, huit ou douze syllabes, h' A uto délos Reyes Magos n'est pas sans certaines qualités positives, mais il est surtout intéressant au point de vue historique, comme l'unique exemple que nous possédions d'un genre disparu et comme l'assise du théâtre espagnol d'où proviennent « la clarté et le parfum des autos épanouis et étoiles » qui devaient ravir Shelley. C'est une ébauche d'un art rudimentaire dont les traces se perdent ensuite jusqu'au xve siècle où nous les retrouverons dans les esquisses dramatiques ingénues de Gómez Manrique.

L'ancienne épopée espagnole a subi le même sort que l'ancien théâtre espagnol : des exemples de l'époque primitive font défaut. Contrairement à ce qu'on avait cru

jusqu'à ces dernières années, il semble que la poésie épique en Espagne ait eu une existence longue et vigoureuse. Les Goths, comme tous les peuples germains, avaient des chansons qui commémoraient leurs héros historiques ou légendaires et, pour romanisés qu'ils soient devenus, ils conservaient le tempérament et les coutumes de leur race. Ils apportèrent avec eux leurs chants épiques en envahissant l'Espagne, et selon M. Menéndez Pidal, dont l'opinion fait autorité sur ces questions, ce serait dans ces chansons des Goths que la primitive épopée castillane aurait ses racines. Suivant cette théorie^ la poésie épique en Espagne se serait formée en imitant les chansons de guerre des Goths ; elle aurait atteint une vie indépendante au cours du Xe siècle ; elle serait arrivée au plus haut point de son développement pendant la seconde moitié du xie siècle ; et elle aurait été une forme de poésie aristocratique chantée par des juglares qui correspondaient aux scôpes germaniques. On en trouve le parallèle dans l'histoire de l'évolution épique en France : là aussi l'épopée serait d'origine germanique, y serait devenue indépendante au cours du xe siècle ou même plus tôt, et serait arrivée au plus haut point de son développement — non pas au xie, mais au Xe siècle. Mais il faut abandonner l'opinion que cette antériorité implique une influence générale exercée par l'épopée française sur l'épopée castillane dès l'origine : cette influence a existé, mais seulement à une époque postérieure, par exemple au xne siècle, quand le Poema del Cid fut composé.

Il n'est pas douteux qu'une abondante littérature épique a existé en Espagne, ayant pour héros des personnages fantastiques comme Bernardo del Carpió, et des personnages historiques comme Rodrigue, Fernán Gonzalez

et d'autres. On constate l'existence de poèmes épiques sur Fernán Gonzalez (deux), sur les Infants de Lara (trois), sur Garci Fernandez, Sancho Garcia, Alvar Sánchez et bien d'autres, mais toutes ces compositions sont perdues. Le genre épique ne s'acclimata pas en Espagne en dehors de la Castille, et puisque nous n'avons aucun monument de l'épopée castillane à ses débuts, il faut nous contenter du Poema del Cid, un cantar de gesta qui, comme la Chanson de Roland, n'est qu'un survivant du véritable âge épique. Ecrit par un témoin des faits qu'il raconte, ou tout au moins par un poète pas très éloigné de ces événements, le Poema ne peut être regardé comme une œuvre de décadence, mais il marque le terme plutôt que la floraison de ce genre de poésie populaire. L'épopée castillane durera plus d'un siècle; cependant ses plus beaux jours sont passés.

Le Poema del Cid (ou le Cantar de mió Cid) ne nous est connu que par un seul manuscrit, qui est du xive siècle ' ; c'est une copie faite par un certain Per Abbat, personnage d'ailleurs inconnu, qui transcrivit une autre copie de date plus ancienne. Le poème est anonyme : quelle en est la date de composition? Sans doute entre 1140 et 1157. Il semble en être question dans la chronique latine versifiée de la conquête d'Almeria en 1147 :

Ipse Rodericus, Mió Cid saepe vocatus,

De quo cantatur, quod ab hostibus baud superatur.

Qui domuit Mauros, comités domuit quoque nostros,

Hune extollebat, se laude minora ferebat.

Sed fateor verum, quod tollet nulla dierum,

Mió Cid primus fuit, Alvarus atque secundus

Ces vers de la Crónica Alfonsi VII pourraient, cepen-

1. Le manuscrit R. 200 de la Biblioteca Nacional manque d'autorité, n'étant qu'une copie du codex du xiv° siècle faite à Burgos par Juan Ruiz de Ulibarri y Leyba qui acbeva son travail le 20 octobre 1596.

dant, faire allusion aux poèmes antérieurs sur le même sujet qui ont indubitablement existé. Dans tous les cas, le Poema a été écrit avant la mort d'Alphonse VII en 1157.

Le texte du Poema del Cid, comprenant 3 729 vers, nous parvient tronqué et mutilé. Le commencement en est perdu; deux pages (dont chacune contenait une cinquantaine de vers) se sont égarées, l'une après le vers 2337, l'autre après le vers 3307; et M. Menéndez Pidal a signalé récemment d'autres lacunes sensibles (par exemple après les vers 181, 440, 875 et 934). Le rédacteur de la Crónica de veinte Reyes a fait usage d'un manuscrit plus ancien que celui qui fut employé pour la copie du cantar que nous possédons, et bien que cette version antérieure du poème ait été fort abrégée dans la refonte du chroniqueur, il permet de corriger le texte du Poema à certains endroits. Il y a d'autres fautes à relever dans notre codex; les assonances sont traitées d'une manière maladroite et peu intelligente; les transpositions de vers sont nombreuses; la métrique est reproduite d'une façon tellement incompréhensible qu'elle fait le désespoir des commentateurs les plus avisés. Cependant, il ne faut pas nous montrer ingrats envers Per Abbat. C'est à lui que nous devons la conservation du plus célèbre cantar de gesta, comme c'est à Tomas Antonio Sánchez (1725-1802) que nous en devons la publication en 1779, quatre ans seulement après que Tyrwhitt avait signalé aux érudits le codex de la Chanson de Roland à Oxford, et plus d'un demi-siècle avant qu'aucune chanson de geste ait été imprimée. Malgré les défauts de la copie, le Poema del Cid, même dans l'état défectueux où il nous est parvenu, reste une œuvre intéressante et belle.

MTTERATCRE ESPAGNOLE. 2

Ce Cantar de gesta a un double thème : les faits d'armes du Cid exilé, et le mariage de ses deux filles avec les Infants de Carrion. C'est un poème en très grande wartie historique. Il est vrai que le jésuite Masdeu et d'autres sceptiques trop absolus ont mis en doute l'existence du Cid; néanmoins rien n'est plus certain. Il est hors de doute que le Cid vécut en chair et en os, mais que les exploits qu'on lui attribue soient véridiques, c'est une autre question : c'est ce que Cervantes fit remarquer, longtemps avant Masdeu, dans Don Quichotte (I, chap. xlix). La réaction contre l'opinion de Masdeu a été complète; l'existence du Cid est universellement reconnue, et, après avoir été dépeint comme un bandit farouche, il court maintenant le risque d'être représenté de nouveau sous le jour favorable dont l'auréola Corneille. C'est excessif : les héros des poèmes épiques du moyen âge ne sont jamais ni romantiques, ni galamment amoureux. Le vrai Ruy Diaz de Bivar1 (1040?-1099) se distingua dans sa jeunesse par sa bravoure, et gagna son sobriquet de Campeador en vainquant un chevalier navarrais en combat singulier. Après l'assassinat de Sanche II à Zamora en 1072, le Campeador reconnut comme roi de Castille Alphonse VI, dont il épousa, deux ans plus tard, la cousine, Ximena Diaz, fille d'un comte d'Oviedo. Exilé en 1081, il passa au service de l'émir de Saragosse, battit le comte de Barcelone, se réconcilia avec Alphonse VI, s'en sépara de nouveau à la suite d'une brouille, assiégea Valence en 1092, l'obligea à capituler en 1094, brûla vifs ses principaux ennemis et resta maître de cette ville jusqu'à sa mort. C'est peut-être vers

1. On donne toujours le nom de son père Diego Lainez : notons que sa nière était Teresa Rodríguez, fille de Rodrigo Alvarez, comte des Asturies.

cette époque qu'il reçut le nom de « Cid » (sidi = seigneur). Il convient de se rappeler que les faits invoqués contre lui proviennent de chroniqueurs arabes qui sont nécessairement des témoins suspects. Mais, même en tenant compte de leurs préjugés, il est établi que le Cid ne s'éleva pas au-dessus de la moralité de son temps. C'était un soudard perfide, avare, impitoyable. Néanmoins, il reste qu'il était un formidable chef de guerre, et que ses adversaires, tout en le maudissant, le proclamaient « un miracle des miracles de Dieu et le conquérant des bannières ». Avec cela, il fut quelque chose de plus qu'un flibustier fortuné : il prouva que les Espagnols étaient de force à lutter contre les Arabes ; il représentait la suprématie de la Castille sur le Léon; à la fin de sa carrière il fut regardé comme un rempart contre l'islamisme; et il survécut dans l'imagination populaire comme le symbole de la victoire, du patriotisme et de la chrétienté.

C'est sous cette lumière embellissante qu'il se montre dans le Poema del Cid. L'auteur de Ce poème épique connaissait probablement Garin le Lokerain, et il était sans doute familier avec la Chanson de Roland. Il y a des ressemblances qui ne peuvent être l'effet d'un simple hasard, mais elles ne sont pas nombreuses, et témoignent seulement d'une influence de forme, toute extérieure, non d'une imitation voulue. Le sujet et l'esprit du Poema sont essentiellement castillans, et l'œuvre est remarquable par sa simplicité, sa force, son réalisme convaincant. Il y a des longueurs, des passages peu intéressants et même secs. Mais qu'il traite de la loyauté inébranlable du Cid exilé, ou de sa rentrée en grâce auprès d'un roi ingrat, qu'il célèbre la déroute du comte de Barcelone ou la capitulation de Valence, qu'il chante les épou-

sailles d'Elvire et de Sol avec les Infants de Carrion, ou la soif de vengeance du Cid qui s'acharne à obtenir réparation de ses lâches gendres, le poète est bien inspiré et sûr de lui. Comme artiste, il est imparfait; sa métrique est irrégulière, même désordonnée; sa chronologie est parfois embrouillée; il n'est pas toujours bien renseigné sur les exploits du Cid, ni sur l'histoire de sa famille. Mais ce sont là d'infimes détails. Le poète voit les choses du point de vue d'un contemporain, et si lui-même n'avait pas vu le Cid, il connaissait ses soldats, avait pu prendre ses informations aux sources. Il a le sens historique, ou plutôt le sentiment de la réalité; il n'altère pas sciemment les faits; tout au plus se tait-il sur les faiblesses ou les cruautés de son héros ; et s'il embellit quelque peu le caractère du Cid, il ne l'idéalise pas outi^e mesure. Le style du Poema est inégal, en général peu verbeux, presque sans comparaisons ; le fond en est vrai, a peine un trait fantastique, à peine un léger penchant au merveilleux. Le poète a une sincérité absolue d'expression, dont il sait varier l'effet en mettant en opposition le guerrier au milieu des batailles et l'époux faisant ses adieux à sa femme et à ses deux filles avant de partir pour l'exil; tendresse paternelle, mais non de l'amour. Et, bien que le Cid occupe naturellement le centre du tableau, les personnages secondaires prennent du relief en un ou deux coups de pinceau : l'évèque français Jerónimo, fougueux comme l'archevêque Turpin dans la Chanson de Roland; Alvar Fañez, qui est le diestro brazo du Cid, comme Roland était le « destre braz » de Charlemagne; le taciturne Pero Bermuez qxii sort de son mutisme habituel pour tonner contre la poltronnerie des Infants de Carrion. Plein de traits frappants, le Poema del Cid est une œuvre originale, avec

toute la forte allure d'une composition primitive. L'auteur en reste inconnu. 11 y en a qui voient en lui un moine attaché au monastère de San Pedro de Cárdena; selon toutes les probabilités ce serait un juglar, un poète du peuple, originaire de Medinaceli, peut-être du Valle de Arbuyelo. Quoi qu'il en soit, c'est un singulier témoignage de la valeur de ce poète anonyme que d'avoir imposé son idéal du Cid à l'humanité.

Le Poema del Cid n'était pas, assurément, la première épopée sur ce sujet. Il y avait, paraît-il, un Cantar del Rey Fernando avec, comme suite, un Cantar del Cerco de Zamora, où le Cid se présente à une étape antérieure de sa carrière. Mais ces compositions sont perdues, et on les devine seulement à travers les résumés en prose incorporés dans la Primera Crónica general de España. On a perdu également les anciens cantares de gesta sur les Infants de Lara, les sept fils de Gonzalo Gustioz qui seraient tombés en combattant contre les Arabes sur le champ d'Almenar, dans un guet-apens préparé par leur oncle, Ruy Velazquez, pour venger une insulte faite à sa femme, Doña Lambra, le jour de leurs noces. C'est le noyau historique, autour duquel les juglares ont construit des légendes dès le xe ou le xie siècle. Selon eux, Gonzalo Gustioz est livré à Al-Mansour par le traître Ruy Velazquez. Gustioz reçoit en prison les têtes de ses fils et celle de leur gouverneur Ñuño Salido : le père les prend l'une après l'autre dans ses mains et leur dit un dernier adieu. Puis il reçoit la visite de la sœur d' Al- Mansour, et en a un fils qui est baptisé sous le nom de Mudarra Gonzalez ; finalement Mudarra retrouve son père et se venge du traître son oncle et de ses gens. Une Gesta de los Infantes de Lara (qui n'est peut-être pas le premier cantar ayant commémoré cette sombre légende)

fut composée au xne siècle, et se laisse deviner vaguement par quelques passages en prose assonancée dans la Primera Crónica general de España. Un autre cantar sur le même sujet, avec d'importants développements, fut composé vers la fin du xin" siècle ; cette seconde Gesta de los Infantes de Lara est incrustée dans un remaniement d'une autre Crónica general (compilée sous le règne d'Alphonse XI et finie le 21 janvier 1344), et aussi dans une refonte de la troisième Crónica general qui date du commencement du xve siècle. Avec une patience et une habileté admirables, M. Menéndez Pidal, qu'il faut nommer à chaque pas dans l'histoire de l'épopée et des investigations y ayant trait, a pu reconstituer dans leur forme originale environ trois cents vers du cantar primitif. Il y a dans ce fragment retrouvé, surtout dans les lamentations de Gonzalo Gustioz, des vers qui expriment avec une étrange énergie et une naïve beauté les émotions profondes et déchirantes d'une époque barbare.

Par un tour de force semblable à celui de M. Menéndez Pidal, M. Puyol y Alonso a exhumé de la Crónica del Cid un Cantar de gesta de Don Sancho II de Castilla, qui dans sa forme originale peut bien remonter au xie siècle, et avec le temps on réussira, sans doute, à découvrir les traces et à reconstituer la matière d'autres épopées perdues. Il n'est pas imprudent de supposer que le Cid aura sa place dans plusieurs de ces cantares ressuscites. On l'a chanté à chaque phase de sa carrière. Dans le Cantar del Rey Don Fernando et dans le Cantar del Cerco de Zamora c'était le vassal fidèle, l'ami du roi; dans le Poema del Cid c'est le guerrier exilé et méconnu, la terreur de l'islamisme; sa popularité grandissant toujours, il fallait le révéler à l'époque de ses

débuts. Sa légende se répandit partout, amplifiée et capricieusement embellie par les poètes populaires qui s'éloignaient de plus en plus des faits historiques. Peu à peu, dans la poésie du peuple, le caractère du Cid subit des changements radicaux, et il lui arriva enfin d'être dépeint sous un amas de détails pittoresques, imaginaires et niais, comme un baron féodal, rebelle, insolent et fanfaron. La forme même de ces dernières chansons épiques se modifia sensiblement : la métrique changea, les vers assonances de quatorze syllabes firent place aux vers de seize, en annonçant l'arrivée prochaine des romances. De cette épopée en pleine décadence nous avons un exemple tardif dans le poème généralement intitulé Crónica rimada (le Cantar de Rodrigo ou Las Mocedades de Rodrigo), qu'à cause de la communauté du sujet on a pris l'habitude d'étudier à côté de l'ancien Poema del Cid. Mieux vaut, en nous en tenant autant que possible à l'ordre chronologique, en différer l'examen jusqu'à ce que nous parvenions à l'époque probable de la seule refonte de cette composition qui ait été conservée.

Nous trouverons des poèmes d'un autre genre dans les quatre œuvres que Pedro JoséPidal, premier marquis de Pidal (1809-1865) fut le premier à imprimer. La plus ancienne de ces compositions est indubitablement la Disputa del Alma y el Cuerpo, fragment de trente-sept vers découvert par l'archiviste Tomas Muñoz y Romero (7 1867) et publié par Pidal en 1856. Le thème passa dans la littérature du moyen âge d'après une copie de vers latins appelée Rixa animi et corporis, et fut traité en anglais pendant le xe siècle. La Disputa est faite, assez adroitement d'ailleurs, par un moine (peut-être attaché au monastère de San Salvador à Oña) qui a suivi

de près le célèbre Débat du corps et de lame qui commence :

Un samedi par nuit Endormi dans mun lit.

La version castillane est censée avoir été composée au cours du xne siècle, et pour un premier essai la réussite est suffisante; mais le fragment intéresse surtout comme une preuve des relations littéraires qui s'étaient établies déjà entre l'Espagne et la France.

Avec la Disputa del Alma y el Cuerpo nous mentionnerons trois poèmes signalés en 1786 par José Rodriguez de Castro (1739-1799), mais inédits jusqu'en 1841, année où Pedro José Pidal les publia d'après les manuscrits de l'Escurial. La Vida de Santa Maria Egipciaqua, poème de 1451 vers, est empruntée à la Vie de Sainte Marie l'Egyptienne, attribuée parfois, sans grande raison, à l'évêque de Lincoln, Robert Grosseteste (1 175?- 1253), dont les Carmina Anglo-Normannica renferment le poème français. Wolf fit remarquer en 1831 que la version castillane contient des formes verbales (ostal. volonter, cuer, entre autres) dénonçant une origine française, et en même temps il attirait l'attention sur les hésitations de la métrique. Evidemment le traducteur, tout en voulant reproduire les vers de neuf syllabes de l'original, n'a pas su éviter la contamination de l'octosyllabe castillan, et pourtant il manie le vers avec une assurance qu'on n'attendrait pas d'un premier essai.

Le titre du Libro deis tres Reyes dorient (que Pidal dans son édition appelle Y Adoración délos Santos Reyes) est trompeur. Dans ce poème de moins de deux cent cinquante vers, la visite des Mages est expédiée dans les cinquante premiers : les autres relatent la fuite en

Egypte, l'arrestation de la Sainte Famille par deux brigands, le miracle en faveur de l'enfant lépreux d'un de ces hommes, l'identification de cet enfant miraculeusement guéri avec le larron repentant du Calvaire, et l'identification de l'enfant de l'autre brigand avec le larron impénitent. Bien qu'on n'ait pas encore découvert l'original de cette composition naïvement dévote, la présence de formes telles que descoig et oyas-me et le fait que la majorité des distiques sont de neuf syllabes semblent indiquer une source française ou plutôt provençale.

Le Libro de Apollonio , composition de plus de 2 600 vers, est l'œuvre d'un écrivain érudit.très probablement originaire de l' Aragon. Le sujet dérive d'un roman grec dont l'original est perdu; mais le fond en est conservé dans une ancienne version latine : de là l'histoire passa dans les Gesta Romanorum, d'où elle se répandit dans la littérature européenne. On la trouve dans la Confessio amantis de Gower, et dans Pericles, Prince ofTyre, dont quelques actes sont de Shakespeare. L'auteur espagnol raconte avec clarté et vigueur les péripéties de la vie aventureuse du Prince de Tyr, esquissant dans Tarsiana — la princesse devenue bohémienne, qui chantait au marché accompagnée par huna viola buena e bien temprada — le type de la Marina de Shakespeare, de Preciosa, l'héroïne de la Gitanilla de Cervantes, et de l'Esmeralda d« Notre-Dame de Paris. Il est dommage que les réflexions morales propres à l'époque aient gâté l'effet de ce poème ambitieux. Les quatrains monorimes de quatorze syllabes sont des indications d'une origine française ou provençale : on trouve aussi dans le texte des formes telles que men tengo plegado, nuyll et metge, qui renforcent la théorie d'un poème

fait en présence d'un original provençal. L'innovation prosodique, appliquée à plus de six cents stances, fut considérée par l'auteur lui-même comme un titre de distinction, et il débute en implorant Dieu et la Vierge pour qu'ils le guident dans l'exercice de cette nouvelle maîtrise {nueva maestria). Etait-il l'introducteur de cette nouveauté? On n'en est pas sûr, mais la nouvelle maîtrise eut un succès immédiat, et sous le nom de cuaderna via demeura à la mode pendant un siècle et demi. La Vida de Santa Maria Egipciaqua, le Libro deis tres Reyes dorient et le Libido de Apollonio sont de dates assez incertaines. On les place au commencement du xme siècle et c'est à cette époque que nous devons placer aussi la Razón de Amor con los denuestos del agua y el vino, deux pièces découvertes par Hauréau et publiées en 1887 par M. Alfred Morel-Fatio. Ce sont deux poèmes distincts, mais sans solution de continuité : le second semble modelé sur quelque composition comme la Disputoison du vin et de l'iaue, le premier a pour sujet un rendez-vous d'amants, leur entretien, leurs aveux réciproques, leur séparation; c'est peut-être une imitation d'une de ces ballades françaises qui devinrent des cantares d' amigo en Galice et Portugal. Y eut-il deux auteurs, ou bien deux poèmes si différents sont-ils d'une seule main? Nous n'en savons rien. Il est tentant d'identifier l'écrivain avec le Lope de Moros mentionné dans le dernier vers : Lupus me fecit de Moros. Mais selon toute apparence, Lope de Moros n'est que le nom d'un copiste, probablement d'origine aragonaise. Quel qu'ait pu être l'auteur de la. Razón de Amor, les pastourelles françaises, provençales ou galiciennes-portugaises lui étaient évidemment familières. Ce fut le premier lyrique de l'Espagne : son exécution soignée, ses effets voulus, annon-

cent un artiste qui connaît son métier, un poète trop personnel pour se contenter de narrations rimées. Il acclimata ce qu'il emprunta et pourvut l'Espagne d'un nouvel art d écrire. Mais son effort était prématuré : la langue n'avait pas encore acquis la souplesse indispensable à la poésie lyrique qui fleurissait seulement en Galice. Surtout le goût prédominant lui était hostile, et pendant très longtemps on continua à se complaire aux ennuyeuses narrations versifiées en cuaderna via.

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