PREFACE
Voici un livre qui mérite l'attention et soulèvera bien. des controverses. L'auteur est l'homme éminent qui a écrit, sur la criminalité et l'émotivité de la foule, un ouvrage devenu classique et qui nous donnait récemment encore une admirable étude sur la Folie à deux, M. le professeur Scipio Sighele est un des plus qualifiés parmi ces « disséqueurs du cerveau » qui ont fait la gloire de l'école psychiatrique italienne, les Gesare Lombroso, les Enrico Ferri, les Ferrero, historiens de l'âme humaine, si je puis dire, ou plutôt médecins des âmes, docteurs ès-esprits. La France en compte de fort illustres et les études parallèles de ces savants iont honneur à la race latine préoccupée à la fois de science et de beauté.
M. Sighele a voulu, après les foules, étudier les individus et en prenant des exemples fameux, un d'Annunzio, un Zola, un Eugène Sue (moins oublié qu'on ne pourrait croire), rechercher quelle influence peut avoir la littérature sur le criminel latent, l'oeuvre d'art sur l'oeuvre de meurtre. Le titre du livre est très net. Il dit tout. Il pose le problème en deux mots :
ç Littérature et Criminalité.
i Scipio Sighele
C'est l'éternelle question de la responsabilité du semeur d'idées. Idéi rodes ou idées sauvages.
Emile de Girardin proclamait, posait en principe l'impuissance de la presse. Ce n'était là qu'un para* doxe. A quoi bon écrire si un article ue serl à rien '■' Pourquoi Isa polémiques si tous les raisonnements, les arguments, sont impuissants et inutiles?
1. homme de lettres qui ne se dit pas, comme Victor Hugo : « Le poète a charge d'âmes », n'est qu'un rhétci lion qui noircit du papier par
ambition ou par cupidité et fait de l'art pour l'art ou du métier pour le métier comme il brasserait de la bière ou carderait unmatelas.il ne mérite point d'être écouté. Nous sommes tous, dans la mêlée confuse des intérêts et des passions, responsables de nos paroles de haine ou de nos appels au bien. On doit aussi demander compte à l'écrivain do l'encre qu'il a versée.
Je vais bien qu'il ne faut point pousser les choses a l'extrême. Et par là M. Scipio Sigbele, qui avant tout est équitable, s'il reproche à la presse la réclame éperdue qu'elle l'ait aux assassins, ne croit pas devoir la rendre responsable de tous les délits des malfaiteurs.
La littérature peut déposer des germes morbides dans l'âme des délinquants futurs. Et, comme dit Gautier :
Dieu sait ijuelles chimères nôtres Hi-ii! L nt 6M «puqves cerveaux l'.i .|urls illiMliIrs grimoires L'idée écrit en ces caveaux.
— ni —
Mais elle n'est pas, cette littérature si attaquée — roman ou théâtre — la cause essentielle de» délits et des crimes.
Il m'a été donné de poser deux questions de Littérature à deux assassins célèbres. L'un était Charles Lernaire, qui fut exécuté pour avoir tué, à la veille du remariage de son père, sa future belle-mère H qui, montrant ses mains rouges de sang, avait dit ce iimi shakespearien : « de beaux gants pour aller à la noce de mon père ! » L'autre, plus illustre, était Caseiio, l'assassin de l'honnête et probe Garnot.
A Charles Lemairc qui passait ses soirées à lire des livres aux ouvrières de sou père et qui me semblait nourri des romans de Ponson du Terrail et vouloir imiter Rocambole, je demandai Si lis demander quelles étaient ses lectures d'habitude.
Ironiquement il répondit :
— Les prix d'excellence que j'avais remportés à la mairie de mon arrondissement.
A Caserio qu'on avait assuré s'être nourri de la 1er ture des Châtiments cl médité surtout, et souligné, le vers fameux :
Tu peux IMT cri bouillir uvvv. tranquillité...
je lis poser la question.
() étonnement 1 Caserio ne connaissait pas même de nom Victor Hugo. Victor Hugo n'avait par conséquent eu aueune influence sur le meurtrier. Csserio ne lisait pas les f'Iuîtiments. Maie il li*;iil le Père Peinard.
Celte dernière constatation entre dans les conclusions du chapitre Y du M. Sciftffl Sighele : La litiérufure des prtk
11 faut le lire ce chapitre et le méditer comme aussi |< 's pages magistrales sur la suggestion littéraire, la suggestion suicide. M. Sighele les a écrites en savant, en criminalistc. mais aussi en moraliste el l'agrément ici n'est pas moindre que le profit. Et tout justement, a propos de littérature (ce a'eal pas tout à fait de la littérature pure puisqu'il s'agil d'un conteur qui s'adresse surtout à la foule) je sais gré à M Sighele d'avoir comme ressusciu Eugène L'homme qui créa h* Ghouri/tear, la Chouette, le Maiirf, lïlkoU: l'ut un admirable peintre de porti il a laissé des types inoubliables. La manière <-'st brutale, grossière si l'un veut. L'auteur des M//sh
Paris est loin d'être raffiné. Mais il donne un relie! étonnant à ses personnages et lee réflexions qui parfois interrompent ou soulignent Bon réeil sont, en effet, comme l'a démontré M Sighele, d'un sociologue intuitif. H ne me déplaît pas de voir qu'un savant ne dédaigne point les programmes de réformes proposés par un romancier. Lorsque Enrieo Ferri réclame, devant la masse écrasante du Palais de justice de Bruxelles, un Palais pour la Bonté, il s'accorde avec Eugène Sue demandant qu'à <-oi«'' des Assises du crime il y eùi l< I ■■■■■■<■ ' ■/•///. Elles
existent ces assises. Ce sont leaséancesoù L'Académie française distribue des pi ix Montyon aux braves gens qui ont donné l'exemple du dévouement, di
sacrifice, de l'abnégation. Mais ces assises n'ont lieu qu'une journée par an et c'est peu de chose pour la vertu. Encore se trouvât il d'aimables ironistes pour railler les humbles que noua couronnons et nier l'utilité même du prix Montyon. Tout justement Eugène Sue lui-même fui île ceux-là, qui. dans Atar (i-ull nous montre un nègre, bourreau de ses maîtres, et récompensé pour sa lidélité après avoir exercé sa vengeance sur toute une famille. Ironie féroce, les rancunes, le « prix de vertu s criminel ou du moins justicier sans pitié.
On accuse Balzac d avoir non pu peint la société de son temps mais deviné, modelé la société future. On a reconnu Morny dans ltastignac. Eugène Sue n'a rien devancé, sinon dans ses idées de réformateur, (le socialiste en gants jaunes lui, comme M. Scipio Sighele lui-même, un précurseur de la loi de pitié, delà lui de pardon, qui. île Paul Hcrvieuà Bricux, fait entendre ses arrêts sur la scène
Et c'est ce sentiment de justice attendrie, de pitié profonde, d'humanité mus faiblesse, ennemie de la cruauté, qui anime les douze chapitres — j'allais dire les leçons de ce livre. hittéroiare et Criminalité,
H. Sighele ajoute l;'i un ouvrage décisif à s«s œuvres qui ont pupul.- on nom dans son paya, en
France, en Belgique et partout où l'on se préoccupe des redoutables questions des délits ci il. leur châtiment.
Le bvre dont je viens de lire les épreuves avec le plaisir le plus vit" «L l'émotion la plus profonde mérite
de prendre place et va prendre place au premier rang; des ouvrages que devront consulter et méditer les psychiatres à la fois et les écrivains, tous ceux qui, pour répéter encore le mot du poète, ont « charge d'âmes ». Il est impossible d'avoir plus de talent, plus de conscience, plus de sincérité et plus de bonté. Car cette contribution à l'étude éternelle du crime est une protestation éloquente en faveur du malheur, de la misère humaine et de l'humble et sublime vertu.
Jules Gi-arktib.