‹ Littérature et criminalitéChapitre 3 sur 38 · TES DROITS DE LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

TES DROITS DE LA CRITIQUE

Je ne sais si le titre de ce chapitre éveillera quelque curiosité ; mais je suis sûr que la plupart des lecteurs se diront : encore un profane de l'art qui a l'audace de discuter sur une œuvre d"art ! Chacun se souviendra de César Lombroso et de Max Nordau — ces terribles disséqueurs du cerveau et de l'âme des hommes de génie — et chacun m'attribuera le dessein orgueilleux de suivre la méthode de ces deux savants, que les artistes ont nommés — bien à tort — des ennemis de l'art.

Rien de tout cela.

Le disciple se rend un trop grand compte de son

infériorité pour viser à ce que les maîtres seuls peuvent atteindre. Le disciple n'ose pas, en partant du point de vue de la psychiatrie, juger l'œuvre — et encore moins la personnalité — d'un artiste vivant, qui, de l'aveu de ses détracteurs même, fournit la preuve consolante que l'Italie enfante encore des poètes de l'antique Beauté. 11 s'agit tout simplement d'étudier les types de dégénérés que d'Annunzio nous présente dans ses romans et dans ses drames, pour voir s'ils répondent ou non à la vérité scientifique.

Telle est ma tâche. Mais si je la resserre entre ces modestes limites, ce n'est pas que je conteste le droit de ceux qui poursuivent d'autres buts. que les miens ; ce n'est pas que je m'unisse à tous ceux — et ils sont nombreux — qui crient à la profanation, parce qu'un savant recherche dans les prédispositions ataviques ou dans les maladies d'un artiste la raison de son génie — comme si le génie était, parmi les phénomènes humains, le seul intangible pour le bistouri de la science, comme si l'explication complète d'une œuvre d'art avait pour effet de l'avilir.

. Le soleil ne cesse pas d'être le soleil, même si les astronomes nous décrivent ses taches, et les rayons de sa lumière ne s'éteignent pas, si l'on nous révèle les matières qui les composent ; — la perle fine ne fut pas moins admirée, parce que les naturalistes découvrirent qu'elle n'était que la maladie d'une coquille ; — et -les hommes de génie seront toujours les flambeaux qui

l'œuvre de g. d'annunzio 5

éclairent le chemin du progrès, même si les médecins trouvent en eux les traces de la folie ou de la dégénérescence.

Quelques savants allèrent-ils, avec leur diagnostic, au delà de ce qui était juste en distribuant trop facilement les titres de fou ou de dégénéré ? Cela se peut. Personne au monde n'est infaillible, et la science moins que personne, elle qui nie pour tous, et en conséquence aussi pour elle-même, le dogme de l'infaillibilité. Mais ces quelques erreurs ou exagérations ne peuvent pas nuire à la solidité de nombreux arguments sérieux ; et surtout ils ne peuvent infirmer le principe, que l'artiste peut et doit être soumis à l'examen scientifique.

Les écrivains et les artistes qui se refusent à cet examen ont peur de la science, tout comme le malade imaginaire a peur du médecin ; et eela, parce qu'ils craignent que la science leur dise — et qu'elle révèle au public — cette grande vérité : l'art a ses faux artistes, tout comme la criminalité a ses faux délinquants politiques ; c'est-à-dire qu'il y a des cerveaux médiocres qui se donnent l'illusion d'imiter Wagner ou Ibsen, Zola ou Verlaine, comme il y a des criminels tout à fait communs qui se posent en martyrs politiques, en imitant — selon les époques et la capacité de leurs intelligences — Mazzini ou Pierre Micca,Lassalle ouBakounine, et qui exploitent leur dégénérescence et leur anormalité comme un symptôme de leur ressemblance

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