nevur des Deux-Mondes, 15 novembre
hors de leur lit, puis les laissent retomber comme un fardeau trop lourd; l'autre, à l'aspect de cette grandeur, sent le ravissement de la rive solitaire et de la mer profonde, et entend la musique de la vague bruyante, comme l'entendit Childe Harold en ces vers qui sont dans la mémoire de tous; et l'àme va s'anéantir dans la douloureuse volupté de l'infini aussi bien avec la sévère spéculation qui l'éclairé qu'avec l'harmonieuse rêverie qui la charme. De même les œuvres du génie humain nous attirent sans cesse; elles ont cela de particulier qu'elles sont un choix dans la nature, ne valant que parce qu'elles en tirent vérité ou beauté, la vérité et la beauté telles que la détermine le rapport entre l'esprit et les choses; elles ont cela de curieux que, disposées l'une auprès de l'autre sur le vaste parcours du temps historique, chacune ne lève qu'un coin du voile et ne montre qu'un côté du monde; elles ont cela de fécond que, s'enchaînant, elles constituent ce qu'on peut appeler la pensée et l'imagination de l'humanité créant au fur et à mesure le vrai et le beau. Aussi une culture profitable et pieuse ne les a-t-elle jamais délaissées. Le vieil Homère, tant expliqué par les Grecs, est, pour qui sait et qui veut, un thème incessamment nouveau; et Shakspeare, tant commenté par ses compatriotes et ceux que j'appellerai ses demi-compatriotes, c'est-à-dire les gens du continent, donnera toujours à étudier comment un esprit splendide, à la tin du seizième siècle, idéalisa les hommes et les mœurs.
Bienvenue est donc une nouvelle interprétation de Shakspeare, nouvelle, dis-je, et qui, ne ressassant pas les opinions reçues, ne s'en serve que comme d'un marchepied pour monter plus haut. Il est certain que le poète a été senti et compris par ses contemporains,
NOUVELLE EXEGESE DE SHAKSPEARE. ~:i
qui ont commenci' sa réputation, et par les générations suivantes, qui l'ont conlinuée. Celui qui l'admire aujourd'hui est ému en san âme ainsi que le furent ceux qui l'admirèrent alors; c'est la chaîne d'or décrite par Homère, et celle-là unit les mortels par renchantement d'une création idéale qui dure pendant qu'eux durent si peu. De même que Corneille et Racine surent arracher à leur société des applaudissements enthousiastes, de même Shakspeare éveilla dans le public anglais tous les sentiments qu'éveille la belle poésie. Le siècle d'Elisabeth ne se trompa pas plus que le siècle de Louis XIV; les deux publics domièrent à ([ui la méritait une palme qui n'a pas été flétrie, et la donnèrent parce qu'ils étaient en pleine communication avec ce qui les charmait. C'est leur gloire, à eux, d'avoir fait la gloire de leurs poètes; et l'Italie, qui tout d'abord s'éprit de l'épopée de Dante, montre en plein quatorzième siècle combien était vif son sentiment d'une belle, mais sévère poésie. En France, en Angleterre, en Italie, le génie est sorti des entrailles de la société, et la société a reconnu et adoré le fruit de ses entrailles.
La correspondance des poètes et en général des artistes avec leur milieu, (|uelf(ue grands qu'ils soient, est un point sur lequel on ne peut trop insister. Déplacez Dante de deux siècles et portez-le au milieu du onzième, ce (ju'il produira sera une chanson de geste : il célébrera Charlemagne et ses preux, la lutte suprênie de Roland sera chantée comme elle ne l'a été par aucun de nos trouvères, la prouesse féodale aura son Homère, tandis (pi'elle n'a eu que des cycli(]ues et un cycle où le génie, vrai et réel dans l'aveugle et collective légende, fait défaut quant h l'exécution rélléchie et particulière; mais la Divine Comédie n'aura pas son Dante, la Divine Comédie, cette composition où la poé-
sie s'enveloppe de la religion et de la philosophie du moyen âge, où l'amour qui adore place une Béatrix adorable, où même un reflet lointain du monde païen vient se faire entrevoir en cette merveilleuse création de Virgile, questa anima cortese mantovana, mettant sa main tranquille en la main tremblante du voyageur •égaré et le confortant de la pâle, mais sereine lumière de son regard, — si tant est même qu'un esprit comme Dante, épris aussi bien des austères contemplations que des visions radieuses, ne se fût senti froissé dans le tumulte des mœurs féodales et n'eût gardé le silence. Shakspeare, reculé aussi de deux cents ans, ne domptera pas la loi du temps; au quatorzième siècle, il fera des mystères où sans doute éclatera une féconde imagination, mais il n'y aura plus ni Hamlet, ni Macbeth, ni Juliette, ni Desdemona, ni toute cette foule de drames que seule permettait la vie plus ample du seizième siècle. Au quinzième. Corneille mettra peut-être sur la .scène l'héroïque intervention de Jeanne d'Arc, la défaite des Anglais, le sacre du roi à Reims; Racine, la douloureuse histoire de la captivité, de la vierge et de son martyre; mais ils ne seront vraiment ni Corneille, ni Racine, c'est-à-dire des poètes pleins des beautés de la Grèce et de Rome, inspirés par un temps de politesse et d'élégance, et habiles à ravir l'admiration par des créations grandes et correctes, pompeuses et contenues, c'est-à-dire à réaliser l'idéal qui vivifiait l'âme de leurs contemporains. Si on ne peut reculer vers le passé les esprits créateurs, on ne peut non plus les avancer vers l'avenir. Les anciens chefs-d'œuvre ne se recommencent pas. Si Homère , Shakspeare et Racine revenaient au monde, ils se hâteraient, pour me servir des fortes expressions de Bossuet, de rentrer dans leurs tombeaux pour ne voir pas combien toutes
les conditions d'art et de beauté qui firent leur vie sont changées. Aussi, quand il y a des renaissances, elles portent d'autres noms, et les nouveau-venus se nomment Byron, Goethe, Schiller, André Chénier, Alfred de Musset, Lamartine, pour ne nommer que les morts.
M. O'Connell (c'est le nom de l'auteur de la Nouvelle Exégèse de Sliakspeare) dit excellemment : « Tout génie « de l'ordre suprême, particulièrement dans les arts, est « l'expression, non l'instrument d'un avancement dans « l'évolution sociale. » En effet, la condition relative, si évidente dans le développement scientifique, est, quoique plus cachée et en dépit de préjugés prévalents, réelle en la série des œuvres de l'art. Il y a, dans les sciences, des nécessités que l'espril le moins exercé aux choses historiques saisit comme insurmontables, et qui font que, pour passer au degré supérieur, il faut mettre le pied sur le degré inférieur. Cette conception, étendue si heureusement par Auguste Comte à l'ensemble des sciences, fut un trait de lumière bien vif, montrant qu'il existe une science générale, ce qu'elle est et comment les membres qui la composent sont aussi subordonnés l'un à l'autre que le sont par exemple les différents membres de la mathématique et de l'astronomie. Cette claire vue n'est venue que très-tard, si bien qu'il a été possible à une philosophie rudimentaire de placer au début et à l'origine de l'humanité une haute sagesse dont nous chercherions péniblement à retrouver les débris. C'est une faute connexe et non moins grande d'attribuer au début et à l'origine de l'hunianitc une suprême beauté perdue dans le lointain des âges et à peine entrevue par des générations grossières et dégénérées, ou, si l'on veut et pour exprimer cette opinion comme on l'cxprinie, de penser qu'à un certain ino-
ment la beauté est éclose pour ne plus revenir et ne plus avoir que des copies incessamment dégradées, et que les modèles classiques de Grèce et de Rome sont le terme au delà duquel tout décroît. Ce qui prouve (|ue ces modèles, dont au reste je suis un des fervents adorateurs, n'ont pourtant qu'une splendeur relative, c'est que V/liadc, tout Iliade qu'elle est et toute pleine d'une merveilleuse poésie, si elle apparaissait aujourd'hui et comme produit de l'art du dix-neuvième siècle, serait informe et puérile, et ce qu'elle a de plus vraiment beau, vu sous le faux jour d'un milieu qui n'est pas fait pour elle, se dégraderait aussitôt; tant il est vrai que rien dans l'art ne peut être dérangé, que la poésie homérique ne garde son charme intîni qu'à la condition d'avoir son vêtement ionien, de se marier au bruit de l'Hellespont et aux ombrages de l'Ida, et de nous raconter dans une langue harmonieuse et antique les antiques récits des dieux et des héros. A. ce point de vue, il sera vrai de dire que, non moins que les œuvres de science, les œuvres d'art s'ajoutent les unes aux autres et se complètent, tendant ainsi à constituer un immense idéal qui se développe à mesure que se développe l'humanité.
Donc aujourd'hui il faut embrasser par la pensée ce vaste idéal, afin d'en considérer les stations lumineuses, c'est-à-dire celles qui sont signalées par l'apparilion de quelque grand génie. Un esprit comme M. O'Connell, (\ue la nature et l'étude ont fait éminemment philosophique, s'est placé naturellement dans l'ordre d'idées où les chefs-d'œuvre s'apprécient et s'expliquent par l'hisfoire. Toute critique absolue est épuisée et surannée. I.es œuvres d'art renferment d'abord ce qui est du lieu et du temps, puis, si elles sont œuvres de génie, une part (jui est destinée à tous
les lieux et à tous les temps; et ce mélange inévitable est à la fois la cause qui les empêche de renaître et de se reproduire (car, ainsi que je l'ai dit, qui pourrait tolérer une nouvelle Iliade?) et la cause qui leur imprime une singulière beauté (car cette beauté est d'un monde auquel jamais rien de semblable ne reparaîtra). Pour user pleinement de tout l'essor que donne un tel agrandissement, il faut admettre sans restriction qu'il n'y a dans l'histoire, c'est-à-dire dans l'évolution graduelle du genre humain, aucune intervention surnaturelle qui en dérange en bien ou en mal le cours, aucune solution en un point ou en un autre de l'enchaînement des causes et des effets, en un mot que cette évolution est un phénomène naturel et aussi soumis à ses lois propres que l'est l'évolution du chêne depuis le gland jusqu'au moment où il couvre le sol environnant de son vaste ombrage. C'est un des principes fondamentaux de la philosophie positive, et, sans vouloir aucunement enrôler M. O'Connell dans l'école dont je fais partie, je puis dire ({u'il admet ce principe et ajouter que tel qui l'admet est d'accord avec nous sur un point essentiel. Le reste, quelque important, quelque grave qu'il puisse être, est affaire de conséquences (jui se dérouleront et d'avenir qui prononcera; mais le point décisif est de reconnaître que tout dans ce que nous connaissons obéit, y compris l'évolution des sociétés et l'histoire, à un ordre (|ui, réglé par les propriétés des choses inanimées ou vivantes, sera nommé naturel, par opposition à l'ordre surnaturel, principe des philosophies primordiales.
Cette concej)tion essentielle, (|tii dès à présent divise le monde en deux partis, et qui, mieux que toutes les opinions conservatrices ou révolutionnaires, les caractérise l'un et l'autre, n'est encore, danssa plénitude au
moins, du domaine mental que de peu de personnes. Combien en effet y en a-t-il, d'un côté, qui soient disposés à considérer les religions non comme une intervention divine, mais comme un développement naturel par lequel l'humanité réalise son idéal de moralité sociale, ainsi que dans l'art elle réalise son idéal de beauté? et, d'un autre côté, combien y en a-t-il dont la science ait assez grandi et affermi l'esprit pour concevoir que, rien dans le monde ne pouvant être effectivement soustrait à la chaîne des lois universelles, l'histoire n'est qu'un cas particulier, bien que le plus complexe, de ce vaste enchaînement? Heureux ceux qui, dans l'état troublé des sociétés civilisées, sont arrivés à ce point culminant de la pensée philosophique, gage des réorganisations futures! Heureux ceux-là, dis-je avec confiance; car je ressens la satisfaction d'y être, sans craindre (car je ne suis pas celui qui y a conduit) qu'on n'accuse d'orgueil ma satisfaction. M. O'Connell y est aussi parvenu, et je l'y rencontre. Là est entre nous une concorde fondamentale, si bien que, sur les déductions ultérieures, nous pouvons être en discussion sans être en division, et après les douteuses excursions revenir au terrain solide d'où nous sommes partis. C'est qu'en effet difficile et laborieuse est l'extension d'un principe qui commence. Tout est devant lui sans voie et sans jalon; ceux qui s'engagent les premiers sont exposés à entrer en des ouvertures qui n'ont pas d'issue, ou bien à se frayer de faux chemins qui mènent loin du but; mais, quand le labeur de beaucoup de mains a éclairci le sol, alors les directions se dessinent, et l'on voit sans peine quel est celui qui, mené par un heureux instinct, a suivi la bonne.