‹ Littérature et histoireChapitre 13 sur 78 · DES RACES · texte numérisé non relu

DES RACES

Le mot de race se trouve à chaque instant sous la plume de M. O'Connell et sous la mienne, et pourtant on a pu s'apercevoir que nous n'y attachons pas le même sens. Aussi taut-il, pour ôter l'ambiguïté, exposer ce que j'entends par là, et, avant de reprendre le lil de l'étude sur Shakspeare, se retourner un moment vers cette question (|ui joue ici un rôle important. Suivant mon habitude, je soumettlrai aussi clairement (pi'il me sera possible au lecteur mes opinions sur la classilication du genre humain, afin (|u'il les juge à son gré.

La notion des races humaines dépend de deux sciences : l'histoire naturelle et la linguistique, qui, sans se contredire, se complètent l'une l'autre. Dans l'état actuel, il est impossible à l'histoire naturelle seule de pénétrer aussi avant (jue la linguistique, et à la linguistique seule de dissoudre des associations qui disparaissent devant l'iiistoire naturelle. La langue, étant un produit des t'acullés jnen taies, ajoute une caract(''risti((ue protonde au résultat de l'examen de la conformation anatomi(|ue. A la vérité, on pourra dire que l'organisation (•éri'liraic, d'où d(*pend le langage, est «mi

relation nécessaire avec l'organisation totale, et quecette relation doit être perceptible; mais cela est un principe abstrait qui n'a pu encore percer dans la réalité, et l'histoire naturelle est, présentement du moins, incapable de distinguer par exemple un Aryen d'un Sémite. Elle n'en est pas moins le fondement solide des distinctions ultérieures que la linguistique signale; sans elle, celle-ci flotterait et serait exposée ou à exagérer ou à trop réduire les séparations qu'elle entrevoit; c'est l'histoire naturelle seule qui dit combien les Aryens et les Sémites, qui diffèrent tant par la grammaire et la langue, sont voisins par l'organisation. Un cas hypothétique indiquera surabondamment le secours mutuel que se prêtent ces deux sciences. Supposez que l'histoire de Saint-Domingue, avec sa population noire parlant français, fût couverte d'autant de ténèbres que le sont certains peuples anciens connus seulement de nous par quelques débris, supposez qu'il ne fût parvenu de cette île que des crânes trouvés dans les tombeaux et des lignes gravées sur les monuments : l'histoire naturelle montrerait que ces crânes sont ceux de nègres, la linguistique, que ces lignes appartiennent à une langue issue de l'idiome aryen ; et, comme on sait d'ailleurs que cette conjonction est impossible, on en conclurait que la langue dont il s'agit a été importée par quelque circonstance historique à une population ([ui était incapable de la créer.

Ici, comme dans les autres sciences particulières, la philosophie peut et doit donner des directions et indiquer dans quelle voie il importe que chacune d'elles, à cha([ue époque, soit cultivée; mais son rôle se borne là : il lui est interdit de substituer ses intuitions aux faits que les sciences trouvent et construisent en théories. L'ensemble de ces théories, rangées dans un ordre

déterminé qui en constitue l'enchaînement, forme le fond de la philosophie elle-même, qui, dès lors placée au sommet, voit mieux les routes particulières et donne les conseils, mais qui aussi, étant une résultante, n'entrerait que par un cercle vicieux dans une élaboration d'où elle sort. Quand Descartes et Leibnitz découvrirent l'un la géométrie générale et l'autre le calcul différentiel, ce ne fut pas comme philosophes et en vertu de l'axiome -.je pense, donc je suis, ou de V harmonie préétablie qu'ils firent leurs découvertes; ce fut comme géomètres et comme héritiers directs et continuateurs des géomètres qui les avaient précédés. Quand Laplace proposa une hypothèse cosmogonique, il eut soin, sans quoi elle n'aurait pas été écoutée un seul moment, de l'appuyer sur des observations et des calculs purement astronomiques; et une nouvelle cosmogonie ne remplacera la sienne qu'en s'appuyant aussi sur des observations et des calculs plus précis et plus avancés. Là en etîet est la force, l'autorité des sciences, le frein par lequel elles retiennent les penseurs impatients de s'élancer au loin, et le fouet dont elles repoussent les fausses sciences pullulant autour d'elles dans les limbes de l'imagination et du surnaturalisme. Frêles et rudimentaires, elles n'exerçaient pas cette contrainte salutaire sur les esprits; développées parla durée et l'enchaînement des travaux dont les derniers reposent sur les précédents, et ainsi de suite jusqu'à l'origine, elles n'accepteiit et ne peuvent accepter que le résultat qui, élaboré par leur méthode, dérive de leurs prémisses. Et, de fait, rien de ce qui se produit en dehors ne réussit; ce sont de faux germes ([ui avortent, {ci, dans la question des races, toute spéculation a pour conditions actuelles les données actuelles de l'histoire naturelle et de la linguistique, et pour conditions fudi-

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res les données futures de cette même histoire et de cette même lin^'uisti(|ue.

Le genre immain se divise en espèces blanche, jaune, rouge et noire. Chaque espèce se divise en races. Comme il ne s'agit ici de rien de dogmatique et de complet, je me bornerai aux races qui se trouvent en Europe. Je l'ai dit plus haut, l'histoire naturelle ifaurait pas de signes ou n'aurait que des signes très-douteux pour distinguer les races dans l'espèce blanche; mais la linguistique intervient et fournit des caractères de classification ultérieure. L'espèce blanche, la seule qui soit en Europe, comprend quatre races : les Aryens, les Sémites, les Ibères et les Finnois. Les Finnois occupent la Finlande, et, sous le nom de Magyars, une partie de la Hongrie. Les Ibères ou Espagnols tiennent la péninsule ibérique; ils ont changé pour le latin leur langue nationale, qui ne s'est conservée sous le nom de basque qu'en un coin de l'Espagne et de la France. Les Sémites, représentés seulement par les Juifs, sont disséminés partout; la langue des Juifs est une langue morte qui ne dure que par les livres, et qui fut sœur de l'arabe. Les Aryens sont, à beaucoup près, les plus nombreux; leur extension est immense. Partis, selon toute probabilité, des hauts plateaux de l'Asie centrale, ils sont allés à l'est porter leur langue, leur religion et leur civilisation parmi les populations indigènes de l'Inde qu'ils ont ou détruites ou refoulées vers le midi, et dans tous les cas cojiverties au brahmanisme. Non loin de leur siège primiiif, ils ont fondé le puissant empire des Perses, célèbre ])ar les conquêtes, célèbre aussi par la religion de Zoroastre et par les livres sacrés (|ui la conservent, et (Qu'aujourd'hui, dans l'Occident, on lit et interprète. Mais c'est surtout vers l'ouest que se lit la grande émigration : à des époques reculées et

NOUVELLE EXEGESE DE SIIAKSPEARE. KIH

sans doute fort diverses se répandirent sur l'Europe les Grecs, les Latins, les Celles, les Germains et les Slaves. Ces peuples, ainsi que les Indiens et les Perses, parlent des langues qui, ayant en commun une même gran)maire et un nombre immense de radicaux semblables, montrent des analogies d'autant plus évidentes que l'on a de chacune d'elles des documents plus anciens. D'après la distribution qui vient d'être exposée, le nom de lace ne peut plus demeurer aux populations grecques, latines, celtiques, germaines, etc. : elles appartiennent à un degré ultérieur de la classification, et il faut leur attribuer la dénomination de sous-races aryennes, dénomination qui implique leur rapport avec un tronc commun et leur parenté entre elles. Cela étant fondé sur les faits fournis par Thistoire naturelle et par la linguistique, il n'est pas possible d'établir entre ces sous-races des différences naturelles, primordiales, et, si l'on veut me passer cette expression, familiales, qui donnent aux unes sur les autres des facultés prééminentes, et ([ui permettent à celles-ci d'atteindre dans les régions supérieures de rinlellect des degrés interdits à celles-là. L'aspect de cetle race aryenne, disséminée sur une étendue immense de terrain, se présente comme celui des différentes provinces d'un grand empire, la France par exemple. Chez nous, le pays se divise en Bourgogne, Provence, Gascogne, Poitou, Normandie, Picardie et le reste. Ces compartiments dilférent i)ar le parler, par les habitudes, par les apparences extérieures, par mille nuances qui proviennent de leur situation géographique et des événements de l'histoire locale et an t('!-fraii (,•;>! se: mais (jui ])0urrait dire (juaucune de ces provinces lempurle sur les autres par un In^urcux j)i'ivili'ge (pii ferait miitre dans son sein les lioninics les plus ('inineni,- de la corn-

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mune patrie? Il n'en es(, rien : les poètes, les écrivains, les savants, les politiques, les capitaines proviennent des quatre points de notre horizon, et, en recherchant leur origine, il serait impossible de signaler un terroir plus fertile que le reste en esprits excellents, ou d'affirmer que tel point, moins favorisé jusqu'alors, ne le sera pas autant que les autres un jour à venir.

C'est, sur une bien plus vaste échelle, la condition de la race aryenne avec ses sous-races. Les différences entre les sous-races sont très-grandes : elles sont dues non à la nature, mais aux circonstances extérieures, c'est-à-dire au climat, à l'époque, à l'histoire, et surtout à l'éducation civilisatrice. Celles des sous-races aryennes dont les documents historiques remontent le plus haut sont les Indiens, les Perses et les Grecs. Toutes trois reçurent des communications et des enseignements des peuples à qui l'on doit les premières assises de la civilisation, Égyptiens, Assyriens, Sémites de Sidon et de ïyr. Les Indiens, perdus dans l'extrême Orient et séparés dès lors du vrai courant de la civilisation, firent un monde à part qui ne s'éleva pas au delà du brahmanisme et du bouddhisme. Les Perses furent submergés dans l'Orient; la religion de Zoroastre fut leur terme, et plus tard l'islamisme coupa chez eux tous les anciens germes. Ce furent les Grecs qui eurent la haute fortune d'ouvrir à la race aryenne les grandes destinées qui lui étaient réservées 5 sur leur étroit conlin et leur bout de rivage à la fois asiatique et européen, ils reçurent de l'Orient les rudiments de l'éducation sans se laisser envahir ni absorber. Il serait hors de propos d'exposer toutes les conditions auxiliaires : le fait est que, par eux, la race aryenne put développer les puissantes facultés que jusque-là elle ne possédait que virtuellement. Ce lot tomba sur la tête choisie des

Hellènes, et certes jamais heureuse chance ne l'ut mise à plus beau et plus glorieux profit. Dès lors la civilisation marcha vers l'Occident et rejoignit les sous-races aryennes, restées dams un état d'autant plus barbare qu'on s'enfonçait plus vers le nord. D'abord ce turent les populations latines qui entrèrent dans le giron ouvert, puis les populations gauloises, puis les populations germaines, et finalement les populations slaves. A fur et mesure, ces Latins, ces Gaulois, ces Germains arrivèrent dans les régions de la poésie, de la science, de la politique, de la philosophie; et, si les Slaves n'y jouent pas encore un rôle égal à celui des autres, on ne peut en accuser que le retard des circonstances. Bientôt, tout l'annonce, ils ajouteront une nouvelle puissance intellectuelle à celle qui, prenant de plus en plus la direction des affaires du globe terrestre, augmente incessamment le trésor du génie humain. C'est par ce que j'ai nommé plus haut l'éducation de civilisation que se fait l'assimilation; elle infuse partout Tesprit d'expérience, grâce au progrès des sciences. Les races et les sous-races qui se montrent capables de la recevoir ne tardent pas à devenir dignes d'entrer en compétition avec celles qui sont leurs anciennes dans l'œuvre sociale. En l'état actuel des connaissances anthropologiques, on peut, je crois, affirmer que toutes les races blanches (à plus forte raison les sous-races) sont susceptibles d'atteindre intellectuellement des niveaux qui se balancent. L'Europe en offre des exemples décisifs. Les Ibères ou Espagnols, qui ne sont [)oint de même race que les Aryens, ont, gruce à leur éducation par les Tyriens, par les Carthaginois et fhialeinent par les Latins, précédé en civilisation les Gaulois et les Germains, et sont devenus tels ([u'on les confond, sans dislinclioii |)ossible, dans le groupe

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eiiropL-eii qui dirige le monde. A la vérité, M. O'Contiell les agrège à la sous-race des Celles; mais, bien que les Celtes aient en elîet envoyé des peuplades en Ibérie et qu'on y connaisse des peuples celtibériens, pourtant le fond de la population n';i pas été changé par ces invasions, pas plus que le fond de la nôtre ne l'a été par les invasions germani([ues. Soutenir que nous autres Français nous sommes des Germains parce que nous avons été envahis, certes M. O'Connell n'y est pas disposé et je n'y suis pas plus disposé que lui; mais ce qui vaut pour ce côté-ci des Pyrénées doit valoir pour l'autre, et, par une raison analogue, les Espagnols sont des Ibères et non des Celtes. Le second exemple d'éducation par la civilisation chez une race blanche se trouve dans les Finnois et les Magyars, ([ui ne sont ni Aryens ni Ibères et qui ont lini par conquérir leur rang européen. Enfin, pour troisième exemple, je cit'irai les Sémites disséminés de toutes parts; bien (|ue leur origine remonte haut dans le temps et que leur histoire appartienne aux plus vieilles chroniques du gem'e humain, ils ont subi l'ascendant de la nationalité commune. Spinoza, auteur d'un puissant mouvement philosophique, et tant d'autres esprits célèbres témoignent qu'ils sont incorporés aussi dans la grande famille civilisatrice. De là on peut inférer que cette autre branche des Sémites, la nation arabe, depuis Mahomet la plus illustre de l'Orient, et qui, créant au moyen âge une renaissance anticipée, donna des lumières à l'Occident, deviendia, par une éducation issue de l'Europe, la rivale aussi bien que l'auxiliaire de l'Europe pour les vastes contrées où elle domine.

Dans les caractéristiques, j'ai quelque déliance des traits détachés, isolés, et je crains toujours (|u'on ne les retourne, de sorte <|ue, servant à deux lins, ils ne

servent à aucune. M. O'Connell dit en parlant des Celtes que, leur point de vue étant social et non simplement national comme chez les Latins, ni simplement personnel comme chez les Teutons, l'espèce d'ambition qui leur est particulière se distingue le mieux par le nom de gloire. Soit, je ne contesterai point que la gloire ait pour les Celtes un attrait infini; et, si Roland, dans la geste qui porte son nom, a pour unique souci que

Maie chanson de lui ne soit chantée,

il aura éprouvé les sentiments d'un vrai Celte, tout en parlant comme un Français du moyen âge; mais ce que je contesterai, c'est qu'il y ait là rien qui puisse servir à caractériser soit les Celtes en général, soit les Gaulois en particulier. Ce noble sentiment, bien longtemps avant que Celtes ou Gaulois eussent fait bruit dans les annales du monde, a été chanté par le père de la poésie : Hector, prêt à combattre et demandant qu'on rende, s'il est vaincu, son corps à ses amis, se représente, s'il est vainqueur, la tombe du guerrier qui aura succombé sous son bras, les navires ([ui, en franchissant l'Hellespont, apercevront cette tombe et les voix qui en partiront pour nommer le héros, si bien que sa gloire ne périra jamais. Combien de fois, en lisant ees vers pleins d'un charme ineffable, d'un long souci de l'avenir et d'une mélancolie cachée, ne me suis-je pas rangé parmi les navigateurs futurs qui, le long (les siècles qui s'écoulent, accomplissent la prédiction du fils de Priam I

Ceci me conduit à deux remarques qu'en ma qualité d'érudit j'aurais (|uelque scrupule d'omettre, et qui d'ailleurs sont en rapport direct avec notre sujet. M. O'Connell, donnant pour attribut du caractère teuton la comcience prise au sens sinon du remords pour

une mauvaise action, au moins d'arbitre de nos impulsions bonnes ou mauvaises, la refuse aux Romains dans son esquisse de leur caractère; il dit que conscienfia, dans une acception réellement morale, ne se montre peut-être pas avant Tertullien, assertion qu'il met en avant sur la foi de sir W. Hamilton, et qu'il corrige en citant le- dicton rapporté par Quintilien : La conscience vo,ut mille témoins. Mais c'est s'arrêter beaucoup trop tôt que s'arrêtera Quintilien. D'abord voici Sénèque disant que la conscience flagelle les naauvaises actions [Ep. 97), et Salluste qui dépeint Catilina tourmenté par sa conscience [conscientia mentem vexât, Catil. 15). Cicéron ne se sert pas moins de ce beau mot, soit qu'il énonce que grand est le pouvoir de la conscience, aussi bien pour élever au-dessus de toute crainte ceux qui n'ont rien à se reprocher que pour mettre incessamment la punition devant les yeux des coupables [Mil. 23), soit qu'il exprime que dans la conscience même est un prix suffisant de la plus belle action [Phil. 2, 44), soit qu'il déclare que sa conscience lui est plus chère que les discours du monde [Attic. 12, 27), et que nul, dans le cours de la vie, ne doit s'écarter le moins du monde de la droite conscience [Attic. 13, 20). Cicéron emploie souvent la locution conscientia animi, qui est singulièrement expressive, puisque animus signilie à peu près ce que nous entendons par le moral. Une multitude d'autres exemples pourraient être trouvés dans les anciens auteurs latins. Que serait-ce si j'ajoutais les autres mots semblablement composés, le verbe conscire et l'adjectif conscius, le nil conscire sibi de Juvénal et le conscia virtus de Virgile? Les Latins ont admirablement développé le thème que fournissait cette composition de cum et de scire (savoir avec soi-même), et ils en ont fait le miroir

du moral. Chose singulière, une si féconde expression manque aux Grecs, ces pères de la morale philoso* pliique; mais ce serait juger inconsidérément, si l'on pensait que l'idée leur a fait défaut. Combien de fois, en comparant les différentes langues, ne voit-on pas qu'un terme essentiel est remplacé soit par des périphrases, soit par des détournements de sens! Byron, dans son Don Juan^ employant le mot français ennui^ et regrettant de n'en pas trouver l'équivalent dans sa langue, s'étonne que les Anglais, ayant si bien la chose, n'aient pas le mot.

A ce défaut de conscience, défaut imaginaire, à en juger par ces textes, M. O'Connell rattache, dans le caractère romain, une autre insuffisance qui serait que, dans leur code, il n'y avait aucune querelle entre la loi et l'équité, querelle si fréquente en Angleterre, où l'équité a souvent moyen de triompher de la loi. Mais cela est-il bien vrai? Qu'était donc le droit prétorien, sinon un moyen d'échapper aux rigueurs d'un droit archaïque et sacré, quand la loi traditionnelle était d'un côté et l'équité de l'autre? Les Romains n'avaient pas moins vu que les Anglais les dangers d'un droit immobile et l'avaient corrigé delà même façon.

Après la morale et le droit reste le dernier texte (pe je veuille discuter, et qui est relatif à la religion. 11 s'agit d'un passage de la Pharsale de Lucain, qui dit en parlant des druides :

Solis nosse dcos et cœli numina vobis Aut solis ncscirc datum; nemora alta remolis Incolilis lucis. Vobis auctoribus umbnu Non tacitas ercbi scdcs ditisquc profiindi Pallida rcgna pelunt; rcgit idem spiritus arlus Orbe alio; loiigiu, canitis si cognita, vita) Mors média est.

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Sur quoi M. O'Connell remarque : « La religion des « Romains était un pur rituel, sans un semblant d'âme « ou de doctrine; la hiérarchie druidique et le dogme « gaulois de l'immortalité de l'âme étaient, pour ces en- « vahisseurs civilisés, une inconcevable excentricité. » Je ne pense pas que M. O'Connell ait entendu que les Romains ne connaissaient point la durée de l'âme après la mort; cela serait trop contraire aux témoignages historiques et à la place de la religion romaine dans le polythéisme ancien; il entend sans doute seulement que le dogme gaulois sur l'âme leur paraissait incompréhensible. 'En effet, le passage de Lucain n'exprime qu'une différence d'opinion religieuse entre Rome et les druides, et, bien loin qu'il n'y eût pas de doctrine chez ses compatriotes, il oppose doctrine à doctrine. « Ou vous ou nous ne connaissons pas les dieux; nous, nous les adorons dans des temples; vous, vous les adorez dans des bois reculés. Ou vous . ou nous ne connaissons pas la destinée de l'âme; nous, nous pensons que les ombres vont dans les demeures muettes de l'Érèbe et dans les pâles royaumes de Pluton; vous, vous pensez que l'esprit va animer un corps dans un autre monde, et que la mort est un point intermédiaire dans une vie qui dure longtemps. » D'après ce passage, on penserait que les druides admettaient pour l'âme non une vie éternelle, mais une vie longue [vitœ longœ), assertion peut-être vraie, dont pourtant je laisse la responsabilité à Lucain. L'opinion des druides a d'ailleurs de l'analogie avec celle d'autres Aryens, ceux du Gange, qui croyaient et croient encore à la métempsychose.

Les dires qui contredisent les dires surgissent à chaque instant et donnent lieu à d'insolubles débats, si l'on ne pose pas d'abord un système de condi-

lions purement ethnographiques et soigneusement purgées de toutes considérations étrangères. Je n'ai aucune envie d'entrer en un sujet aussi vaste; je veux seulement énoncer en peu de mots quelques-unes de ces conditions que je regarde comme essentielles à la (caractéristique des races, des sous-races et des peuples, la race se divisant en sous-races, et les sous-races quelquefois en peuples.

Pour la race, la première et la plus essentielle de ces conditions dont je parle est la langue. Véritable produit de l'âme et reflet où se montre une conception primordiale du monde extérieur, elle indique, par les artifices grammaticaux qu'elle emploie, les combinaisons mentales et instinctives dont il est permis à tout esprit studieux d'apprécier la valeur ; elle est aussi la seule chose qu'on puisse dire certainement et rigoureusement commune à toute une race. Considérez l'immense race aryenne depuis le Gange jusqu'aux îles britanniques, et essayez, sans ce fd conducteur, d'établir le rapport qui subsiste d'origine entre des membres ainsi dispersés. Mais, réciproquement et en sens inverse, essayez de rompre ce lil et ce rapport, de considérer des membres aussi dispersés comme étrangers entre eux, et aussitôt la langue et la grammaire montreront des identités profondes et incontestables, en établissant qu'à tous appartient un esprit qui a des analogies fondamentales. Au contraire, des dilîérences fondamentales appartiennent à la race sémilique, dont l'esprit a créé une langue soumise, dans ses radicaux et dans sa syntaxe, à d'autres formes et à d'autres règles. Ainsi de races en races et de langues en langues on formera des termes positifs de comparaison. La religion aussi pourra être prise en coireidération; mais là les djlfirultés sont plus grandes, car l'on sait cominent les

religions se propagent et passent de peuple en peuple. Pourtant les recherches de mythologie comparée paraissent démontrer que la race aryenne a en propre un polythéisme dont elle porte partout avec elle les éléments essentiels. Quant à la race sémitique, on dispute sur la question de savoir si le monothéisme des Hébrei^ n'est qu'une expression plus précise d'une certaine unité religieuse propre aux Sémites, ou s'il est, au sein d'un polythéisme préexistant, une conception due au génie de 3Ioïse.

Dans les sous-races et dans les peuples qui en dérivent, la langue doit encore être considérée, non plus comme création, mais comme modification, c'est-à-dire qu'il y a lieu d'examiner comment chacune des sousraces a modifié le fonds commun. Si la langue descend à ce rôle secondaire, la religion n'en conserve plus guère aucun ; en' effet, les principales religions, celles qui dominent, le christianisme, l'islamisme, le bouddhisme, sont d'origine relativement trop récente pour avoir quelque valeur dans des caractéristiques de ce genre. Ce qui prend maintenant le premier rôle et la première valeur, c'est la comparaison des œuvres littéraires, des œuvres scientifiques, des œuvres d'art (peinture, sculpture, architecture, musique], de la législation, du gouvernement et de la politique. Avec ces éléments, qui n'ont rien d'arbitraire et qui peuvent toujours et par chacun être soumis à l'étude, on composera des portraits qui auront pour garantie les plus persistantes et les plus authentiques réalités de la vie des nations.

Surtout, que l'on tienne grand compte des stages de la civilisation et des degrés d'éducation collective qui se superposent ainsi. Rien ne serait plus trompeur que de prendre ce qui en résulte dans les caractères nationaux

pour fondamental et caractéristique. L'élimination réiléchie de cet élément qui varie de phase en phase historique est rigoureusement imposée à celui qui discute la valeur des races et des sous-races.

Donc plus on s'avance dans les particularités, plus les éléments se multiplient, se compliquent et deviennent délicats à saisir, difficiles à manier. Dans la race aryenne , la sous-race germanique , à première vue, offre quatre peuples très-distincts, les Allemands proprement dits, les Scandinaves (Danois, Suédois, Norwégiens), les Hollandais et les Anglais. Que de variétés dans cette seule sous-race et que de preuves de l'influence de ce que j'ai nommé les circonstances ! Les Anglais surtout se distinguent profondément des Germains non -seulement à cause de l'élément celtique, qui est si considérable parmi eux (je crois que l'anglai contient plus de radicaux celtiques que le français), mais encore et principalement par la conquête normande, qui modifia leur langue, leur esprit, leur législation et leur fit sentir, de seconde main, il est vrai, et à travers la France, l'influence latine. Parmi ces traits visibles au premier coup d'œil, on peut citer la médiocrité des Anglais dans la musique, bien inférieurs en ce bel art aux Allemands, qui, à leur tour, n'ont rien à opposer aux grands poëraes de Miltou et de Byron.

Ce que je viens de dire des Anglais par rapport à la Germanie, qui est leur origine,' je le répète à propos des Français par rapport aux Celtes, où ils ont leur souche. Sans parler des colonies latines et des invasions germanif|ucs (|ui ont mélangé notre sang, sans parler de l'élément ibérieti, qui paraît avoir été important au delà de la Garonne, il faut mettre bien au-dessus de toutes ces mixtions la conquête romaine, (]ui d'un

peuple barbare fît un peuple civilisé et lui donna, au lieu de l'idiome celtique encore inculte, une langue cultivée et pleine de toutes les idées de la littérature, de la philosophie et de la science antiques. L'avance n'est pas petite d'avoir de la sorte une langue qui tout d'abord soutient, agrandit, élève notre pensée. C'est à cet ensemble de circonstances que la France dut son éminence dans le haut moyen âge; mais c'est à un tout autre ensemble de circonstances qu'elle doit d'avoir été, dans la dernière moitié du dix-huitième siècle, la directrice de la grande révolution qui s'accomplit; et en cela je suis d'accord avec M. O'Connell quand il constate et célèbre ce moment où les destinées sociales tournèrent sur leur gond. Au reste, les balancements entre les grandes nations européennes, depuis un millier d'années, vont être représentés, à un autre point de vue, dans le chapitre suivant à propos de l'éclat littéraire de l'Angleterre à la fin du seizième siècle.

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