TYPES GERMAINS ET CELTES
Dans Othello sont lago et les Italiens, dans Hamlet les Germains, dans Macbeth les Celtes. Si j'ai bien compris M. O'Connell, tandis que l'Italien reçoit naturellement ses impressions du dehors, le Teuton les reçoit naturellement du dedans, et le Celte lie par sa nature intermédiaire les deux points de vue. Cette remarque mérite d'être recommandée à l'attention de celui qui, s'occupant de la biographie des peuples, cherche à introduire dans leur histoire les motifs profonds, mais réels, de leurs actions ; mais elle le mérite, suivant
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juoi, SOUS deux conditions qu'il importe de signaler. D'abord, par Celtes on entendra les Français, puisque, parmi les populations dont l'origine remonte juscju'aux Celtes, il n'y a que les Français qui témoignent de cette aptitude; les Bas-Bretons durant leur autonomie, les Gallois, les Gaëls d'Ecosse et même les Irlandais, qui forment un gros corps de nation, en un mot tous ceux qui n'ont pas été latinisés n'ont jamais joué ce rôle et exercé cette influence. En second lieu, les trois traits de l'Italien, du Teuton et du Celte signalés par M. O'Connell sont une manière d'être de l'esprit qui lui donne une certaine empreinte, mais qui ne le limite en aucune façon. C'est, si je puis me servir de cette comparaison, un timbre propre à chacune de ces nations ; dans les corps sonores, le timbre est argentin, ou cuivreux, ou aérien, sans que pour cela le nombre des vibrations soit limité ou la pureté du son altérée. De même ici, France, Italie, Angleterre, Allemagne, Espagne, résonnent différemment aux souffles des événements et des idées, sans que pourtant, d'aucun côté, les grandes choses et les grandes idées aient fait défaut ou doivent faire défaut. Dans le long cours du temps, les équivalents s'établissent entre ces populations qui, comme on le verra dans le paragraphe suivant, ou sont de même race, ou ont été assimilées par une civilisation commune. Bien plus, ce long cours du temps produit, dans le sein d'une même population, des changements appréciables : les Latins étaient sans aptitude pour les hautes parties de l'art, et les Italiens y excellent; les Allemands sont musiciens, et les Germains mêlés <le Celtes (jui occupent l'Angleterre ne le sont guère. En France, il n'y avait (|ue la chovalei'ieou gendarmerie qui fût estimée militairement : on écrasait la /^/t'/a/Y/c à Crécy et à Poitiers; plus tard on soudoyait
des fantassins suisses, écossais, allemands, et aujourd'hui rinfanterie française compte parmi les meilleures. A ces faits pris au hasard je n'attache d'autre importance que de montrer ce que des intluences diverses peuvent dans une nation, à plus forte raison entre nations. C'est ainsi que, tout en refusant d'admettre entre les races européennes des gradations spécifiques, on découvre un riche fonds de différences nationales, et sur ce fonds Shakspeare a travaillé.
Shakspeare n'a failli ni aux récits qui lui ont fourni Hamlet, ni à son propre génie, en traçant la figure du prince de Danemark, et on le sent bien vivement en passant d'Othello à Hamlet. M. O'Connell a étudié cet antique Teuton d'un œil perçant et sévère ; il a mis en lumière de curieux détails, et celui qui aime ce qui est pi([uant admirera avec quel art, avec quelle passion, avec quelle profondeur parfois, par quels tours de force en d'autres cas, il tire de Shakspeare un portrait du Teuton, ou, pour mieux dire, de l'Anglais, qui n'en fait plus qu'un homme de commerce, de guerre, d'égoïsme brutal et d'intelligence pratique, mais fernïée aux hautes conceptions qui savent organiser.
Je note en passant certains points, essentiels à mon gré, et sur lesquels je diffère avec M. O'Connell; je les note dans un esprit de controverse philosophique qui croit devoir au lecteur les motifs de discordance comme ceux de concordance. « Le Teuton, dit M. O'Connell, (( portant, ce semble, le monde de ses intérêts avec « lui-même, et ne se souciant du monde extérieur que « comme subordonné h ces intérêts, est l'homme destiné « àla progression physiqueetau cheminement, l'homme « des colonisations, des affaires et du commerce; mais, « par une autre conséquence de cette direction tout « externe, il est aussi l'homme des causes finales, car,
(( comme tous les hommes, il supplée au côté faible de « son intelligence en supposant une intervention de la M Divinité, qui pourvoit. » Il est certain qu'il n'y a pas longtemps encore les livres anglais étaient infestés de cette puérile manie de la finalité : témoin ce savant anglais qui, décrivant les dents longues et tranchantes d'un saurien antédiluvien, louait la bienveillance de la Providence de l'avoir ainsi armé, et oubliait, en faveur du mangeur, les intérêts et les souffrances des mangés. Toutefois cela est propre non à une nation, mais à un état lhéologi(}uede l'esprit pendant certaines périodes. Nous-mêmes, nous n'avons pas manqué de ces théologies où l'ordre du monde est conçu non comme un ensemble de conditions immanentes, mais comme un ensemble d'opérations explicables par leur but. Les anciens, dès que le monothéisme philosophique commença de luire à leurs yeux, abondèrent en ces interprétations; le Grec Galien en fit la base de son grand traité de l'usage des parties du corps humain. Les causes finales sont une phase que traversent la science et la philosophie, et non un terme au delà duquel certaines nations ne peuvent s'élever.
Enfin viennent Macbeth et les Celtes : Macbeth, prince tiesGaëls d'Ecosse, qui parlentencore le vieil idiome celtique; les Celtes, cette race (|ui, suivant M. O'Connell, réunissant la maîtresse faculté des deux autres, se trouve portée sur un plan plus élevé. Voici comment il la caractérise : « Dans l'intelligence, prédominance « de la faculté raisonnante, en tant (juopposée aux « tendances réllectives et perceptives, ou, dans le lan- « gage de la méthode, contrôle et complément de l'in- « duction et de l'analyse par le moyen de la synthèse. « La conduite est raisonnée, circonspecte, systéma- « ti(|ue. En nioralilé, la conséf(uence de l'acte, c'est-
c< à-dire la conformité de l'acte avec les prémisses, a <( plus de poids que les motifs dictés par la conscience, « comme chez les Teutons, ou le but poursuivi, comme « chez les Italiens; car la raison, venant' enlin à con- « naître que les impulsions de l'homme ou ses desseins « n'ont pas le pouvoir d'altérer l'ordre de l'univers, « se résigne à étudier et à suivre cet ordre naturel « à travers un tissu de rapports où tout est gradation « conséquente. Dans la spéculation, cette race doit être « méthodique, organisatrice, par opposition à celles qui « ne savent qu'accumuler ou explorer, et, au point de « vue théologique, opposer la fixité des institutions à « la turbulence du prophétisme et à la torpeur de la « théocratie, ou, en termes concrets, le calvinisme et « le gallicanisme aux extrêmes contraires du roma- « nisme et du protestantisme. Les manières doivent être (( à la fois dignes, courtoises et cordiales, en tant que « procédant d'un tempérament où l'excellence du sys- « tème nerveux a relevé la servilité du tissu cellulaire « et la rudesse du système vasculaire. Finalement, les « tendances sont non pas, comme dans Hamlet, tour- « nées en dedans et individuelles, non pas, comme a dans lago, tournées vers des passions et des intérêts « de famille, mais dirigées vers la circonférence, expan- « sives, généreuses, magnanimes, en un mot sociales. « Ces qualités, ainsi que dans les autres races, ont leurs « vices, où elles tombent. Celle du raisonnement mène « à une réserve débilitante, à une timidité dans les en- « treprises nouvelles ou importantes qui provient de « la faculté de se représenter d'avance toutes les éveii- « tualités. Dans la morale, l'esprit de conséquence de- « vient une sorte de callosité à l'égard de toute cruauté « qui est impliquée dans la logique de la situation. « Regardant principalement aux moyens qui sont l'ob-
« jet de la raison, non aux motifs^ comme dans la con- « science, ni au but, comme dans la religion, l'homme « de raisonnement peut, une fois lancé, être poussé de « crime en crime, sans malveillance de dessein, sans « cruauté de caractère, mais simplement par obéissance (( aux exigences commandant la conséquence avec ce « qui est fait et la consommation de ce qui est conçu. (( Le côté faible de la philosophie est une indifférence « pour les suggestions des sentiments et des supersti- « tions du genre humain, indifférence inspirée par une « confiance prématurée en la suffisance de la raison, « ou, si l'on veut, ce sera un excès de théorie qui n'est « pas appuyé sur les faits et les traditions appartenant « aux autres races. Quant aux manières, le défaut se « manifeste de deux façons : être trop accessible aux « impressions de la société, ce qui rend inconstant, et « faire perversement des qualités qui ornent l'homme « un masque de dissimulation. La manie de la socia- « bilité atteint son extrême, quand, revêtant cette forme « d'ambition qui n'est ni avidité brutale ni aveugle do- « mination, elle devient ce qui a été si bien décrit « comme la dernière infirmité des nobles âmes, un « désir de gagner l'approbation ou même un souci du « monde tel qu'on sacrifie les droits privés à la consi- « dération collective. »
Ce portrait celtique, où des traits irlandais se remarquent, est cependant surtout français. Mais, au fond, il reste celtique, puisque nous sommes les descendants des Gaulois et leurs héritiers pour ce pays que baignent l'Océan et la Méditerranée, et que bornent les Pyrénées, les Alpes et une frontière ambiguë dans les plaines beigiciues. Autrefois cette lisière était Gaule aussi; mais depuis longtemps des tribus germaniques s'y sont établies et y ont gardé leur idiome teuton ,
tandis que les Gaulois se laissèrent modifier par l'influence de Rome au point d'éclianger leur langue pour le latin : effacement si complet que ce fut une tâche laborieuse pour l'érudition de démontrer que la langue des Gaules était de même famille que le celtique de Basse-Bretagne, du pays de Galles, d'Ecosse et d'Irlande; effacement enfin qui serait très- surprenant, si le même phénomène ne s'était produit aussi en Espagne pour l'ibérien, en Italie pour l'étrusque.
Je recommande aux lecteurs de cet ouvrage le chapitre de Macbeth et des Celtes; certainement, quelque restriction qu'ils apportent aux vues de M. OConnell, ils en retireront le profit d'avoir envisagé Shakspeare sous un jour nouveau, et pénétré plus avant dans les sources de son génie. Je parle également aux lecteurs anglaiset aux lecteurs français ; seulement, pour goûter ce qu'il y a de neuf et de profond, l'un devra impartialement s'élever au-dessus de la rigueur avec laquelle tout ce qui est anglais est traité, et l'autre au-dessus de la faveur avec laquelle est traité tout ce qui est français. Voyez en effet quelles atténuations on apporte à nos mauvaises actions, et sous quelles grandes qualités on voile nos mauvais côtés. L'esprit routinier qui nous arrête n'est plus qu'une raison étendue qui aperçoit de loin et au loin les éventualités; les odieuses cruautés qui souillent notre histoire ne sont qu'une logique rigoureuse qui passe de la conception au résultat. Voyez aussi comme ce qui, selon moi, appartient à la date est attribué absolument à la race, je veux dire la rationalité qui caractérise la révolution française. Certes, si cette révolution, au lieu d'éclater en 1789, eût éclaté en 1640 comme la révolution anglaise, non-seulement elle n'eût pas été philosophique et axiomatique comme elle a été, mais encore elle ne pouvait,
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comme le prouvent la Fronde el ses tumultes contemporains, (jue rester au-dessous de la révolution anglaise, entre un protestantisme avorté et un catholicisme ébranlé. Pendant que M. O'Connell attribue aux Celtes et aux Français une supériorité de race, il me semble curieux de rappeler qu'à la lin du premier empire et sous l'impulsion des haines violentes suscitées contre notre nation par les guerres impériales, il fut, dans (juclque recoin de l'érudition allemande, question de nous comme d'une race intérieure et indigne d'être européenne^.
Byron a raillé ceux qui, dans la nation anglaise, s'inquiéteraient de savoir s'ils sont de descendance saxonne ou normande, ù peu près comme si quelqu'un de nous s'inciuiétait en France de savoir s'il est d'origine gauloise ou latine, ou franque, ou burgonde, ou visigothe. Depuis longtemps, tous ces éléments sont confondus en un seul corps, la nation française; même les étrangers qui viennent de temps à autre se fixer chez elle s'y absorbent, et Mirabeau, bien que; d'une famille originaire d'Italie, est pleinement français; mais, histori(|uement, il importe de conserver les lilialions nationales, absolument effacées pour les individus. C'est à ce titre que je réclame contre une assertion de M. O'Connell relative aux Normands; je parie des Normands de notre Normandie. Il les range, du moins ceux qui figurent dans les pièces de Shakspeare, parmi les populations teutones, .Ic ne puis accepter cette assimilation. L'invasion Scandinave fut la dernière des invasions gerniani([ues sur le sol de la (îaule; mais elle n'en diffère eu aucune façon, et peut même servir à éclairer l'histoire de celles qui, étant
I. Ne. (lit-on |ias, .nijiim'dlnii mi"'m(', d.iiis l:i vic-toi'itMisc Alli'ma^:iu', i|ui! nous soniiiics une csiircc de l'(MU\-l!iMij.'(:s'.' I .v riciis!
plus anciennes, sont plus obscures. Nos Normands ne sont pas plus Scandinaves qu'on n'est, dans le reste de la France, Franc ou Visigoth ou Burgonde. A part la descendance de Rollon, le premier duc, descendance qui d'ailleurs ne dura pas très-longtemps, tous ces Scandinaves se fondirent dans la population neustrienne, et y perdirent leurs mœurs, leur état social, leur nom, leur langue. Autrefois en France il y avait, non pas ce que nous appelons des patois, mais des dialectes dans lesquels chaque grande province écrivait ses compositions, sans se conformer, comme aujourd'hui, à une langue unique. Le dialecte normand était un des principaux; et dès la fin du xii" siècle ces prétendus Scandinaves ont, par de longs poëmes, tenu leur place littéraire dans la langue d'oïl. Une étude des dialectes parlés sur le sol de la Gaule depuis la Méditerranée jusqu'aux côtes de l'Océan et au pays wallon montre^ que ces dialectes, toujours latins, suivent une dégradation régulière à mesure qu'on s'éloigne davantage du territoire latin, sans que jamais un ressaut quelconque indique qu'en tel ou tel point se soit trouvée une population ou franque, ou burgonde, ou visigothe, qui ait donné au parler un caractère plus germanique qu'au reste. Eh bien ! cela est vrai pour notre Normandie; là aussi la dégradation dialectique suit sa marche indépendamment de toute influence Scandinave. Il est donc vrai que, si nous sommes Celles, nos Normands le sont aussi et au même titre, c'est-à-dire que, Neustriens devenus Latins comme les autres Gaulois, ils ont, comme les autres Gaulois, absorbé et assimilé les envahisseurs germaniques.
Les Gaulois, en renonçant à leur langue pour adop-
1. Voy. É. Littré, Histoire de la lamjuc française, t. Il, \\. 1)1.
ter le latin, ont rompu leurs liens avec les populations celtiques qui gardèrent la leur. Singulier échange qui suggérerait que les Français descendent de colons latins ayant refoulé les indigènes, si l'on ne savait historiquement qu'aucune population latine ne couvrit le sol en assez grand nombre pour submerger la nation fjauloise; Pline témoigne que la Province, que nous nommons aujourd'hui la Provence, était devenue tellement semblable à l'Italie qu'on ne Ten distinguait plus; cette assimilation gagna de proche en proche jusqu'aux derniers confins de la Gaule; la langue gauloise fut de plus en plus reléguée. Quand l'invasion germaine commença, on courut risque de devenir Germains comme l'Angleterre le devint ; mais chez nous, comme en Espagne et en Italie, cette invasion fut absorbée et le triomphe des langues d'oïl et d'oc, tilles de la latinité, montrèrent que délinitivement la population gauloise avait pris le dessus. Cette fusion dans la latinité fut une rupture avec la celticité, rupture qui fut bien profonde, mais qui n'empêcha pas (^u'il ne reste des liens véritables entre nous et les populations demeurées pleinement celtiques. A ce titre, l'Irlande, aujourd'hui le seul grand centre celtique qui subsiste, nous intéressera toujours. Je n'ai pas à m'enquérir ici pourquoi elle a été si malheureuse sous le régime anglais ; cène fut pas précisément l'oppression tyrannique, car les protestants français ont été, sous Louis XIV et après lui, bien plus opprimés sans être jamais tombés à un tel point de misère. Ce ne fut pas non plus la différence de religion, car les catholi(iues français du Canada ont merveilleusement prospéré sous la domination britannique, ce qui, en passant, prouve que les Français n'étaient |)oint impropres à la colonisation, et que leur infériorité d'alors ne tint ((u'à l'infériorité
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de leur gouvernement, qui, non contrôlé, devait certainement être vaincu par un gouvernement contrôlé. Quoi qu'il en soit de cette situation irlandaise", il est remarquable que les Irlandais n'aient pas mis en usage le procédé qui de nos jours a réussi à plusieurs nationalités opprimées ou menacées? Je parle de la résurrection d'une littérature nationale autour de la langue nationale remise en honneur. C'est ainsi que les Hongrois, les Roumains, les Bohémiens et même les Flamands de la Belgique se sont défendus tantôt contre l'oppression, tantôt contre l'absorption. Pourquoi les Celtes d'Irlande n'agissent-ils pas de même? Pourquoi les patriotes, les JQunes gens, se groupant autour du vieil et vénéré idiome, n'en font-ils pas le ralliement commun de leurs aspirations nationales et politi(iues? Je n'ai aucun droit pour répondre à cette question, et c'est en définitive aux Irlandais eux-mêmes qu'il appartient de décider quelle est la voie la meilleure pour sortir d'une position qui les blesse, soit la fusion plus intime avec l'Angleterre, soit une séparation plus profonde avec ou sans l'aide de l'idiome celtique.
De cette revue faite à la suite de M. O'Connell, j'arrive à la môme conclusion (jue lui, à savoir qu'il y a dansShakspeare plusquele portraitgénéralde l'homme et de ses passions, et que des rmances très-variées, qui proviennent de la diversité des races et des lieux, y tiennent une place importante. « Je ne prétends pas « soutenir, ditM. O'Connell, que Shakspeareaiteu, plus « ({ue ses critiques, conscience de toute la portée de ses « conceptions. Le vrai poëte est philosophe par sentice ment, non par système, et tous les grands agents du « progrès de l'humanité ne connaissent guère leurs ten- « dances réelles. Le fondateur du drame moderne fut « mis, par les récils légendaires et poéliijues du moyen
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« âge, en possession d'une esquisse des principales va- « riétés de race en Europe, esquisse qui devint entre ses « mains le germe et le type de ses créations nouvelles. » Ce fut en effet ainsi que Sliakspeare procéda. Les poètes, pas pljis que les peintres et les musiciens, ne créent, au sens absolu du mot; ils mettent en œuvre, développent, embellissent, transforment, idéalisent les matériaux (|ue l'histoire, le mythe, la légende leur apportent; et, si l'on veut un langage plus précis, chaque développement de l'histoire produit un nouveau flot d'imagination, masse toute prête pour la main du génie. Le moyen âge a été prodigieusement fécond en ces créations variées auxquelles la France, soit de la langue d'oïl, soit de la langue d'oc, a eu une si grande part, et desquelles Dante, par toutes les lictionsde descente aux enfers composées dans les mp et xiii^ siècles, a tiré sa Divine Comédie, l'Arioste, par nos chansons de geste, son Roland, et Sliakspeare ses drames immortels, par des récits empruntés aux diverses littératures.
Sbakspeare, comme Molière, prit son bien où il le trouva. Son génie, à lui, fut d'avoir une vue si claire et si précise des linéaments que lui fournissaient ses originaux, que, quel(|ue loin que son imagination le por- (ât en remaniant le thème donné, il send)le toujours ne faire que suivre le trait et achevei- le dessin commencé. Revenez en effet sur ces trois grands drames dont il vieiit d'être (|uestion, et considérez d'abord cet lago et les auties personnages italiens, puis(pie le récit d'Italie n'a eu aucun souci d'autres gens que ceux du pays. .Iean-.la('(pies Rousseau, en rappelant les beaux sites (ju'il a immortalisés dans son Hëloisi', dit de Julie, de Claire, de Saint-Preux : « Ne les y cherchez pas. » .J(î dirais de même : dans len'cit piimilif, ne cliciclicz
pas cetle poésie dramatique qui se développe en une action toujours croissante, en des dialogues si décisifs, en des vers si riches d'imagination et d'idéal ; mais cherchez-y les points d'où Shakspeare est parti, et, cela posé, demandez-vous si ce Raphaël du drame, suivant l'heureuse expression de M. O'Connell, a fait autre chose qu'illuminer ce qui était obscur, idéaliser ce qui était vulgaire, et imprimer au tout cette réalité de l'art, plus vraie, à un certain point de vue, que la réalité donnée. Ce côté du génie de Shakspeare s'éclaircira à l'aide d'un contraste fourni par un poëte illustre duquel je pense, comme Voltaire, que plus on le lit plus on l'admire. Racine a, dans Bojazet, rais en tragédie un récit turc, comme Shakspeare a mis un récit italien ; mais à peine est-il entré dans le sérail, qu'il oublie absolument où il est : la cour de Versailles apparaît aussitôt sur la scène, et les nobles seigneurs et les grandes dames viennent en habit ottoman dire ce qu'ils diraientenhabit français. Les vers sont beaux, les situations touchantes, et Racine est toujours Racine; mais, si un pareil sujet était échu à Shakspeare, on aurait vu, au lieu de quelques sentiments bien choisis et bien rendus, une situation véritablementotlomane se dessiner, la scène s'étendre et se compliquer, l'unité de caractère se poursuivre au lieu de l'unité d'action, et le drame romantique apparaître. « Un grand poëte a l'unité de « son génie,» dit M. O'Connell. Celle de Racine est dans l'heureuse expression des sentiments; celle de Shakspeare est dans la profondeur de son intuition, qui constitue, avec des rudiments légendaires ou historiques, des portraits vivants et variés, comme Cuvier constitua avec des débris d'ossements toute une faune éteinte.
Avec Macbeth s'ouvre une autre perspective. Voilà les âpres montagnes d'Ecosse et ces thanes aussi âpres
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quelles. Macbeth n'est pas moins scélérat que lago, lui qui assassine odieusement son roi- et son hôte, et souille de cette abominable trahison le toit domestique. Le fond des passions est toujours et partout le même; ici c'est l'ambition, comme tout à l'heure c'était la jalousie et la haine. La légende, curieuse à étudier, met sous la forme extérieure de sorcières provocatrices 1 impulsion secrète qui pousse insensiblement Macbeth à la violation de sa foi et au trône. Là encore toute une vie se déroule, depuis la première conception du crime jusqu'aux violences tyranniques qui le suivent et au châtiment qui l'atteint. Les commencements sont donnés par le récit légendaire; Racine les aurait dédaignés, Shakspeare s'y attache. Racine n'y aurait vu qu'une passion universelle soumise à une situation particulière, Shakspeare y voit une situation particulière soumise à une passion universelle : renversement qui fait la dilférence essentielle du drame romantique et du drame classique. Racine n'éprouve aucun scrupule à mettre ses harmonieux accents et sa poésie dans les bouches les plus diverses nationalement, pourvu que ce soit à l'unisson de quelque corde fondamentale de l'âme; Shakspeare a pour ce procédé une répugnance instinctive; les beaux accents et la poésie n'éclatent chez lui qu'à la condition que ses personnages seront bien ceux que lui fournit la légende ou l'histoire, et qu'il saura étendre et développer dans le sens de l'organisation et (le la vie.
C'est dans le même sens que Hamlet est développé : vieille chronique danoise et drame issu de la clironi(fue. La légende de llamlet est au fond la même (|ue celle d'Oreste : une épouse adultère et meurtrière, un parent qui dotnio (raîtreusement la mort à l'c'iionx
trompé, et un lilsqui balance entre le devoir de venger un père et celui de respecter une mère. Dans le drame grec, les dieux font tout : ils poussent Oreste à punir les assassins; puis, quand la fatalité est accomplie et fjue Clytemnestre a reçu la punition de son forfait d'une main qui n'aurait pas dû la lui infliger, ils apparaissent sous la forme de Furies, poursuivent sans relâche ce fils meurtiier de sa mère, et enfin, Tabsolvant après l'avoir ainsi excité et châtié, le réconcilient avec leurs autels sacrés et avec lui-même. Dans l'Oreste danois, comme tout diffère de ce monde hiératique des Hellènes, où à chaque impulsion humaine est substituée une divinité! A part l'intervention surnaturelle qui apprend à Hamlet comment son père est mort, les choses sortent uniquement de cette réaction, qui est la clé de l'homme, entre sa personnalité et les circonstances extérieures. Il n'est pas besoin de Furies pour troubler l'esprit de Hamlet; sa navrante situation y suffit amplement entre un père dont le sangcrie etunenière dont la tendresse est encore maternelle. De lago et Macbeth à Hamlet, tout a changé de caractère ; l'immorlel artiste a jeté les palettes (jui lui avaient servi, et il en a pris une autre chargée de couleurs différentes. Ce sont les sombres traits du récit Scandinave qui l'ont saisi etquilui conduisent la main. LdiSémiramisde\o\taire a été inspirée par Hamlet, ei c'est la même histoire; mais, obéissant à la tradition qui lui venait du wu" siècle, l'auteur français a transformé la riche composition de l'auteur anglais en une action où les personnages ne sont que pour le nœud, tandis que dans le drame anglais le nœud n'est que pour les personnages. De là la prédilection de Shakspeare pour les récits du moyen âge, sûr qu'il était de dérouler le peloton (ju'ils renfermaient, et de jeter Hamlet avec sa
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nature rêveuse, méditative, germauitjue si l'on veut, à travers un long drame. Une fois introduit dans cette lamentable histoire, une tristesse sans bornes s'empare de Shakspeare; tout tourne en douleurs et en larmes. Ainsi ap{5araît et disparaît Ophélia, cette pâle et mélancoliffue vision du ])oëte, qui, dans sa miséricorde, ouvre enlin à toutes ces victimes la paix du tombeau.