Journal des Débats, 13 mai 18G
ancien; et, dans les classes, elles font que les dictées sont saisies facilement par l'oreille de l'écolier et reproduites avec peu de fautes.
Pour les déposséder d'un emploi qui, on le voit, n'est pas destitué de quelque motif d'utilité, il faut offrir des avantages qui l'emportent sur ceux-là.
Le seul qui mérite de triompher est celui qui nous procurera une approximation etfective vers la prononciation réelle du grec ancien. C'est un véritable chagrin (l'expression n'est pas trop forte : on la pardonnera du moins à un érudit qui a passé une partie de sa vie sur des textes grecs), c'est un véritable chagrin de sentir qu'on estropie misérablement toutes ces articulations d'une lant^ue riche et sonore. Que dirait-on de l'italien prononcé à la française, ou du français prononcé à l'italienne? Qui ne fuirait devant une aussi horrible barbarie? Eh bien ! voilà ce qui arrive au grec dans la bouche d'un Français, d'un Italien, d'un Anglais, d'un Allemand.
Il est vrai de dire que rien ne pourrait restituer une prononciation qui serait perdue, et que les choses orales n'ont d'existence que par une tradition non interrompue; mais il est vrai aussi que sur un même sol, en dépit du changement des langues, les générations se transmettent beaucoup d'intonations avec hdélité. Ainsi l'italien retient plus d'une partie de la prononciation latine; et, si l'on veut savoir comment les gens du temps de Philippe-Auguste et de saint Louis disaient le français, on le saura, pour la plupart des articulations fondamentales, en écoutant le français d'aujourd'hui. Cela s'applique aux habitants de la Grèce; mais ils affirment quelque chose de plus : ils prétendent que chez eux tout a beaucoup moins varié que dans l'Occident, et que, par exemple, un évêque du
troisième ou du quatrième siècle qui, sortant de son tombeau, reconnaîtrait les cérémonies et les costumes de l'Église, reconnaîtrait aussi les sons qui frapperaient son oreille. Ces dires, Téi^udition occidentale les a soumis à la critique*; et elle admet que si, dans la prononciation moderne, tout n'est pas de bon aloi, il y reste assez de parties correctes pour représenter un vrai grec, bien qu'entaché de certaines défectuosités. Devant le vrai grec ne peut tenir le faux grec des prononciations occidentales.
Les langues sont comme les familles humaines; quelques-unes disparaissent sans laisser d'héritiers, ou languissent dans une décadence que rien ne paraît devoir interrompre; les autres produisent une postérité qui pullule et remplit les places vides. L'étrusque a disparu sans qu'il en reste de traces; l'égyptien, cette vieille langue qu'on voit écrite sur les plus anciens monuments du monde, après s'être longtemps prolongé dans le copte, a fini par s'éteindre il n'y a pas beaucoup d'années; l'ibère ne subsiste plus que dans le basque; et le celtique, chassé de la plus grande partie de son domaine, est relégué au rang de parler provincial. Tel n'a pas élé le sort du latin et du grec; l'un a revécu dans les langues romanes, l'autre dans le grec moderne ou romaïque, avec cette différence que le romaïque s'écarte notablement moins du grec ancien (|ue les langues romanes ne s'écartent du latin.
Dire ([ue la prononciation actuelle des Grecs est une approximation vers la prononciation antique, n'est pas dire ([uc ce soit cette prononciation ellemême. D'ailleurs ce terme de prononciation antiiiue est vague de sa nature et ne peut être précisé. La prononciation d'Homère et d'Hésiode, celle de Périclès et de Thucydide, celle de saint Paul devant l'aréopage et
celle des empereurs byzantins ne peuvent avoir été identiques; un si vaste intervalle de temps ne s'est pas écoulé sans avoir produit des variations dans l'articulation des voyelles et des consonnes. Mais ce sont des variations autour d'un thème qui denieure fixe, et dans cette longue transmission on ne trou\ie nulle part une solution de continuité.
Sans être en état d'indiquer quelles ont été les différences de la prononciation byzantine avec celle des hauts temps, on a beaucoup de témoignages qui montrent que cette prononciation byzantine est celle que les Grecs pratiquent aujourd'hui. Dans l'Occident, pendant le moyen âge, les transcriptions de mots grecs en caractères latins y sont conformes : epidemia y est epidimia, oiconomos y est iconomos. De sorte que IMotacisme tant reproché aux Grecs d'aujourd'hui n'est pas nouveau. C'est cet lotacisme qui a confondu, par la prononciation emeïs, nous, avec umeis, vous; disant pour les deux, imis; ici il doit être en faute; le discours^urait été bien embarrassé s'il n'avait distingué ces deux pronoms ; probablement les Grecs anciens donnaient à Vu un son analogue à celui que les Français lui donnent. Mais il n'y a pas de faute quant à la diphthongue ei, qui, dans de très-bons temps, a eu le son de VL
Donc, en critiquant ceci ou cela dans la prononciation actuelle, il faut reconnaître que le gros en est traditionnel. L'accentuation est venue avec le reste. Et, à vrai dire, de toutes les parties d'une prononciation, c'est l'accentuation qui se conserve le mieux. Encore aujourd'hui, l'italien, bien qu'il soit une autre langue par rapport au latin, en reproduit merveilleusement l'accent. Le français lui-même, qui au premier abord paraît si loin de son type étymologique^ est tidèle à l'accentuation; et ces bouches gauloises, qui, mutilant
les mots, faisaient jîre^re de presbyter et meûr de maturus, n'ont pas manqué de retenir l'accent sur la syllabe (jui le portait ; si bien qu'avec l'italien, avec le français, avec l'espagnol, on reconstruirait, si l'on en avait besoin, l'accentuation latine.
Ici se présente un phénomène digne de remarque. Les langues issues du latin, l'espagnol, le français, l'italien, ont toutes éteint la quantité pour laisser à l'accent la domination exclusive du mot. Non pas que ces langues n'aient des longues et des brèves; mais chez elles toute syllabe accentuée équivaut à une longue, contrairement à l'usage ancien qui permettait que l'accent se plaçât sur une brève. En dehors de cela, elles n'ont plus de longues que par position, c'est-àdire par accumulation de consonnes. Ainsi, tandis que, dans le latin anima, le premier a est à la fois bref et accentué, cet a. dans l'italien anima et dans le français âme, est à la fois accentué et long. Dans ces langues, unmot comme animas, où a est accentué et as long, est impossible; et dans l'espagnol aimas, qui est la représentation de animas, as, étant non accentué en latin, est devenu bref. Leromaïque, resté si archaïque en tant de points, est moderne en celui-ci : il abi'ége les syllabes non accentuées, bien qu'elles soient longues dans le grec ancien ; et de ant/irûpos, qui a l'accent sur an, il hit ant/iropos, abrégeant ihrô, parce que cette syllabe n'est pas accentuée.
Ceci n'est pas sans cojiséquence. Le vers grec et latin est fondé sur la quantité; c'est-à-dire qu'un certain nombre de longues et de brèves, disposées suivant un certain ordre, le constituent. Or le grec moderne, abrégeant toutes les syllabes longues qui ne sont pas accentuées, pèche contre cette constitution niéme et fait disparaître un des éléments de la versilication classi-
que. Il y a là une discordance qu'on ne peut nier, un problème de prononciation qui n'est pas résolu. A la vérité, quelques érudits prétendent qu'avec Fexercice on peut parvenir à accentuer une syllabe sans rallonger, de sorte que l'on conserve à la fois leur valeur respective à l'accent et à la quantité. Si la chose est faisable, elle n'est certainement pas aisée; et, en tout cas, nous ignorons si c'est de cette façon qu'Athènes et Rome levaient une difficulté qui leur est commune. Je suis porté à croire que non, quand je considère la force de l'accent dans les langues modernes, et quand je reconnais qu'il a abrégé les longues non accentuées aussi bien dans le latin par l'italien que dans le grec par le romaïque. Plus je me persuade que le romaïque est un assez fidèle héritier de l'antique prononciation, plus je suis porté à penser que cette prépondérance de l'accent s'exerçait en Italie et en Grèce longtemps avant le temps où les grammairiens crurent utile de noter cet accent que la langue donnait aux mots.
A cela une objection considérable se présente immédiatement : c'est que le vers ancien est fondé non sur l'accent, mais sur la quantité, et qu'il témoigne de la prépondérance de la quantité sur l'accent, lequel jeprétends au contraire avoir été prépondérant sur la longueur et la brièveté des syllabes. Cela est incontestable ; mais il faut se rappeler que le vers grec (le vers latin n'a rien d'ancien et est une importation due aux lettrés] appartient non pas à cette antiquité moyenne dont je parlais tout à l'heure, mais à une antiquité bien autrement reculée, à celle des temps homériques. Que s'est-il passé alors? A cette origine, l'accent étaitil faible et la quantité forte, de sorte que le vers s'est constitué d'après elle? ou bien le chant musical (les anciens vers étaient toujours chantés) a-t-il imposé la
règle des durées, au lieu de se soumettre h celle des accents? Je pose la question, je ne la résous pas.
Dans cette hypothèse, à mesure du perfectionnement de l'oreille et de la prononciation, l'accent serait devenu prépondérant et la quantité subordonnée. Le fait est que les Latins, qui reçurent fort tardivement le système de la métrique grecque, se vantaient d'avoir une versification plus sévère, musas severiores. Cette sévérité plus grande consiste en ceci, qu'instinctivement ils apportèrent du soin à disposer l'accent de manière qu'il coïncidât souvent avec la quantité, c'est-à-dire que, dans un dactyle, il occupât la première syllabe, et dans un spondée aussi la première. C'est là un perfectionnement qui, à notre oreille moderne, rend d'ordinaire le vers latin plus agréable et plus familier.
En lisant des vers anciens, nous éprouvons du plaisir, notre oreille est flattée d'une certaine cadence; c'est une expérience que chacun de nous a faite; et cependant il est certain que nous péchons en beaucoup de mots contre la quantité. Si je note ceci, qui est trèsréel, c'est que, à mon avis, les anciens, ceux que j'ai dit de la moyenne antiquité, dominés par l'accent qui changeait la valeur de plusieurs syllabes, péchaient contre la quantité et jouissaient cependant de la cadence et de l'harmonie de leurs vers," On traitera peutêtre de barbare cette explication d'une dilliculté que je voudrais voir résolue par les savants qui s'occupent particulièrement delà métrique ancienne. Dans ce vers d'Ausone :
Est et arundineis modulatio musica ripis,
je ne doute pas qu'au quatrième siècle et si près des langues romanes, l'accent, qui dans arundineis est sur
di, n'eût effacé la longueur de la syllabe is; et cependant Ausone dut s'applaudir de son vers, vers charmant où l'on entend les harmonies de la nature, et qui est frère de ceux où Byron se plaît à la musique de l'Océan :
There is a pleasure in the pathless woods, There is a rapture on thc lonely shore, There is society, where none intrudes, By the deep sea, and music in its roar ;
et de ceux où Lamartine dit au rossignol :
Tu prends les sons que tu recueilles Dans les gazouillements des flots, Dans les frémissements des feuilles, Dans les bruits mourants des échos.
Au dix-septième siècle et au dix-huitième, les lettrés professaient une vive admiration pour le système de la versification ancienne, au prix duquel celui de la versification moderne leur paraissait une barbarie, grossier héritage des âges de ténèbres. Cette opinion pèche de deux côtés. D'une part, comme il vient d'être dit, on sait trop mal comment les anciens se tiraient du conflit entre la quantité et l'accent pour qu'on puisse pleinement apprécier leur système; et, d'autre part, il y a injustice à lui sacïifier celui des modernes, qui est aussi élégant qu'harmonieux. Les barbares ne sont pour rien dans cette création, et les peuples nouveaux ne firent que mener à terme la révolution qui donnait à l'accent la suprématie; c'est un développement, non une rétrogradation ou une mutilation. Dès lors le vers fut assujetti non plus à un ordre déterminé de longues et de brèves, mais à un ordre déterminé de syllabes accentuées. Telle est la règle du vers italien, provençal,
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espagnol, français, et ajoutons celle du vers allemand et anglais. Au reste, les langues modernes, en profitant de la qualité qu'a l'accent d'élever la voix sur la syllabe, pourraient très-bien faire des vers métriques; en italien, lamentabile regno est une aussi bonne fin d'hexamètre que lamentabile regnum de Virgile ; et en français, ô déplorable S ion constitue l'hémistiche correct d'un pentamètre.
Cette discussion montre que l'accentuation que le grec moderne donne au grec ancien, et qui ne tient pas compte de la quantité, n'est aucunement une raison pour écarter la prononciation que le grec moderne donne au grec ancien.
La prononciation nous conduit à la langue ellemême. Quand les Grecs eurent reconquis une indépendance politique, et surtout une indépendance intellectuelle, cette renaissance attira bientôt leur attention sur leur idiome, et ils s'aperçurent qu'il offrait à la fois une rouille due à l'esclavage sans culture et une grande ressemblance avec le grec ancien. De là naquit chez les lettrés un vif désir d'épurer cet idiome et de le rapprocher du type dont il provient.
Ce qui excite et entretient ce désir, c'est la discordance qui s'est manifestée entre des esprits subitement éclairés de toutes les lumières de l'Occident et une langue qui représente une phase malheureuse, opprimée, inculte de la nation. Un exemple hypothétique éclaii'cira l'idée. Au dixième siècle, la langue française était à peu près au latin ce (jue le grec moderne est à l'ancien : déjà distincte, sans cependant avoir encore acquis l'indépendance à l'aide de toute cette littérature du douzième et du treizième siècle, à ([ui échut une grande l'ortune dans tout l'Occident. Si à ce moment il y eût eu (iuel(|ue part une civilisation (notons qu'il
n'y en avait nulle part) capable d'être pour la France le rayon que l'Occident a été pour la Grèce régénérée, les lettrés, s'élevant soudainement au-dessus de leur peuple et de leur temps, auraient été choqués des barbaries de ce demi-latin qu'on nommait langue rustique, et, s'ils avaient songé à l'épurer, ils se seraient tournés vers le latin. Réussissant, ils auraient empêché le français et restauré, en la modernisant, la latinité. La chose n'était peut-être pas impossible. Il existait alors une déclinaison à deux cas, le nominatif et le régime; on l'aurait agrandie; des formes comme la gent francor, gens Francorum, auraient fait ressusciter un génitif pluriel; on avait un plus-que-parfait sans auxiliaire, on l'eiît entretenu; dans quelques dialectes l'imparfait était en eve^ abondeve et non ahondoit^ on serait revenu à abundabat. Quand on lit cette ligne du dixième siècle : Maximien, qui rex ert a cels dis soure pagiens^ on sent combien il serait facile d'en faire : Maximianus qui rex erat ad illos dies super paganos. Toutefois remarquons que cels aurait opposé une grande résistance. Cels est non pas illos, mais ecce illos. Là, le moderne est inscrit, et sans douté la bouche populaire ne s'en serait pas défaite aisément, non plus que du ïatur faimeirn, qui est aimer-ai (j'ai à aimer), et qui, sous la forme simple, est aussi bien une expression composée que le tha grapso des Grecs modernes et le ich iverde lieben des Allemands.
Toutefois, en disant que le grec moderne est à peu près avec le grec ancien dans le même rapport que le français du dixième siècle avec le latin, je n'ai pas complètement rendu justice au romaïque. Celui-ci a un caractère d'antiquité que ne possède plus aucune langue moderne, ni d'origine latine, ni d'origine germanique : il a un passif simple, je veux dire un passif
exprimé non par un auxiliaire, mais par une désinence. La seule trace du passif simple que les langues néolatines aient conservée est le participe, aimé, amat, amato, amado, de amatus; dans tout le reste un auxiliaire intervient. Elles disent : Il est écrit, è scritto, etc., et non scribitur, comme le latin; le romaïque dit, comme ses ancêtres, graphetai.
Appuyés sur ces fortes ressemblances, les lettrés grecs ont pensé qu'il n'était pas impossible d'écarter le grec populaire, qui porte tant de stigmates de barbarie et qui varie de province à province, et de ramener à la lumière et à l'usage le grec ancien. Ils ont joint l'exemple au précepte, et, d'épurations en épurations, ils en sont venus à écrire des pages que des contemporains de Longin et de Plutarque comprendraient sans peine.
Un pareil procédé d'épurafion a trouvé dans un érudit renommé un contradicteur. M. Egger pense que les divisions, les principes, les formes de la grammaire séparent nettement l'idiome actuel de la langue ancienne, de sorte que la restauration qu'on entreprend, si elle réussissait, tuerait une langue vivante pour une langue morte depuis des siècles. Il reconnaît que l'état du romaïque appelle et justifie mainte correction. « On peut le réformer, dit-il, mais je supplie qu'on n'aille point jusqu'à le transformer. »
De tout ceci il ressort que le romaïque n'est point encore une langue fixée; c'est justement parce qu'elle ne VqM pas ((ue les lettrés croient possible de substituer au type actuel le type ancien. En tout cas, au point de vue |)hilologi([ue, c'est un intéressant spectacle qui s'ouvre, et il sera curieux d'observer (|ui l'emportera, ou la ténacité du populaire qui conserve d'ordinaire son parler avec tant de force, ou la hardiesse des lettrés (|ui, par l'exenqile et par l'école, entrepren-
nent de rendre à la bouche vulgaire le système de la grammaire antique. A un étranger il appartient seulement de souhaiter que, quoi qu'il arrive, ce qui arrivera tourne à l'avantage et à la gloire de cette Grèce dont le nom ancien est un brillant souvenir et le nom nouveau une jeune espérance.
La restauration, dans les écoles d'Occident, de la prononciation du grec telle que la Grèce la pratique, et l'épuration du romaïque à l'aide du grec ancien ne sont, pour M. d'Eichthal, qu'un acheminement à une proposition qui dépasse de beaucoup les simples considérations philologiques, c'est de faire de la langue grecque la langue universelle entre les nations civilisées. «Que tous les peuples, dit-il, marchent aujour- « d'hui à une commune organisation, à une société « universelle, c'est ce dont il n'est plus possible de « douter. La religion, la politique, la philosophie, les « arts, les sciences, l'industrie, le commerce, condui- « sent également à cette conclusion. Mais, si tel est « l'avenir, l'avenir prochain peut-être de l'humanité, « la conséquence première de ce grand événement « doit être l'établissement d'une langue commune qui, « tout en laissant subsister les idiomes nationaux, « signe et gage de l'individualité des peuples, soit « cependant le médium des relations internationales « entre les peuples et les individus; qui en même « temps serve à l'expression de ces vérités suprêmes « qui sont à la fois et le principe et le lien commun « des sociétés, et, à ce titre, doivent partout revêtir « une forme identique et universelle. »
C'est la langue grecque à qui, selon M. d'Eichthal, ce vaste rôle doit échoir. Elle le devra à ses qualités, à sa richesse, à son euphonie, à l'antiquité et à la beauté de sa littérature, aux nécessités qui l'ont maintenue
dans l'enseignement classique de tout l'Occident; enfin à cette vitalité singulière qui fait qu'elle dure et persiste encore sous une forme qui permet de songer à une véritable restauration.
L'un des publicistes les plus distingués de la Grèce, M. Renieris, qui a pris pour devise : Notre originalité, c'est Chellénisme, assume pour sa nation une haute mission, d'accord avec son histoire et son passé, mission qui consiste essentiellement à remettre la civilisation moderne en communication directe avec la Grèce antique, effaçant par là les travers et les déformations contractées en passant par un milieu défavorable. Si désormais l'espace qui me reste n'était fort petit, je contesterais à M. Renieris non pas la haute mission (car personne plus que moi ne souhaite de grandes destinées à la Grèce affranchie), mais les raisons sur lesquelles il se fonde, à savoir que ce qui fait l'excellence de la jeune Grèce, c'est de n'avoir point passé, comme les nations occidentales, par le moyen Age. En fait, les nations occidentales qui ont passé par le moyen âge sont devenues les directrices du genre humain, et c'est d'elles que part le mouvement de revivitication qui gagne les nations arriérées. En théorie, il serait facile de montrer que l'évolution historique voulait qu'il y eût une étape entre le génie de l'ère anti(iue et le génie de l'ère moderne, et que le moyen âge a été cette étape nécessaire, et, par conséquent, salutaire.
A la vue plus générale de M. Renieris sur l'avenir du peu|»le grec se lie la vue plus particulière de M. d'Eichtlial sur l'avenir de la langue grecque. L'avénement d'une langue à un grand rôle n'est pasquehjue chose <lc fortuit, et le latin dut son universalité aux conditions sociales; il la perdit ((uaiid ces conditions
changèrent. Les langues modernes, grandissant, s'emparèrent de tous les domaines, à mesure que le latin se prêtait moins aux nouveautés qui s'élevaient dans le monde. On répond que le grec s'y prêtera, vu que, si le latin est une langue ancienne morte, le grec est une langue ancienne vivante. Soit, mais alors viennent d'autres considérations et d'autres difficultés.
S'il arrive un moment où la tendance vers un moyen universel de communication agisse avec assez de force pour taire capituler les langues modernes, on peut se demander en faveur de qui le particularisme actuel sera vaincu. Le choix se portera-t-il sur le français, vu qu'il a joui, dans le dix-septième et le dix-huitième siècle, d'une faveur exceptionnelle qui, diminuée, n'est pas tout à fait éteinte? Ou bien s'attachera-t-on à l'anglais, à cause que, dans un avenir prochain, ce sera l'idiome qui comptera le plus de bouches, l'Amérique du Nord et l'Australie étant destinées à parler anglais? Ou bien enlin se fixera-t-on sur une langue classique, qui est un terrain neutre, et sur le grec nommément, le seul qui reste pour cette tâche depuis la défunte universalité du latin?
Je n'ai aucune envie d'écarter ceux qui, comme M. d'Eichthal, s'efforcent de devancer les temps. Je note seulement que les temps ne se sont pas manifestés, et qu'aucun signe n'est encore apparent qui montre ce qu'il doit advenir du problème d'une langue universelle. Pour le moment, M. d'Eichthal doit se contenter, et ce n'est pas peu, d'exciter la méditation. Le reste est remis aux tendances de l'évolution générale, ou, pour me servir du langage d'Homère, qui ici ne sera pas déplacé, repose sur les genoux des dieux {l/ieôn en gounasi keitai). C'est la même idée rendue dilféremment d'après des notions que séparent trois
mille ans d'intervalle. M. d'Eichthal a assez fréquenté le maître de la philosophie positive pour ne pas me démentir.
Je ne serai pas non plus démenti quand je féliciterai l'Occident d'avoir retrouvé le peuple grec, et le peuple grec d'avoir confondu ses destinées avec celles de la civilisation universelle, dont il devient un des ouvriers. Nous autres Gaulois, Ibères, Germains et Bretons, quelque haut rang que nous tenions entre les nations depuis la chute de l'empire romain et le renouvellement des choses, il faut bien que nous portions à l'Italiehonneur et révérence pour avoir eu d'illustres aïeux, alors qu'il n'était sorti de nos têtes et de nos mains aucune œuvre dont les siècles aient gardé la mémoire. Voici venir la Grèce, dont les aïeux, plus anciens que ceux de l'Italie, les dépassent de beaucoup, sinon pour la politique et pour la guerre, du moins pour les lettres, pour les arts, pour les sciences, pour l'éternel enseignement du genre humain. C'est un ralliement dont l'Occident s'est applaudi tout d'abord. S'il est lils politique de Rome, il est lils intellectuel de la Grèce. Il avait l'Italie; la Grèce lui manquait.