‹ Littérature et histoireChapitre 48 sur 78 · Lo National, l^", l5 et 29 septembre · texte numérisé non relu

Lo National, l^", l5 et 29 septembre

dernièrement des traces de ces rapports internationaux ont été découvertes dans de vieilles inscriptions indiennes, où Se lisent les noms des Anliochus. L'empire romain, qui n'eut jamais, dans l'Orient, la fortune et l'influence de la Grèce, lit toutefois un commerce actif avec l'Inde; et le mot dinara, qui s'est introduit dans le sanscrit et qui vient du latin denarius, pièce d'argent, montre le crédit que les monnaies romaines avaient conquis sur les marchés indiens. D'un autre côté, un vaste empire encore plus reculé à l'est, encore plus inaccessible aux Européens, la Chine, envoyait des voyageurs qui parcouraient l'Inde vers le quatrième ou cinquième siècle de l'ère chrétienne, et dont nous avons des relations.

Ce furent les disciples de Mahomet qui, les premiers, forcèrent la barrière; ils introduisirent une société musulmane au milieu de la société brahmanique. Après eux, les Mogols s'établirent dans l'Inde, et ces envahisseurs furent bientôt suivis des Européens, entre les mains de qui ces belles contrées sont définitivement restées. Ainsi cette société qui se croyait si bien close, et chez qui la mer, l'Indus et l'Himalaya avaient pendant longtemps laissé à peine parvenir quelque bruit du reste du monde, a lini par tomber, de conquérants en conquérants, dans une sphère d'action dont elle ne soupçonnait même pas l'existence et l'expansion ; destinée qui, du reste, est réservée d'une façon ou d'une autre à tout l'Orient.

A son tour, l'érudition a entrepris la conquête de l'Inde, conquête pacifique, utile à la fois au vaincu et au vainqueur : au vaiiuîu, car l'Inde, mieux connue de ses maîtres, a été moins mal administrée par eux; au vainqueur, car le butin a fourni de nouveaux et considérables aliments à cette satisfaction de connaîlre (jui

est le caraclère éminent de la science, et surtout de la science moderne. On a trouvé là une littérature étendue et variée, des documents sur une nation singulière et ignorée, des livres sacrés d'une haute antiquité, et une langue morte, il est vrai, et conservée seulement dans la littérature, mais signalée tout d'abord à l'attention par la plus inattendue des circonstances : une incontestable parenté avec les langues de l'Occident. L'introduction du sanscrit au sein de l'érudition européenne marque une phase toute nouvelle-en l'étude des langues. C'est depuis lors que la comparaison entre les divers idiomes a fait d'immenses progrès et permis de suivre la fortune des mots depuis une antiquité reculée jusqu'à nos jours; ces mots si capricieux en apparence, mais en réalité si durables et assujétis à des règles si constantes. Des langues presque oubliées ont été éclairées d'un jour tout nouveau; le zend, idiome sacré de Zoroastre, a été, grâce au sanscrit, dont il est le voisin, déchiff'ré et compris dans ses détails. Et à peine cette étude était-elle fondée qu'elle produisit une récompense inattendue et éclatante : c'est au zend que M. Eugène Burnouf a dû d'expliquer, avec sûreté, des inscriptions cunéiformes jusqu'alors illisibles, gravées sur les tombeaux elles palais de Persépolis. Ainsi tout se tient dans le champ de l'érudition, non moins que dans celui de la science; les découvertes qui semblent isolées finissent par avoir des réactions étendues. Hipparque, quand il créait la théorie des longitudes et des latitudes, ne prévoyait pas les usages infinis qui en devaient découler pour la géographie et la navigation; Volta^ quand il assemblait, dans des vues toutes spéculatives, quelques morceaux de métal, ne songeait aucunement au télégraphe électrique. Ceci donne un enseignement qu'on ne saurait trop répéter, à savoir que

la science doit toujours traiter les choses théoriquement et ne jamais s'inquiéter des applications, certaine que, plus elle suivra la voie abstraite avec rigueur, sans se laisser détourner par la clameur vulgaire, plus elle sera fidèle à sa véritable mission, et plus même elle favorisera, en définitive, ces applications dont elle semble se détourner.

La Chine, le Japon, la Mongolie, le Thibet et plusieurs autres contrées de la haute Asie renferment un nombre immense de sectateurs du bouddhisme. On sait par divers travaux que les livres sacrés de cette religion se rapportent tous à l'Inde et doivent être considérés comme des traductions. 3Iais jusqu'alors les originau.x. n'étaient pas tombés entre les mains des Européens; c'est seulement en ces derniers temps qu'ils ont été trouvés dans le Népal au nord en sanscrit, à Ceylan au midi en pâli, langue dérivée du sanscrit, et qui est morte également. Ce sont ces documents nouveaux que M. Burnouf a soumis à l'élaboration de la critique ; avec combien de difficultés, on s'en fera une idée si l'on songe qu'il s'agit de très-nombreux volumes, tous manuscrits, tous fermés,] usqu'ici à l'œil européen, et traitant des dogmes, de la morale, de la métaphysique, de la discipline d'une religion fort mal connue.

Dans le courant du sixième siècle avant l'ère chrétienne, Siddhârta, jeune ho/nme de famille royale, ayant renoncé au monde, fut appelé Ç;llvyamouni, c'est-à-dire le solitaire des Çâkyas, du nom d'une race de la caste militaire. Parvenu à la perfection de la science qu'il s'était proposée comme idéal, il prit le litre de Bouddha, mot ([ui signilie réclaii'(', le savant, et de là vient la dénomination de bouddhisme donnée à la religion ((u'il a fondée. C'est la date que 3f. Burnouf assigne au premier établissement du bouddhisme

et à la prédication de Çàkyamouni. Il s'appuie sur le dire des bouddhistes de Ceylaii et suî* les renseignements historiques que les livres bouddhiques, les inscriptions et les médailles ont fournis à la critique européenne, et il rejette l'opinion des Chinois qui attribuent cinq siècles d'antiquité de plus à Bouddha. Au reste, c'est dans Tétude, si féconde à tant d'autres égards, de l'Inde ancienne, un regret perpétuel pour le savant européen de rencontrer si peu d'histoire positive, si peu de dates, si peu de synchronismes avec les annales des autres peuples, et de trouver tout enveloppé dans une mythologie sans bornes où se confondent pour ainsi dire les distinctions de l'espace et du temps. Aussi, tout d'abord, cette absence de contrôle historique a permis de faire sur le bouddhisme les hypothèses les plus singulières, que M. Burnouf présente brièvement dans cette énumération ironique: «Pour « les uns, le bouddhisme était un vénérable culte né « dans l'Asie centrale, et dont l'origine se perdait dans « la*nuit des temps; pour les autres, c'était une misé- « rable contrefaçon du nestorianisme; on avait fait (( de Bouddha un nègre parce qu'il-avait des cheveux « crépus, un Mongol parce qu'il avait les yeux obli- « ques, un Scythe parce qu'il se nommait Çàkya. On « en avait même fait une planète, et je ne sais pas si a quelques savants ne se plarsent pas encore aujour- (( d'hui à retrouver ce sage paisible sous les traits du « belliqueux Odin (p. 70). » Il est vrai que M. Burnouf ajoute : « Ai-je besoin de rappeler que, pour quelques (( personnes, toutes les questions relatives au boud- (( dhisme étaient déjà décidées, quand on n'avait pas « encore lu une seule ligne des livres que j'analyserai « tout à l'heure, quand l'existence de ces livres n'était « même pas soupçonnée de qui que ce fût? » En elfet.

rien ne met plus à l'aise les faiseurs d'hypothèses que l'absence des textes et des documents.

Le travail de M. Burnouf coupe court à toutes les divagations de l'esprit de système. II demeure parfaitement démontré que le bouddhisme n'est ni une religion primordiale antérieure au brahmanisme, ni une religion postérieure au christianisme et contrefaçon de la secte des nestoriens; sa mère est la société indienne avec ses Védas qui la régissent, avec ses dieux qu'elle adore, avec ses castes qui la partagent, avec ses Brahmanes dépositaires de tout l'office religieux. Les innovations qu'il app'orte avec lui dérivent directement et par des transitions faciles à suivre des doctrines et des institutions brahmaniques. C'est, en effet, le principe dominant de l'histoire, que rien ne naît qui n'ait été en germe; tout est transition successive, ou, pour me servir du terme propre, de celui qui doit appartenir essentiellement à la science historique, tout est filiation, mais fdiation continuellement réglée et limitée par les conditions fondamentales de l'organisation humaine. Connaître la loi de cette évolution est le but de l'histoire; appliquer cette connaissance aux règlements dos sociétés est le but de la politique; et prétendre désormais atteindre ce second but sans s'occuper du premier, ce serait aussi mal avisé que de vouloir expli([uer les problèmes astronomiques sans étudier les lois mathématiques du mouvement.

Si l'on a des faits et des documents chronologi(iues sur l'époque de Bouddha et de ses plus prochains successeurs, on n'en a guère sur celle (jui l'a précédée. Les Indiens, dit Pline, comptaient 6iOO ans depuis le premier de leurs rois jusqu'à Alexandre le Grand, Cette antiquité, (jui n'a rien d'impossible, n'a rien non plus qui la justifie. Tout ce que l'on sait, c'est que l'orga-

nisaiion de la société indienne est beaucoup antérieure à Bouddha, et (|ue les Védas, livres sacrés de cette société, appartiennent à un âge reculé. Mais, dans cette question, qui a été souvent débattue et qui le sera encore, on ne doit pas perdre de vue la considération de la langue sanscrite, qui est, grammaticalement, antérieure au zend, langue de Zoroaslre, au grec d'Homère et aux plus vieux documents latins. L'étude comparative des langues a fait assez de progrès pour qu'on puisse reconnaître qu'une langue est plus ancienne qu'une autre de même origine. Ainsi, lors même que l'on ne saurait pas historiquement que l'italien est postérieur au latin, l'examen grammatical en donnerait la certitude. De même l'examen grammatical du sanscrit montre que, par rapport à cette langue, les idiomes persans, grecs, romains sont moins archaïques. Donc il faudra toujours reporter les commencements de la société indienne à une époque dépassant celle où nous voyons ces derniers idiomes constitués.

Soit que le long temps eût introduit de funestes abus dans la société indienne, soit que la tournure d'esprit du réformateur religieux le portât à s'adresser plus particulièrement aux intérêts moraux, toujouis est-il que Bouddha s'occupa essentiellement de modifier les mœurs de ses contemporains. Une charité infinie et, partant, le besoin de faire partager aux autres le bonheur goûté sous le joug d'une doctrine excellente; le prosélytisme et, partant, l'accès donné aux hommes de tous les rangs et de toutes les castes: tels sont les caractères spéciaux du bouddhisme. M. Burnouf rapporte une parole de Bouddha qui fait mieux comprendre que tout le reste le sens de la religion nouvelle : les Brahmanes se moquaient amèrement de Bouddha au sujet de la conversion d'un certain per-

sonnage qui, après être tombé au dernier degré de l'abjection et de la misère, se convertit : « Ma loi, ré- « pondit Bouddha, est une loi de grâce pour tous; et (( qu'est-ce qu'une loi de grâce pour tous? c'est la loi « sous laquelle d'aussi misérables mendiants se font « religieux, m Parole remarquable, dit M. Burnouf, dont l'esprit a propagé le bouddhisme et l'animait encore à Ceylan au commencement de notre siècle, lorsqu'un religieux, disgracié par le roi pour avoir prêché devant la caste misérable et méprisée des Rhodias, lui répondait presque comme eût fait Bouddha lui-même: (( La religion devrait être le bien commun de tous. » (P. 199.)

La disposition à faire tomber les privilèges de castes devant la religion amena Bouddha à employer la prédication pour convertir le peuple à sa doctrine. Laissons parler M. Burnouf à ce sujet : « La prédication, « dit-il, est un moyen tout à fait digne d'attention et « qui, si je ne me trompe, était inouï dans l'Inde avant « la venue de Çâkyamouni. Elle a pour effet de mettre f( à la portée de tous les vérités qui étaient auparavant a le partage des castes privilégiées ; elle donne au (c bouddhisme un caractère de simplicité et, littéraire- « ment, de médiocrité qui le distingue, de la manièil<ev « la plus profonde, du brahmanisme. Elle rond compte « des succès de Çâkyamouni, c'est-à-dire de la facilité « avec laquelle se répandit sa doctrine et se multi- « plièrent ses disciples; enfin elle donne le secret des « modilicatioiis capitales que la propagation du boud- « dhisme devait apporter à L constitution brah mate nique et des persécutions que la crainte d'un chan- '( gement ne pouvait nian(|uer d'attirer sur les boud- « dhistes, du jour où ils seraient assez foris [)our mettre « en péril un système politi(|ue principalement fondé

« sur l'existence et la perpétuité de la caste sacerdo- « taie. Ces faits sont si intimement liés entre eux, qu'il « suffit que le premier se soit produit pour que les « autres se soient, avec le temps, développés d'une « manière presque nécessaire (p. 194). »

On a quelquefois prétendu que le bouddhisme avait aboli le régime des castes ; il n'en est rien. A la vérité, la distinction des castes est inconnue aux nations bouddhistes du Thibet, du Barma et de Siam ; mais elle n'en est pas moins établie chez le peuple qui a le premier adopté le bouddhisme, chez les Singhalais. Ce n'est pas sur ce point qu'a porté la révolution faite par le bouddhisme; c'est sur le privilège d'exercer les fonctions sacerdotales, privilège enlevé aux Brahmanes, qui le possédaient exclusivement, et rendu accessible à tous. M. Burnouf a parfaitement expliqué cette grave modification : « Le sacerdoce a cessé d'être héréditaire, « et le monopole des choses religieuses est sorti des « mains d'une caste privilégiée. Le corps chargé d'en- « seigner la loi a cessé de se perpétuer par la nais- « sance; il a été remplacé par une assemblée de relift gieux voués au célibat, qui se recrute indistinctea ment dans toutes les classes. Le religieux bouddhiste, « enfin, qui tient tout de renseignement et d'une sorte « d'investiture, a remplacé le Brahmane, qui ne devait « rien qu'à la naissance, c'est-à-dire à la noblesse de « son origine. Yoilà sans contredit un changement « fondamental; et c'en est assez pour expliquer l'op- € position que les Brahmanes ont faite à la propaga- « tion et à l'application des principes du bouddhisme, « C'est qu'en effet les Brahmanes disparaissent dans le « nouvel ordre de choses créé par Çâkyamouni. Du « moment que la naissance ne suffisait plus pour les « placer au-dessus des autres castes; du moment que.

« pour exercer une action religieuse sur le peuple, il « leur fallait se soumettre à un noviciat, recevoir une (1 investiture qui ne leur donnait pas plus de droits « qu'au dernier des esclaves, et se placer dans une « hiérarchie fondée sur l'âge et le savoir à côté des « hommes les plus méprisés, les Brahmanes n'existe taient plus de fait. Au contraire, les autres castes « n'étaient nullement compromises par le boud- « dhisme; fondées sur une division du travail que « perpétuait la naissance, elles pouvaient subsister sous « la protection du bouddhisme , auquel elles four- « nissaient toutes indistinctement des religieux et des <c ascètes. Autant les Brahmanes devaient ressentir de « l'aversion pour la doctrine de Bouddha, autant les « hommes des classes inférieures devaient l'accueillir « avec empressement et faveur ; car, si cette doctrine « abaissait les premiers, elle relevait les seconds, et « assurait, dès cette vie, au pauvre et à l'esclave ce « que le Brahmane ne lui promettait même pas pour « l'autre, l'avantage de se voir, dans le domaine reli- (( gieux, l'égal de son maître (p. 213). »

Malgré l'opposition des Brahmanes, qui devait éclater un jour en guerre furieuse, le bouddhisme fit des progrès considérables dans l'Inde. Les monuments qu'on retrouve encore aujourd'hui, les tops (jui ont tant excité la curiosité des Européens, les inscriptions qu'une critique sûre et ingénieuse est parvenue à déchiffrer, les médailles qui sortent incessamment du sein de la terre, tous ces documents prouvent à l'envi qu'il a longtemps fleuri dans ces contrées d'où la persécution et les combats ont fini par rex|)ulscr entièrement. Uelégué depuis longtemps aux deux extrémités de la péninsule, Geylan et le Népal, il n'en a pas moins exercé l'action de prosélytisme qui lui était inhérente

et converti à son symbole d'innombrables populations. Par une singulière destinée, il fut anéanti dans les contrées qui lui avaient donné naissance, et prospéra dans celles où le zèle de ses apôtres l'avait porté.

Outre les causes qui, dans l'Inde, ont dû rendre des classes nombreuses favorables au bouddhisme, il en est d'autres qui ont, avec non moins d'efficacité, aidé à son développement : c'est l'organisation qu'il reçut de très-bonne heure et qui en remit la fortune entre Jes mains de religieux voués au célibat, formant un corps perpétuel, et occupés uniquement du soin des choses spirituelles. En effet, dans les quatre siècles qui suivirent la mort de Bouddha, il se tint trois conciles qui s'occupèrent successivement de la rédaction des écritures bouddhiques. La tenue de ces conciles témoigne d'une activité religieuse dont les résultats encore subsistants aujourd'hui peuvent nous faire apprécier toute l'importance.

Il a été une époque où le bouddhisme put espérer d'éteindre dans l'Inde le brahmanisme. Nous avons un récit fort curieux d'un bouddhiste chinois qui se mit en route l'an 399 de l'ère chrétienne, pour aller visiter la patrie de Çàkyamouni. Il part de la Chine avec plusieurs de ses coreligionnaires, traverse toute la Tartarie^ s'engage dans les montagnes du Tliibet, franchit, à l'aide de cordes et de ponts volants, des vallées inaccessibles et des précipices profonds, et suit les bords du Gange jusqu'à son embouchure. Là, resté seul de tous ceux qui étaient partis avec lui, il s'embarqua pour Ceylan, d'où, après avoir navigué pendant près de trois mois sur la mer des Indes et relâché à Java, il revint en Chine l'an 411 de notre ère, ayant fait environ 1,200 lieues par terre et plus de 2,000 par mer. Il avait parcouru trente royaumes, visité tous les lieux

DU BOUDDHISME INDIEN. 34o

consacrés par la tradition, et partout, dit-il, n'avait eu qu'à admirer les vertus, la piété, la conduite régulière des religieux. De ce voyage il résulte que, dès lors, le bouddhisme était établi dans la Tartarie centrale; qu'on y voyait des monastères peuplés de religieux et qu'on y célébrait des cérémonies indiennes ; (ju'il était encore plus florissant à l'ouest de l'Indus, dans TAfghanistan et le Belouchistan, pays d'où il a été depuis complètement banni; que, dans ITnde centrale, il avait conservé, en opposition avec le brahmanisme, une sorte de supériorité politique; qu'il avait pénétré dans le Bengale et jusqu'aux embouchures du Gange; qu'il était dominant à Ceylan, et que les cérémonies du culte s'y célébraient avec niagnilicence. Ou voit, par ces récits d'un étranger, quelle vaste influence a exercée sur les destinées de la haute Asie cette race indienne, qui tient de si près aux populations européennes par la langue; cette race indienne qui est aujourd'hui en la possession d'une compagnie de marchands anglais.

Si une morale plus pure, la prédication, le zèle du prosélytisme , l'organisation d'un corps de religieux célibataires, et sans doute aussi des dispositions dans la société indienne qui, à cette époque reculée, nous échappent, ont favorisé la propagation du bouddhisme, n'oublions pas, parmi les éléments de sa force, les miracles qui appuyèrent la mission de Çàkyamouni, ou du moins la croyance ([u'ils trouvèrent. Les légendes bouddhiques sont remplies des actes merveilleux accomplis soit par Bouddha, soit par ses disciples les plus éininents en savoir ou en piété. Pour quiconque a étudié l'état mental des populations anti(|ucs, pour (iuicon((ue étudie l'état mental de populations contemporaines, mais arriérées, il est évident

34(j LITTERATURE ET HISTOIRE.

que le miracle est, à un certain degré de réchelle sociale, une conception toute spontanée, contre laquelle aucune objection ne s'élève. Où la prendre, cette objection? dans l'ordre de la nature qui n'est pas connu? dans le doute sur l'existence d'agents surnaturels , existence qui est uniformément admise ? Aussi voit-on l'établissement de toutes les religions entouré de merveilles que la critique du dix-huitième siècle a attribuées à des inventions mensongères et préméditées, avec autant de tort que l'apologétique a invoqué en faveur de la réalité de ces faits l'assentiment contemporain. Parer de miracles un récit légendaire, ou transformer en miracles les circonstances de quelques faits réels, tout cela était dû à des dispositions mentales qui s'exerçaient avec d'autant plus de force qu'elles étaient le partage de populations immenses et qu'elles ne trouvaient aucuns contradicteurs même parmi les hommes les plus éclairés; tout cela était le produit naturel d'un sol soumis à une certaine culture. La culture a changé, aussi les produits sont-ils tout autres; et aujourd'hui l'état intellectuel est tellement diftérent, qu'un fait miraculeux (et il s'en produit incessamment dans certains sanctuaires aussi bien que chez les thaumaturges et les sorciers) n'est pas cru, même attesté. Tant la conviction dans la constance des lois naturelles a pris de force, grâce au développement des sciences qui les ont partout substituées aux êtres ou agents surnaturels, et tant on est certain d'avance que le fait allégué ou est grossi par la crédulité, ou est l'objet de quelque illusion, ou rentre dans la catégorie des forces delà nature !

Il en est des prédictions comme des miracles, et le bouddhisme ne manque pas de livres où sont prédits par Çûkyainouni les événements qui devaient surve-

nir longtemps après sa mort. Selon les idées des Brahmanes et des bouddhistes, une grande sainteté donnait le privilège non-seulement d'intervertir l'ordre de la nature, mais aussi de connaître le passé et l'avenir comme le présent. Au dire des livres sacrés, Çûkyamouni profitait de cette science surnaturelle pour instruire ses auditeurs de ce qu'ils avaient fait dans leurs existences antérieures et du sort qui les attendait dans leurs existences futures. « Tant qu'il se contente, dit « M. Burnouf (p. 218), de leur prédire qu'ils deyien- « dront des religieux érainents par leur sainteté, ou « même des Bouddhas aussi parfaits que lui, ces pré- « dictions sont peu instructives pour nous, et elles ne « nous fournissent aucun secours pour la critique et (( l'examen de la tradition qui attribue tous les livres « sacrés , indistinctement , au fondateur du boud- « dhisme. Mais, quand il parle de personnages qui « sont réellement historiques, quand il fixe la date de « leur apparition future, ses prédictions acquièrent une « valeur nouvelle, et elles nous prouvent ([ue les livres « où on les rencontre sont postérieurs, pour le fond « comme ])our la forme, aux événements qui y sont (( annoncés d'avance par une divination dont la cri- « tique ne reconnaît pas l'autorité. Cette remarque « s'applique à plusieurs traités, et, entre autres, à ceux « où ligure le nom d'un roi célèbre dans le boud- « dhisme. Ce roi est Açoka, dont Çâkyamouni, en plus « d'un endroit, parle comme s'il devait naître longtemps « après lui. Je le répète, de pareilles prédictions nous (t apprennent au moins deux faits incontestables : « c'est (lue le livre où on les rencontre est postérieur « non-seulement à Çùkyamouni, mais encore aux évé- « nemenlset aux personnages dont Càkyamouni pré- « dit l'existence future. » Ue la môme façon, dans la

3iS LITTÉRATURE ET HISTOIRE.

Bible, quand oi) voit l'empire macédonien prédit par Daniel, on est sûr f[ue le prophète hébreu n'a pas vécu du temps de Nabuchodonosor.

Tout récemment il s'est élevé dans l'Inde une polémique animée entre les guèbres et quelques missionnaires protestants. En cette ([uerelle, Voltaire a été allégué contre le christianisme par les sectateurs de Zoroastre; ils ont décliné les tentatives de conversion, et refusé créance aux miracles et aux prédictions qu'on alléguait auprès d'eux. Leur critique, qui accepte le Zendavesta, a rejeté l'Ancien et le Nouveau Testament, de même que la critiq,ue des missionnaires accepte la Bible et rejette le Zendavesta. Rien ne remet les choses au véritable point de vue comme la comparaison des cas analogues; et il suffit de faire quelques pas sur le globe pour voir condamner là comme faux ce qui est ici regardé comme inspiré. Toutefois, malgré ces condamnations réciproques et également valables, on reconnaît partout un fonds identique, l'emploi des mêmes conceptions, l'action uniforme d'impulsions analogues. Les combinaisons seules varient. Pour celui qui examine sans aucun préjugé ce résultat de l'histoire générale, il demeure évident qu'un accord pareil lient aux conditions morales des populations qui le présentent. Devant cette analogie étendue, tout disparaît, les dislances géographiques, les diversités nationales, et même les intervalles du temps; car les peuples aujourd'hui contemporains sont loin d'être au même degré quant à la véritable appréciation de la position de l'homme et de sa planète dans le monde; et, au sein du même peuple, des classes entières nous reproduisent l'état mental qui était propre aux nations de l'antiquité.

Les éléments d'une discorde formielable existaient entre le brahmanisme et le bouddhisme. Celui qui se

serait lié à l'état florissant de cette dernière religion, soit à l'époque du roi Açoka, soit à l'époque du voyageur chinois, aurait sans doute prédit )a destruction du brahmanisme. Il en fut autrement. La vieille société indienne, par un concours de circonstances que l'histoire ignore, reprit de l'ascendan.. De longues et sanglantes guerres désolèrent la péninsule; les haines et les violences furent poussées à l'extrême; et l'on peut s'en faire une idée par ce terrible disti(|ue d'un poète brahmanique : « Le roi commanda ainsi à ses « serviteurs : Soient tués ceux qui ne tuent pas le vieil- « lard et l'enfant des bouddhistes, depuis le pont de « Hama jusqu'aux montagnes neigeuses. » Le pont de Rama est la pointe de l'Inde qui regarde Ceyian; les montagnes neigeuses sont THimalaya. Ainsi l'œuvre de destruction s'exerça sur cette vaste étendue avec tant de succès qu'aujourd'hui le bouddhisme n'existe plus dans l'Inde proprement dite. Ces discordes religieuses durèrent plusieurs siècles; le brahmanisme, vainqueur et laissé sans contrôle , entra dans une période de décadence mentale et de rêverie mythologique, au moment où une autre religion, accourant de l'ouest, vint frapper aux portes de l'Inde et y jeter une population musulmane, sans pouvoir trionijdier toutefois de la société brahmanique. Aujourd'hui, beaucoup mieux gouvernée, malgré le malheur primitif de la conquête anglaise et les vices d'une administration étrangère, qu'elle ne l'était par ses nombreux despotes; en contact intime avec la civilisation européenne; jouissant en général d'une paix intérieure ([u'elle n'avait pas connue ; menacée dans sa vieille industiie i)ar la concurrence d'une métropole qui s'est imposée à elle ; obligée de se tourner vers l'agriculture et de demander ù son sol si lécond des ressources contre cet

ennemi inattendu ; l'Inde est désormais dans une voie qui ne dépend plus d'elle exclusivement et qui se lie au développement général de l'histoire et de Fliumanité.

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