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DE LA MORALE DU BOUDDHISME

On s'est longtemps figuré l'Inde comme occupée, depuis les montagnes de l'Himalaya jusqu'à Ceylan, par une seule race d'hommes uniformément soumis à la loi de Brahma. C'était une erreur. Les recherches des modernes ont prouvé que, sous cette homogénéité apparente, se cachaient des différences radicales. Les Indiens proprements dits, ceux qui ont fondé la société brahmanique, ceux qui parlaient le sanscrit , sont une population étrangère à la péninsule ; ils s'y sont venus établir, apportant de nouvelles lois, de nouvelles mœurs à des peuplades qui semblent avoir été, à ce moment, plongées dans une profonde barbarie. L'étude des caractères anthropologiques a montré l'existence de races diverses dans l'Inde; puis l'étude des langues a permis de poursuivre plus loin et avec plus de sûreté la démonstration de ce fait historique. A côté du sanscrit et des idiomes modernes qui en sont dérivés, on rencontre, dans une grande étendue de l'Inde et surtout vers le midi, des idiomes absolument diiïérents , qui, seulement, contiennent plus ou moins de mots sanscrits, suivant que l'influence de la religion et de la société brahmaniques s'est plus ou moins fait sentir sur les populations. Bien plus, certaines peuplades ont échappé complètement à cette action, et il paraît même que l'anthropophagie subsiste encore parmi

quelques-unes. Ainsi la force d'assimilation brahmanique n'a pas été assez puissante pour agir également sur toute la péninsule, et même après tant de siècles l'œuvre est encore inachevée.

Toutefois il est certain, dans un sens général, que le peuple parlant sanscrit a civilisé l'Inde. D'où venaient ces civilisateurs étrangers qui, semblables aux colons phéniciens et grecs dans notre Occident, ont changé l'état des populations aborigènes? Là dessus il ne peut plus rester aucun doute. Le nom qu'ils s'attribuent, la langue dont ils se servent, les données ethnologiques recueillies dans le voisinage ont établi qu'ils étaient arrivés de l'ouest dans l'Inde. Ils se nomment Aryens; et le sanscrit a les affinités les plus étroites avec le zend, idiome plus occidental par rapport à eux, et dans lequel ont été rédigés les anciens livres de Zoroastre. Les Indiens sont donc un peuple conquérant et civilisateur qui, à une époque ignorée de l'histoire, a franchi l'Indus et profondément modifié la péninsule. Ils appartiennent à cette race si nombreuse et aujourd'hui si puissante qu'on nomme indo-européenne, et ils en forment le rameau le plus oriental. A l'aide des langues et de quelques traces disséminées que le temps n'a pas complètement effacées, on parvient à retrouver les liens qui rattachent l'une à l'autre les différentes parties d'un groupe étendu depuis le golfe du Bengale jusqu'à la Manche, et comprenîfnt les populations indiennes, persanes,slaves, germaniques, celtiques, grecqueset latines.

Les Indiens , comme les Chinois à l'Orient , comme les Égyptiens sur le Nil, comme les Clialdéens sur l'Euphrate, comme les Péruviens et les Mexicains dans le Nouveau-Monde, ont été doués d'initiative, capables de jeter les fondements d'une société organisée et de puissants empires, capables en un mot de devenir un

de ces centres de civilisation que les aptitudes primordiales des races, les influences des climats, la direction donnée par certains hommes, et les chocs des populations extérieures ont destinés à des fortunes diverses.

Les Indiens agirent sur la péninsule par le brahmanisme, et sur un espace encore bien plus étendu parle bouddhisme. La religion bouddhiste, très-digne de considération comme élément essentiel de l'histoire dans la haute Asie, l'est aussi à cause du caractère particulier qu'elle présente, comparée au brahmanisme et même à tout le polythéisme de l'antiquité. Le bouddhisme est une doctrine où domine la morale pratique; et il se distingue ainsi du brahmanisme, où la mythologie occupe une plus grande place.

On se fera une idée générale de la morale du bouddhisme, quand on saura qu'il présente la vie religieuse, c'est-à-dire 1 imitation de Bouddha, comme l'idéal de l'homme en ce monde. Imiter Bouddha, se conformer autant que faire se peut à ce type de toute perfection , tel est le précepte suprême de la religion. Les polythéismes, au contraire, ont manqué d'un idéal, terme inaccessible sans doute, mais toujours offert comme règle et modèle : ils ne pouvaient suggérer rien de pareil ; les fonctions diverses de tous ces dieux ne permettaient pas de rattacher d'une façon étroite le dogme à la morale; et les premiers apologistes chrétiens ont facdement fait ressortir, 'dans leur polémique contre le paganisme, le désaccord entre la pratique des hommes vertueux e^ le spectacle de l'Olympe. Avoir un idéal auquel le fidèle doive toujours se rétérer est le propre des religions particulièrement morales, telles que le bouddhisme et le christianisme ; se complaire dans des conceptions mythologi(iues dont l'application à la morale est toujours ditlicile ou douteuse, est

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le propre des vieux polythéismes; ce caractère pénètre profondément dans l'essence des choses. Sans doute la raoraleainsidirigéeprésentedesdangersef des lacunes; l'ascétisme absolu, vers lequel elle emporte les hommes, est même radicalement incompatible avec l'existence des sociétés, et, soit dit en passant, l'échec de Tascétisme est un de ces exemples qui montrent comment le mobile en apparence le plus puissant, l'espérance d'une vie éternelle en un bonheur inlini, vient se briser contre les nécessités fondamentales de la nature humaine. Sans doute aussi les motifs moraux sont devenus différents dans les temps modernes; mais il ne faut pas perdre de vue que tout est relatif, tout subordonné aux conditions variables des temps et des lieux, et que ce qiii est efficace de nos jours aurait été vain et impuissant en d'autres siècles.

La vie monastique instituée par Bouddha n'était pas exclusive aux hommes, et le bouddhisme a aussi des couvents de femmes auxquels les mêmes règles sont imposées. Le but que se proposait le solitaire de la race des Çakya était de sauver les hommes en les détachant du monde et en leur enseignant la pratique de la vertu; son point d'appui se trouvait en cette opinion, particulière à la société brahmanique, qu'une vie ascétique donnait un pouvoir surnaturel; et son action sur ses contemporains dépendit de ses sentiments de charité et de prosélytisme qui lui tirent accueillir avec un empressement égal, dans un pays divisé en castes, les ignorants, les pauvres, les malheureux de toutes les conditions. L'enseignement bouddhicjue emjjloie des ri^cils ou paraboles pour développer les idées qui lui sont propres; unede ces paraboles fait parfaitement comprendre les sentiments dont il s'agit ici.

Il y avait, dans une ville deTlnde, une courlisaiie

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renommée pour sa beauté. Elle s'éprit d'un jeune bouddhiste qui, à chaque sollicitation, se contentait de répondre : Ma sœur, il n'est pas temps pour moi de te voir. Plus tard, la courtisane, poussée par la cupidité, commit un assassinat sur un marchand. Le crime dénoncé, le roi donna l'ordre aux exécuteurs d'aller couper à la criminelle les mains, les pieds, les oreilles et le nez, et de la laisser dans le cimetière ; les bourreaux exécutèrent l'ordre du roi, et abandonnèrent la courtisane dans le lieu indiqué. Cependant le jeune bouddhiste entendit parler du supplice, et il se dit à luimême : Il est temps qu'elle me voie. La servante de la courtisane restait auprès d'elle , par attachement pour ses anciennes bontés, et elle empêchait les corbeaux de s'approcher de son corps. Elle lui dit en voyant le bouddhiste : Fille de mon maître, celui vers lequel tu m'as envoyée à plusieurs reprises s'avance de ce côté. La courtisane , entendant ces paroles, lui répondit : Quand il me verra privée de ma beauté, déchirée par la douleur , jetée à terre, toute souillée de sang, quel sentiment pourra-t-il éprouver? Puis elle dit à sa servante : Amie, ramasse les membres qui ont été séparés de mon corps. La servante les réunit et les cacha sous un morceau de toile. En ce moment, le bouddhiste se plaça debout devant la courtisane. Celle-ci, le voyant ainsi debout devant elle, lui dit : Fils de mon maître, quand mon corps était entier, et qu'il était fait pour le plaisir , j'ai envoyé à plusieurs leprises ma servante vers toi , et tu m'as répondu : Ma sœur, il n'est pas temps pour toi de me voir. Aujourd'hui que le glaive m'a enlevé les mains, les pieds, le nez et les oreilles, que je suis jetée dans la boue et dans le sang, pourquoi viens- tu? Et elle prononça les stances suivantes : Quand mon corps était doux comme la fleur du lotus,

qu'il était orné de parures et de vêtements précieux, qu'il avait tout ce qui attire les regards , j'ai été assez malheureuse pour ne pouvoir te voir. Aujourd'hui , pourquoi viens-tu contempler ici un corps dont les yeux ne peuvent supporter la vue, qu'ont abandonné les jeux, le plaisir, la joie et la beauté, qui inspire l'épouvante et qui est souillé de sang et de boue ? Le bouddhiste répondit : Je ne suis pas venu auprès de toi, ma sœur, attiré par l'amour du plaisir; mais je suis venu pour voir la véritable nature des misérables objets des jouissances de l'homme. Il ajoute ensuite quelques autres maximes sur la vanité des plaisirs et la corruption du corps; ces discours portent le calme dans l'âme de la courtisane, qui meurt après avoir fait un acte de foi en Bouddha, et va renaître aussitôt parmi les dieux (p. 146).

On voit souvent dans des régions ou dans des époques éloignées l'une de l'autre , quand les conditions mentales ont des analogies considérables, on voit souvent, dis-je, naître des conceptions, des idées et des institutions tout à fait semblables. Ces similitudes peuvent étonner. Pour les bien comprendre, il faut toujours se représenter la constitution de l'esprit humain. Quelque libre qu'on s'imagine être, grâce à une illusion trop facile, dans le domaine des conceptions, ce domaine est limité d'une façon nécessaire, au premier chef par la constitution invariable de l'esprit humain, subsidiairement par les données variables des temps et des lieux. Lu est la raison essentielle de tant de phénomènes identiques <\ne Ton remarque entre des populations séparées par des distances soit chronologicjues, soit géograi)hiques. L'état mental, résultant de la constitution invariable et des données variables, change; et ces changements, qui ne peuvent être enseignés avec

quelque autorité que par l'histoire, créent les points de rencontre et de ressemblance entre les sociétés. Chaque société, dans le cercle qui l'a renfermée, assigna à des révélations surnaturelles la cause des institutions qui se créèrent dans son sein. La plus palpable critique de ces allégations primitives est dans le fait même de leur co-existence; évidemment, elles s'annulent réciproquement, et aucune n'a sur l'autre rien qui la puisse faire prévaloir. Tout est égal dans les camps divers, idées, miracles, prédictions, visions, inspirations. C'est en se mettant à ce point de vue, c'est en tenant compte des conditions de l'esprit humain, que l'on reconnaît comment les religions se développèrent au sein des sociétés antiques.

Après ces considérations, on sera moins surpris de rencontrer dans le bouddhisme une institution célèbre dans le christianisme, la confession. Appartenant aux premiers temps du bouddhisme, contemporaine même de Çâkyamouni, on la voit fermement établie dans les plus anciennes légendes. Par la prédominance donnée à l'état intérieur, les bouddhistes se trouvaient amenés à réduire l'expiation à son principe, c'est-à-dire au sentiment du repentir; et la seule forme qu'elle reçut dans la pratique fut celle de l'aveu ou de la confession s'appliquant aux trois seules espèces de fautes qu'il soitpossible de commettre, les fautes de pensée, de parole ou d'action.

L'inquiétude du salut est retracée avec des traits énergiques dans la légende suivante, qui a, si l'on veut, des analogies avec l'anecdote, racontée par les Grecs, de l'épée de Damoclès, mais qui est parvenue, avec son vrai sens, jusque dans les pieux récits du moyen âge et de l'Occident latin. Açôka (ce fut un des rois le plus favorablement disposés pour le bouddhisme, il vivait vers le

milieu du troisième siècle avant l'ère chrétienne), Açôka, voulant donner une leçon de piété à son frère Vitâçôka, lui lit par subterfuge revêtir les insignes royaux, puis, le surprenant dans ce costume, le condamna à mort. Je laisse maintenant parler M. Burnouf : « Voyant Yitâ- « çôka paré du bandeau et de la couronne, symboles « de la royauté, et assis sur le trône, il s'écria : Je vis « cependant encore, et toi tu fais déjà le roi; holà! « quelqu'un. Au même instant parurent les exécu- « teurs, couverts de vêtements bleus et ayant les che~ « veux longs, et, se prosternant aux pieds du roi, ils a lui dirent : Qu'ordonne le roi? — Je vous abandonne « Vitâçôka, leur dit-il. Alors, s'adressant au prince, « les exécuteurs lui dirent : Nous, les exécuteurs, ar- « mes du glaive, nous nous emparons de ta personne. « Mais les ministres se jetèrent aux pieds d'Açôka, en « le suppliant : Pardonne, ô roi; Vitâçôka est ton (( frère. — Je lui pardonne, répondit Açôka, mais pour « sept jours seulement : c'est mon frère, et, en consi- « dération de mon affection pour lui, je lui accorde la « royauté pendant les sept jours. Aussitôt on entendit « retentir des centaines d'instruments, on salua le « prince des cris de vive le roi, des milliers de gens « réunirent devant lui leurs mains en signe de l'es- « pect, et des centaines de femmes l'entourèrent; mais « les exécuteurs ne (luittèrent pas la porte du palais. (f A la lin du premier jour, ils se présentèrent à Vitâ- « çôka, et lui dirent : Voici un jour de passé, Vitâçôka; « il ne te reste plus que six jours. Ils en firent autant « le second jour et les jours suivants. Enfin, le sep- « tième, Vitâçôka, paré des ornements royaux, fut « conduit en présence d'Açôka, (jui lui dit : Vitâçôka, (' comment as-tu trouvé les chants, les danses, le con- (i cerl des instruments? — Je n'ai rien vu ni rien en-

« tendu , répondit Yitâçôka ; et il prononça cette « stance : Je n'ai pas écouté les chants, je n'ai pas vu a les danses des femmes; comment celui qui n'a goûté « aucun de ces plaisirs pourrait- il t'en donner son « avis?

a Yitâçôka, reprit le roi, je t'ai accordé la royauté « pour sept jours; on a fait retentir pour toi des cen- « taines d'instruments, on t'a salué des cris de vive « le roi, la foule t'a honoré en tenant ses mains réu- « nies en signe de respect devant toi, tu as été servi « par des centaines de femmes; comment donc peuxa tu dire : Je n'ai rien vu ni rien entendu? — Non, « répondit Yitâçôka, je n'ai ni vu les danses, ni en- « tendu le bruit des chants ; et je n'ai ni senti les « odeurs ni goûté les saveurs ; je n'ai pas perçu le cona tact de l'or, des joyaux, des colliers, ou des corps « que je touchais; la foule des femmes n'a pu charmer « un malheureux condamné à mort. Femmes, danses, « chants, palais, lit, siège, jeunesse, beauté, fortune, « tout cela et même la terre avec ses joyaux variés a « été sans charme et vide pour moi, pendant que je (c voyais assis tranquillement sur leurs sièges, à ma a porte, les exécuteurs avec leurs vêtements bleus. — « Eh quoi ! reprit Açôka, si la crainte d'une mort qui « ne devait t'enlever qu'une seule vie a pu t'empêcher « de jouir du bonheur d'être roi, de quel œil crois-tu « que les religieux, effrayés à la pensée de la mort, « envisagent tous les lieux où l'on peut renaître, et « les maux qui y sont attachés (p. 416)?» Açôka développa cette pensée; et son frère, grâce à la ruse du roi, changea de sentiment à l'égard de la loi de Bouddha.

L'institution de la confession conduit directement à un sujet qui y tient d'une manière intime, et qui a une extrême importance aux yeux des bouddhistes de

toutes les écoles : c'est la distinction et la classification des divers genres de fautes, ou, plus généralement, la casuistique. Tout lecteur qui réfléchira comprendra comment la confession, une fois établie, a eu pour suite, aussi bien dans le bouddhisme que dans le christianisme, la distinction et, si je puis m'exprimer ainsi, l'évaluation morale des péchés. La limite qui sépare le crime et le vice de la folie est souvent difficile à déterminer, mais n'en est pas moins réelle; si la folie relève de la biologie et de la médecine, le crime et le vice relèvent de la morale sociale. Les philosophes métaphysiciens et surtout les casuistes ont étudié avec attention les phénomènes de cet ordre; mais le point de vue où ils étaient placés les uns et les autres ne leur a point permis d'en saisir toute l'étendue. Soit qu'ils attribuassent une force absolue à l'esprit humain, soit qu'ils missent cette force absolue dans la divinité, toujours est-il qu'ils ne s'étaient fait aucune idée des conditions qui règlent, en une société donnée, l'explosion des vices et des crimes. L'expérience, qui juge pour cela comme pour tant d'autres choses en dernier ressort, a prouvé que la pathologie morale était soumise à des lois non moins fixes que la pathologie ordinaire, et que le tribut du mal s'acquittait avec une régularité oscillant entre des limites étroites. Ce que les religions et les métaphysiques avaient regardé comme le plus arbitraire se trouve, en définitive, assujetti à des conditions déterminantes.

Le moyen âge, en proie aux terreurs religieuses que causaient soit la menace de la fin du monde, soit la menace de l'enfer, produisit des légendes où étaient retracées des visites dans les demeures des damnés, jusqu'à ce que toutes ces visions vinssent converger dans l'admirable composition do Dante, suprême ellort

de l'art catholique en fait de poésie. Des impressions analogues lîrent naître d'analogues imaginations dans le bouddhisme. J'emprunte la légende suivante aux fragments si curieux des livres bouddhiques que M. Burnouf a insérés dans son ouvrage : « Un voya- « geur vint dans une forêt où il vit un monastère muni « de plates-formes et de sièges élevés, de balustrades, <( de fenêtres faites de treillage, d'œils-de-bœuf, et il y « aperçut des religieux convenablement vêtus, paisi- « blés et dans des postures calmes et décentes. Il se « dirigea vers eux, et aussitôt ils lui dirent : Sois le « bienvenu, respectable voyageur. Ils lui fournirent « ensuite les moyens de se reposer; et, quand il fut « reposé, ils le firent entrer dans le monastère. Là il (' vit un beau siège et un beau lit qui lui étaient des- « tinés, et des aliments purement préparés qui étaient u servis. N'as-tu pas soif? n'as-tu pas faim? lui dirent « les religieux. — J'ai faim et soif, répondit-il. — (( Mange donc, respectable voyageur. — Je mangerai « au milieu de l'assemblée, reprit-il. — Mange, voya- « geur, dirent les religieux; sans cela, il y aura châtiu ment. — Il mangea donc, et, quand il eut pris son « repas, il se retira à l'écart et s'assit. Au bout de « quelques instants, le son de la plaque de métal qu'on « frappe pour appeler les religieux s'étant fait en- « tendre, chacun d'eux, tenant son vase à la main, K vint s'asseoir à son rang. Et aussitôt le monastère « s'évanouit. A la place des vases parurent des mar- « leaux de fer, et avec ces marteaux les religieux se « brisèrent le crâne les uns aux autres, en poussant « des cris de douleur. Gela dura jusqu'au moment où « vint le soir; ensuite le monastère reparut de nou- « veau, et avec lui les religieux calmes et dans des (( postures décentes. Le voyageur se présenta devant

« eux, et leur dit : Qui êtes-vous donc, respectables f( religieux, et par suite de quelle action êtes- vous nés « ici? — Respectable voyageur, rcpondirent-ils, les (( hommes du monde sont difticiles à persuader; tu ne (( vas pas nous croire. — Je suis témoin oculaire, ré- « pondit-il; pourquoi ne vous croirais-je pas? — Nous a étions, û respectable voyageur, des auditeurs de « Bouddha; un combat s'éleva un jour entre nous, au « moment où nous nous réunîmes pour nos repas. « Parce que nous nous sommes livré alors un combat, « nous sommes nés ici dans les enfers qui se renou- « vellent chaque jour. Il est établi que, quand la mort « nous aura tait sortir de ce monde, il nous faudra « renaître dans les régions infernales. C'est pourquoi, « ô voyageur, il est bon, lorsque tu seras retourné dans « le monde, que tu annonces à ceux qui remplissent « avec toi les devoirs de la vie religieuse : ne vous lift vrez pas de combat au milieu de l'assemblée, de (( peur d'être abandonnés en proie aux douleurs et au « désespoir éprouvés par des religieux qui ont manqué « à leurs obligations. » (P. 319.)

Il y a peu de croyances qui reposent sur un aussi petit nombre de dogmes que le bouddhisme, du moins le bouddhisme ancien ; car le mouvement des choses humaines l'a modifié suivant les lieux et suivant les pays, et il en est résulté un autre bouddbisme où les inventions théologiquos rivalisent avec ce ([ue le brahmanisme moderne a conçu de plus compliqué. Mais le bouddhisme primitif est presque tout entier dans des règles sim|)les de morale, et il y sutlit de croire ({ue Bouddha fut un homme parvenu à un degré suprême d'intelligence et de vertu, et qu'il est proposé à chacun pour régie et modèle de la vie. A une religion qui a peu de dogmes il sulïit d'un culte simple; et, dans le l'ait,

rien ne l'est plus que celui qui est imposé au peuple par la loi du bouddhisme. Les cérémonies religieuses consistent en offrandes de fleurs et de parfums, qu'on accompagne du bruit des instruments et de la récitation de chants et de prières pieuses. Le culte n'a que deux objets : la représentation figurée de Çùkyamouni, fondateur de la doctrine, et les édifices qui renferment une portion de ses os. Une image et des reliques, voilà tout ce qu'adorent les bouddhistes. Du reste, aucune trace de sacrifices sanglants, ni d'offrandes transmises à la divinité par l'intermédiaire du feu : d'abord, parce que le premier des préceptes fondamentaux de la morale bouddhique est de ne tuer rien de ce qui vit; ensuite, parce que les bouddhistes rejettent la théorie des Védas, suivant laquelle les dieux se nourrissent de ce qu'on offre au feu, qui est leur messager sur la terre. L'idée que les dieux se nourrissaient des victimes offertes en sacrifice est une des plus anciennes qui se rencontrent dans les religions. Elle est familière à la haute antiquité. Dans Homère, Jupiter dit : « Hector « fut, de tous les habitants de Troie, le plus chéri des « dieux et de moi en particulier; jamais il ne négligea « d'offrir des présents agréables, jamais mon autel ne « fut privé du repas, des libations et de l'odeur de la « viande, car telle est la récompense qui est notre a partage. » Ce repas n'est pas autre chose que l'alimentation des dieux par le sacrifice signalé dans les Védas, A la vérité, les traducteurs français ont généralement dissimulé cette particularité caractéristique sous le mot vague d'offrande, ne pouvant, dans leurs idées modernes, s'imaginer que des dieux mangeassent les viandes de l'autel, et effaçant dès lors dans le vieux poète grec ce qui ne convenait pas à leur façon moderne de penser. Dans le fait, pour Homère et pour

beaucoup d'autres livres sacrés ou profanes, combien de temps l'interprétation n'est-elle pas restée sans voir ce qui y était réellement, et sans consentir à ne pas défigurer d'antiques monuments! Plus les textes étaient révérés, plus l'homme moderne se sentait instinctivement porté à adoucir ce qu'ils offraient d'étrange et d'inconvenant à ses yeux, de peur d'avoir à blâmer ce que le préjugé l'obligeait à respecter et à admirer sans restriction. Mais une connaissance plus exacte de l'histoire tend à rendre aux siècles passés leur vraie physionomie; et si les Grecs, comme les Brahmanes, ont offert des sacrifices aux dieux afin de les nourrir, c'est une trace curieuse laissée parles religions primitives. Le bouddhisme réagit contre cette notion, et brisa dans l'esprit de ses adhérents une institution qui gardait un souvenir d'une antiquité oubliée de l'histoire.

Le bouddhisme, malgré ses tendances véritablement morales, malgré ses influences civilisatrices sur de nombreuses populations, a vu cependant se fermer devant lui la carrière où il était entré, les conceptions mythologiques croître comme autant de plantes parasites, et toute la force d'avancement qui lui était inhérente se perdre désormais en d'inutiles remaniements. C'est qu'en effet aucune religion n'a par elle-même le pouvoir de dépasser une certaine limite de développement; et c'est toujours à des circonstances accessoires, c'est-à-dire à la culture progressive des sciences que les nations doivent de cheminer véritablement. On sait que l'antiquité a constamment déploré les mutations qui minaient ses institutions politi(iues et religieuses, et qu'elle s'est toujours adressée à son passé quand elle a voulu restaurer ses ruines. Le monde moderne, au contraire, regarile devant lui, et, sans jamais chercher

à revenir sur ses pas, il s'abandonne avec réflexion au courant qui le porte. Avoir contiance dans le passé, ou avoir conliance dans l'avenir, est une distinction protonde entre les temps anciens et les temps modernes. Or les religions, choses essentiellement antiques, sont toutes enchaînées à leur origine, c'est-à-dire à des traditions ou à des écritures sacrées, susceptibles sans doute d'une certaine extension, mais d'une extension qui a ses limites. Tant que ces limites ne sont pas atteintes, les religions favorisent le développement auquel elles sont associées; mais, quand les traditions et les écritures deviennent en désaccord avec les idées qui s'élèvent, quand ce fonds , nécessairement immuable, puisqu'il provient d'une source supposée surnaturelle, entre en conflit avec les éléments changeants et progressifs, alors les religions laissent aller le siècle qui s'éloigne, et s'asseyent, désormais immobiles, auprès du monument de leur origine. Ou bien, si l'élément scientifique a manqué autour d'elles, si cet ennemi n'est pas venu les attaquer dans leur domaine, elles s'affaissent sur elles-mêmes, et perdent en de vaines combinaisons théologiques toute l'etficacité sociale qu'elles possédaient.

C'est ce qui est arrivé au bouddhisme. L'élément scientifique lui a fait défaut. Ses notions théologiques n'ont pas été, il est vrai, attaquées dans leur essence, ni mises en contradiction avec les notions positives fournies par les sciences, puisqu'elles ont manqué; mais l'autre danger est survenu, et le bouddhisme a glissé dans le vague sans bornes des élaborations mythologiques. C'est ainsi qu'une religion empreinte, à un aussi haut degré, du caractère moral a, même pour la morale, trouvé une limite qu'elle n'a pu dépasser, et au-dessous de laquelle elle a fini par retomber.

Ce grand exemple servirait, à défaut de tout autre, pour démontrer que la morale est dans des relations nécessaires avec la civilisation des sociétés. On a souvent fait remarquer les différences profondes, les contrariétés même qu'à cet égard offraient les nations, les siècles et les lieux; des phrases éloquentes ont été fournies par ce thème facile; mais ce sont des déclamations sonores et, on peut le dire, des sophismes, s'il V a sophisme à n'user, dans une question, que d'une moitié des faits qui y appartiennent. Or, ici, on laisse de côté les conditions sociales; on suppose que la^riiorale est arbitraire, vu qu'elle est variable. Elle n'est point arbitraire, elle est relative; et la variabilité lui est inhérente en vertu delà relativité. Résultat de l'organisation de l'homme, produit complexe des impulsions égoïstes et des impulsions bienveillantes \ elle est partout présente, mais partout aussi elle est en rapport avec le degré de culture. Il n'existe point de société placée assez bas pour n'en avoir aucun rudiment. Sénèque a dit avec profondeur : « La nature a nous a donné les germes de la science, non la « science. » Il en est de même de la morale, dont les germes croissent et se développent par un travail analogue. Telle est l'explication de cette remarquable variabilité, explication (|ui nous montre qu'il n'y a encore aucune histoire réelle de cette catégorie de faits; telle est la cause pour laciuelle des religions à but véritablement moral hnissent, (luaud le reste de la culture les dépasse, par devenir impuissantes et nuisibles dans l'ordre moral lui-même.

1. Bicuvcilldiucs ii'csl lias le mot propre; c'esl allrnisles qu'il faudrait dire. Mais M. Comte, à cette d;ile, n'avait pas ciieorc créé rexcelleiil, le nécessaire néologisme d'ultruisic et iWiltiuismc.

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