LE LEXIQUE
Un ample Glossaire de la langue de madame de Sévigné, contenant près de quinze mille exemples, clôt cette belle et bonne édition. Utile secours à qui veut étudier les formes d'un langage déjà vieux de deux cents ans ! agréable revue à qui il suflfit de promener un coup d'œil curieux. « Si l'on veut bien, dit l'auteur i' du Glossaire, lire quelques articles d'une certaine a étendue, on sera peut-être étonné d'y trouver un « charme que ne promettent guère les compilations « analogues à la nôtre. Cette allure toujours dégagée « de la phrase, cette facilité rapide, cette négligence
« même, la meilleure garantie de la sincérité de ma- « dame de Sévigné , lorsqu'elle dit qu'elle écrit à « course de plume, et qu'elle ne saurait se contraindre, « donnent une sorte de suite à ces lambeaux cousus « les uns au bout des autres ; et, si la transition en- « tre les idées a presque toujours quel([ue chose de « brusque, comme il était inévitable, le passage d'une « phrase à l'autre n'est presque jamais heurté. » Cet auteur est M. Sommer, à qui une mort prématurée et rapide a à peine laissé le temps de corriger sa dernière épreuve. En quelques mots M. Adolphe Régnier a regretté son utile collaborateur ; en quelques mots aussi j'ai, dans une autre occasion, regretté le mien ; car M. Sommer m'aida dans le premier volume de mon dictionnaire, et ne vit pas commencer le second. On aime à honorer une honorable mémoire et à jeter dane. le torrent des choses un souvenir qui un moment surnage.
Je suis le conseil de M. Sommer; je feuillette son Glossaire, et j'en suis aussitôt récompensé, rencontrant le joli néologisme de Bussy : « L'amour étant un vrai « recommenceur; l'on se redit les mômes choses en « d'autres termes. » Ce mot, fabriqué par son cousin pour le besoin de l'idée, n'effarouche point par sa nouveauté madame de Sévigné, qui le reprend pour son compte; et le dialogue continue dans le Glossaire : <c Ce que vous dites que l'amour est un vrai recommen- « ceur est tellement joli... je me suis même quelque- « fois aperçue que l'amitié se voulait mêler en cela de « contrefaire l'amour, et qu'en sa manière elle était « aussi une vraie rocommenceuse. » L'approbation de madame de Sévigné n'a pas iléchi l'Académie ; l'amour recommenceur ni l'amitié recommenceuse ne liiïurent dans son dictionnaire.
Les recommencements (encore un mot qui n'est pas dans le dictionnaire de l'Académie et que le Glossaire m'apprend être dans madame de Sévigné et dans Bussy), les recommencements n'appartiennent pas seulement à l'amour et même à l'amitié ; toutes les passions sont recommenceuses. Madame de Sévigné le savait bien, elle qui avertissait si chaudement sa fille «it son gendre de ne pas se laisser entraîner au jeu, comme ils faisaient: « Mais à propos d'écus, leur écrit- « elle, quelle folie d'en perdre deux cents à ce chien « d'hoca I un coupe-gorge qu'on a banni d« ce pays-ci, « parce qu'on y faisait de furieux voyages. Vous jouez (( d'un malheur insurmontable, vous perdez toujours. « Voilà bien de l'argent qui vous épuise; je ne puis « croire que vous en ayez assez pour ne vous point « sentir deces pertes continuelles. Croyez-moi, ne vous « opiniâtrez point; je suis plus sensible que vous à ce « continuel guignon. Souvenez-vous que vous avez «perdu tout cet argent sans vous divertir; au con- « traire, vous avez donné cinq ou six mille francs pour «vous ennuyer et pour être houspillés de la fortune. « Ma bonne, je m'emporte; il faut 'dire comme Tarte tufe : c'est un excès de zèle. » (T. II, p. 528.) Chose singulière, pendant que le hoca était défendu à Paris comme un jeu dangereux, Versailles, se mettant audessus de l'ordonnance, y jouait des sommes énormes, et chez le roi, à la cour, cinq ou six mille pistoles en un matin, ce n'était rien. (T. IV, p. 168.)
Le jeu et le faste abîmaient la maison de Grignan ; si bien que l'on voit dans les lettres de madame de Sévigné la hère dame de Grignan employer, comme don Juan à l'égard de M. Dimanche, toutes les adresses de son éloquence pour ajourner une grosse couturière, qui avait fait le voyage de Paris à Marseille et réclamait
son dû. Madame de Sévigné (t. IV, p. 459) raconte que M. le duc de Chaulnes, qui avait toutes ses terres en Picardie , les recommanda beaucoup à l'intendant Courtin, qui était fort de ses amis. Celui-ci se fit un grand plaisir de les soulager. L'année suivante, dans sa tournée, il vit que, pour être agréable au duc de Chaulnes, il avait surchargé d'autres paroisses. La peine qu'il en eut lui fit examiner le tort qu'il leur avait causé, et il trouva qu'il allait à quarante mille livres. Il n'en fit point à deux fois, il les paya et les répartit de son argent, puis demanda à être rappelé. Il est sûr que cet intendant-là n'était pas des recommenceurs du hoca.
Non content de rechercher quels usages madame de Sévigné a faits de tel ou tel mot, M. Sommer a voulu pénétrer plus avant dans le secret de son style, et connaître les procédés qui lui étaient le plus familiers. Cette seconde étude lui a paru un complément indispensable de la première ; et, groupant les faits généraux qui ressortaient des applications particulières, il en a fait l'objet d'un travail d'ensemble qu'il a placé en tête du Glossaire sous le titre d' Introduction gymmmaticale. « Ce n'est pas là, croyons-nous, dit M. Sommer, « la partie la moins intéressante. » Je le crois aussi, et j'y emprunte quelques discussions grammaticales bien ténues, mais qui plaisent à tout le monde, parce que tout le monde en est juge.
Il n'est personne (jui parfois, en écrivant, n'ait hésité sur le pluriel ou le singulier en des phrases de cette forme : C'est icn des livres qui me conviennent le plus ou qui me convient le plus. Dans ces tournures, madame de Sévigné met le singulier : vous êtes un des honnnes du monde qui me convient le plus (t. YI, p. G'.i) ; c'est une des personnes du monde qui a le plus de bonnes
qualftés (t. IX, p. 39} ; rien n'est si vrai, et c'est une des raisons qui fait murmurer contre l'impossibilité. (ï. IX, p. 327.) La syntaxe permet également le singulier et le pluriel; car la première phrase de madame de Sévigné peut s'analyser aussi bien avec le singulier en: parmi les hommes du monde, vous êtes un qui me convient le plus, qu'avec le pluriel en : vous êtes un parmi les hommes du monde gui me conviennent le plus. Seulement il y a une petite nuance de sens entre les deux tournures : avec le singulier, cela signifie que parmi les hommes il y en a un qui me convient le plus, et c'est vous ; avec le pluriel , cela signifie que parmi les hommes il y en a plusieurs qui me conviennent le plus, et vous êtes un de ce nombre. Le superlatif est, si je puis ainsi parler, plus superlatif avec le singulier; et c'est sans doute pourquoi madame de Sévigné l'a préféré. Mais on remarquera que si, au lieu d'être construit avec l'article, le substantif Tétait avec le pronom démonstratif, la liberté du choix entre le singulier et le pluriel serait ôtée; le pluriel seul serait admis par la syntaxe; et l'on dira, par exemple, en parlant de l'intendant Gourtin : c'est un de ces hommes qui ne dorment que quand leur conscience est satisfaite.
A côté de Gourtin, il ne sera pas mal de citer un autre délicat de conscience, l'amiral de Graville, seigneur de Marcoussis, aimé de Louis XII. Il avait prêté au roi 80,000 livres, somme très-considérable pour le temps et représentant environ 320,000 francs de notre monnaie, pour laquelle certains domaines et des seigneuries (Melun, Corbeil, Dourdan, etc.) lui avaient été hypothéqués. Dans son testament, et par un codicille en date du 22 mai 1313, il déclara qu'il ne voulait pas que cette somme fût restituée à ses enfants, et ordonna que les terres et rentes qu'il tenait du roi pour l'engage-
ment de ce prêt Jui fussent rendues, suppliant trèshumblement Sa Majesté qu'il lui plût de décharger de pareilles sommes les bailliages les plus foulés de son royaume, son désir étant que ce legs fût employé au soulagement du peuple, en considération de ce qu'il avait reçu quantité de bienfaits remarquables et plusieurs dons magnifiques des rois ses maîtres, pour lesquels le public avait pu être grevé et surchargé notablement.
Les simples libéralités de nos rois et à plus forte raison leurs prodigalités étaient fort onéreuses au peuple, surtout à une époque où les taxes, épargnant le clergé et la noblesse, retombaient de tout leur poids sur le populaire. Et n'étaient-ce " pas de folles , de cruelles prodigalités que ce jeu effréné qui se jouait dans les appartements de Louis XIV? Voilà, dit madame de Sévigné, où l'on voit perdre ou gagner tous les jours deux ou trois mille louis. (T. IV, p. 525.) La reine n'y était pas la moins ardente : « La reine, dit « encore madame de Sévigné, perdit la messe l'autre « jour et 20,000 écus avant midi. Le roi lui dit : Ma- « dame, supputons un peu combien c'est par an... et « M. de Montausier lui dit le lendemain : Eh bien, « Madame, perdrez-vous encore aujourd'hui la messe « pour l'hoca? Elle se mit en colère. » (T. IV, p. 247.) Supputons, en effet, ou plutôt Colbert supputa pour elle. Cet économe ministre, effrayé des sommes qui s'en allaient par là, crut qu'on trichait les deux reines; car Anne d'Autriclic n'était pas moins joueuse (|ue sa bclle-lille. Il en parla au roi avec quelque soupçon. Le tricheur, s'il y en avait un, devait être le marquis (le Dangeau, (|ui faisait la partie des reines, les divertissait, et, comme (lit Fonlonellc, égayait kuir perte. Le roi trouva moyen d'être un jour témoin de ce jeu,
et, placé derrière le marquis sans en être aperçu, il se convainquit par lui-même de son exacte fidélité. Il fallut le laisser gagner tant qu'il voudrait. Au reste, son talent au jeu et ses succès avaient fixé l'attention de madame de Sévigné : « Je voyais jouer Dangeau, et « j'admirais combien nous sommes sots auprès de lui. a II ne songe qu'à son affaire, et gagne où les autres (( perdent; il ne néglige rien, il profite de tout, il n'est « point distrait ; en un mot, sa bonne conduite défie « la fortune ; aussi les deux cent raille francs en dix « jours, les cent raille écus en un mois, tout cela se « met sur le Ii\Te de la recette. » (T. IV, p. 544.)
Il ne faut se fier qu'à demi aux oraisons funèbres. Flécliier, après avoir loué la charité de la reine, s'écrie : « Admirez, femmes riches, et tremblez, dit le prophète, « vous qui, par des dépenses folles et excessives, con- (( traignez vos maris à chercher dans l'oppression des « pauvres de quoi fournir à votre vanilé et à votre « luxe. » Mais, avec un jeu (jui engloutissait des sommes énormes, la reine n'était- elle pas une de ces femmes riches dont les maris oppriment les pauvres? Et s'était -elle jamais demandé d'oii venaient ces 20,000 écus qu'elle perdait si facilement en une matinée? La France souffrit cruellement des longues prodigalités du grand roi; et voici une petite histoire (l'expression est de madame de Sévigné, non de moi), image sans doute extrême des désespoirs de la gent lailiable à merci, mais image qui ne doit pas être oubliée : « Un pauvre passementier, dans le faubourg « Saint-Marceau^ était taxé à dix écus pour un impôt « sur les maîtrises. Il ne les avait pas, on le presse et «represse; il demande du temps, on lui refuse; on « prend son pauvre lit et sa pauvre écuelle. Quant il « se vil dans cet état, la rage s'empara de son cœur: il
« coupa la gorge à trois entants qui étaient dans sa « chambre; sa femme sauva le quatrième et s'enfuit. « Le pauvre homme est au Châtelet, il sera pendu dans « un jour ou deux. H dit que tout son déplaisir, c'est (( de n'avoir pas tué sa femme et l'enfant qu'elle a « sauvé. Songez que cela est vrai comme si vous l'aviez « vu, et que depuis le siège de Jérusalem il ne s'est « point vu une telle fureur. » (T. III, p. 534.)
La terrible histoire du passementier, je l'ai rapprochée du jeu meurtrier de la reine Marie-Thérèse. Le même cours d'idées me porte à la mettre en regard du grand morceau de Bossuet sur les péchés véniels de celte princesse, a Que je hais, s'écrie l'admirable ora- « teur, ta vaine science et ta mauvaise subtilité, âme té- (( méraire, qui prononces si hardiment : ce péché que <c je commets sans crainte est véniel 1 L'âme vraiment « pure n'est pas si savante. La reine sait en général « qu'il y a des péchés véniels, car la foi l'enseigne ; « mais la foi ne lui enseigne pas que les siens le soient. « Deux choses vous vont faire voir l'éminent degré de « sa vertu. Nous le savons, chrétiens, et nous ne douce nons point de fausses louanges devant ces autels. « Elle a dit souvent, dans cette bienheureuse simplicité a qui lui était commune avec tous les saints, qu'elle ne « comprenait pus comment on pouvaitcommettrevolontt tairemeiit un seul péché, tout petit ([u'il lût. Elle ne « disait donc pas ; il est véniel; elle disait : il est péché; « et son cœur innocent se soulevait. Mais, comme il (t échappe (luehjue péché à la fragilité humaine, elle « ne disait pas: il est léger; encore une fois, il est « péciié, disait-elle. Alors, pénétrée des siens, s'il arri- <( vait quehjue malheur à sa jjersonne, à sa famille, à « l'État, elle s'en accusait seule. » Certes, il est impossible de retracer en touches plus t)ures la délicatesse
(l'une conscience catholique; et je la respecte, pourvu que je la mette en place, c'est-à-dire au milieu des égoïsmes privilégiés d'une royauté absolue, d'une cour enivrée, dune noblesse arrogante. Autrement il me souviendrait que cette grande dame a joué un jeu insensé, ,surtout pour une reine à qui le souci de son peuple était imposé. Sans doute elle dut, suivant le beau langage de Bossuet, « se prêter au monde avec toute la dignité que « demandait sa grandeur. Les rois, non plus que le soie leil, n'ont pas reçu en vain l'éclat qui les environne; « il est nécessaire au genre humain, et ils doivent, pour. « le repos autant que pour la décoration de l'univers, « soutenir une majesté qui n'est qu'un rayon de celle « de Dieu. » Mais, dans un gouvernement où le trésor de l'État était confondu avec celui du monarque, les prodigalités royales coûtaient cher à ceux qui les payaient. Combien de larmes, de souffrances, de détresses, de dénûments, de maladies, de morts, étaient représentés par ces milliers de louis dont madame de Sévigné nous dépeint le va-et-vient sur les tables ! La reine n'y a jamais pensé, ni Bossuet non plus; j'ajoute que dans cette dévorante splendeur de la royauté ils n'y pouvaient penser ni l'une ni l'autre. Mais, aujourd'hui que la solidarité entre le prince et les citoyens, entre les riches et, les travailleurs, est sentie et fait partie de l'équité sociale, la conscience moderne, peut-être plus facile pour les péchés véniels et certainement plus indifférente aux observances, murmurerait contre cette insouciance à consumer, en de futiles amusements, la substance populaire. C'est ainsi que change le type moral, et ([ue, tout en ne contredisant pas à une louange du temps, on la montre limitée et relative, seul moyen qui permette de réduire le passé à sa valeur, sans Tolfenser. Mais il faut quitter les choses pour revenir.aux mots.
au Glossaire et à la grammaire de madame de Sévigné. Les grammairiens modernes ne veulent pas que la particule en, quand il s'agit de personnes, puisse représenter de lui, d'elle, d'eux, de moi, de vous; et par exemple ils condamnent cette phrase : je connais cet homme, et fen parle volontiers, exigeant que Ton mette : je parle de lui volontiers.
Madame de Sévigné ne connaît pas cette règle. U Introduction grammaticale me fournit à l'encontre autant d'exemples que j'en veux ; « Parlez de moi à ceux qui sont auprès de vous et qui s'en souviennent. » (T. VII, p. 284.) « Ce ne sont pas les bois des Rochers (lui me « font penser à vous; au milieu de Paris, je n'en suis « pas moins occupée. » (T. VI, p. 465.) « Ce cabinet est « digne de vous, ma fille; la promenade en sefait di- « gne aussi. » (T. VI, p. 436.) « Pour réparer ma faute « de ne vous avoir rien dit de notre ami Corbinelli, le « voilà qui vous en va parler lui-même. » (T. X, p. 77.)
Corneille ne s'exprime pas autrement que madame de Sévigné : « .J'en ai fait un martyr (de Polyeucte); sa « mort me fait chrétien. » {Polyeucte, V, 5.) Ni Racine non plus : « Quoi! vous en attendez ([uehjue injure « nouvelle I » (Andromaque, II, 1 .) En s'exprimant ainsi, Corneille, madame de Sévigné, Racine ont suivi l'usage le plus ancien de la langue; et dans le roman de Berte aux grands pieds, œuvre du treizième siècle, on lit : «Celé dame mourut, l'ame en puist Dieu garder. » (P. 7.) La particuleen, écrite primitivement e?jY, est l'adverbe latin inde; et c'est à* ce titre que nous disons : Vous venez de Lijon, fen arrive. Nous saisissons là le subtil procédé par lequel la langue française a transformé cet adverbe latin en une particule relative générale qui n'indique ni la première personne, ni la seconde, ni la troisième en particulier, (jui est toujours
au cas indirect marqué par de, et qui ne joue jamais le rôle de sujet. En effet en, signifiant de là, a été pris sans peine pour le représentant des noms de lieux, et, tinalement, généralisé, pour le représentant de tout objet, sans qu'il y eût aucune distinction pour les choses. Donc, ni l'étymologie, ni la raison grammaticale, ni l'usage ne condamnent l'emploi général que nos anciens en ont fait de tout temps. Non-seulement il n'y a aucun profit à rompre la tradition, mais encore il y a dommage. En effet, si l'on arrive à inculquer dans l'esprit de tous qu'il est mal d'appliquer en aux personnes, les passages que j'ai cités paraîtront fautifs; et il est fâcheux de compromettre par une grammaire pointilleuse, devant la génération présente et future, la correction de nos vieux textes, et d'accoutumer l'oreille, toujours si superbe, à se choquer de ce qui ne doit pas la choquer.
Il est facile dindiquer ce qui a poussé les grammairiens à leur coup d'état. Le bon usage veut que, lorsqu'il s'agit d'un nom de chose, on se serve de en, et non de l'adjectif possessif : j'ai lu ce livre, j'en aime le style. Le bon usage, ai-je dit, mais non une règle absolue; et mettre : j'aime son style, serait de l'inélégance, non un solécisme. Rien, dans notre grammaire, n'empêche d'appliquer les adjectifs possessifs aux noms de choses ; et cela est si vrai, que, quand la construction cesse d'être directe, il est non-seulement permis, mais inévitable de se servir de ces adjectifs; et l'on dira : Vous cédez à votre passion, vous obéissez à son impulsion. Même dans l'emploi direct, il n'est personne qui, dans le style didactique au moins, hésite à se servir d'une tournure analogue à celle-ci : Vhydy^ogène et ses composés. Malgré ces restrictions, le bon usage garde sa prééminence, car il a une très-juste raison d'être : ce n'est pas sans une
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sorte de répugnance que l'on dit des choses l'adjectif son, sa, ses, qui va si bien aux personnes; on Tévile donc autant qu'on peut, et on le remplace par la particule en. Voilà pourquoi l'emploi de en est élégant, et pourquoi celui de son, sa, ses, en ces cas-là, ne l'est pas.
Les grammairiens se sont laissé tenter par l'idée d'établir une démarcation tranchée, et de réserver exclusivement en pour les choses, et son, sa, ses pour les personnes. Mais, indépendamment de la tradition, leur tentative échoue contre deux faits qu'il n'est pas possible d'écarter : c'est que, d'une part, son, sa, ses se dit régulièrement et indispensablemeiit des choses dans les cas notés plus haut, et que en se dit non moins régulièrement et non moins indispensablement des personnes, dans des tournures comme celles-ci : Si<r ces tivis hommes, feu connais deux ; parmi les hommes, il s'en trouve qui, etc.
De même qu'il est inélégant de mettre son, sa, ses h'i où l'on peut mettre en, de même il est inélégant de mettre en là oii l'on peut mettre son, sa, ses. Néanmoins la tournure se trouve et en voici des exemples :
Sans l'avoir jamais vu, je connais son courage; Qu'impoi'le après cela quel en soit le visage?
(Corneille, Suite du Menteur, IV, 2.)
Au roi que nous pleurons il laissa la couronne; (Constance en est la sœur.
(Saurin, Blanche et Guiscard, 1, 4.)
De cette discussion je conclus (|ue c'est l'élégance ou l'inélégance qui, dans l'emploi de la particule en, doit diriger celui (|ui parle ou qui écrit.
Un peu de curiosité m'a porté à chercher dans le Glossaire Quanto ou Quantova; il n'y est pas. Je n'en fais pas
reproche au Glossah'e. Quanto ou Quantova est un nom propre, mais c'est un singulier nom propre. On sait que c'était ainsi que madame de Sévigné désignait, sans la nommer, madame de Montespan. « La reine a prié « Quantova qu'on lui fît revenir auprès d'elle une Es- « pagnole qui n'était pas partie. La chose a été faite; la « reine est ravie et dit qu^elle n'oubliera jamais cette « obligation. » (T. III, p. 268.) Cela n'empêche pas que, dans d'autres endroits, madame de Montespan ne figure en toutes lettres : « Il y eut des masques; made- » moiselle de Fontanges y parut brillante et parée des (c mains de madame de Montespan. » (T. VI, p. 299.) Ainsi l'altière Vasthi, qui obligeait si particulièrement la femme, ne manquait pas de complaisance à l'égard d'une autre maîtresse. On conçoit que, dans ce singulier ménage, la reine pleurât quelquefois : « La femme de « l'ami a fort pleuré. » (T. lY, p. 528.) La femme de rami, c'est une désignation couverte de la reine. Estce à ces pleurs secrets que Bossuet a fait allusion dans l'oraison funèbre de cette princesse? o Mais ([uels « malheurs, direz-vous, dans cette grandeur et dans un (( si long cours de prospérité? Vous croyez donc que « les déplaisirs et les plus mortelles douleurs ne seca- <c chent pas sous la pourpre, ou qu'un royaume est un « remède universel à tous les maux, un baume qui les « adoucit, un charme qui les enchante ! » Bossuet a raison; cette grande reine a dû soufï'rir comme une simple femme.
Un lexique comme celui de madame de Sévigné est fertile en leçons. Dans notre langue actuelle, la proposition par ne se joint guère à un infinitif; le dictionnaire de l'Académie ne l'y met qu'après les verbes co>;îm,encer et finir : il commença, il finit par lui adresser la parole. C'est d'une façon analogue que l'on dit : // dé-
buta par lui faire des compliments. Si l'on ajoute une locution qui est à peu près devenue proverbiale : // s'en venge par en médire^ on aura tout ce que l'usage accepte présentement. Il acceptait bien plus autrefois; et, à vrai dire, aucune restriction n'existait. Avec une pleine raison, le Glossaire s'est étendu sur cette particularité, et il cite beaucoup d'exemples parmi lesquels je choisis quelques-uns : « Ne nous empêchez point de partir par dire que vous ne nous attendez plus. » (T. III, p. 137.) « L'abbé de Coulanges se met en colère, et en « sort par faire l'oncle et dire qu'on se taise. » (T. III, p. olo.) « Que ce jour est présent à ma mémoire I et que «je souhaite en retrouver un autre qui soit, marqué « par vous revoir, par vous embrasser, par m'attacher « à vous pour jamais! » (T. IX, p. 235.) « Ne croyez « pas quej'offense ce quej'aime par négliger ma santé.» (T. IV, p. 29.) « Avec de méchants cœurs comme ceux « de ces gens-là, on perd tout par être généreux. » (T. III, p. iSl.) « C'est la meilleure cause du monde à « soutenir; elle ne saurait périr que par n'être pas bien « expliquée ou bien entendue. » (T. III, p. 235.) Ces exemples sont encourageants à élargir l'emploi de la proposition par. Ils sont clairs, rapides et élégants. L'archaïsme, sagement exploité, sera, (juand on voudra, une mine de nouveauté pour la langue; et, pour l'exploiter, le meilleur outil est dans les lexiques de nos anciens classiques.
Plus l'archaïsme est voisin de nous, plus on y peut prendre; mais, même dans cet archaïsme le plus voisin, il est plus d'un mot que l'usage a démonétisé et qu'il serait tout à fait oiseux d'essayer de rendre à la circulation: par exemple, le mot action^ que le dix-septième siècle employait au sens du discours et surtout de discours public. Madame de Sévigné s'en sert souvent :
« M. le coadjuteur a fait la plus belle harangue... le a roi a fort loué cette action. « (T. IV, p. 65.) « Nous « avons été agréablement surpris par les conclusions et de M. Talon, qui a fait une très-belle action. » (T. IX, p. 573.) « M. de Tulle a surpassé tout ce qu'on espérait « de lui dans l'oraison funèbre de M. de Turenne; c'est « une action pour, l'immortalité. » (T. IV, p. 220.) En cet emploi, action est un latinisme : actio signifiait plaidoirie^ et l'on conçoit comment de plaidoirie le français passa au sens général de toute espèce de discours. Mais vraiment c'est un grand désaccord entre le nom et la chose que d'appeler action une oraison funèbre, et j'aime bien mieux lui laisser la dénomination placide à^oraison.
Ni à chanter ni à oreille^ le Lexique n'inscrit la singulière expression chanter des oreilles : « La bonne prin- « cesse alla à son prêche ; je les entendais tous qui « chantaient des oreilles, car je n'ai jamais entendu « des tons comme ceux-là. » (T. IV, p. 296.) Sans doute, ce qui a porté M. Sommer à la laisser de côté, c'est qu'il n'avait pas d'interprétation à en donner. Mais on n'est pas tenu de tout interpréter; et une locution obscure peut très-bien figurer dans un lexique comme marque de difficultés à résoudre. Désappointé, j'ai recouru à l'édition, où je lis au bas de la page : « Il est dit dans « une note de Perrin que chanter des oreilles est une « expression de Panurge; nous ne l'avons pas trouvée « dans Rabelais. » Je n'ai pas été plus heureux que M. Régnier. Mais, même sans ce secours, je ne crois pas l'explication impossible. Il y a dans la langue du manège boiter de l'oreille, aller de l'oreille, se disant du cheval qui accompagne chaque pas d'un mouvement de tête. C'est un défaut . Madame de Sévigné, impatientée de la mauvaise musique du temple protestant,
lie dit pas : ils boitent de l'oreille; elle dit : ils chantent des oreilles. Elle se les représente accompagnant d'un mouvement de tête chacun des sons étranges qu'elle entend psahnodier.
A un autre point de vue, il n'est pas sans intérêt de regarder ce qui manque dans un lexique. Le mot nature n'est pas dans celui-ci. Non pas qu'il fît défaut à la langue du dix-septième siècle ; et il suffit de rappeler ces grandioses expressions de Pascal peignant l'ample sein de la nature où la terre n'est qu'un point, et nous invitant à contempler sa haute et pleine majesté. Mais le mot fait défaut avec ce sens vivant et sensible qui respire en ces doux vers de Lamartine :
Ah! la nature est là qui l'iuvite et qui t'aime; Plonge-loi dans son sein qu'elle L'ouvre toujours: Quand tout change pour toi, la nature est la mcuie. Et le même soleil se lève sur tes jours.
Oui, l'homme du dix-huitième siècle jeta sur la natuic un regard qu'animait un cœur nouveau; également attiré par les mystères et par les splendeurs, il s'émerr veilla de ne plus se sentir étranger lui à elle, elle à lui. Là est la source profonde de ce lyrisme qui éclata d'abord dans la prose, et qui, se prolongeant jusqu'à nos jours, a ajouté une corde si sonore à la poésie moderne. Une telle révolution dans la manière de sentir ne fut pas la moindre de celles qui signalèrent cette fameuse transition. Le dix-septième siècle était, s'il m'est permis de me servir ici d'un terme de l'école, trop subjectif, c'est-à-dire trop préoccupé du spectacle intérieur et trop convaincu de l'indépendance de l'esprit à l'égard du reste, pour reconnaître au spectacle extérieur le droit de le ravir et de l'enivrer. Ce droit, le dix-huitième siècle s'y soumit avec un plein abandon.
Et ce lie fut pas un accident, ce fut l'eflet régulier du travail scientifique et des grandes découvertes renversant à jamais ce rapport ancien, ce rapport fictif avec la nature où l'homme ne s'en savait pas le fils. Ainsi les siècles, se transmettant la tradition, l'augmentent. Le dix-septième siècle l'augmenta; on l'augmente après lui, mais c'est son privilège d'avoir été (le vers de Lafontaine vient à point) :
Honore par les pas, éclairé par les yeux
de celle qui fut madame de Sévigné.
YARIÉTÉS LITTÉRAIRES