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Nous élions alors sous le second empire

voir de l'ironie est adressée à Bussy, du 28 octobre 1685; la voici :

« Il (Bourdaloue) s'en va, par ordre du roi, prêcher à « Montpellier et dans ces provinces où tant de gens se sont a convertis sans savoir pourquoi. Le Père Bourdaloue le « leur apprendra, et en fera de bons catholiques. Les dra- « gons ont été de très-bons missionnaires jusques ici : les « prédicateurs qu'on envoie présentement rendront l'ou- « vrage parfait. Vous aurez vu sans doute Tédit par lequel « le roi révoque celui de Nantes. Rien n'est si beau que tout « ce qu'il contient, et jamais aucun roi n'a fait et ne fera « rien de plus mémorable. »

Ces gens qui se sont convertis sans savoir pourquoi est de l'ironie sans doute; mais contre qui? contre le gouvernement qui envoie les dragons et les missionnaires? ou contre ceux que l'on convertit? Au reste, un peu moins d'un mois après, elle écrivait au même Bussy ces lignes, où nulle trace d'ironie ne peut être aperçue :

« J'admire la conduite du roi pour ruiner les huguenots; les guerres qu'on leur a faites autrefois et les Saint-Barlhélemy ont multiplié et donné vigueur à cette secte. Sa Majesté l'a sapée petit à petit, et l'édit qu'il vient de donner, soutenu des dragons et des Bourdaloue, a été le coup de grâce. » - (14 novembre 168.").)

La lettre au président de Moulceau ne parle pas autrement :

« Tout est missionnaire présentement; chacun croit avoir une mission, et surtout les magistrats et les gouverneurs de province, soutenus de quelques dragons; c'est la plus grande et la plus belle chose qui ait été imaginée et exécutée. » (24 novembre 1(185.)

Si madame de Sc'vigné est pleine d'admiralioii jKUir

le roi, les dragons et les missionnaires, en revanche, elle ne témoigne aucune pitié pour tous ces pauvres gens en proie aux missionnaires, aux dragons et au roi.

« M. de Grignan donnera la chasse à ces démons qui sortent des montagnes et vont s'y recacher. Il y en a beaucoup en Languedoc j M. de Broglio et M. de Bàville courront après; ce sont comme des esprits, ils disparaissent; aussi, vous voyez des armées dans les provinces, qui ne seront pas les moins nécessaires. »

(A iU"'« de Grignan, 28 février 1689.)

« M. de Grignan a fait un voyage d'une fatigue épouvantable dans les montagnes du Dauphiné, pour séparer et punir des misérables huguenots qui sortent de leurs trous pour prier Dieu, et qui disparaissent comme des esprits dès qu'ils voient qu'on les cherche et qu'on les veut exterminer. Ces sortes d'ennemis volants, ou invisibles, donnent des peines infinies, et qui, au pied de la lettre, ne sauraient finir; car ils disparaissent en un moment; et, dès qu'on a le dos tourné, ils ressortent de leurs tanières. »

[ABussy, 10 mars 1689.;)

Faut-il s'étonner que la passion persécutrice se montre dans le langage de madame de Sévigné, quand elle éclate si hautement dans celui de Bossuet, parlant du haut de la chaire évangélique :

« Ne laissons pas de publier ce miracle de nos jours, faisons-en passer le récit aux siècles futurs. Prenez vos plumes sacrées, vous qui composez les annales de l'Église, agiles instruments à'un prompt écrivain et d'une main diligente (Fsal. 44); hàtez-vous de mettre Louis avec les Constantin et les Théodose... Nos pères n'avaient pas vu comme nous une hérésie invétérée tomber tout à coup, les troupeaux égarés revenir en foule, et nos églises trop étroites pour les recevoir; leurs faux pasteurs les abandonner, sans môme en attendre l'ordre, et heureux d'avoir à leur alléguer leur bannissement pour excuse; tout calme dans un si grand

mouvement; l'univers étonné de voir dans un événement si nouveau la marque la plus assurée, comme le plus bel ouvrage, de l'autorité, et le mérite du prince plus reconnu et plus révéré que son autorité même. Touchés de tant de merveilles, épanchons nos cœurs sur la piété de Louis. Poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne, ce que les six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine : « Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques; c'est le digne ouvrage de votre règne; c'en est le propre caractère. Par vouSj l'hérésie n'est plus; Dieu seul a pu faire cette merveille. Roi du ciel, conservez le roi de la terre : c'est le vœu des églises, c'est le vœu des évoques. » {Oraison funèbre de Letcllier.)

Voyez comme il loue le chancelier d'avoir participé à cet acte :

tt Dieu lui réservait l'accomplissement du grand ouvrage de la religion, et il dit, en signant la révocation du fameux Édit de Nantes, qu'après ce triomphe de la foi et un si beau monumeiit de la piété du roi, il ne se souciait plus de finir ses jours. C'est la dernière parole qu'il ait prononcée dans la fonction de sa charge : parole digne de couronner un si glorieux ministère. »

Quelle misère dans ces pompeux accents d'une bouche éloquente! Ne voyez-vous pas, vous qui triomphez derrière vos dragons, que le vrai triomphe, le triomphe moral vous échappe, et se tourne du côté des protestants, de ces gens qui s'exilent, perdent leurs biens, vont aux galères, montent au gibet et sur la roue pour ne pas abjurer leur foi? Vous vous en apercevriez s'il s'agissait de catholiques; pourquoi, pieux et cruel évêque, ne vous en apercevez-vous pas quand il s'agit de calvinistes?

Fléchier, non moins que Bossuet, célèbre le coup

porté par l'autorité à l'hérésie dans son Oraison funèbre de Letellier : « Il ne restait qu'à donner le dernier coup « à cette secte mourante; et quelle main était plus « propre à ce ministère que celle de ce sage chancelier, « qui, dans la vue de la mort prochaine, ne tenant c( presque plus au monde, et portant déjà l'éternité « dans son cœur, entre l'espérance de la miséricorde « du Seigneur et l'attente terrible de son jugement, « méritait d'achever l'œuvre du prince, ou, pour mieux « dire, l'œuvre de Dieu, en scellant la révocation de « ce fameux édit qui avait coûté tant de sang et tant « de larmes à nos pères? Soutenu par le zèle de la « religion plus que par les forces de la nature, il con- « sacra par cette sainte fonction tout le mérite et tous « les travaux de sa charge. On vit couler de ses yeux, « que la foi seule semblait tenir encore ouverts, ces « larmes heureuses que tirait de son cœur attendri la « piété du roi et la réunion du peuple. On vit tomber « de leur propre poids ces mains fatales à l'erreur « qui ne devaient plus servir désormais à aucun office « humain et terrestre. Il recueillit son âme, et, voyant « avec joie le salut du Seigneur et la révélation de la « vérité répandue dans toute la France, il acheva le « sacrifice de cette vie mortelle, dont il avait eu, sans « émotion et sans crainte, l'affreux appareil présent « depuis plusieurs jours. »

La Fontaine aussi fait sa cour aux dépens des protestants :

Les deux mondes sont pleins de ses actes guerriers (de Cependant il poursuit encor d'autres lauriers : [[.ouisXIV); 11 veut vaincre l'erreur; cet ouvrage s'avance; 11 est fait; et le fruit de ses succès divers Est que la vérité règne en toute la France, Et la France en tout l'univers,

\on content que sous lui la valeur se signale, Il met la piété sur le trône à son tour; Ses soins la font régner, ainsi que sa rivale,

Au milieu de la cour.

{Lettre XVJI, à M. de Bonrepaux, ambassadeur à Londres nn 1 GS7. )

Bien plus, il va jusqu'à les injurier :

Louis a banni de la France L'hérétique et très-sotte engeance.

Il tenta, sans beaucoup d'efTort, Un si grand dessein dans l'abord; Les esprits étaient plus dociles.

Notre roi voyant quelques villes Sans peine à la foi se rangeant, L'appétit lui vint en mangeant.

{Lettre XXIII, au duc de Vendôme, 1089.)

Ces injures adressées à des gens si cruellement traités ne sont ni généreuses ni honorables. Et à qui. La Fontaine en fait-il hommage? à ce duc de Vendôme, dont la société, au Temple, commençait, par un juste retour, l'incrédulité éclatant au dix-huitième siècle. Pour plaire à un roi enivré de despotisme et de dévotion, tout le beau monde se mit à persécuter, comme s'il en avait encore la passion. Au milieu des fureurs de la guerre civile, la Saint-Barthélémy est, moralement, moins inexcusable.

A une épo([ue où le calvinisme, menacé déjà, n'était point encore persécuté, et où une église de Vitré était partagée entre catholi((ues et protestants, en 1075, madame de Sévigné écrivait ;

« La bonne princesse (madame de Tarente, i)i'(Urstanle) alla à son prêche; je les entendais tous (]ui chantaient des oreilles... je sentis un plaisir sensii)le d'aller à la messe; il y avait longtemps que je n'avais senti de la joie d'être calliolique. .Ii^ diu;ii avec le miiii-*lr<': mon {]]< dispul.i comme

un démon. J'allai à vêpres pour le contrecarrer; enfin, je compris la sainte opiniâtreté du martyre. » (Lettre àmadame de Grignan, du jour de Noël lG7o.)

Il y a dans ce passage un ton de plaisanterie, mais aussi un fond sérieux. Il eût été digne de l'esprit charmant et de l'honnête cœur de madame de Sévigné de se rappeler, dix ans après, au fort de la persécution, ces sincères paroles; de comprendre que, si l'on éprouvait une sensible joie d'être catholique, d'autres pouvaient éprouver une sensible joie d'être protestants; enfin, de respecter en autrui cette sainte opiniâtreté du martyre dont on aurait été disposé, le cas échéant, à se faire honneur.

Il faut venir jusqu'à Saint-Simon pour trouver quelque chose de senti sur tant de souffrances inlligées par un roi à. ses sujets; c'est dans une phrase brève et sévère, où il peint tant d'heureux gentilshommes et d'honorables bourgeois transportés, sans transition, de leurs nobles châteaux et de leurs plaisantes maisons sous la verge du comité à Toulon.

Dans le passage de Bossuet cité plus haut, on aura peut-être remarqué la phrase : « Tout calme dans ce grand mouvement. » L'illustre orateur se félicite trop tôt d'un calme qui ne doit pas durer longtemps. Une guerre acharnée est proche, dans laquelle un officier calviniste, à la bataille de la Boine, conduisant contre les Français de .Facques II les Français de Guillaume III, leur disait : « Messieurs, voilà vos persécuteurs. » Puis, après la courte paix de Riswyck, Louis XIV, vaincu à outrance, signera un traité oii les Anglais lui imposeront, par un des articles, de faire sortir de prison ceux de SCS sujets ([ui étaient retenus pour leur religion. Voilà l'issue du grand mouvement et de son calme.

Parmi les grands esprits, il n'en est peut-être pas un chez qui l'incapacité d'entrevoir l'avenir ait été aussi profonde que chez Bossuet.

xMademoiselle de Sévigné, plus belle encore que sa mère si belle, avait paru à la cour avec un grand éclat; et ceux qui épiaient les caprices du roi afin de les faire servir à leurs intérêts songèrent pour elle à la conquête suprême. Du moins madame de Montmorency, une des correspondantes de Bussy-Rabutin, lui mande que, tandis que le duc de Rohan cherche à faire tomber les regards de Louis XIV sur madame de Soubise, sa sœur, le duc de la Feuillade veut les attirer sur mademoiselle de Sévigné, et elle ajoute : « Mais cela est encore bien « faible. » Sur quoi Bussy répond : « Je serais fort aise « que le roi s'attachât à mademoiselle de Sévigné; (( car la demoiselle est fort de mes amies; et il ne « pourrait être mieux en maîtresse. » 3Iademoiselle de Sévigné, malgré les vœux de son cousin, échappa à l'honneur qui la menaçait, et elle vécut sage et irréprochable comme sa mère.

« C'est à regretter et à demander pardon d'avoir dit « quelques mots en faveur de Bussy, )> s'écrie M. Mesnard à propos des espérances peu rigoristes qu'exprime l'auteur de YHistoire amoureuse des Gaules. Personne ne voudrait aujourd'hui approuver Bussy; mais alors personne n'aurait songé à le blâmer. Les Rohan, les La Feuillade, les Villarceaux le valaient bien et n'en faisaient pas moins; pourquoi le stigmatiser ])las ([ue les autres? Même la sévère duchesse de Montausier avait prêté les mains à l'intrigue avec mademoiselle de La Yallière. Qui peut après cela s'étonner (|uc le facile Bussy (;ùt entrevu avec satisfaction la possibilité de quelque parenté interlope avec ce maître des dieux, dont Molière dépeint dans VAmpIdtryon les victo-

rieuses amours , terminant sa pièce par cet avis :

Mais enfin coupons aux discours, Et que chacun chez soi doucement se retire; Sur telles affaires toujours F.e meilleur c'est de ne rien dire.

La position de maîtresse du roi ou de demi-femme, comme j'ai dit tout à l'heure, même partagée à deux ou à trois, était aux yeux du monde une très-glorieuse position. Voyez ce qu'en dit madame de Sévigné : « Oh I « ma tîlle, quel triomphe à Versailles I quel orgueil re- « doublé! quel solide établissement! quelle duchesse « de Valentinois ! quel ragoût, même par les dislrac- « lions et par l'absence! quelle reprise de possession! « Je fus une heure dans cette chambre; elle était au lit « parée, coiffée; elle se reposait pour le médianoche. « Je fis vos compliments; elle répondit des douceurs, « des louanges. » (T. V, p. 170.) Il s'agit de madame de Montespan, à qui madame de Sévigné vient faire sa cour pour son compte et pour celui de sa lille.

D'Aubigné, le grand-père de madame de Maintenon, raconte que Henri IV voulut l'employer à cet office dont Bussy se serait chargé si volontiers. Le rude et brave huguenot refusa, ajoutant que peut-être il s'y fût prêté pour un camarade, mais qu'il lui déplut de s'y prêter pour un roi. Cette fierté n'existait plus. De Henri IV à Louis XIV, la noblesse avait perdu beaucoup de son importance politique et autant de ses qualités. II ne lui était guère resté que sa bravoure; et un poète anglais du dix-huitième siècle l'a très-bien caractérisée en disant d'elle :

hi courts a mcan, in camps a generous band {Troupe vile à la cour, hrroique à la guerre.)

C'est cet héroïsme qui, gardé jusqu'au bout, parut

SOUS une autre forme dans les terribles épreuves du siècle suivant , et qui paya pour les misères de cette décadence.

De même que madame de Sévigné, avec tout le monde, s'associait au roi révoquant l'édit de Nantes, de même, avec tout le monde, elle s'associa au roi prenant parti pour Jacques II contre le peuple anglais et le prince d'Orange. A l'occasion d'une violente tempête qui assaillit la tlotle de Guillaume partant pour la révolution de 1688, elle écrit à madame de Grignan ; « La joie est universelle de la déroute de ce prince, (( dont la femme est une Tullie : ah ! qu'elle passerait a bi'avement sur le corps de son père! Elle a donné « procuration à son mari pour prendre possession du « royaume d'Angleterre, dont elle dit qu'elle est héri- « lière ; et, si son mari est tué, son imagination n'est « point délicate, elle la donne à M. de Schomberg « pour en prendre la possession pour elle. Que dites- « vous de ce héros qui gâte si cruellement la fin d'une « si belle vie? Il a vu couler à fond devant lui VAmù'nl (' <|u'il devait monter; et, comme le prince et lui al- « laient les derniers, quand ils virent tout d'un coup « la tempête effroyable, ils retournèrent au port, le « prince avec son asthme et fort incommodé, et M. de « Schomberg avec bien du chagrin... La main de Dieu « s'est visiblement appesantie sur cette flotte ; il en « pourra revenir beaucoup, mais de longtemps ils ne « seront en état de faire du mal, et il est certain que « la déroute a été grande, et dans le moment (ju'on « l'espérait le moins ; cela a toujours l'air d'un miracle « et d'un coup du ciel. » {Lettre du 8 novembre 1688.)

N'est-il pas surprenant d'entendre madame de Sévigné faire au maréchal de Schomberg, étranger, (jui, en sa ([ualité de protestant, ne pouvait ni servir ni rester

30 LITTÉRATURE ET IJISTOIRE.

en France, un crime d'avoir porté son épée au secours du protestantisme et du prince qui le défendait? Autant vaudrait accuser les Huygliens et les Rœmer, qui furent un moment Thonneur de notre Académie des sciences, de n'avoir pas voulu faire jouir de leurs travaux et de leurs découvertes un pays qui persécutait à outrance leurs coreligionnaires.

Au commencement de l'année suivante, la révolution est accomplie, au grand chagrin de madame de Sévigné, reflet, en cela, des sentiments qui animaient le monde où elle vivait : « On parle étrangement des af- « faires d'Angleterre ; après de grandes contestations, « ils ont élu roi cet enragé de prince d'Orange, et l'ont « couronné ; on croyait le contraire il y a huit jours ; (f mais ce sont des Anglais. » {Lettre du 23 février 1689.) — « La Providence s'est bien moquée de vos pensées ; « toute l'Europe est en feu ; vous n'aviez pas songé au « prince d'Orange, qui est l'Attila de ce temps. » {A madame de Grignan, 13 avril 1689.)

Mais la plus v,éhémente de ces manifestations se trouve dans un grand morceau de la Bruyère, qu'il faut citer :,« 0 temps, ô mœurs 1 s'écrie Heraclite; ô « malheureux siècle, siècle rempli de mauvais exem- « pies, où la vertu souffre, où le crime domine, où il « triomphe! Je veux être un Lycaon, un Égiste; l'oc- « casion ne peut être meilleure, ni les conjonctures « plus favorables, si je désire du moins de fleurir et de « prospérer. Un homme dit : Je passerai la mer, je (( dépouillerai mon père de son patrimoine, je le chas- « serai, lui, sa femme, son héritier, de ses terres et de « ses États, et comme il l'a dit, il l'a fait. Ce qu'il dece vait appréhender, c'était le ressentiment de plusieurs « rois qu'il outrage en la personne d'un seul roi; mais « ils tiennent pour lui, ils lui ont presque dit : Passez

LETTRES DE MADAME DE SEVIGNE. ii 1

« la mer, dépouillez votre père, montrez à tout l'univers « qu'on peut chasser un roi de son royaume, ainsi « qu'un petit seigneur de son château ou un fermier « de sa métairie; qu'il n'y ait plus de diiïérence entre « de simples particuliers et nous ; nous sommes las « de ces distinctions : apprenez au monde que ces peuce pies que Dieu a mis sous nos pieds peuvent nous « abandonner, nous trahir, nous livrer, se livrer eux- « mêmes à un étranger, et qu'ils ont moins à craindre « de nous que nous d'eux et de leur puissance. Qui « pourrait voir des choses si tristes avec des yeux secs « ei une âme tranquille? Il n'y a point de charges qui « n'aient leurs privilèges; il n'y a aucun titulaire qui « ne parle, qui ne plaide, qui ne s'agite pour les dé- « fendre ; la dignité royale seule n'a plus de privilèges, « les rois eux-mêmes y ont renoncé. Un seul, toujours « bon et magnanime, ouvre ses bras à une famille « malheureuse^ Tous les autres se liguent comme pour « se venger de lui et de l'appui qu'il donne à une cause « qui leur est commune ; l'esprit de pique et de jalou- « sie prévaut chez eux à l'intérêt de l'honneur, de la « religion, de leur état, est-ce assez? à leur intérêt « personnel et domestique. Il y va, je ne dis pas de « leur élection, mais de leur succession, de leurs droits « comme héréditaires ; enlin, dans tout, l'homme l'em- « porte sur le souverain. Un prince (l'Empereur) dé- « livrait l'Europe, se délivrait lui-même d'un fatal « ennemi (le Turc), allait jouir de la gloire d'avoir « détruit un grand empire : il la néglige pour une « guerre douteuse. Ceux qui sont nés arbitres et raé- « diateurs (lo pape) temporisent, c(, lors(|u'iIs pource raient avoir déjà employé utilement leur médiation, « ils la promettent. 0 pâtres, continue Heraclite, ô « rustres qui habitez sous le chaume et dans les caba-

« lies, si les événements ne vont point jusqu'à vous, « si vous n'avez point le cœur percé par la malice des « hommes, si on ne parle plus d'hommes dans vos con- « trées, mais seulement de renards et de loups cerviers, « recevez-moi parmi vous à manger votre pain noir, (f et à boire l'eau de vos citernes. » {Des jugements.)

La Bruyère était observateur, réfléchi, philosophe. A ces titres, sans le troubler dans son zèle monarchique, dans sa haine du prince d'Orange, dans son admiration de Lotiis XIV, n'a-t-on pas quelque droit de lui demander que, tout en se tenant du côté des choses qu'il juge le meilleur, il fasse aussi la part de celui qu'il juge le plus mauvais, et qu'il n'abandonne pas comme absolument inexplicables ces prodiges qui font pousser à Heraclite tant d'exclamations?

Ce que, à ce moment du règne de Louis XIV, ni La Bruyère, ni, on peut le dire, aucun de ses compatriotes, sauf les protestants, ne concevaient, il faut l'éclaircir, et montrer que tout fut non-seulement naturel et explicable, mais encore juste, de cette justice que les fautes grandes et accumulées linissent d'ordinaire par provoquer.

La France persécutait jusqu'à l'extermination le protestantisme chez elle et s'en déclarait l'adversaire en Europe, renonçant à la seule politique à la fois raisonnable et humaine, celle de Henri IV, qui donnait l'Édit de Nantes, de Richelieu qui, après avoir vaincu des rebelles, ne troublait pas des consciences, et de Mazarin qui, au besoin, mettait des chefs calvinistes à la i^te des armées. Aussi, tout le protestantisme était soulevé contre Louis XIV; et le spectacle lamentable'de tant de réfugiés, avec les récits encore plus lamentables d'une impitoyable persécution, portait à la plus grande violence l'opinion protestante.

La France prenait le parti de Jacques II, déniait aux peuples le droit de changer leurs gouvernements, h\tervenait en Angleterre pour soutenir l'autorité absolue, et par cette conduite irritait contre elle l'Angleterre, la Hollande et tout ce que, devançant le temps, on pourrait appeler le parti libéral européen. C'était encore un puissant ennemi qu'elle se mettait sur les bras. C'est alors que naquit ce mépris populaire de l'Anglais à l'égard du Français; l'Anglais libre et combattant pour la liberté, le Français esclave et combattant pour son esclavage.

Enfin, la France militaire, agressive, conquérante, avait inquiété ses voisins, et son ambition coalisait contre elle les princes catholiques, à qui la persécution des protestants et l'intervention pour l'autorité absolue n'auraient point déplu. C'est de cette façon que l'empereur d'Allemagne, à l'ébahissement de La Bruyère, négligeait le Turc pour s'attaquer au roi très-chrétien, et que le pape temporisait au lieu de se déclarer pour la France.

Les traditions se perdirent sous un long despotisme. Les contemporains d'Henri IV et de Richelieu auraient vu les choses autrement que La Bruyère, eux qui respectaient les consciences prolestantes, eux (jui n'avaient pas absolument rompu avec les états généraux, eux surtout qui voulaient non une France conquérante, dangereuse pour les voisins, mais une France protectrice des petits contre les redoutables ambitions de la maison d'Autriche.

Ainsi, la politique de Louis XIV avait pris le rebours : devenue persécutrice de tolérante, absolutiste de modérée, agressive de dél'ensive, et torçanl la Hollande à se noyer au lieu d'en être l'appui. Mais surtout ce qui la caractérise et la condamne, c'est d'avoir été l'cnne-

mie des grandes idées qui devaient triompher : la liberté religieuse et la liberté politique. L'Angleterre et la Hollande prirent la tête du mouvement, et le dixhuitième siècle français, qui devait aller plus loin, demanda là d'abord des leçons. Les revers détlnitifs de Louis XIV assurèrent l'indépendance de l'Europe, préparèrent la liberté de conscience, consacrèrent le droit populaire, et en déiinitive furent utiles même à la France; car ils tirent que ce règne, si brillant au début, si désastreux à la fin, perdit le prestige de la force et de la victoire, s'éteignit dans l'impuissance et dans la ruine, et ne put plus rien empêcher. Il aurait fallu d'autres personnages que le Régent et Louis XV pour diriger le torrent qui montait par-dessus l'obstacle; et l'on sait par quelles terribles violences l'esprit novateur et la France punirent sur les infoi'tunés descendants de Louis XIV le contre-sens commis par ce monarque.

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