‹ Littérature et histoireChapitre 60 sur 78 · L'HEUH · texte numérisé non relu

L'HEUH

Heureux qu'aima le ciel à son heure première,

De qui Vénus la belle a tenu le berceau,

Mercure ouvrit la lèvre, Apollon la paupière,

Et sur le front duquel Jupiter mit le sceau!

Un grand lot descendit sur sa tête choisie;

Avant d'entrer en lice il est ceint du laurier;

Il ne vit pas encor qu'on lui compte sa vie;

Sans subir le labeur il reçoit le loyer.

Grand sans doute est celui qui, se créant soi-même,

Par sa propre vertu triomphe du destin;

Mais il ne peut forcer une faveur suprême;

Ce qui fut refusé, nul effort ne l'atteint.

Le vouloir te défend des honteuses disgrâces;

Mais librement d'en haut descend toute grandeur;

Comme t'aime une amante, ainsi viennent les gnlces;

Comme au. pays d'amour règne au ciel la faveur.

1. Ce vieux mot est le seul qui représente exacteineiU le GliicL allemand. Fort employé eneore par Corneille , |)Ouniiioi laisser tomber en désuétuile complète un mol si utile '.' Nous avons été liien insouciants pour la conservation de nos antiiiues richesses. Je n'écris jamais la disgracieuse périphrasi; : uvuir ruuiitvic, sans rcfîrcllcr notre verbe souloir.

Les dieux ont des penchants; ils aiment la jeunesse;

La joie est un attrait pour ces êtres joyeux;

Leur grandeur auX voyants jamais ne se confesse;

L'aveugle seul a vu leurs rayons glorieux.

Ils font choix volontiers d'âme simple, innocente,

En ce vase épanchant un céleste trésor;

Inattendus ici, là trompant une attente,

Pour leur faire la loi point de charme assez fort.

Jupiter enverra l'aigle de la tempête Pour porter qui lui plaît à la céleste cour; Son caprice en la foule ira prendre une tête, Et d'une main divine il tresse avec amour Diadème ou laurier sur le front qu'il préfère ; Et ne fut-ce pas l'heur qui le ceignit du sien ^ ? Devant le favori vont l'enfant de Cythère Qui sourit, et Phébus, le vainqueur pythien ; Neptune unit la mer, et vogue le navire Qui portera César et son puissant destin; Le fier lion se couche, et du liquide empire Sort, pour le soutenir, le docile dauphin.

Qu'aux heureux le ciel donne un triomphe sans peine, Que du combat Vénus arrache un favori; C'est lui que j'envierai, sauvé par l'Olympienne, Non le guerrier que trompe un nuage ennemi. Achille est-il moins grand, si l'homicide armure Par les mains de Vulcain fut forgée en l'Etna, Si pour un seul mortel l'Olympe entier conjure? Sa gloire à ce héros, c'est que le ciel l'aima, Honora son courroux, et dans l'eau du Cocyte Précipita pour lui les guerriers les meilleurs.

I . C'est on effet l'heur ou la chance qui fit que Jupiter, le dernier né, ne fut pas dévorô, comme ses deux aînés, par son pfire Saturne.

SCHILLER : L'HEUR. *2o

Permets que la beauté soit belle sans mérite

Par Vénus, comme est beau le calice des fleurs.

Elle charme tes yeux, brillante, épanouie;

Et ce charme si doux l'as-tu plus mérité?

Jouis, si vient du ciel le don de poésie;

Pour toi le barde chante et la muse a dicté ;^ ^

Il devient, plein du dieu, dieu même à qui l'écoute;

S'il est favorisé, ces dons font ton bonheur.

Que Thémis au marché pèse tout ce qui coûte, Qu'exactement le prix s'y mesure au labeur; Mais en nous un dieu seul met la joie et ses roses ; Où n'est pas de miracle, 'il n'est pas de faveur. Naître, croître et mûrir, c'est la règle des choses Pour l'homme et ses travaux dans le temps forma(eur Mais l'heur et le beau sont de tout autre manière, Sortant tout accomplis d'un fond d'éternité; Comme celle du ciel, les Ténus de la terre Naissent, produit obscur du flot illimité.^^ Armé comme Pallas, tout penser de lumière • Jaillit du front puissant du maître du tonnerre.

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