LA VIEILLESSE
Le rayon de la vie est mourant sur ma tête ; La vieillesse à pas lents s'achemine; et mon sang, Comme aux premiers frimas la sève qui s'arrête, Hésite, ralenti par l'hiver commençant.
Croire que la vieillesse à pas lents s'achemine (Et quoi de plus voisin que tombes et berceaux ?) Est une illusion qui trompe et qui fascine, Prenant le temps qui fuit pour le temps en repos.
Ainsi que l'œil, fixé sur l'aiguille des heures, La voit en son émail à peine se mouvoir. Mais tant de fois le timbre avertit nos demeures, Qu'il faut bien écouter ce que l'on ne peut voir» ;
1. Je regardais ma pendule, et prenant plaisir à penser : vuili\ comme on est quand on souliailo que celte aiguille marche ; ci cependant elle tourne sans qu'on la voie, cl tout arrive A sa fin.
M'"'' DE Sévjcnk.
Ainsi le temps empêche, en tombant goutte à goutte. Qu'un moment passager ne paraisse courir. Un moment! une étape f et la plus longue route N'est que soir et matin entre naître et mourir.
Et voyez ! partageant l'éternelle durée, Où se fait et défait la trame de nos ans, Ce qui nous la dispense à phase mesurée, C'est le vol infini des astres rayonnants.
Et l'espace s'étend devant eux sans limite ; Sans limite s'étend l'espace sombre et froid ; Tout y roule, soleil, planète, satellite, Entre eux se soutenant ainsi que par un doigt.
Le soleil, dit la Fable, au haut des cieux s'élance, Traîné par des coursiers à la crinière d'or, Qui vont, quand vient le soir, la nuit et le silence, Laver dans l'Océan l'essieu qui fume encor.
L'essieu fumant encor, les coursiers, la crinière, Et le galop rapide au céleste séjour, Et l'Océan lointain, cette humide litière, Qui les reçoit lassés de la course d'un jour,
Que sont-ils au regard de ces globes splendides. D'une éternelle fête illuminant les cieux. Semés par millions dans les campagnes vides. Sans soir et sans matin brillant des mêmes feux ;
Parcourant sans relâche, en leurs vastes voyages, De l'espace et du temps les deux immenses mers. Le temps où leur sillon est mesure des âges, L'espace où leur sillon mesure l'univers?
MORCEAUX EN VERS : LA VIEILLESSE. 45i
Avecque ces coursiers dont rien dans l'empyrée Ne ralentit jamais l'infatigable essor, Comment l'humaine vie eùt-elle eu de durée Plus qu'une heure chétive et qu'un mince trésor?
L'enfant qui vient n'a pas souci de sa croissance ; Il grandit comme fait le chêne issu du gland, Recevant sans effort la sève qu'il dépense,* Du sol fertilisé, du ciel fertilisant.
Mais, dans ce tlux des jours, l'homme vieilli qui pense Et dont le cœur n'a rien de futile et d'étroit. Prend souci de sa lente et sûre décroissance, Comme on sent à la nuit tomber l'ombre et le froid.
Tout en nous amortit notre chaleur première ; Le soleil est moins vif et le ciel est moins bleu; Et désormais en l'âme est moins feu que lumière Ce qui fut autrefois moins lumière que feu.
C'est une curieuse et grave anatomie, Quand on sait à la fols sentir et contempler, Que de voir en soi-même, au penchant de la vie, La vie en chaque lieu faiblir et reculer.
Ce fut mon lot, aux jours de jeunesse et d'étude, Sous le puissant désir de faire et de savoir. Entre lots de labeur et de besogne rude, De prendre, sans beaucoup connaître ni prévoir,
Ma part en cet ofllcc où la douleur qui veille, Et la lièvre qui brûle, et la mort (jui les suit. Attirent sur le corps, éphémère merveille, Et l'esprit (jui inédite et la main (|u'il conduit.
Non que je m'en repente au bout de la carrière, Bien que n'ait pas manqué, près du chevet des lits, Entre les maux d'autrui, cette saveur amère Par le vieillard de Cos tant prédite à ses fils^.
Ce qu'un an de jeunesse apporte à l'existence. Par un an de vieillesse est bientôt emporté. Rien n'est en don ; la vie, à très-courte échéance. Retire de nos mains le peu qui fut prêté.
Pourtant un charme reste : au-dessus de la vie Planent les souvenirs et plus chers et plus beaux. Souvent un rien, un bruit, une ombre, une éclaircie Nous ont fait tressaillir dans la chair et les os,
Comme si quelque brise ondulante et plaintive. Traversant en son vol nos jours derrière nous, Venait nous apporter d'une lointaine rive Une voix murmurante, un adieu triste et doux.
Qui n'a vu dans le plein d'une calme soirée, Alors que le soleil s'abîme à l'horizon, Reluire à l'autre bout du tranquille empyrée La lune quij'épand son timide rayon?
De même à son couchant notre vie abaissée A, comme la journée, un orient désert.
Séjour d'ombre croissante et plage délaissée Où sous un voile obscur tout s'efface et se perd.
1. Le médecin a la vue attristée... et, dans les malheurs d'autrui, son eu;nr est blessé de chagrins qui lui sont propres.
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