MORALE
Ces deux volumes contiennent plus de douze cents lettres entièrement inédites. Ces lettres sont bien de Toltaire : ceux qui le connaissent le reconnaîtront. Un savant amateur d'autographes, M. rintendant de Cayrol, ancien député, les a recueillies* pendant vingt ansj il a confié le soin de
' Utires inédites de Voltaire, recueillies par M. de Cayrol, publiées par M. François, maître des requêtes au conseil d'État avec une préface de M. Saint-Marc Girardin. Deux volumes in-8.
• La plupart des manuscrits viennent des successions de la Harpe, de Tambassadeur Falkener, de Ruault, secrétaire de Condorcet, de Talma, du libraire Renouard, du portefeuille de feu
les publier à M. A. François, ancien conseiller d'État, a habile traducteur des comédies de Plaute, connu lui-même, dit M. Viliemain, par difTérents essais de fine et judicieuse critique sur la littérature et le théâtre de notre temps. » M, François a imprimé ces lettres avec le plus grand soin, a éclairé quelques passages par des notes exactes et sobres, a mis en tête un avertissement où il explique Forigine des manuscrits et marque le caractère des lettres nouvelles et de Thomme qui les a écrites. Défiant de son autorité, il a voulu mettre cette publication sous le patronage de l'Académie française, qui lui a exprimé, par l'organe de son secrétaire perpétuel, l'intérêt qu'elle y prenait, et il a demandé à M. Saint-Marc Girardin une préface que les lecteurs des Débats ont vue dans le courant du mois de juin dernier. Voilà donc deux volumes qui viennent bien recommandés, et on ne s'aventure pas beaucoup en les recommandant à son tour. L'auteur de l'avertissement et l'auteur de la préface ont le bon goût de ne pas nous annoncer que les lettres inédites de Voltaire sont plus précieuses que toutes les lettres cbnnues et qu'elles révèlent un Voltaire
Beuchot, communiqué par son gendre M. Barbier, bibliothécaire du Louvre; quelques lettres ont été données par M. Chasles, de l'Académie des sciences, M. Parent-Real, M. le professeur Spiers, et M. GauUieur, de Genève.
CORRESPOMDANGE DE VOLTAIRE. 5
tout nouveau; ils les mettent simplement à côté des anciennes, pour les compléter, pour prendre place, à leur date, dans la Correspondance générale ; et ils ont raison. Les lettres inédites ne sont rien de plus et rien de moins que les lettres publiées ; elles nous donnent le même Voltaire, celui dont on ne se lasse jamais.
Nous devons remercier M, de Cayrol et M. François de nous avoir procuré les lettres et la préface des lettres. On retrouve dans cette préface ce qui plait dans le livre : la raison discrète, Tironie insensible, le ton mesuré, la clarté parfaite, et ce style qu'on a si bien déûni un style qui montre tout sans se faire voir. Mais ce n'est pas seulement une œuvre de littératuse ; cest une défense de Voltaire et un signe du temps. Nous sommes plusieurs qui sommes suspects quand nous louons les philosophes et surtout celui-là; mais voici quelqu'un qui n*est ni athée ni révolutionnaire probablement et qui loue tout haut un homme ailleurs maudit; il signale dans Voltaire a ce génie vif et souple, cette raison à la fois ardente et juste, cette activité merveilleuse qui faisaient sa force. » « Son génie, dit-il, est applicable et appliqué à tout avec succès et avec grâce. Le don de i^ussir et de faire servir l'agrément de l'esprit aux plus sérieux desseins de la raison humaine, il la eu jusqu'à la fin de sa vie et Ta aussi dès le com-
mencement. » Voltaire n'aime pas seulement les lettres, il les fait respecter en sa personne, prenant Tégalité avec les grands, imposant aux commis par son titre de gentilhomme de la chambre, méprisant les titres qui ne peuvent pas lui servir, voyant dans la fortune ce qu'elle donne, l'indépendance et la puissance. Aussi M. Saint-Marc Girardin le félicite d'avoir fait fortune et le loue d'avoir employé cette fortune pour donner libre carrière à la hardiesse de sa pensée et pour faire le bien autour de lui ; il l'appelle bienfaisant et généreux, « disposé, dès sa jeunesse, à servir ses amis, à soulager la misère des hommes de lettres, dût-il même faire des ingrats, et il en a fait beaucoup. » Voltaire avait vpaiment du cœur, il était sensible aux infortunes privées, ce qu'il montre si vivement à la mort de son amie, ce qu'il montre toute sa vie, prenant la défense des opprimés, désirant ardemment le bonheur des hommes et louant avec effusion ceux qui y travaillent, Louis XVI et Turgot ; il avait même le sentiment de la nature, qu'on va moins chercher chez lui, et qu'il exprime avec vérité.
Je résume les éloges que la préface contient, mais je ne résiste pas au plaisir de citer en entier une page dont Voltaire aurait été charmé : a Iln'edt pas toujours permis aux hommes de parti, et surtout aux chefs de psfrti, de se livrer à leurs
bons sentiments ; le soin des circonstances et des personnes les maîtrise; ils font tous plus ou moins comme Âgamemnon, qui, pour rester chef de la Grèce, sacrifia sa fille Iphigénie. Voltaire a bien fait aussi quelques sacrifices à son parti; il a souvent loué des sots qui prenaient la cocarde de la philosophie, et cela devait coûter à son goût et à sa malice naturelle. Mais il n'a jamais sacrifié les bonnes et grandes opinions, même à la faveur des salons et du public. Je ne parle pas ici de la défense de Calas et de Sirven. Il était alors avec Topinion publique ; il la dirigeait ; il ny résistait pas. Mais quand vint le chancelier Maupeou et la réforme de la vénalité des charges et de tant d'autres abus judiciaires, Voltaire prit cette réforme au sérieux et se déclara un des partisans de Maupeou contre les parlements. Il est vrai qu'il n'aimait pas les parlements, et qu'il trouvait dans cette occasion le plaisir auquel il est si difficile de résister, de soutenir les maximes qu'on aime contre les hommes qu'on n'aime pas. Cependant il savait bien que Paris criait contre la suppression du parlement. Paris avait raison de crier contre le chancelier Maupeou, qui n'avait réformé la justice que pour détruire le parlement, et qui essayait de faire le bien pour mieux réussir dans le mal. Dum consulitur veritati, corrumpitw liberiasj a dit Tacite de ces réformes qui
détruisent les abus pour détruire du même coup les garanties, et qui donnent à la vérité et à la justice pour un moment ce qu'elles ôtent à la liberté pour toujours... » On voit que M. Saint- |
Marc Girardin fait hardiment l'éloge de Voltaire ; |
voilà, grâce à Dieu, un modéré compromis. Nous le remercions de cette préface : en même temps qu'elle corrigera des erreurs répandues, elle fâchera un certain parti violent. C'est un petit plaisir, mais qui n'est pas à dédaigner pour ceux qui, i par ce temps-ci, n'en ont pas beaucoup d'autres. \ 11 faut espérer que le vrai Voltaire l'emportera ' enfin sur le Voltaire apocryphe. On nous a donné dernièrement encore sur sa vie et sur sa mort des inventions fentastiques, qui seraient inexcusables si elles n'étaient faites pour l'édification. Le peu ^ que j'en ai aperçu m*a persuadé que nous sommes en ce genre très-supérieurs à nos pères et que nous avons tout perfectionné. Lisez, par exemple, la Vie politique, tittéraire et morale de Voltaire^ par Lepan, publiée par la Société catholique des bons livres en 1825, vous y trouverez le jugement qui suit : a De tous les faits qui ont été rapportés on doit conclure qu' Arouet de Voltaire fut mauvais fils, mauvais citoyen, ami faux, envieux, flatteur, ingrat, calomniateur, intéressé, intrigant, peu délicat, vindicatif, ambitieux de places, d'honneuB» et de dignités, hypocrite, avare, intolérant.
méchant, inhumain, despote, violent. » Le lecteur ajoute :
Au demeurant, le meilleur fils du monde.
J'étais prévenu contre ce Lepan, qu'on m'avait représenté comme Tancétre de nos Nicolardot; mais j'avais tort. Il est vrai que Lepan est un peu prorapt dans de certaines accusations : ainsi il accuse Voltaire d'être mauvais citoyen, parce que Voltaire n'aimait pas à payer des impôts et s'était établi sur des terres libres ; il cumule aussi les crimes dans une même affaire : Voltaire est ingrat, vindicatif, intolérant, méchant, tout cela à la fois pour sa conduite à l'égard des jésuites; enfin, tout ce qu'il donne comme preuve ne prouve pas, mais il a l'intention de donner des preuves; il a Ju Voltaire, même il lui rend justice quelquefois, il lui reconnaît beaucoup d'esprit, et en somme il dit peu d'injures. Quand on le voit reprocher à Voltaire d'avoir été peu déHcatj on ne peut s'empêcher de sourire de cette bénignité, et on songe à toutes les épithètes plus colorées dont ses continuateurs ont enrichi la langue de la polémique religieuse. Voltaire s'est fait des ennemis qui ne lui pardonneront pas ; mais il s'y était résigné, et ne comptait sur eux ni dans cette vie ni dans l'autre ; aussi, après avoir fait restituer à
quelques gentilshommes leur bien enlevé par des jésuites, il écrivait : a J'avoue que les jésuites me damneront; mais Dieu, qui n'est ni jésuite, ni janséniste, ni calviniste, ni anabaptiste, ni pa« piste, me sauvera. » (8 déc. 1760.)
Personne n'est plus facile à saisir que Voltaire. Il n'a eu toute sa vie qu'une seule idée, faire triompher la raison, et il a tout subordonné à cette idée ; il a discipliné, pour les mener à la guerre, la philosophie, la science, l'histoire, le roman, la comédie et la tragédie, la prose et les vers: il les a disciplinés à l'excès, car enfin il n'est pas permis de composer une tragédie pour la préface ou les notes, pour appuyer la réforme judiciaire ou maltraiter le péché originel ; tout ce qu'il écrit sent le combat. On l'accuse d'être léger; il faudrait peut-être l'accuser d'être trop sérieux. U a beaucoup ri dans sa vie, il se couchait tous les soirs dans l'espérance de voir quelque sottise nouvelle le lendemain; mais, s'il riait des sottises des hommes, il s'indignait de leurs injustices, et, quand il rendait ridicules les idées d'où ces injustices procèdent^ ce n'était pas un jeu, c était la tactique réfléchie d'une haine mortelle dans un pays où le ridicule tue. Il trouve qu'il est bien difficile de débarbariser le monde ; mais eniin il ne se décourage pas : « J'espère, dit-il, qu'un jour je ferai aimer la vérité » (26 juin 1756), et
quelques années après (10 novembre 1768), il écrit : a La révolution s'opère insensiblement dans les esprits, malgré les cris du fanatisme. La lumière vient par cent trous qu*il sera impossible de boucher. Il se rendait, dix ans avant sa mort, ce témoignage : « Je mourrai avec les trois vertus théologales qui font ma consolation : la foi que j'ai à la raison humaine, laquelle commence à se développer dans le monde ; Tespérance que ^ des ministres hardis et sages détruiront enfin des usages aussi ridicules que dangereux ; et la charité, qui me fait gémir sur mon prochain, plaindre ses chaînes et souhaiter sa délivrance. » Quand il la vit arriver, il ressentit des transports dont la forte expression nous touche maintenant encore : « Nous voilà dans le siècle d'or jusqu'au cou \3 avril 1776). Il est temps de songer à vivre. » M. Granier de Cassagnac, très-ami des idées neuves, et qui, pour cela sans doute, change d'idées de temps en temps, a découvert un beau matin que Voltaire n'avait servi en rien à la révolution française; il n'est même pas impossible qu'il ait convaincu quelques personnes, tant ijj^ certain air de savoir impose à la foule qui ne sait pas. C'est avec cette même autorité qu'il a soutenu que l'esclavage est légitime et très-pix)fitablé aux esclaves. On ne se doutait pas, avant ce tempsci, combien de choses on peut faire avec la parole.
Entendons-nous bien, Voltaire n*est pas un démocrate : il n'avait ni les idées ni la langue qu'il faut pour cela. La foule a des ignorances qui le confondent, des entraînements qui l'effrayent, des contradictions qui le déroulent ; le bien et le mal y sont pareillement violents, s'y mêlent et s'y combattent comme les éléments dans la nature ; il croit que la vérité, surtout la vérité morale, est placée dans une espèce de milieu où les esprits modérés, maîtres d'eux-mêmes et d'un sens délicat, peuvent seuls la saisir; on conçoit les répugnances que sa raison éprouve pour le gouvernement de la foule. 11 n'a pas nonplus le style propre à la gouverner. Quand on parle au peuple, il faut le ton adirmatif, car il ne conçoit pas le doute ; il faut. un grand appareil logique, car il ne voit qu'un principe à la fois ; il faut beaucoup de sentiment, car il a l'instinct honnête ; il faut de grandes images, car il est pris par les sens ; avec lui, il s'agit moins de frapper juste que de frapper fort; dans les objets qui doivent être exposés à une multitude, il faut de fortes proportions, des contours saillants, un caractère simple et prononcé, point de délicatesses qui seraient perdues. On a inventé, à l'adresse du peuple^ le style métaphysique, le style gigantesque et le style propliétique, qui ont réussi. Il s'indigne plutôt qu'il ne rit : il prend volontiers tout mal au
tragique et sait qu'il a asse;E de force matérielle pour le faire cesser. Pour rire des idées et des institutions absurdes, il faut distinguer les nuances du mal, contempler d'un œil plus calme le train du monde et la nature humaine qui amènent les choses les plus bizarres, avoir grande confiance dans l'esprit et croire qu'en définitive c'est la plus grande force qui soit ici-bas.
On voit combien peu Voltaire était appelé à être un démocrate, et sur ce point il ressemble entièrement à Montesquieu, qui n'a pas non plus épargné les duretés à la multitude. Si tous les deux vivaient encore, il n'est pas sûr qu'ils fussent corrigés, mais ils se diraient peut-être, dans un sentinnent plus humain : Après tout, les êtres qui composent cette foule ont une âme comme nous, une âme capable d'intelligence et de vertu, qui en donne souvent de bien grands signes ; ce sont des enfants ignorants, légers, souvent cruels, qu'il ne faut pas gâter en les flattant, mais qu'il faut aimer, même quand ils nous font mal, pour en faire des hommes.
Prenons donc Voltaire pour ce qu'il est ; ce n'est pas un démocrate, c'est un libéral : il croit à une vérité, à un droit, à une liberté, à une dignité naturelle, auxquels le monde doit venir de plus en plus. En considérant comment les progrès passés s'étaient accomplis, il lui parut qu'à
« la longue le petit nombre gouverne le grand, » et que même un seul homme, un roi ou un ministre philosophe, mènent en un moment bien loin des nations entières. Dès lors son public était trouvé : il écrivit à Tadresse de la bourgeoisie, de Faristocratie et des souverains.
Voilà donc Voltaire à Tœuvre pour captiver les grands. Il a toute espèce de séductions : Frédéric (quand ils sont bien ensemble) est Marc-Aurèle, le Salonion, TAlexandre du Nord ; Catherine, la Sèmiramis du Nord ; Richelieu, souverain sur les théâtres ou général d*armée, est PoUion ou Mon héros ; Fleury,
Le vieillard vénérable à qui les destinées Ont donné de Nestor les heureuses années;
Choiseul, Barmécide ; Turgot, Sully; Meaupeou, Minos; madame de Saint-Julien, Papillon philosophe; madame de Rochefort, madame Dix-huit ans, puis madame Dix-neuf ans, sans plus. On sent que, lorsqu'on veut avoir les rois, on ne doit pas compter trop rigoureusement avec de tels personnages. Voltaire dut donc plus d'une fois exagérer l'éloge, donner beaucoup pour peu, afin d'obtenir -plus, ne pas tout voir, au besoin paraître dupe, servir et les rois et ceux qui les servent, flatter quelques faiblesses, ne pas regarder de trop près à de certaines personnes et à de certaines
choses; il se compromettait avec les puissants, mais il les compromettait. Bref, il vainquit, pour le profit de la raison ef de Thumanité. Il ne s'agissait pas d'une révolution, mais de créer Topinion, l'instrument de toutes les révolutions. Or, on se trouvait là enfermé dans un cercle : pour créer l'opinion, il fallait la liberté de parler ; pour obtenir la liberté de parler, il fallait l'opinion. Voltaire conçut un plan hardi : il mit dans la conspiration les souverains de l'Europe, qui, naturellement, ne pouvaient être qu'à la tète; il leur donna un public, et désormais, parlant et agissant, ils furent toujours en scène pour plaire à ce public, qui les charmait et les subjuguait; ce fut entre eux une émulation perpétuelle pour un applaudissement de l'opinion, pour un mot d'éloge de celui qui la conduisait. Il écrivait en 1765 (il avait alors soixante et onze ans) : « J'ai trois ou quatre rois que je mitonne. Comme je suis fort jeune, il est bon d'avoir des amis solides pour le reste de sa vie. »
Il a bien fait de faire cela, et après lui on ferait mal de faire comme lui. D'abord, la philosophie est émancipée : elle perdrait plus en demandant qu'elle ne gagnerait en obtenant ; puis il s'agit moins de convertir les puissances que l'opinion elle-même, qui, après plusieurs expériences, est fort désorientée. Il n'y a nulle part de doute sur les grandes
vérités politiques et sociales que prêchait Voltaire ; les vérités de détail sont moins évidentes : elles supposent beaucoup d'expérience, de réflexion et de mesure; elles veulent ce qui manquait aux esprits d'alors et qu'il sera toujours difficile de trouver dans des collections d'hommes, toujours entraînées par de violents courants. Le public n'est plus ce que le dix-huitième siècle imaginait : la raison universelle, indéfectible, la sagesse impeccable, possédant tous les principes et tous les faits, et appliquant les principes aux faits, pour résoudre immédiatement toutes les questions par une intuition surnaturelle et un raisonnement sans erreur. Il sait sûrement certaines choses, les choses premières, et ignore les autres; il doute delà plupart; il se trompe s'il décide trop tôt ; il est à chaque moment moins avancé que quelqu'un des hommes qui, obstiné sur un problème, par beaucoup de recherches, de méditations et de peines, l'a mûri ; et c'est cette science d'un individu qui, gagnant peu à peu du terrain, finit par pénétrer la majorité des esprits. Quoi qu'il en soit, quand l'opinion naquit, elle eut d'abord une force prodigieuse : n'ayant encore rien fait, elle se regarda comme infaillible, elle se divinisa elle-même, elle s'adora. A part l'habileté, ce fut un singulier bonheur pour Voltaire d'avoir eu en sa faveur un tel préjugé.
Un autre bonheur qu'il eut fut de naître au milieu d'une nation créée exprès pour seconder des entreprises comme la sienne. Il y a mille choses fâcheuses à dire du Français : il n'a aucune forme qui lui soit propre, il les traverse toutes successivement et n'en garde aucune ; ce qu'il déteste le plus, c'est la méthode dans la vie ; il est né pour ne pas être calviniste ni janséniste ; il n'a goûté de la Réforme que Tindépendance, n'entendant pas qu'elle nuisit aux plaisirs ; il a admiré la grandeur de Port-Royal comme une belle chose, sans être tenté de l'imiter; l'idée la plus bizarre qui ait pu entrer dans la tête d'un parti politique, c'est de transformer les Français en Spartiates ou en Ronmins: ils emportent la liberté comme dans un assaut, ils ne se résignent pas à veiller pour la garder. Mais, quand on a bien maudit tous leurs défeuts, il reste une nation qui a un admirable entrain et force les autres d'être sages ou de déraisonner avec elle. Voltaire comprit quelle puissance on a quand on a dans sa main une nation pareille; comme Napoléon, il s'en servit pour conquérir le monde ; plus heureux que lui, il la garda jusqu'à sa mort.
Il est vrai que pendant tout ce temps il ne se reposa point et se fit toujours nouveau, pour plaire à cette nation changeante ; mais, à part son génie, il eut aussi de merveilleuses habiletés. Ainsi, il
ne mettait son nom à aucun de ses ouvrages, ce qui lui permettait de les nier s'ils réussissaient mal ou risquaient de le compromettre. Ses dénégations sont une des choses les plus amusantes que ses lettres renferment :.il faut voir comme il traite .l'auteur de ces œuvres dangereuses. Le soupçonner, lui, d'avoir eu de telles pensées el publié de pareils écrits ! « Je ne veux point choquer d'aussi grands seigneurs que les préjugés » (1752). « Je n'ai point fait Y Ingénu^ écrit-il à d'Alembert; je ne l'aurais jamais fait. J'ai l'innocence de la colombe et je veux avoir la prudence du serpent. Les honnêtes gens ne peuvent combattre qu'en se cachant derrière les haies. » Par cet art, il déroutait la police, couvrait sa personne, agaçait ses adversaires et piquait la curiosité du public, qui, charmé de deviner l'auteur, se faisait son complice. Quand il démentait ouvertement quelque ouvrage, il s'amusait un peu : « J*ai vil dans le Whitehall EveningPosty du 7 octobre 1769, n** 3668, une prétendue lettre de moi à Sa Majesté le roi de Prusse : cette lettre est bien sotte ; cependant je ne l'ai point écrite. »
Au milieu des entraînements contraires du public, il n'était ^upe de rien, pas même de ses propres tragédies. Il appelait nos tragédies des conversations en vers; il voulait qu'elles fussent des passions parlantes, que toute scène
fût un combat. 11 écrivait (28 mars 1740) à Gresset :
Je vois presque partout de ces infortunées, A des pleurs éternels par l'auteur condamnées, Avec leur confidente exlialant leurs douleurs, Et, cinq actes entiers, répétant leurs malheurs; Des absurdes tyrans, brutaux dans leurs tendresses. Des courtisans polis cajolant leurs maîtresses. Un hymen proposé fait, défait et conclu.
Cent lieux communs usés d'amour et de vertu : Le tout en vers pillés, en couplets à la glace, Cousus sans harmonie et récités sans grâce.
il eut le mérite d'introduire Shakespeare auprès des Français. Ce ne fut pas sa faute s'ils s'enthousiasmèrent à leur façon, jusqu'à mépriser nos grands tragiques et le bon sens avec eux. Il fallut qu'il rappelât le public violemment, et il le fit dans sa lettre à l'Académie, qui est injuste, mais proportionnée à des esprits mobiles. Nous trouvons dans les Lettres inédites une lettre adressée à Necker à cette occasion, qui marque bien dans quel sentiment il fit cette démarche :
« Grand homme vous-même, monsieur ; je ne consentirai jamais que Shakespeare en soit un si redoutable pour la France qu'on lui immole Corneille et Racine. Je suis assez comme ceux qu'on appelle les insurgents d'Amérique ; je ne veux point être l'esclave des Anglais. Je n'ai écrit à l'Académie cette lettre dont vous me faites l'honneur de
me parler, que pour me justifier d'avoir été le premier panégyriste en France de la littérature anglaise. Ce n'est pas ma faute si on a abusé des louanges que j'avais données aux bons auteurs de ce pays-là et si on a voulu me casser la tête avec l'encensoir même dont je m'étais servi pour les honorer. Ma lettre était d un bon Français qui combattait pour sa patrie et qui ne voulait point que Paris fût subjugué par Londres. » (6 octobre 1776.)
Veut-on de la raison exquise ? En voici, dans une lettre du 22 décembre 1766, à un M. Daquin, qui lui prêtait une opinion bizarre: «Vous citezM.de Chamberlan, auquel vous prétendez que j'ai écrit que tous les hommes sont nés avec une égale portion d'intelligence. Dieu me préserve d'avoir jamais écrit cette fausseté! J'ai, dès l'âge de douze ans senti et pensé tout le contraire. Je devinais dès lors le nombre prodigieux de choses pour lesquelles je n'avais aucun talent. J'ai connu que mes organes n'étaient pas disposés à aller bien loin dans les mathématiques. J'ai éprouvé que je n'avais nulle disposition pour la musique. Dieu a dit à chaque homme : Tu pourras aller jusque-là, et tu n'iras pas plus loin. J'avais quelque ouverture pour apprendre les langues de l'Europe, aucune pour les orientales; non omnia possumus omnes. Dieu a donné la voix aux rossignols et l'odorat aux
CORRESPONDANCE DE VOLTAIRE. i9
chiens, encore y a-t-il des chiens qui n'en ont pas. Quelle extravagance d'imaginer que chaque homme aurait pu être un Newton ! Ah ! monsieur I vous avez été autrefois de mes amis, ne m'attribuez pas la plus grande des impertinences. »
(22 déc. 1766.)
Il a de vives expressions qui ne font tout leur effet qu'en réfléchissant : « Je me cache quand je vois mourir la jeunesse; je suis alors honteux d'être en vie. — On s'égare en vains désirs jusqu'au moment de sa mort. — Je combats depuis quatre-vingts ans la nature en l'admirant. » Et ceci : « Pigale a sculpté mon squelette, mais il ne m'a pas guéri ; il ne fait durer que du marbre ; ^ mais un plus grand maître que lui se joue de nos ;. corps et de nos âmes et vous pulvérise tout cela.» (IQjuillet 1770.) Dans cette correspondance inédite de Voltaire, comme dans la correspondance connue, comme dans les quatre-vingts volumes de ses œuvres, il n'y a ni un paradoxe ni une phrase. 11 y a dans les Lettres inédites des pages excellentes sur toutes sortes de sujets, sur les plus grands; eh bien! une de celles que je recueille avec le plus de plaisir est celle-ci, qui est sur un sujet bien humble. 11 écrit à M. Tronchki, à Lyon (29 juillet 1757) : « J*ai une grâce à. vous \ demander ; c'est pour les Pichon. CesPichon sont } une race de femmes de chambre et de domestiques
transplantée à Paris par madame Denis et consorts. Madame Pichon vient de mourir à Paris et laisse des petits Pichon. J'ai dit quon m'envoyât un Pichon de dix ans pour Télever : aussitôt un Pichon est parti pour Lyon. Ce pauvre petit arrive je ne sais comment ; il est à la garde de Dieu. Je vous prie de le prendre sous la vôtre. Cet enfant est ou va être transporté de Paris à Lyon par le coche ou par la charrette. Comment le savoir? Où le trouver?
J'apprends par madame Pichon des Délices que ce petit est au panier de la diligence. Pour Dieu, daignez vous en informer ; envoyez-le-moi de panier en panier, vous ferez une bonne œuvre. J'aime mieux élever un Pichon que de servir un roi, fûtce le roi des Vandales. » Quelques mois après, lenfanl tombe malade. Voltaire écrit au docteur Tronchin une lettre pleine de renseignements sur la maladie et les effets du traitement commencé : «J entre dans tous jes détails ; je voudrais sauver ce petit garçon. Qu ordonnez -vous ? »
On voit ce que fut Voltaire. Nous n'ignorons pas combien ce nom est mal famé. Pour beaucoup de dévots encore, il signifie un ennemi acharné des religions, quelqu'un qui veut «écraser l'infâme ; » pour les démocrates, un courtisan ; pour les hommes, de pouvoir, un révolutionnaire; pour les littérateurs, l'auteur de la Henriade; pour les hommes moraux, l'auteur d'un roman et d'un
poème dangereux ; pour toutes sortes de lecteurs, un personnage vaniteux, capricieux, ennemi sans pitié. Nous n'avons pas Tintention d'opposer à ce Voltaire peu flatté un Voltaire de fantaisie, de lui attribuer Tégalité d'humeur, la sagesse, la retenue, la patience, l'indulgence, le respect de toutes les choses respectables, l'âme du stoïcien, enfin de faire de lui un modèle de toutes les vertus, sans compter la difficulté de présenter à la fois aux républicains un républicain, aux conservateurs un conservateur de toutes choses ; il est luimême, il est Voltaire : l'homme de France qui a eu le plus d esprit ; un auteur et un poète, race irritable ! un héritier de la veine gauloise, en tout temps fort libre, moins encore chez lui que \ chez d'autres, à qui on ne le reproche point; l'ardent apôtre de la justice, qui a puni par des coups bien rudes les bien grands excès du catholicisme, la Saint-Barthélémy et l'Inquisition ; un grand cœur plein de la passion de l'humanité ; dans ses relations privées, un bon homme sans faste de bonté, mais qui savait se défendre et pouvait dire de lui-même, à la fin de sa vie (1774) : « Je n'ai jamais succombé sous mes ennemis, et je n'ai jamais manqué à mes amis. »
Voilà Voltaire ; et qu'est-ce qu'un voltairien?Ce que serait Voltaire dans notre temps de tolérance générale. Un voltairien est un homme qui aime
assez à voir clair en toutes choses ; en religion et en philosophie, il ne croit volontiers que ce qu'il comprend, et il consent à ignorer ; il estime plus la pratique que la spéculation, simplifie la morale comme la doctrine, et la veut tourner aux vertus utiles ; il aime une politique tempérée, qui préserve la liberté naturelle, la liberté de la conscience, de la parole et de la personne, retranche le plus possible de mal, procure le plus possible de bien, et met au premier rang des biens la justice ; dans les arts, il goûte par-dessus tout la mesure et la vérité ; il déteste mortellement Thypocrisie, le fanatisme et le mauvais goût ; il ne se borne pas à les détester, il les combat à outrance.
Je me propose de chercher ce que nous avons de Voltaire et ce qu'il pourrait nous donner encore. Commençons par Tavouer, si ce siècle se rattache à un philosophe, c'est a J. J. Rousseau. Prenez toutes les grandes influences de ce siècle : Chateaubriand, madame de Staël, M. de Lamartine,^ Lamennais, George Sand, vous y trouvez l'inspiration de Rousseau, le spiritualisme, l'élan religieux, les grandes aspirations, le sérieux et même la tristesse. Paul-Louis Courier, qui fut populaire un moment, se rattachait à Voltaire; mais il n'était pas assez naïf, il avait dans sa manière trop d'érudition et d'artifice, et quelque
chose de difficile, qui est la seule chose que M. de Cormenin ait attrapée de lui. Béranger riait franc et conservait la tradition voltairîenne, si, parlant au peuple, qui en masse veut un culte, sa muse devenant grave, il n*eût prêché le culte de Napoléon. On s'explique cette influence de Rousseau. Il a, il est vrai, de graves défauts et dans sa morale et' dans sa politique. Comme la nature du sentiment est de prétendre se gouverner luimême, s'épurer par sa propre vertu, remplacer le devoir par l'élan, il veut cela dans Rousseau, et prenant conseil de cet esprit paradoxal, il ne se refuse à aucune aventure ; pour la politique, non plus, Rousseau n'a vraiment rien proposé de praticable. Mais enfin, quel qu'il soit, il est, par plusieurs endroits, supérieur à Voltaire. S'il ne dirige pas bien l'âme, il s'occupe de la diriger, de l'élever : il lui propose une perfection invisible à atteindre, le travail, le sacrifice en vue de cette perfection ; il ne croit pas que ce soit assez pour l'homme de ne pas nuire aux hommes, même de les servir, il croit qu'après leur avoir rendu ce que nous leur devons, il y a quelque chose que nous nous devons à nous-mêmes, à notre dignité, à notre nature spirituelle et immortelle ; à la vie sociale il ajoute la vie intérieure, et passionne les âmes pour elle ; d'une sensibilité exquise, toujours inquiet, toujours agité par des
désirs et des regrets, tourmenté par le rêve d'une perfection idéale, s' étudiant et se dévorant luimême, il a peint cette vie de l'âme en traits de feu. En politique, moins sûr que Voltaire, il aune vue plus lointaine: il a découvert la force. qui travaille les sociétés modernes, cette force de la démocratie que M. de Tocqueville a montrée à Tœuvre aux États-Unis et dont M. de Mohtalembert, dans son récent livre *, signalait sincèrement le progrès jusque dans cette Angleterre où elle paraissait limitée pour toujours. Voilà ce dont notre génération a été frappée, et ce qui Ta donnée à Rousseau. Eh bien ! malgré cela, malgré cette influence si forte, notre siècle appartient a Voltaire par quelque chose de plus fort. On a beau trouver des hommes qui soient, en de certains points, égaux ou supérieurs à Voltaire, quand on a énùméré les qualités par lesquelles tous les autres régalent ou le surpassent, il lui reste la lumière. Les Grecs étaient épris de la lumière physique et lui faisaient en mourant de touchants adieux ; nous qui n'avons pas leur éther limpide, nous sommes épris de la lumière intellectuelle : notre esprit s'y reconnaît, s'y meut librement et s'y réjouit, il se débat etsouffre dans les ténèbres, il s'agite jusqu'à ce qu'il arrive au jour ; c'est là le fond éternel de l'esprit fran-
1 De ravetiir politique de l'Angleterre, 1 voL in-18.
CORBESPONDÀNGE DE VOLTAIRE. 25
çais, qui a paru une fois à nu dans un homme, celui dont nous parlons ici. En voyant Faspect divers que présentent nos générations successives, il ne faut donc pas se laisser tromper : c'est comme une médaille plusieurs fois refrappée à des types différents ; elle a porté plusieurs empreintes et porte en ce moment celle de Rous seau ; mais le métal reste le même, et ce métal c'est celui dont Tesprit de Voltaire fut fonné.
Laissez cet instinct de notre raison, et prenez Tcnsemble de nos croyances, nous semblons assez loin de Voltaire ; mais examinez. Entendonsnous mieux que lui ce que c est que la création; comment le corps et Tâme sont unis; comment la liberté reste entière sous les influences qui la pressent? Savons-nous mieux que lui si nous avons été et ce que nous avons été avant notre existence présente et ce que sera notre existence future? Voilà bien des choses que nous ignorons, et je compte qu'on enregistrera cet aveu comme un témoignage de plus de Torgueil des philosophes. Maintenant recueillez ce qu'il y a de plus constant dans les innombrables écrits de notre auteur, la croyance à Dieu, à la liberté, à la morale ; fortifiez la distinction de Tâme et du corps et la conviction de Timmortalité, vous avez la philosophie de Voltaire, et avec elle la philosophie de rimmense majorité des Français de tous
les temps et du nôtre. Dans ce pays on ne perd pas terre volontiers; si quelqu'un s'aventure dans les espaces, on le regarde, mais on ne le suit pas ; on tient plus à voir clair dans sa fortune qu'à Taugmenter; même on consent qu'elle diminue, pour le plaisir de rejeter les pièces fausses; plusieurs, par de tels scrupules, l'ont réduite à bien peu.
Notre philosophie étant ce qu'elle est, avonsnous fait ce que Voltaire n'a pas fait, avons-nous accordé la raison et la foi? Oiii, si on définit la foi la croyance absolue aux v^ités de la raison, ou la raison l'intelligence des vérités de la foi. Dans le premier cas, il est certain que toute idée réfléchie peut engendrer cette croyance entière; dans le second cas, la raison comprend ou ne comprend pas les dogmes révélés, mais elle n'a pas de dogmes à elle, et par conséquent ne répugne à rien. De quelque manière aussi qu'on définisse la raison et la foi, il est certain quelles ont des vérités communes : Dieu, la distinction du bien et du mal, la liberté, l'autre vie; mais quand on prend la raison et la foi dans leur nature propre et dans leur vigueur, l'une procédanf par autorité d'en haut, l'autre par réflexion personnelle; quand on consent aussi à compai^er toutes leurs croyances, alors les difiicultés s'élèvent. Les désirs de conciliation sont louables, il est honorable de vouloir la paix de l'esprit humain ; mais si où aime la
paix sans tenir au rôle de pacificateur, si on veut être sincère avec soi-même et avec les autres, laisser de côté les phrases, les conventions, les sous- entendus et les malentendus, on en vient à dire de la raison et de la foi ce que Retz disait des droits des peuples et des rois : qu'ils ne s'accordent jamais si bien que dans le silence. La raison et la foi répondent à des instincts différents de riiumanité. II y a des esprits avides de lumière que l'autorité ne contente point; il y des âmes faites pour le sentiment et l'action, qui, trouvant une doctrine existante, s'y établissent et lui empruntent ce qu'elle a d'utile pour la vie; si la philosophie régnait seule, elles ne recevraient la philosophie que comme autorité. Que chacune donc de ces puissances, fidèle à soi-même, travaille chez soi, en présence de l'autre, décidée à la respecter et à profiter par son exemple : la raison se rappelant que la pensée n'est pas le tout de l'homme, et que même dans Tordre de la pensée, il y a besoin de croire plus qu'on ne sait; la foi se rappelant à son tour qu'elle n'a rien à gagner à soulever contre soi la vérité naturelle.
Pour le fond de l'esprit et l'ensemble des croyances, nous ne sommes donc pas si loin de Voltaire que nous semblons ; mais sur plusieurs points nous n'en sommeâ pas non plus si près
que nous pensons, et il peut nous rendre quelques services.
Nos pères, instruits par lui, avaient vécu sur un certain nombre d'idées i impies comme cellesci : il n'y a qu'une raison et qu'une morale ; la fin ne justifie pas les moyens ; il n'est pas permis de l
violenter la conscience; l'homme est naturelle- .
merit libre : si à un moment il l'est, il doit le i
rester; s'il ne l'est plus, il doit le redevenir; les •
sociétés et les gouvernements n'existent que pour |
lui, pour le rendre meîlteur,et plus heureux; l'État n'est pas dans l'Église; l'Église ne peut rien sur les dissidents que les persuader ; le moyen âge, qui a {
méconnu ces principes, est mauvais ; ce qui est 1
resté du moyen âge dans les temps modernes est mauvais; s'il a existé autrefois, il faut le condamner; s'il subsiste encore, il faut le corriger. Par ces quelques idées, nos pères jugeaient tout promptement : c'était «n eux comme un instinct. Il y a des choses qu'ils n'ont jamais comprises, comme les mérites de l'Inquisition. Pour nous, nous comprenons tout, nous avons tout expliqué et justifié. J'ose croire que nous ne ferons pas mal d'en revenir à un jugement plus grossier, à une appréciation plus brutale, si nous voulons qu'il y ait encore une distinction entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal. On sait comme tout le monde que, pour instruire un procès, il faut tenir
compte des temps, des lieux, des idées, des mœurs, etc. ; qu'un auto-da-fé en cette année serait autrement monstrueux qu'un auto-da-fé au treizième siècle; mais, après qu'on a fait la part des circonstances, il faut que la loi ait son tour, qu'on l'entende et qu'elle parle fermement, pour maintenir son autorité entière. Il est sans doute regrettable de s'être montré trop sévère pour un fidèle de la Ligue, pour un fanatique de 1572 ou un ministre de Louis XIV en 1685 : il est toujours fâcheux de faire tort à un homme ; mais il est bien plus fâcheux de faire tort à la justice, et c'est ce que nous faisons.
Un autre caractère dece temps, c'est qu'on disserte beaucoup. Voltaire ne dissertait pas; il parlait à son public comme on parle entre gens qui sont d'accord, comme parlerait l'évidence. Le sens commun se montre et se moque de ceux qui ne le reconnaissent pas ; or, la raison de Voltaire n'était que la raison naturelle réduite au plus clair sans affectation d'étendue et de profondeur, jugeant toutes choses par quelques principes manifestes. Disserter en certains cas, c'est laisser croire qu'on a besoin de faire ses preuves ; Voltaire s'en garda bien. Nous ne prétendons pas qu'après lui on pût sur tous les points continuer comme lui. Dans la philosophie, dans la politique, dans l'art, partout, les quelques principes uftiversels qu'il
avait pris en main avaient prévalu; on voulut sortir des éléments, : on fit des questions, et la science commença, et la dissertation avec la science. Nous en sommes encore là, et personne de sensé ne s'en plaint : lorsque les problèmes sérieux se pressent, on ne verrait pas avec plaisir dans des matières si graves une légèreté inconvenante; mais il me semble que nous ne distinguons pas assez le clair de Tobscur et que nous dissertons trop souvent où nous devrions juger. Depuis qu'il a plu à M. dé Maistre, pour combattre le voltairianisme, de prendre le ton de Voltaire, et qu'on le lui a laissé prendre, le combat a changé de face : la paradoxe a attaqué et le bon sens s est défendu ; on a vu nier la certitude naturelle, la philosophie et la liberté de conscience, célébrer les institutions du moyen âge, le gouvernement absolu, soutenir l'esclavage, la théocratie, l'Inquisition, l'observation obligatoire du dimanche cl la primauté du mariage religieux sur le mariage civil ; les plus honnêtes gens du monde et d'un grand mérite ont eu la bonté de discuter des assertions qu'il fallait siffler. Nous avons fait la raison trop humble. Je ne dis pas qu'on puisse, quand on veut, railler à la façon de Voltaire, mais on peut toujours mépriser.
Avec la raison de Voltaire, on fera bien aussi de prendre sa langue. Quand on a ôté l'harmonie
de Fénelon, la couleur de Rousseau, la flamme de Pascal, il reste la clarté, il reste le style de Voltaire. Les autres qualités frappent, avertissent le lecteur et se font reconnaître; la clarté est insensible, comme Tair ou nous vivons plongés. Les autres qualités sont individuelles, appartiennent à un esprit, point à lautre ; la clarté est Fintelligence, elle est la qualité de Tesprit humain. On se réjouit lorsque, après un brouillard qui confond tout, les objets se distinguent, prennent leur véritable forme et leur être propre; on se réjouit aussi lorsqu'une idée qui était vague en nous s'éclaircit, lorsque, après des obscurités, le jour se fiiit dans notre pensée, que la vraie nature et le^ vraies raisons des choses nous apparaissent dans leur ordre naturel. L'esprit français a le besoin de s'entendre avec lui-même et avec les autres, de se rendre compte ; il consent à ne pas aller loin, pourvu qu'il sache à chaque moment au juste où il en est. Travaillé de ce besoin, il s'est fait une langue claire, limpide, régulière, où les mots se succèdent dans Tordre logique des idées, en sorte que le lecteur n'a rien à deviner, rien à attendre, et, quelque part qu'il s'arrête, comprend toujours exactement ce qui a été dit; une langue de bonne foi, qui ne trompe point. Or, il y a une autre langue que celle de Voltaire ; mais la langue française éternelle, c'est celle-là. Ce n'est pas assuré-
ment celle de certains artistes qui fleurissent de nos jours. Voletant où les maîtres ont volé, ils s'ébattent dans le style : à chaque page, toutes les couleurs s'y mêlent comme dans un kaléidoscope; toutes les harmonies, comme dans une symphonie fantastique; toutes les phrases sont travaillées comme un échiquier chinois. Ils ont inventé le chatoiement, les dissonances; ils ont, comme ils disent, fouilléh langue; ils s'appellent des ciseleurs. Vous concevez quel air a, près de ce français nouveau, l'ancien français, tout simple et naïf, qui ne voulait que bien faire voir la pensée, ne prétendant ni plus ni moins que cette pensée même, la suivant dans tous ses mouvements, s'élevant et descendant avee elle, égal aux plus grandes, les respectant assez pour ne pas les couvrir de son propre éclat et se respectant assez lui-même pour ne pas surfaire la valeur d'une pensée médiocre et pour ne pas parler à vide. J'imagine que Voltaire aurait traité ces artistes comme il convient : il aurait fait passer son Pauvre Diable chez ces convulsionnaires de la langue, au sortir des convulsionnaires de Saint-Médard. C'est, je crois, à propos de leurs ancêtres qu'il écrivait (1736) : « Pardonnez-leur de danser toujours, parce qu'ils ne peuvent pas marcher droit. »
Dirai-je un autre service que Voltaire peut nous rendre? il allège la vie. Il est permis, ce semble,
de le recommander par là à notre génération at«tristée. Des choses que nous n'avons plus soutenaient nos pères du dix-huitième siècle : ils avaient une passion, des espérances et des goûts. La passion était la passion du bien-être public; Tespérance, l'espérance de le voir prochainement réalisé j de leur vivant ; les goûts, le goût de l'esprit et celui de la galanterie. Ils étaient frappés, ils étaient abattus, mais ils se relevaient ; après le premier moment de désespoir, ils se^ remettaient vite à vivre, comme les oiseaux mouillés par l'orage sèchent leurs ailes au soleil, puis volent et chantent; où d'autres auraient été submergés sûrement, ils surnageaient par leur l^èreté. Ils ont traversé ainsi les temps les plus terribles, dépouillés et dispersés par toute la terre ou enfermés dans les prisons, jouant jusqu'au pied de Féchafaud. Pour nous, qu'avons-nous retenu de leur caractère? Nous n'avons plus leur passion du bienêtre public ni leur espérance; ceux qui, après les mécomptes de ces soixante-dix années, espèrent encore, n'espèrent pas pour eux, persuadés que le progrès est infiniment lent, interrompu dé temps à autre par des cataclysmes comme il y en a eu dans la création physique, et que d'ailleurs la parfaite sagesse et le parfait bonheur ne sont point de ce monde. Les goûts de nos pères ont aussi disparu : nous n'avons certainement pas l'amour
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qu'ils avaient pour les lettres ; on ne fait plus de tragédies, même au collège, et il n'y a que les vieillards qui fassent de petits vers. La galanterie, ce jeu délicat de Tesprit, est remplacée ou par le plaisir facile, ou par le grave mariage, ou par la conversation entre hommes à moins de frais. Nous sommes sérieux, il faut le dire : détachés de bien des affections qui nous ont trompés, nous avons conçu pour la famille un amour ardent, âpre, admirablement pur et fort, source de joies profondes mais inquiètes, et de profondes douleurs, après lesquelles on ne fait plus que languir et s'anéantir. En recommandant la lecture de Voltaire, je distingue et avoue mes préférences. S'il fallait sacrifier quelque chose de lui, je donnerais les tragédies et les comédies pour garderies petits vers; s'il fallait sacrifier encore quelque chose, je donnerais plutôt les histoires, tQutes charmantes qu'elles sont, que les romans ; si on ne me permettait de garder qu'un seul ouvrage, je me ferais beaucoup prier, j'aurais des scrupules et des regrets infinis ; mais enfin il y a une chose que je ne me déciderais jamais à livrer, c'est la correspondance. Pour ceux qui cherchent un intérêt dramatique, voici une guerre de soixante ans, conduite avec un courage et: une tactique merveilleuse, par un général admirable, demeuré vainqueur. Si, outre la tactique, ils s'intéressent à
CORRESPONDANCE DE VOLTAinE 35
Fobjet de la guerre, l'objet est assez grand : c'est la guerre de la tolérance et de l'humanité. Pour ceux qui recherchent l'histoire, voici un homme qui a vécu près d'un siècle, a assisté à tous les événements importants, les a notés et caractérisés au passage. Pour ceux qui recherchent l'art, il est ici prodigieux. Il me semble que nos Français n'ont de supérieurs en aucun genre ; mais où ils sont uniques, c'est dans l'art difficile des riens élégants. Dans les autres compositions, il y a un fond qui soutient, une matière qui fournit ; ici la main est tout, par conséquent l'homme est tout ; du même talent dont ils façonnent un bijou, ils façonnent une de ces compositions légères de substance, mais d'un travail exquis, comme les bulles de savon qui se tiennent en l'air et où se meuvent toutes les couleurs de la lumière ; c'est quelque chose d'impalpable et d'impondérable, un souffle emprisonné dans une vapeur. Voltaire est maître dans cet art. Un homme de talent pouvait composer ses pièces de théâtre eises épifres; quelques vérités de bon sens développées admii^blement font tous les frais de sa philosophie ; dans l'histoire, il a des qualités qui peuvent se trouver chez d'autres : l'intelligence, la clarté, la rapidité, l'intérêt; ses petits vers, ses pamphlets et sa correspondaûce sont lui-même, ne sont qu'à lui. Quel génie se joue dans ces poésies, et ces
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plaisanteries et ces lettres immortelles I Or, tout ce qu'on admire dans les deux premières se retrouve dans les lettres avec une inépuisable abondance : vers faciles, railleries charmantes à propos de tous les personnages et de tous les événements qui ont passé, dans ce siècle agité, devant cet esprit curieux. Faites plus, retranchez de la correspondance de Voltaire ces agréments, elle sera, encore la correspondance qu'on lit sans pouvoir la quitter, qu'on n'a pas égalée et qu'on n'égalera pas ; l'art qu'elle renferme sera entier. Ce qu'il peut se succéder, pendant plus de soixante ans, d'amours, de haines, de plaisirs, de douleurs, de colères, dans une âme singulièrement impressionnable et mobile, est exprimé là au vif, comme sur la figure d'un enfant, chaque sentiment entier occupant toute l'âme, comme s'il devait durer éternellement, puis effacé tout à coup par. un autre, qui fera le même effet et durera autant; variété inépuisable des sujets qui passent sous cette plume légère ; séductions d'un esprit enchanteur qui veut plaire et invente pour plaire les tours les plus délicats, toujours aimable, toujours nouveau. Tout cela forme un des spectacles les plus attrayants qu'on puisse avoir en ce monde. Et la grâce plus sévère est aussi là : elle est dans le bon sens perpétuel de cette ferme raison et dans le dévouement du noble cœur qui, au lieu
de se rassassier de sa propre gloire, se tourmentait pour toutes les injustices de cet univers et trouvait, pour exprimer son tourment, une éloquence meilleure encore que Tesprit.
Nous ne nous faisons pas illusion : il y a quelque chose qui empêchera toujours Voltaire d'être populaire, nous ne disons pas seulement dans le peuple, mais dans la foule des lecteurs : il se contente d'être parfait sans vous avertir; il ne s'annonce pas. Mettant à part les hommes vraiment éloquents qui, à de certains moments, se laissent emporter par le sujet et emportent les auditeurs avec eux, mettant, dis-jc, ceu5c-là à part, il y a par ce monde tout un art de prendre le lecteur, qui n'a rien de commun avec l'art même. Voulezvous le voir à nu, un peu plus ou un peu moins grossier, il est, dans les livres, une disposition ma|érielle, l'usage des italiques et des points, la distribution des alinéa et des chapitres ; dans le débit, un silence qui annonce qu'on se prépare à quelque chose de plus fort, un crescendo de la voix, des gestes, un mouvement de toute la personne, qui parlent à ceux même qui n'entendent pas et leur font présumer des choses admirables ; dans la peinture, la sculpture et la danse, ce qu'on nomme des poses, enfin, quelque part que ce soit, un appel à l'applaudissement, qui, en général, ne manque guère. Si vous ajoutez à
ces procédés extérieurs certains secrets de la composition même, le paradoxe, la tirade, Fair de bravoure, les pointes subtiles, les antithè- 4
ses piquantes, les images qui donnent dans les yeux, le succès sera infaillible. Ce qui est le plus connu de Racine, c*est le récit de Théramène ; de J. J. Rousseau, l'évocation de l'ombre de Fabricius; dans les auteurs qui sont au-dessus du procédé, les pièces d'apparat encore, en un mot, tout ce qui orne les recueils de littérature. Mais la beauté simple, la beauté discrète qui ne se montre pas, celle-là passe presque ignorée et n'est connue que par quelques âmes vraies comme elle. Voltaire est assurément en ce sens Tun des auteurs les moins connus, et pourtant on fera bien de le lire, si on veut se dégoûter de TeiTet.
En lisant ces lettres de Voltaire, et relisant les lettres précédentes, il vient à Tesprit une^ réflexion. Qu'on veuille bien examiner ce qui de nos grands écrivains est mis aux mains de notre jeunesse. Presque tout est du dix-septième siècle, un peu du dix>huitième, rien du seizième ni d'au delà. En général, je le reconnais, c'est un choix dans l'excellent : il y a là des choses bien faites pour former le goût, nourrir l'esprit et élever l'âme, ce qui est le propre objet de l'éducation ; mais, excepté les Fables de la Fontaine, le Lutrin et quelques parties de Boileau et YHistoire de
Charles Xfi, le reste est bien raisonnable et demande quelque effort; ce sont, on l'avouera, des ' ouvrages très-sérieux que les Oraisons funèbres et YHistoire unwm^R^, deBossuet, le Petit Carême^ deMassillon, les Dialogues sur T éloquence , de Fénelon, la Grandeur et Décadence des Romains^ de Montesquieu, les tragédies de Corneille et de Racine, et lé Mis'anikrope, de Molière. Qu'y a-t-il alors pour là rëci^éation et la passion ? Rien de Rabelais, de Montaigne, des auteurs de contes et de nouvelles, rien de Rousseau que les passages les plus déclamatoires, rien de Voltaire, rien de Diderot, rien des auteurs plus modernes; pour tout excès, le Télémaque. Mais j*oublie les mille ' honnêtes histoires approuvées par les autorités 1 compétentes, pauvretés morales d'un factice qui fait mal au cœur. On comprend qu'après ces austérités et ces fadeurs, il vienne un goût merveilleux pour tes excitants d'uhe certaine littérature. Ainsi les trésors de la fantaisie de Rabelais, et le bon sens exquis avec lequel il critiquait Téducalion, les nouveautés littéraires, la religion, la politique de son temps, tout un monde en plus d un point semblable au nôtre, la verve ingénieuse de Montaigne» le haut comique et les mouvements passionnés des Provinciales^ l'art charmant des '. conteurs, les scènes riantes des Confessions^ les I langueurs des Rêveries^ l'esprit infini et Télo-
quence de Voltaire et sa grâce et sa raison, puis tout ce que notre siècle a produit, J'entends dans le parfait, de plus imposant et de plus attrayant? tout cela pour notre jeunesse n'existe pas. Il y a du sérieux dans Tesprit français, mais il y a aussi une grande part de gaieté, comme on le sait, et notre raison rit volontiers. Or, on conduit notre jeunesse à la plus noble école qui soit ; mais celte école est bien sévère pour ses esprits légers. Ne sont- ils donc pas des maîtres aussi ceux qui n'ont pas le ton de maîtres et qui enseignent en jouant» qui enseignent la vie à ceux qui vont vivre I Ils ont été les précepteurs du genre humain et ils ne sont pas les nôtres ! et on croit qu'il est indifférent qu'à Tàge où notre âme, encore inconsistante, mais pleine de rêves, cherche une forme, on la laisse chercher toute seule, au iiasard des rencontres bonnes ou mauvaises, et que lui proposant toujours des œuvres à admirer, on ne réponde pas à son instinct, on ne la captive pas?
J'ai dit de Voltaire ce qui me semble vrai, sans me préoccuper ni des enthousiasmes ni des colères que son nom suscite toujours; c'est la seule attitude qui soit digne de la philosophie. Ellctra* vaille pour mieux que le succès d'un jour. Cejoufci appartient à la réaction religieuse, dont on voit les excès. On a accusé les philosophes actuels d'avoir aidé à cette réaction, en glorifiant le spi-
ritualisme et le christianisme. Si c'est une faute, ils l'ont commise, car 11 est certain qu'ils ont vigoureusement combattu la philosophie matérialiste, combattu et détruit. Il est certain aussi qu'ils ont dignement parlé du christianisme, qu'ils ont mis en honneur le sentiment religieux, et ont vu dans les religions des croyances respectables, des solutions naïves des plus grands problèmes, des efforts pour atteindre à la vérité et à la perfection, autre chose enfin que le produit du mensonge et de l'imbécillité. Les travaux de MM. Royer-CoUard, Cousin et Jouffroy, et après eux les enseignements d'un grand nombre d'hommes formés à leur école pendant une quarantaine d'annéesontcontribué à répandre un nouvel esprit; . le catholicisme en a profité, et des écrivains catholiques (les violents parlent plus haut que les sages) ont choisi ce moment pour s'aviser que la philosophie n'est bonne à rien et qu'elle est trèsnuisible. Tout cela est naturel et n'a rien de fâcheux : il n'y a jamais de mal à avoir été juste. C'est le mauvais parti pour ceux qui ont envie de jouir vite; mais quand on n'est pas pressé, quand on met tout à son rang, les principes au-dessus des hommes, la vérité au-dessus de la vanité, c'est le bon parti. Comme tout va en ce monde par réaction, on ne craint point les réactions. Pendant quelque temps la philosophie, cherchant sincère-
ment pour son compte, au Heu d'affirmer hardiment, a laissé flotter les esprits ; des habiles enbnt profité poui' s'emparer de ces esprits sans maître; il n'y a là rien d'étonnant, et la seule tactique à suivre, à la fois honorable et profitable, c'est de travailler de telle sorte qu'à une heure donnée ils soient seuls de lefur avis. Oii en revient toujours à raltemative que proposait notre spirituel économiste Bastiat, il faut choisir : corriger Tartufe ou déniaiser Orgon ; pour lui, il choisissait de déniaiser Orgon, trouvant trop difficile de corriger Tartufe; et je crois qu'il avait raison.
Une philosophie nouvelle, pour la France du moins, se dessinechez nousdepuis quelque temps. Pour une part, elle est un retour à celle du dixhuitième siècle, pour l'autre, une importation de la philosophie allemande de Hegel. Il n'entre pas dans notre dessein de l'exposer au long et de la réfuter pied à pied ; nous nous contenterons d'en marquer le caractère général et de proposer, à cette occasion, quelques réflexions, générales aussi, sur la doctrine et sur Tétat où elleren- [ contre la raison publique et l'ancienne philosophie française.
Cette philosophie se distingue du panthéisme et de Tathéisme primitif. Tandis que le panthéisme n'admet qu'un être et détruit tout ce que nous sommes habitués à prendre pour des êtres individuels, des personnes ; tandis que Tathéisme des atomistes, avec sa pluie d'atomes indifférents, qui s'accrochent dans le vide, nie Finfini, Tâme et la liberté, elle admet une infinitéd' êtres, qui, par une force intime, tendent à se développer, et, dans ce développement, tendent à la perfection; ainsi elle peut conserver la personnalité, la liberté, l'âme spirituelle et immortelle, le devoir comme idéal de l'activité, une idée d'infini dans le nombre et de perfection dans le but.
Où ranger cette doctrine? Cela n'est point aisé. Parmi les hommes, les uns croient à Dieu, les autres n'y croient pas : ce sont les théistes et les athées ; mais parmi les théistes, les uns ont l'esprit et le cœur religieux, les autres ont l'esprit théiste et le cœur athée ; paï^mi les athées, les uns ont l'esprit et le cœur athées, les autres ont l'esprit athée et le cœur religieux. L'athée parfait est celui qui n'a ni pensée ni souci d'autre chose quedufini; l'homme religieux parfait est celui qui de partout s'élève à l'infini et s'y dilate. Mais qu'il est difficile ' d'être conséquent avec soi-même! Tel qui nie obstinément l'infini ne peut y songer sans être ému, étouffe dans les barrières qu'il s'impose;
tandis que son esprit se cramponne au sol, son cœur s'envole, ravi par quelque chose de grand qui passe, par la beauté, par le génie, par l'héroïsme, par la force mystérieuse qui produit sans s'épuiser tous les phénomènes du monde, provoque le germe sous terre, tonne dans le ciel, élève les puissances ou les insulte, se joue dans la vie et dans la mort. Lucrèce s'imagine être athée! Et il s'imagine être religieux, ce croyant qui croit à Dieu parce qu'il ne peut s'empêcher d'y croire, mais ne s'en inquiète pas autrement, ou, s'il y songe, dans toutes les pensées et les actions qu'il lui prête, le ravale, le fourvoie dans des misères, en fait un Dieu de théâtre, une grande utilité. Ce qui est clair dans la doctrine nouvelle, c'est qu'elle n'admet pas un Dieu personnel ; mais ce qui est clair aussi, c'est que les esprits qui la proposent, par leur fol à l'infinité et à la perfection, par le sentiment qu'ils ont du progrès dans la vie de la nature et dans la pensée humaine, par le souffle de toute leur philosophie, peuvent être comptés parmi les esprits les plus religieux de ce temps.
Les hommes sont couverts par leur sincérité : ils ont droit à notre respect et n'appartiennent qu'à leur conscience; quant à la doctrine, elle nous appartient. Nous l'examinerons tout à l'heure en elle-même; pour le moment, nous sonimes
frappés de la tactique qu'elle emploie : sachant bien dans quel monde prévenuelle tombe, elle se défend à Favance, elle récuse pour juges le sens commun, le sentiment, quelquefois môme la pratique.
D'abord le sens commun. On rappelle avec complaisance ses méprises, et m n'espère pas qu'il doive être plus infaillible dans l'avenir qjie par le passé. Ce mauvais vouloir est naturel : quand on tente les grandies aventures, on tfaime pas une surveillance jalouse, un censeur qui tous rappelle à l'ordre; n;iais il est naturel aussi que ceux que l'on conduit réflécKissent un peu, quand ils soupçonnent qu'on veut les mener loin. Je sais bien que nous ayons toujours à la bouche le sens commun, que tout le monde à propos de tout l'invoque pour soi et contre les autres, qu'à ce compte il y aurait autant de variétés du sens commun que de pays, d'époques et d'individus; mais le véritable sens commun n'a rien à voir avec ces contradictions; l'erreur n'est pas la sienne, c'est l'erreur de ceux qui le font parler où il n'a que dire. Il ne se prononce pas sur l'astronomie, la physique, la physiologie et la politique, il ne décide pas si la terre se meut ou si elle est immobile au centre de l'univers, si la nature a ou non horreur du vide, si le sang circule ou non dans le corps, s'il faut choisir telle ou telle forme de gouvernement;
composé d'un petit nombre de vérités premières, évidentes, universelles, présentes à tous les hommes par cela seul qu'ils sont hommes, il m'assure que je suis, qu'il y a des corps, qu'il y a un être infini, que je suis libre, qu'il y a de l'ordre dans le monde, qu'il y a du bien et du mal ; il parle aux autres comme à moi; ces quelques axiomes jugent toutes les idées qui peuvent passer par la tête des hommes, condamnent tout système qui les combat. Les axiomes géométriques ne sont sans doute pas toute la géométrie, ni les axiomes du sens commun toute la philosophie; mais il n y a ni géométrie ni philosophie sans eux, et dans les deux cas il ne s'agit, pour être assuré de ce qu'on affirme, aussi loin qu'on semble être de ces vérités, que de remonter aux premiers principes d'une aflSrmation, ou de descendre aux dernières conséquences et de confronter. J'ajoute que le sens commun n'approuve pas mais réprouve, qu'il se bonie à exclure et à rejeter par l'absurde ; car il y a bien des manières d'entendre une vérité et d'en accorder plusieurs, mais il n'y a qu'une manière de les nier. Le sens commun ainsi entendu est à l'abri de toutes les objections, n'est plus, cette autorité complaisante qui consacre toutes les erreurs un peu répandues; il est la seule règle de la vérité; sans lui, il n'y a plus que des conceplions personnelles menées par une logique aveugle. Autre chose est
la raison, autre chose le raisonnement, comme Ta dît Molière :
Et le raisonnement en bannit la raison.
La raison naturelle, sans réflexion, nous donne les vérités premières ; puis vient le raisonnement qui, analysant et déduisant, tantôt retrouve ces vérités et tantôt les perd. Il n'y en a pas une seule qui ne soit restée par les chemins de la philosophie. Averti par ces exemples et craignant pour nous-mêmes, nous nous abritons sous le sens commun et demandons à ceux qui sont hardis la permission d'être timide.
Une autre prétention de la philosophie nouvelle est que le sentiment n'a rien à voir avec la vérité, que par conséquent toutes ses protestations sont inutiles. Il me semble que nos philosophes font ici comme les opérateurs qui, avant d'opérer les gens, les rendent insensibles pour les empêcher de crier. Ce début ne me rassure point et je lâche de me défendre. D'abord, il y a une sorte de sentiments entièrement distincts de Tintelligence , comme le sentiment maternel: on avouera que contre ceux-là la raison ne saurait prévaloir ; en vain toute la logique s'armerait contre eux, en vain les principes qui les attaqueraient paraîtraient les plus solides et les conséquences les pins rigoureuses, nul système ne tient contre ce sim-
pie mouvement des entrailles. Il y a, je le sais, une autre sorte de sentiments, et j'y viens ; ceux-ci suivent un acte de Tintelligence : tels sont le sentiment moral, le sentiment du beau, le sentiment religieux, qui se produisent en nous, quand nous avons conçu le bien, le beau, et Tinfini; on peut dire qu'ils ne sont que le contre-coup de la raison. Ici il semble que les systèmes puissent davantage, et que, s'ils convainquaient d'erreur ces idées de la raison, ils convaincraient par là même d'erreur ces sentiments de la sensibilité, qui n'aurait plus qu'à se taire; il n'en est pas ainsi. La parole ose tout ; voici des philosophes bien fiers d'avoir vaincu quelqu'un de ces préjugés ; mais, alors même qu'ils s'en vantent, quelque chose en eux proteste : celui qui nie les corps se sent mouvoir, celui qui nie la personnalité et la liberté humaine sent sa force et qu'il est mailre de soi, celui qui nie l'ordre du monde en sent l'harmonie, celui qui nie le bien, le beau, la perfection, est ému quand il les rencontre et y aspire sans y songer. Ces puissants mouvements de la nature, que la réflexion ne crée pas et qu'elle ne vient pas à bout de détruire, c'est ce qu'on appelle le sentinieiit : idée ou émotion, ordinairement les deux ensemble, intimement unis, cachés au plus profond de notre être, où ils agissent sans notre volonté, comme dans notre corps les appareils de la
vie organique, par lesquels le sang circule et respire; sortant quelquefois de ces profondeurs par des coups éclatants, ou pour confondre les systèmes des tliéologiens et des philosophes, ou pour rappeler aux hommes qu'ils sont hommes : pitié soudaine dans les bourreaux, tremblement du héros qui va au danger, regret de la liberté quand on a le reste, du bien dans le mal, élan de patriotisme, frémissement d'admiralion, tristesses des saints dans la vie angélîque, réveils religieux dans la vie mondaine. Vraiment, il serait trop commode de dogmatiser et de se gouverner ou de gouverner les autres, si on n'avait pas à compter avec le Sentiment ; mais il n' y a pas moyen de compter sans lui, et c'est ce qui fait la difficulté de philosopher et de gouverner, et aussi la difficulté de vivre. Il en est, dans les nouveaux philosophes, qui, pour philosopher plus à leur aise, déclarent que la spéculation n'a rien à démêler avec la pratique. Parlons nettement. Croit-on que si une doctrine abolissait la certitude, on n'aurait pas à lui représenter qu'elle tue la vie intellectuelle? que si elle abolissait la liberté, la distinction du bien et du mal, l'immortalité, on n'aurait pas à lui repré» senter qu'elle tue l'activité morale? La pratique donc a quelque autorité sur la spéculalion.pour la rappeler au vrai. On tirera aisément de là que si
la spéculation abolit le Dieu personnel et que si la pratique le réclame, la spéculation a tort. C'est ici, qu'on le remarque, une question de vie ou de mort, et on n'entend pas naturellement que s'il y a une imagination ou une institution qui rende la pratique plus facile, elle entre par cela même de droit dans la raison ; car, à ce compte, toutes les superstitions de tous les pays seraient sacrées. On énonce seulement une vérité facile à saisir : c'est que l'homme est un ; que si son intelligence et sa liberté allaient à part, il serait double; que si son intelligence et sa liberté allaient en sens contraire, il serait un monstre. Parce qu'on unit dans ces hauteurs la spéculation à la pratique, on n'est pas de ceux qui placent Dieu dans la société de la même façon que les anciens plaçaient tel dieu dans leurs champs comme un épouvantait.
Contre la philosophie nouvelle, nous conservons donc obstinément l'appel au sens commun, au sentiment et à la pratique. Maintenant un mot sur la doctrine elle-même. Si dans un système la simplicité est tout, celui-ci est le parfait système; mais, outre la simplicité, il faut la vérité. Or, ici les doutes abondent; Je ne dirai queles principaux. Laissons les discussions métaphysiques où le sens se trouble si aisément, ces hauteurs aiguës où il est si difficile de se tenir, il restela vieille objection que la raison commune oppose éternellement à la
5tS LITTÉRATURE ET HORâLE.
science hardie: d'où vient Tharmonie du monde ? Je ne m'occupe pas des astres : ils ont une loi ; créés ou non, il faut bien qu'ils en aient une, et cette loi produit la variété des mouvements qui se font. Mais les corps organisés, les végétaux, les animaux, l'être merveilleux de Thomme I le corps de l'homme, cette machine à mille rouages, qui respire, digère, circule, absorbe, sécrète, se conserve et se reproduit ; cet appareil aux mille leviers, os, humeurs, membranes, qui se meut, sent, entend et voit, serviteur d'un esprit intelligent et actif; le monde fait pour lui et lui pour le monde; un sol pour son pied, la lumière pour son œil, l'air pour son oreille, l'air encore pour son sang, pour ses dents larges et tranchantes l'herbe et la chair; dans les autres êtres vivants des millions d'autres problèmes avec d'autres données, mais aussi sûrement résolus; partout, dans les animaux et dans l'homme, à défaut de la science, un instinct ignorant, impétueux, infaillible. Tout cela n'est pas, ne peut pas être l'efiTet du hasard, ni du tâtonnement, ni d'une pensée encore aveugle et qui se cherche elle-même, ni d'un principe physique qu'on appellerait principe d'harmonie, capable de concerter des desseins si étendus. On a beau dire, on abieau faire, cela c'est de l'intelligence. Je l'avoue humblement, j'ai essayé, et quel homme, s'il est homme ne l'a essayé, d'expliquer le monde
par lui-même; j'ai toujours été vaincu par ce raisonnement vulgaire qui de Tintelligence conclut à un être intelligent. Sans doute, pour des êtres qui ne pensent et n'agissent que dans le temps, c'est une terrible difficulté de concevoir la pensée et Tactivité éternelles, ou en elles-mêmes ou formant le monde* Ceux qui font les fiers là-dessus mentent, croyez-le bien, ou ay ont pas songé. Mais enfin, si je ne vois pas nettement cette manière d'existence divine, je vois nettement que le monde est ordonné et n'a pu s'ordonner lui-même; il y a là-haut une obscurité, ici une évidence, contre laquelle rien ne peut prévaloir.
Voici une observation de quelque prix. En ôtant le Dieu personnel, on ôte une grande douceur à Tâme, qui n'a plus d'être parfait à adorer, une grande force à la volonté, qui travaillait au bien, on désole la vie intérieure. Si Dieu est le Dieu de l'homme, si l'homme est raison et cœur à la fois, pourquoi Dieu ne serait-il pas le Dieu de la raison et du cœur humain, le Dieu de la pensée et de la vie? J'admire la rigueur de votre doctrine ; mais il y a trois choses qu'on n'y rencontre pas : la faiblesse, la douleur et l'amour. Notre faiblesse se fortifie en rapprochant d'un être parfait par l'élan d'une âme qui contemple et qui adore ; nos souffrances imméritées sont révoltantes si c'est la fatalité qui nous frappe sans com-
5i LITTÉRATURE ET MORALE.
pensation. Quant à Tamour, où tout ce qui est de rhomme se concentre, s absorbe, se perd et défie la mort, sous toutes ses formes et surtout sous la forme sacrée de la famille, où sa puissance est faite de toutes les puissances du monde, la passion, le sang, le devoir; quant à Tamour, il a dis-je,sa logique contre votre logique : il n'admet pas qu'un accident physique, une veiné ou un nerf qui se rompt puisse rompre cette société qu'il a formée et en disperser les éléments dans Fespace pour s'oublier et se méconnaître à jamais.
La nouvelle philosophie est donc une philosophie de la raison» mais elle n'est pas une philosophie humaine, comme le sera celle qu'on trouvera peut-être un jour ou que nous possédons déjà. Est-il permis d'avouer que, sous la réserve des développements possibles, on tient encore pour cette philosophie firançaise qui, consultant perpétuellement le sens commun, le sentiment et la pratique, a constitué le spiritualisme présent? Depuis, quelques années elle n'est pas en faveur. Est-ce la faute du temps, est-ce la sienne? Cela vaut la peine d'être examiné. Rappelons-nous ce que nous avons vu et ce que nous voyons encore et disons ce qui est : ce temps-ci n'a pas cherché une raison plus haute, il s'est dégoûté delà raison.
Quand on observe quels enseignements de nos jours ont le plus piqué l'attention et le plus for-
tement agi sur rintelligence publique, on trouve, et personne ne me contredira, dans le mouvement M. Proudhon, dans la réaction M. Veuillot, pour le surnaturel, les esprits frappeurs et les nouveaux miracles, pour la morale, les événements. Les esprits frappeurs ont, comme on se le rappelle, vivement ébranlé les imaginations. Une grande autorité, le père Ventura, voit dans ces phénomènes, malgré leur apparence de puérilité , un des plus grands faits de notre siècle. « Il sort déjà, dit-il, de toutes ces choses de merveilleuses leçons. Il en sort, en effet, la justification de l'Évangile et de la foi, la condamnation définitive d'to rationalisme terrassé par les faits, et par conséquent la glorification prochaine de tout le passé de la véritable Église, et même de ce moyen âge si calomnié, si travesti, si gratuitement doué de tant de ténèbres. Les événements politiques des derniers temps s'étaient chargés de lui donner raison, à ce moyen âge, sous le rapport du bon sens en matière gouvernementale ; et voilà des faits d'une nature tout à fait étrange qui viennent le venger d'une crédulité superstitieuse. » (Lettre à M.Eudes deMirville.) Pendant ce temps, les apparitions divines se sont multipliées, et ainsi nous avons été plongés dans le merveilleux.
Lorsque la nuit se fait, les fantômes arrivent. Quant aux événements, pour n'en' dire qu'un
mot, ils ont été Tavénement d'une nouvelle conscience humaine, moins étroite que Tancienne conscience, moins timorée, et, si on peut le dire, moins provinciale. Pour MM. Proudhon et Veuillot, un mot ne suffit pas ; parlons-en tout à notre aise, comme dit Montesquieu quand il arrive à Alexandre.
Je ne tente point de démêler ce qu'il y a dans M. Proudhon de naïf et d'artificiel, ce qu'il a mis de sa réputation au service de ses idées, et de ses idées au service de sa réputation. Dieu sait cela, et M. Proudhon ne le sait pas lui-même; toujours est-il qu'il y avait en lui de l'étoffe pour réussir de toutes façons ; mais il voulait faire de l'effet et en fit : il força sa voix et la désaccoutuma du ton naturel ; enivré de logique allemande, il joua avec toutes les idées, les lançant en l'air, les rattrapant pour les lancer encore, escamotant, à l'ébahissement universel, Dieu et la société, faisant paraître et disparaître les choses dans une fantasmagorie d'où on sort ne sachant plus où on en est, la vue trouble, n'étant plus sûr de rien ni de soi-même ; il a fini, comme finissent quelquefois les puissances, par l'infatua-
tion.
J'entends dire beaucoup de mal de M. Veuillot, et c'est bien injuste. Imaginez un instant qu'il n'existe pas, que deviendrions-nous? Quand on
ne peut parler de rien, de quoi voulez-vous qu'on parle, sinon de M. Veuillot? Il y ateljournal à qui les protestations contre M. Veuillot tiennent lieu dé couleur. Le jour où M. Veuillot ne serait plus, la France serait prise d'un grand ennui. Voltaire écrivait que son médecin lui avait ordonné de courre^ tous les matins, une heure ou deux, le Pompignan ; et on sait que cet exercice Ta fait vivre jusqu'à quatre-vingt-quatre ans. Nous sommes quelques-uns des fils de Voltaire qui courons aussi le Veuillot ; cela nous tient en vie et en gaieté, suffit à notre bonheur dans ce monde et nous sera compté dans l'autre, où il y aura bien des gens surpris. Personne n'a à se plaindre de M. Veuillot que M. Granier de Cassagnac, qu'on ne peut plus, malgré ses invitations, aller chercher sur son terrain, et qui a la douleur d'être inviolable. Quelle a été la mission de M. Veuillot? On a vu un homme entreprendre la tâche hardie de déshabituer les hommes de la raison, Tatlaquer en elle-même et dans toutes ses idées, combattre comme des niaiseries la liberté politique, la liberté de conscience, la séparation de l'ordre civil et de Tordre religieux, par ces paradoxes de haut goût rendre tout le reste fade pour le lecteur excité. M. Veuillot devra donc avoir une grande place dans l'histoire philosophique de notre temps. Ce n'est pas tout.
Nous avons vu naître de nos jours un genre inconnu dans les lettres : cela figure une boxe littéraire et s'appelle, en français nouveau, Téreintement. Il paraît que cet exercice a un grand charme. Ne pouvant, comme Dieu, faire de rien quelque chose, on fait de iquelque chose rien; puis toutes les amertumes, les rancunes, les colères, tout ce qu'il y a de Venin dans les entrailles se dépense là. Dans cette action de jeter un ennemi à terre et de le meurtrir à loisir, il y a des voluptés à faire trembler un saint, quand cet ennemi n'est pas l'ennemi de Dieu et des hommes, un révolutionnaire de 89 ou un philosophe. Lors donc que plus tard on refera riiistoire littéraire, on dira que cette création appartient à un joumalnommé Y Univers religieux^ que le rédacteur de ce journal avait dans cet art un joli talent, qu'il llorissait sous l'Empire, vers le milieu du dix-neuvième siècle, et fut le premier dans le dernier des genres. 11 y a entre lui et M. Proudhon de grands rapports et la matière d'un parallèle à la Plutarque. Us ont tous les deux de l'esprit, de la verve, de la violence; ils sont au-dessus du sens commun et de la convenance, comme César était au-dessus de la grammaire ; M. Proudhon est M. Veuillot touché par la révolution, et M. Veuillot est M, Proudhon touché parla grâce ; la Providence, qui veille à l'équilibre du
monde, n'a pas voulu qu'ils fussent tous deux du même côté.
En retraçant les influences dominantes de ces dernières années, nous ne croyons pas avoir rien inventé ni rien augmenté. Après cela, quelle figure voulez -vous que fassent les philosophes spiritualistes? Ils n'ont point de miracles, ils ne sont ni esprits, ni médiums, ils lisent comme on lisait autrefois, avec leurs yeux ; ils ne savent du passé que ce que leur en apprend Thistoire, et s'ils ressuscitent un siècle, c'est bonnement par l'érudition etrintelligence, sans évoquer les moindres ombres des personnages du temps ; quant à l'avenir, ils l'ignorent absolument, et l'on n'en tirerait pas la plus petite lumière pour une spéculation industrielle ; ils n'appellent pas la foule par l'audace des affirmations et des mots : ils disent ce qu'ils savent, dans une langue discrète qui ne surfait point les choses ; ils n'attirent pas par le scandale; parce qu'ils doutent quelquefois on les appelle orgueilleux, et parce qu'ils défendent les idées du sens commun on les appelle absurdes ; ils trouvent cela dur et se résignent ; quand ils se rangent pour laisser passer le monde nouveau qui roule les hommes et les principes, ils ont Tair peu intelligents et s'y résignent encore. Il ne faut pas se faire illusion : la philosophie spiritualiste est passée à l'état d'honorable curiosité ; elle figurera
dans les musées avec d'autres débris des âges primitifs, avec les tribunes et ces vénérables machines des gouvernements parlementaires qui font sourire notre civilisation. On nous a si bien répété que nous sommes morts, que nous finissons par le croire. J'avoue, pour mon compte, que je ne trouve pas cette condition sans charmes. Quand on est mort, naturellement on n'est plus tourmenté par les passions, on se désintéresse des choses de ce monde, et si on avait tenu autrefois à l'honneur de le gouverner, en voyant ce qui s'y fait, on se console. Que voulez-vous? Puisque nous ne sommes plus une* philosophie publique, nous serons une philosophie domestique : nous entrerons dans la maison, nous irons 'nous asseoir au foyer, là où l'on a besoin de croire à l'âme et au dévouement, nous garderons le sentiment chez les enfants et les femmes, et la dignité chez les hommes, s'il plaît à Dieu.
Nous ne disons pas que si la philosophie spiritualiste française doit un jour reparaître, elle reparaîtra absolument telle qu'elle a été ; si elle veut inspirer un siècle et prendre la place qui lui appartient, il faut qu elle sache à quelles conditions cela peut être. Née sous l'aile de la Sorbonne, élevée par deux évoques et par les solitaires de Port-Royal, elle s'est plus tard échappée en niant tout ce qu'on lui avait enseigné,
UNE PHILOSOPHIE NOUVELLE. . 6i
pour se prouver qu'elle était libre, puis elle est tombée de ces aventures dans la sagesse où nous l'avons vue. A ce prix, on lui a permis d enseigner la jeunesse, et c'est une noble fonction qu'elle a bien , remplie ; mais, contente de régner dans les écoles, elle a peut-être trop oublié le public, qui a semblé l'oublier aussi. Il s'est intéressé aux rêveries ingénieuses d un écrivain qui l'a promené sur la terre et dan$ le ciel ; il a permis qu'un jeune homme de talent traitât la philosophie comme il a traité les premiers philosophes du dix-neuviéme siècle, sans façon ; sans être rassuré sur le symbole de la doctrine, il a suivi avec charme ce rare esprit qui fait passer toutes les croyances religieuses par sa critique « engageante et hardie ; » même il a écouté la philosophie sauvage et sophistique d*un homme maintenant tombé dans l'adoration de lui-même ; il sera peut-être captivé par cette vaste philosophie de Hegel, qu'un des penseurs les plus sérieux de ce temps introduit dans sa métaphysique. Que notre philosophie songe donc, elle aussi, à se faire écouter et à faire durer la réaction inévitable qui se décidera en sa faveur. Déjà elle inspire heureusement l'histoire des idées morales et politiques ; qu'elle ne craigne pas les problèmes. Au delà des vérités du sens commun et du spiritualisme rationaliste et chrétien, il y a des ques-
lions OÙ la curiosité humaine s'obstine ; de ce i nombre sont la destinée future, les i*apports du | corps avec Yàme et du monde avec Dieu. Il sera i bien d'aborder ces problèmes, de ranimer la philosophie languissante ; il ne s'agit plus de compter éternellement sa fortune, mais de Taugmenter. |
Nous ne lui conseillerons pas, en essayant de se rajeunir, de changer son ancienne forme. Un jeune écrivain, qui a fait d'excellentes choses et qui est supérieur à tout ce qu'il a fait, a tenté cela. Il a brisé le discours continu, égayé le ton sévère ; M. Pierre et M. Paul résolvent de l'air le plus dégagé les plus terribles difficultés, soulèvent du bout du doigt le poids des plus grosses questions ; toute la métaphysique est le déjeuner de deux hommes d'esprit. Faut-il le dire ? J'ai été émerveillé par je ne sais combien de pages d'une verve charmante ; mais élevé à une autre école (tant on a de peine à se défaire des premières impressions !) au milieu des caprices et deâ saillies de cette discussion alerte, je regrettais le Discours delà Méthode^ l'ampleur de la composition, la gravité, la dignité, la lenteur convenables aux graïKls objets qu'il traite, cette large lumière qui va bien aux grands horizons, toutes ces qualités extérieures qui frappent et avertissent le lecteur, en sorte que s'il n'emporte pas de là la vérité, il emporte du moins le respect de la science. Le ton leste ne peut que
tromper sur la difficulté des choses; parce que la métaphysique est faite par M. Pierre et M. Paul, ce n'en est pas moins la métaphysique, et parce que M. Pierre et M. Paul fument, on n'y voit pas plusèlair«
Du reste, que la philosophie se donne carrière, qu'elle prenne de Pair et de l'espace et con« State s^n droit. On dirait, en France, que dès qu'un homme pense autrement que les autres, tout est perdu ; l^opiniôn se soulève contre lui ; un propriétaire inquiété dans sa possession n'est pas plus ému : voilà que tout est remis en question, il n'y a plus de sécurité, on ne peut plus s'amuser ni dormir tranquille. Vraiment, les philosophes sont-ils si dangereux, et un philosophe ne peut-il avoir une idée que la société ne tremble? La métaphysique est<^Ue redoutable à ce point? J'avaii toujours cru que la France était de beaucoup de pays celui où on pouvait faire de la métaphysique le plus impunément. Chez les Allemands, rien li'est moins innocent qu'un système métaphysique : ils ont la naïveté de pratiquer ce qu'ils croient, il peut sortir de Y objectif et du subjectif Ae longues tempêtes ; mais nous ne sommes pas le moins du monde allemands. Ici la pensée est une chose, la pratique en est une autre :. chacun en naissant est placé dans une religion, où il restera; on la lui ensdgne de dix à douze ans; il
a là un moment de vive ardeur, mais bientôt il s'aperçoit que si la foi Toccupe tout entier, elle ne tient pas dans le monde la même place ; quelques-uns pei^sistent, et, trouvant que c'est le monde qui a tort, se proposent de le corriger ; le grand nombre change, prend un parti général sur la question des révélations, des miracles et des mystères, se borne à une nianière de religion naturelle, vague, où il arrange sa vie. Entre gens qui se fréquentent, la religion est supposée et ne se discute point ; la théologie est renvoyée au séminaire, la philosophie à Técole : il n*est pas du bon sens de se plonger dans ces choses-là, et il n'est pas du bon goût de prétendre y entraîner les autres; il est clair que si on donnait du temps à converser sur Dieu et la vie future, il n'en resterait plus pour parler du roman de la veille et de l'événement du jour, car la vie est courte. Athées et panthéistes sont mal vus, parce qu'il faut être comme tout le monde, parce que (ies fronts sérieux effarouchent le plaisir public. Un dogme nouveau peut passer, il n'est pas nécessaire qu'on s'en occupe ; mais une doctrine nouvelle vous sollicite : si vous la laissez faire', elle s'emparera de votre esprit, et si vous la laissez faire encore, elle s'emparera de votre pei'sonne pour réformer vos habitudes, ce qui ne peut se supporter ; une loi reçue vous lie peu, mais une loi que vous vous
donnez VOUS lie, et on ne veut pas être lié. Nous ne voyons, donc jamais dans ce pays de grands dangers à la métaphysique.
Pour ce qui regarde ce temps-ci en particulier, il y a moins de danger encore : il n'a absolument rien à craindre des spéculations de la philosophie. Autrefois, on cherchait comment a été formé le monde ; nous, nous l'exploitons. Quant à l'autre monde, ce n'est pasgrand'chose, puisqu'on ne peut pas le mettre en actions. On ne prétend donc ici contrarier aucun goût, mais on demande aux gens positifs l'indulgence pour quelques méditatifs qui ne font de mal à personne et ne tourmentent qu'eux-mêmes. Eux aussi, ils désirent toujours, ils font et défont leur édifice, les uns jamais découragés, mourant dans toute leur ambition, les autres tristement assis dans ces ruines. Ils sont inutiles pour le moment; mais quand les hommes, après avoir contente leur envie, auront de nouveau le souci des choses divines, ils seront bien aises de retrouver quelques solitaires qui les leur rapprennent. Les maîtres seront-ils d'accord? Cela n'est pas probable et n'est pas si nécessaire qu'on ledit. Il y a, dans la philosophie, la vérité et la recherche de la vérité, celle-là par accident, celleci par essence; on n'est pas philosophe parce qu'on trouve, mais parce qu'on cherche. Heureux ceux dont la fortune est faite ! ils n'ont plus qu à
(W . laTTÉRATURE ET MORALE.
jouir. Le philosophe fait sa fortune lui-même ; <^*est son défaut, si on veut, c'est aussi son honneur : qu*tl réussisse ou non, il a travaillé. Les ^^ philosophes sont ici -bas pour maintenir un petit nombre de problèmes, pour inquiéter les esprits, comme les poètes pour inquiéter les imagina-, tions et les cœurs. Qui ne veut que vivre tranquille peut se passer des philosophes et des poètes, mais on ne se passe pas d'eux quand on veut vivre avec dignité.
lâ critique est fâcheuse à exercer : c'est la morale littéraire, suspecte et triste comme toute morale; puis ce temps-ci est particulièrement dur à la critique. Autrefois la jurisprudence était fixée, il ne restait qu'à appliquer le principe aux cas particuliers ; maintenant tant d'ouvrages de mérite sont survenus en dehors des règles et se sont fait place, que tous les principes sont flottants. J'ai connu, il y a une vingtaine d'années, un classique de la vieille roche professant Thorreur des romans nouveaux; les romans étant alors couverts de jaune, il divisait la littérature en deux
classes : la littérature jaune et celle qui ne l'élait pas. Aujourd'hui que les romans étalent toutes les nuances de toutes les couleurs, il serait bien déconcerté, et, pour condamner les livres, il serait obligé d'avoir des raisons. C'est là que nous en sommes. Quoi qu'il en soit, aventurons-nous. Il s'agit du réalisme. M. Champfleury prétend en donner le programme. C'est, en deux mots, la reproduction de la réalité toute crue, sans aucun sacrifice à l'intérêt, qu'on appelle un faux dieu. Malgré ce programme menaçant, je me permets de ne pas craindre pour la littérature. D'abord; en ce qui concerne le mépris de Tintérêt, nos Français continueront vraisemblablement à sacrifier aux idoles. S'il y a un caractère des ouvrages français dans tous les genres, c'est Tintérêt ; nous ne travaillons pas pour nous seuls ; nous sommes, le pinceau ou la plume à la main, comme dans une conversation, toujours désireux d'intéresser; c'est même par là, en grande partie, que nous plaisons aux autres peuples. Qui n'intéresse pas ennuie, et cela résout la question. M. Champfleury ne distingue pas assez entre le réel et le plat. La réalité insignifiante ne compte point : pour qu'une figure qui passe, pour qu'un événement qui arrive méritent d'être peints, il faut qu'ils disent quelque chose; sinon ils sont, comme on dit, nuls, ils ne sont pas. Il ne suffit
pas de mettre la tète à la fenêtre pour voir un drame ; pour qu'un visage et un assemblage de t visages vaillent la peine d'être représentés, il faut qu'il s'y révèle une âme ; la foule devient • autre chose que la foule, devient un sujet digne d'être représenté quand, dans cette foule, il y a ^ une âme, que ce soit la joie, la douleur, l'espoir, 1 ]a crainte, la pitié, la fureur ou rhéroïsme.
Pour moi, je veux remercier l'auteur du service qu'il m'a rendu. J'avais cru jusqu'ici qu'un roman était chose difficile, et qu'un roman réa- ^ liste était chose plus difficile que les autres romans, parce qu'il fallait le nourrir d'observations ^ prises sur le fait; me voilà très -rassuré. Sans j aller tant courir le monde, j'étudierai la naj ture humaine au coin de mon feu dans la Go- ' %eUe des Tribunaux; après cela, il faudrait bien jouer de malheur si, en prenant la fleur des crimes, je ne réussissais à faire mon petit roman. J'ai encore à M. Champfleury et à ses disciples une autre obligation dont ils ne se doutent pas. La vie ordinaire est en elle-même assez terne ; mais quand on a lu certains romans réalistes, par la comparaison, tout semble poétique, et les meubles de sa chambre, et les ustensiles de son ménage et les passants de la rue ; on embrasse- V9ït M. Prudhomme, qui, dans le genre vulgaire, était distingué.
Après les idées que nous avons vues, on dj^: s'étonne pas que M. Champileury méprise les vers; mais on ne revient pas de sa surprise quand on le i
trouve d'accord là-dessus avec Thomme qu'on en aurait soupçonné le dernier, avec M. de Lamartiifê. lia écrit dans son quatrième Entretien, sans doute pour le plaisir du réalisme, la page qui suit : « Si maintenaïit on nous interroge sur cette forme de la poésie qu on appelle le vers^ nous répondrons franchement que cette forme du vers, du rhythme, de la .mesure, delà cadence, delà rime où de la consonnance de certains sons pareils à la un de la ligne cadencée, nous semble très-r indifférente à la poésie, à Tépoque avancée et. véritablement intellectuelle des peuples modernes. Nous dirons plus : bien que nous ayons écrit nous-méme une partie de notre faible poésie sous cette forme, par imitation et par habitude, nous avouerons que le rhythine, la mesure, la cadence, la rime surtout nous ont paru une puérilité et presque une dérogation à la dignité de la vraie poésie. »
Que dites-vous de cela? En vérité, si Newton vivait, il parlerait mal des mathématiques! Non, on n'acceptera pas ce jugement; M. de Lamartine n'est pas libre de renoncer à sa gloire, qui est à nous; quand on renonce à ce bien-là, on s'appauvrit et on n'enrichit personne. La poésie, comme
les autres arts, a sa forme, mesure, rime ou toute autre, mais sa forme enfin, tout ce qui presse }a parole pour l'arrêter, la définir, lui donner la consistance et l'éclat ; et cette forme n'est pas une invention puëjrile ou arbitraire, mais une harmonie naturelle, une splendeur naturelle, qui éclate dans les Méditations ,' qui éclate dans les Harmonies. M. de Lamartine a beau dire : la France n'en croira pas sa critique, elle en croira ses vers.
Mais en effet, qu'importent les vers, si on n*a à y mettre que ce que le réalisme nous donne ! Poésie, où e&-tu? que l'on se rafraîchisse dans tes eaux vives. Es-tu le mensonge que Bieu a fait pour nous consoler de la vie? ou plutôt n'es-tu pas la vie même, puisque tu es Taspiration incessante vers quelque chose de mieux? Le jour est sombre, les nuages s'amassent, la pluie tombe; elle cesse enfin, l'eau est bue par la terre ou par Tair, il n'en reste qu'une goutte sur une feuille ; le soleil vient, la frappe et en fait jaillir les couleurs ; cette goutte d'eau et ce rayon de feu, c'est la poésie, charme du monde.
n faut prendre sur soi pour être juste, après qu'on a été blessé, et pourtant il ne faut pas que la vérité souffre. Il y a un aulre réalisme que celui dont nous venons de parler. Dans tous les temps les esprits se partagent en deux classes.^
Les uns, curieux, observateurs, se réjouissant de voir ce qui est, ne peuvent se rassasier d'étudier la nature dans sa variété infinie ; tout entiers à cette recherche, ils jugent moins : toute forme leur plaît dès lors qu'elle existe, cooome une forme de plus dans Vunivers. Les autres, hommes d'imagination et de sentiment» rêvent une n^* tùre plus parfaite et corrigent celle qu'ils voient ; ils ont des préférences, des antipathies : ils supprimeraient, s'il dépendait d'eux, certaines formes ; en tout cas ils les excluent de l'art. Les premiers aiment ce qui est, la réalité : ce sont les réalistes ; les seconds aiment ce qui devrait être, ridéal : ce sont les idéalistes. Ce que je dis là est ancien comme le monde, j'ai honte de le dire, et ne le dis qu'à ceux qui semblent l'avoir oublié. C'est, dans la philosophie, l'opposition d'Âristote et de Platon; dans la peinture, l'opposition des Hollandais et des Italiens; dans la politique, l'opposition de Montesquieu et de Rousseau ; dans la littérature, l'opposition de Shakspeare et deRacine. J*avoue nion faible pour ceux-ci; mais quelle perte, grand Dieu I si on perdait ceux-là ! Quels trésors de science I Quelles merveilles d'observation I Dieu merci! ce réalisme-là, qui n'est que l'observation de la vie, n'est pas perdu chez nous. Il est dans le roman, depuis l'immense Comédie humaine^ jusqu'à ce tableau restreint, mais de
DU RËÂLISMK. 75
forme parfaite, Colomba; au théâtre, dans les \ives comédies de nos auteurs, et même dans la tragédie, qui semblait s*y refuser davantage. Mais où il domine, c'est dans Thistoire. Il y est entré le jour où un historien a retracé la physionomie distincte des pays, des temps, présenté les hommes dans la complexité de leur caractère et les faits dans la variété de leurs accidents, sans fausse idée de noblesse, y mêlant le grand et le petit, comme fait la fortune. Augustin Thierry a écrit ainsi Thistoire, et depuis lui on ne récrit pas autrement : elle ne ressemble plus à une tragédie classique de l'Empire, où des personnages abstraits conduisent f une action abstraite ; elle vit, et de la vie des temps. Dans V Histoire des ducs de Bourgogne j dans V Histoire de la révolution d* Angleterre, dans YHistoire de France, dans VHisloire du Consulat et de l'Empire, pour ne parler que des anciens maîtres, les passions respirent, les faits se développent, les individus se détachent, le bien et le mal y sont ensemble; tantôt Tun, tantôt l'autre monte à la surface, poussé par les courants de la passion humaine, parfois ils se perdent daiis un alliage indiscernable. Je me rappelle avoir eu, un jour surtout, un vif sentiment de la réalité dans Thistoire. J'étais habitué a me représenter Napoléon passant le Saint-Bernard, comme il est représenté dans le tableau de David, l'air inspiré, les cheveux
au vent, sur un cheval qui se cabre ; en ouvrant VHistoire de M. Thiers, je le trouvai simple et tranquille, causant avec son guide, un jeune paysan qui ne le connaît pas, lui faisant raconter sa vie, ses plaisirs, ses peines, puis lui donnant un champ, une maison, le moyen de se marier avec la fille qu'il aime, faisant un heureux, et je lisais la réflexion deThistorien : « L'âme humaine, dans ces moments où elle éprouve des désirs ardenls, est portée à la bonté; elle fait le bien comme un moyen de mériter celui qu'elle sollicite de la Providence. » Voilà la réalilé, Téloquence et la poésie de la réalité, bien au-dessus de toutes les compositions des historiens et des peintres; mais il n appartient pas à tout le monde d'en saisir le sens, d'en rendre la force ; il est plus diflicile de comprendre ainsi la nature que de l'inventer. Revenons au roman, puisque c'est lui que nous avons surtout en vue, à cause de sa popularité. On est charmé qu'il étudie la nature et la représente vivement, mais il y a un grave reproche à lui faire : il s'est complu à mettre en jeu la nature physique, et là il s'est tout permis. Quand on l'accuse d'être immoral, il allègue les nécessités de la science et les dénoûments par lesquels il croit tout réparer; examinons cette défense. On discute toujours si tel roman est moral ou immoral, et on n'est guère d'accord. Quelques-uns soutiennent
encore la moralité d'un livre où le vice est puni et la vertu récompensée : le livre étant immoral quand la vertu n'est pas récompensée et que le vice n'est pas puni; immoral au premier chef quand c'est la vertu qui est punie et le vice récompensé. Je ne méprise pas la justice naïve des romans où la Providence, qui s'est cachée pendant l'action, intervient à la lin, avec bonhomie, pour donner à chacun ce qui lui est dû, noyant les scélérats et faisant surnager les innocents. S'il n'est pas vrai qu'il en soit toujours ainsi, au moins il n'est pas mal que cela soit, et, tout en ne croyant là-dessus que ce que je veux, je sais gré à l'auteur du plaisir qu'il a désiré me faire ; il me blesserait de parti pris en renversant les choses. Mais, pour que le livre soit bon, suffit-il qu'il fasse une bonne fin? Si le long du chemin, l'imagination avait été blessée, le sentiment émoussé, est-ce que la leçon finale réparerait tout? N'y aurait-il pas à craindre qu'une fois le livre fermé, le dénoûment pris à sa valeur, l'impression produite par les pensées et les images ne revive et ne continue dans la vie réelle? Dénouez vos récits comme vous le voudrez ; le coup donné à l'imagination et au sentiment atteint seul au fond, seul persiste, seul agit sur la vie ; et, s'il y avait un temps où les écrivains prissent plaisir à mettre dans notre esprit, dans nos yeux, les images vi-
70 LlTTÉRATUnK ET MOUALE.
vantes deschoses dont Tidée seule nous trouble, ce serait un temps mauvais. On ne vous demande pas de faire de la morale, on ne demande pas à Tart qu'il se mette à prêcher ; on ne veut pas que toute sculpture, que tout tableau, que tout roman soit une leçon de vertu ; ce serait à prendre la morale et la vertu en grippe. Étudiez la nature humaine, rendez-la ; si vous êtes un artiste, l'art lui-même vous avertira, vous retiendra. Si vous n'êtes pas un artiste, qu'êtes-vous donc? « Ce jour, nous ne lûmes pas plus avant, » dit la Françoise de Dante. Dante n'avait pas deviné toutes les res sources de la littérature : il s'arrête là ; où il finit les réalistes commencent. Vous rappelez -vous, dans les anciens romans, à tous les endroits critiques de passion ou d'horreur, ces lignes de points où le lecteur se heurtait? Comme ces points avaient un air honnête ! Cependant les écrivains tremblaient de leur audace : les moins hardis mettaient une ligne unique, de plus hardis plusieurs lignes, les plus hardis toute une page, tout un chapitre. Pauvres gens hardis I Ces points, c'est le roman actuel : ils sont la passion, ils sont l'émotion, là est le ciel, 15 est l'enfer, tout ce qui est fort, ce quiravit, ce qui brise, ce qui vaut la peine d'être et d'être dit. Mon Dieu oui, voilà l'art réaliste. On tremble en songeant qu'un jour peutêtre les réalistes, à leur tour, mettront des points.
Car enfin je les avertis qu'ils sont faibles, monotones, el que, s'ils n'y prennent garde, le goût du lecteur se blasant, ils seront fades un beau malin tout comme nous. ^
L'homme fait beaucoup de choses comme l'animal; mais, quoi qu'il fasse, il le fait en homme; il y apporte quelqu'une de ces choses : mesure» esprit, sentiment, délicatesse, conscience, dévouement. Les réalistes les suppriment. Il y a dans l'homme deux réalités : ils laissent l'une et prennent l'autre-, qu'ils appellent la réalité; de quel droit? Comme si le bien n'était pas aussi réel que le mal 1 Comme si les remords de Phèdre n'étaient pas aussi réels que sa passion I Quoi! la ti« midité d'un cœur qui craint d'avouer qu'il aime, le combat, le scrupule de violer la foi engagée, la douleur d'y avoir manqué, la honte de s'être donné à des êtres indignes, le désir de se relever, tout cela n'est pas réel? Ehl qu'y a-t-il déplus réel? qu'y a-t-il de plus humain? N est-ce pas nousmêmes? Et quelle heureuse inspiration pour des romanciers, pour des gens qui recherchent le mouvement et la vie, de retrancher cet élément ! Il y a une histoire de la vertu, celle de ses efforts pour se maintenir, histoire aussi variée que les caractères et les circonstances ; il y a une histoire de la passion, de sa naissance, de ses progrès, de ses eniportemenls, histoire toujours refaite depuis
78 LITTÉRATURE ET MORALE. - j
le commencement du monde et toujours nouvelle j
et qui le sera toujours, car le même soleil n*é- ^
claire pas deux fois le môme monde ; mais il y a *
un amour qui n'a pas d'histoire ; et c'est lui que vous avez choisi. La passion de l'âme ne justifie ,
rien, inaîs elle relève tout, et dans l'art qui ne j
saurait s'en passer, et dans la vie, où elle plaide \
pour notre faiblesse devant le devoir sévère. Ne nous en croyez pas si vous voulez; croyez du moins un critique dont la bienveillance pour vous i
ne vous est pas suspecte. En parlant d'un des plus brillants de vos livres, M. Sainte-Beuve, après /
avoir tout touché finement, à l'ordinaire, arrivé là, vous a blâmés. « Il y a des détails bien vifs, scabreux, et qui touchent, peu s'en faut, à l'émotion des sens ; il eût fallu absolument s'arrêter en deçà. Un livre, après tout, n'est pas et ne peut |
jamais être la réalité. Il y a des points où la des^ cription, en se prolongeant, trahit le but, je ne dis pas du moraliste, mais de tout artiste sé^ vère. »
Les moralistes réclameront pour la morale. Nous réclamons pour l'art et pour le monde. L'un et l'autre veulent qu'on se gêne ; il veulent qu'on ne I
dise pas tout ni de toute manière; ils font un ]
choix dans ce qui est et le relèvent par la forme; seulement ce qui est éclat dans l'art est délica* tesse dans le monde. Lorsque ces deux choses se-
' ront perdues, nous aurons fait de grandes pertes ;
^ nous sentirons combien il est dur de n'avoir plus \ rien pour oublier la vulgarité de la vie; nous re- ' gretterons ces moments d'existence artificielle,
I plus élégante et plus aimable, que les fictions et
I les conventions nous avaient faite. L'art ne peut
> pas être mauvais tout seul, il façonne la conversation du monde, qui se nourrit des lectures que chacun a faites chez soi et juge en public. Or il serait curieux d'assister à une conversation entre hommes et femmes sur les livres réalistes; si de ^ plus la conversation était réaliste, elle serait pi-
quante ; sans en venir là, nous savoirs ce que c'est ' qu'un salon où flottent dans l'air, entre les per-
I sonnes qui le composent, toutes les images rap*
portées de ces lectures étranges. Et ce n'est pas le fait de quelques jeunes gens que ces hardiesses de peinture. Madame Sand elle-même a écrit la dernière partie de son roman de Damella, et M. Miche* let a écrit cet autre roman, l'Amour, œuvre de ^ poésie idéale et de médecine crue, qui ne pouvait
être écrite que par cet esprit charmant dans ce temps étrange. Là de tendres époux mettent leurs ^ parents à la porte et leurs enfants au collège pour
mieux s'aimer ; le devoir aussi a été congédié et l'amour mis en recettes. Un journaliste a dit que c'est le code du mariage; le Code non, mais le Codex.
Je veux louer M. Alexandre Dumas. Dans tout J
ce qu*il fait (et que n'a-t-il pas fait ?) il y a à «
plaisir de rinvenlion, du mouvement, de l'intérêt, i
il varie son action, il fait dialoguer ses personnages avec un entrain merveilleux ; tout cela est ! français comme ces Français d'Horace Vernet qui J montent à l'assaut de Constantine. Il a enlevé les * lecteurs de Paul de Kock et séduit toute une autre classe de lecteurs, plus difficile; c'est assurément quelque chose de nous avoir amusés honnêtement j pendant vingt années. Mais c'est aussi là le danger | qui le menace. 11 peut être lu par tout le monde ; ce qui me fait craindre que bientôt on ne le lise plus. Le public actuel veut des plaisirs moins innocents ; ce qui peut se dire ne vaut pas la peine d'être lu. Si donc il lient à garder le public, qu'il se corrige, il est encore jeune (et il sera toujours jeune), sa plume est encore assez vive pour nous donner de ces descriptions colorées qui nous plaisent; sinon, il sera rangé parmi les auteurs moraux et iinira ses jours dans le Journal des Demoiselles. Son flls promettait davantage : le demi*monde était un magnifique sujet qui mettait en goût ; mais, retenu par un reste de la timidité paternelle, il n'en a pas tiré parti : il s'est contenté de l'attrait d'une invention ingénieuse, d'une observation pénétrante et d'un langage vif; ses personnages suspects vivent en plein jour, au salon ; le soir, il leur
DU RÉALISHE. Si
dit bonsoir, et n'a pas osé quelques chapitres de littérature nocturne, si avenante aux lecteurs d*à présent. On a crié au scandale, parce qu'on osait parler de lui ; supposez qu'il eût risqué davantage, chacun l'aurait lu et personne n'aurait crié, de peur de paraître l'avoir lu, sauf quelques journalistes, qu'on laisse dire. En fait de scandale, il ne faut rien à demi. On raconte qu'un homme entrant dans un salon alla s'asseoir maladroitement sur le chat : le chat grondait; il l'étoufla, le chat se tut. M. Flaubert et M. Feydeau ont étouffe le chat et s'en trouvent bien .
En cherchant quelle pouvait être la cause des étrangetés philosophiques, iQorales et artistiques de notre temps, il m'est venu une réflexion. 11 me semble qu'il serait injuste d'attribuer la même valeur à toutes les pensées et à tous les sentiments qui se produisent dans une nation. Il y en a d'essentiels, dont le fond est l'homme môme ; il y en a de passagers, qui ne viennent plus cette fois du fond, mais d'un accident. Telle maladie physique donne à nos idées et à nos sentiments un caractère qui disparait avec elle : dans la fièvre, c'est un accès ; dans de certaines affections organiques, c'est une crise ; l'âme, de son propre mouvement, a aussi des crises, dans lesquelles on écrit René ou Lélia ; puis cela passe, la nature reprend son équilibre, la vie son cours normal, on revient à
soi et alors on s'étonne de ce qu'on a été. Pourquoi les peuples n'éprou\eraient-ils pas ces désor- , dres? Pourquoi ne distinguerait-on pas aussi en * eux ce qui est leur esprit, leur âme même, et ce qui est simplement un accès, une crise, un état? II y a pour eux de bons et de mauvais temps. Dans les bons temps le but est fixé, la route droite, au y soleil, la vue nette, le pas ferme; toute la personne en harmonie se dispose pour une action, on se sent mouvoir et vivre; dans les mauvais temps, le but est caché ou mouvant, la route incertaine, le pas mal assuré, une lumière fausse trouble la <; vue et altère les couleurs et les formes des choses, I on perd le sentiment de la réalité et on marche centime dans un rêve. Si nous en sommes là, ce n'est qu une épreuve, et le génie solide de cette nation est capable d'en supporter bien d'autres; je ne m effraye plus de la perturbation de ses sentiments et de ses idées : c'est une langueur, une crise, dont elle se remettra. Le vent tombe en mer, le vaisseau s'arrête, ses voiles battent contre les mâts, il tangue et roule, s'agite dans le malaise; le vent se lève, le soulage, le redresse, il va maintenant.
Pour parler particulièrement du caractère licencieux de l'art actuel, il n'est pas, non plus que le reste, la maladie, mais le symptôme ; la maladie est plus profonde. Elle a existé d'autres
i fois et ramené les mêmes apparences. Avant les h romanciers de ces années, il y a eu Pigaull-Le- » brun, qui a occupé toute la période du Directoire f à la Restauration. Alors vinrent la politique et l'élot quence, qui enlevèrent les âmes plus haut. On a [ admiré le long succès de Pigault-Lebrun, on f s'en est demandé la cause, et on s'est fait une fâ- \ cheuse idée d'une société qui pouvait se plaire à de tels romans. Mais il n y a là rien qui surprenne. Quand une société est employée à de mâles occupations, et la plus mâle est de se gouverner elle- > même, lorsqu'elle accepte bravement le travail et conseht à souffrir pour que ses enfants soient plus heureux, quand elle s'honore devant eux de ses efforts, quand la parole est une action, quand cette société a la conscience de tenir dans ses mains puissantes ces deux forces, l'ordre et la liberté, ^ dont l'alternative est, pour ainsi dire, la respiration du monde, alors naturellement elle se respecte et veut qu'on la respecte, elle veut de nobles loisirs ; la littérature les lui offre, Tamour qu'elle veut qu'on lui représente aspire au grand. Mais, lorsqu'une société s'abandonne elle-même, et que, 1 déchargés des soins généraux, les particuliers n'ont plus qu'à jouir, alors, au lieu d'être un dé- ' tassement, la littérature devient la grande affaire; il faut qu'elle amuse le public, qu'elle le réveille et le pique sans scrupule^ sans autre soin que de
lui plaire. Et il s'amuse en 'effets quoiqu'il ne s'en vante pas toujours. Quand on ne fait rien, on fait le mal, pour faire quelque. chose.
Nous venons de lire les ouvrages du P. Ventura, lecture considérable, si Tauteur n'avait pas pris soin de se répéter un peu. Nous avons vu dans les Avertissements des éditeurs que le P. Ventura est le premier savant de Rome, que s'il y a en Italie des théologiens, des apologistes de la religion, des philosophes, des publicistes, des orateurs, des littérateurs très-distingués, il n'y a que le P. Ventura qui soit en même temps et à lui seul fout cela, qu'il a ramené dans les chaires chrétiennes (il s'en fait lui-même honneur) l'Écriture et les Pères ; que chacun de ses discours a presque l'importance d'une révélation ; qu'il est le Bossuet
italien. Nous parlerons de lui avec la considération que tous ces titres méritent. Sans doute, en y regardant de près, nous n'aurions pas toujours à nous louer de lui : il nous a traités assez rudement; mais, s'il nous fait du mal^ ce n*est pas par malice , c'est qu'il est fort et qu'il frappe de trèshaut : quand il touche, il écrase ; aussi nous nous imposons à son égard une réserve extrême, dont nous espérons bien ne jamais nous départir.
Voici où il a pris la science et où il l'a laissée. On disait anciennement : La raison et la foi sont deux; l'une connaît les vérités naturelles, l'autre les vérités surnaturelles, et on se donnait beaucoup de peine pour les accorder. On disait encore : Le pouvoir politique et lé pouvoir religieux sont deux; l'un a la terre, l'autre le ciel, et on se donnait aussi beaucoup de peine pour lesaccorder. Or d'où vient la lutle entre la raison et la foi, entre le pouvoir politique et le pouvoir religieux? De ce qu'il y a deux choses. Supposez un moment qu'il, n'y en a plus qu'une, il n'y a plus de lutte. Cela est simple, mais il fallait le trouver, et le P. Ventura l'a trouvé.
Dieu, au commencement, a révélé à Adam la science universelle; depuis, elle s'est en partie perdue, mais il en reste des débris; ce sont toutes les croyances qui se trouvent en tout temps et en tout lieu, et qui portent ces deux signes : Premier signe, on ne connaît pas l'homme qui les a inven-
tées, il est même impossible qu'un homme les invente; on sait qui a inventé les idoles; sait-on qui a inventé Dieu? Deuxième signe, on ne trouve pas l'introuvable, on n'imagine pas Tincompréhensible, la raison n'invente pas ce qu'elle ne comprend pas. Le "P. Ventura applique cette critique à tous les dogmes du catholicisme et spécialement à la croyance en l'éternité des peines; il rapplique aussi, à l'occasion, aux phénomènes magnétiques. Donc le fond de la raison naturelle, ce sont toutes les croyances qui lui répugnent le plus. C'est faute d'avoir compris celte vérité que tant d'esprits se sont tourmentés à vide et que les philosophes se sont perdus dans, les rêves les plus insensés. La philosophie ne peut faire que de deux choses l'une : chercher ou démontrer. Chercher ! Mais que peut-elle chercher, puisque tout est donné par avance? D'ailleurs, avec quel instrument chercherait-elle? Comme dit le P. Ventura dans son langage concis : « La vérité est nécessaire pour inventer la vérité, » Ainsi sa seule besogne est de démontrer le dogme révélé.
Eq droit donc, la prétendue raison philosophique, distincte delà raison catholique, n'existe pas; rationaliste et rationalisme ont été nommés ainsi par antiphrase : un rationaliste est quelqu'un qui ne raisonne pas ; le rationalisme est la caricature de la raison. En fait, la raison philoso-
phique n'a produit que des extravagances; le P. Ventura le prouve. Pour l'antiquité, son manuel est Cicéron. J'ai lu comme les autres Cicéron, je sais ce qu'on dit de lui : très-honnête homme et philosophe excellent dans la morale, qu'il a enrichie du traité Des Devoirs, il est, comme tous les Romains, peu \ersé dans la métaphysique, ne croit pas qu'on y puisse découvrir la vérité, et ne cherche que le vraisemblable ; quoiqu'il sache du grec, il n'a pas pénétré au fond de la philosophie grecque, il ne la connaît que par à peu près, il Texpose et la juge en avocat, pour le besoin de la cause, et encore faut -il, dans ses dialogues, ne pas confondre les personnages, et l'objection avec la réponse ; je sais cela ; mais je sais aussi qu'il est trèscommode, pour ménager ses yeux, d'avoir l'histoire de la philosophie grecque en quelques pages de latin. Tout ce qu'on peut raisonnablement reprocher à Cicéron, c'est qu'il n'a pas parlé de nous ; et encore peut-on dire justement qu'il en a parlé, puis que les systèmes modernes, selon leP. Ventura, ne sont que la reproduction des systèmes anciens, qui, à leur tour, rentrent dans l'athéisme et le panthéisme, l'a théisme soutenant que les individussont tout, et le panthéisme qu'ils ne sont rien. Malgré les apparences, il n'y a pas, dit-il, autre chose, par la raison qu'il ne peut pas y avoir autre chose : ce qui semble s'en écarter n'est que deTathéisme ou
du panthéisme déguisé ; on n'ouvrirait pas les livres des philosophes depuis dix-neuf cents ans, qu'on ne leur ferait à la rigueur aucun tort, et qu'on pourrait les juger comme si on les avait lus. Libre aux .professeurs et à quelques amateurs d'éplucher les systèmes, de les étudier à la loupe pour en faire des collections ; cela les amuse et les empêche peut-être de songer à mal. Pour en rêvenir donc à Cicéron, il donne une pauvre idée de la philosophie ancienne, et on peut le croire, car il était, le P. Ventura l'assure, un des hommes les plus honnêtes de l'antiquité. Je regrette seulement qu'un peu plus bas il l'appelle alhée, matérialiste et hypocrite, car il lui ôte ainsi quelque créance ; mais il tire de là une grande leçon : si la raison philosophique a fait cela de Cicéron, jugez ce qu'elle a fait des autres qui, à l'exception de Platon et d'Aristote, ne le valaient pas.
Le P. Ventura avait dit que la philosophie modenie n'était que la reproduction de la philosophie antique , il se reprend pour concentrer sa pensée : « La philosophie moderne est-elle autre chose qu'un amas hideux de blasphèmes ^tupides, d*absurdes et extravagantes opinions? Pour quelque imbécile de bas étage qui se range de bonne foi du côté de la philosophie, on trouve par centaines des hypocrites pour qui la philosophie rationaliste n'est qu'une affaire d'argent ou de va-
nité. L'histoire de la philosophie à la main, on pourrait faire un traité complet où Ton montrerait que la philosophie rationaliste, en tous les temps et en tous les lieux, s'est moquée des peuples, a exploité, a méprisé le peuple. Ce traité serait curieux, il serait extrêmement utile. Arrière donc, et bien loin de moi, faux sages, imposteurs, charlatans, comédiens de la philosophie ! » C'est un peu vif, mais j'ai l'idée que les philosophes qui l'ont entendu à l'Assomption n'avaient pas envie dç se montrer. Quand j'ai lu certains passages, j'étais, au premier moment, assez irrité ; la réflexion est venue, et j'ai songé que c'était là, pour un philosophe, une excellente occasion de se servir de sa philosophie. J'avoue que les mots sont un peu gros : insensé, stupide, perroquet, reptile venimeux dans les terrains marécageux de l'erreur, niais, imbécile, suppôt de Satan, sont les termes familiers; lorsqu'il ne nous appelle qu'absurdes, je lui suis reconnaissant; au moins, si les philosophes ne sont pas humbles, ce ne sera pas faute d'être humiliés ; mais que le bon Père dise ce qu'il voudra, le tout est de bien prendre leis choses, et voici par quel côté je les ai prises. Lorsqu'on va de Paris vers le Midi, à mesure qu'on avance, le soleil brille davantage, les objets se colorent plus chaudement : les esprits et les langues font comme le
reste et suivent le soleil : des expressions qui suffisaient à Paris deviennent faibles pour rendre des impressions qui deviennent plus vives ; les unes et les autres montent ensemble et montent haut; si on pousse jusqu'en Sicile, où est né le P. Ventura, tout est là au superlatif. Ici vous diriez : ce La philosophie est peu solide; » plus loin au midi : a La philosophie est une moquerie; » en Sicile a La philosophie est une blague. » Le mot est du P. Ventura ; c'est un superlatif. Ou ceci encore : « Serait-il sûr d'appliquer aux Italiens le Code français? — 11 serait imprudent d'appliquer aux Italiens le Code français. — Combien il est niais d'appliquer aux Italiens le Code français ! » Ou ceci enfin : « 11 n'est pas démontré que le protestantisme soit le régicide. — Ne pourrait-on pas dire que le protestantisme est le régicide? — Il est évident que le protestantisme est le régicide. c< Vous le voyez, toutes ces phrases ne sont que la même pensée, et la dernière n'est que la première, traduite en sicilien. Au fond, c'est ici, comme à l'Opéra, une affaire de diapason. Dirai-je tout? Les injures ne me déplaisent point : elles témoignent de la conviction. Les philosophes s'injurient . peu, parce qu'ils doutent beaucoup; on prétend même quelquefois qu'ils sont comme les augures et ne peuvent se regarder sans rire ; mais les grammairiens, les théologiens, les érudits, qui
sont certains de leur fait, ne sont pas tendres en paroles; on le conçoit : il faut être bien sûr qu'un homme se trompe pour l'appeler coquin. Il se peut que le P. Ventura n'ait pas toujours eu la même opinion; mais chaque fois il a dû être parfaitement assuré de ce qu'il croyait, et maltraiter ceux qui ne croyaient pas ; saint François d'Assise appelai! le loup « mon frère ; » lui, il appelle son frère loup. II a rendu à saint Thomas, son docteur de prédilection, un grand service. Saint Thomas, dans sa Somme^ où il y a tant de raisonnements, avait oublié les injures; le P. Ventura les y a mises; depuis ce temps la Somme a pris un tout autre air : elle n'est plus une froide géométrie; elle est animée, elle a parole et geste, elle a pieds et poings. On a beaucoup reproché au P.Ventura sa phrase sur la philosophie française : « Une pareille philosophie que o^ux mêmes qui la professent n'ont pas honte d'appeler de la blague ; » et il écrit cette note : « On s'est étonné que nous ayons fait usage de ce mot en chaire, mais le mot a, en quelque manière, été consacré par les barons mêmes de la philosophie dont il s'agit. Ce sont eux qui ont ainsi qualifié celt€ philosophie, et apparemment ils doivent connaître mieux que personne leurs propres doctrines et leurs œuvres. » {Voyez la brochure intitulée : les Philosophes salariés p. 75.) J'ai entendu faire plusieurs observations
là-dessus. D*abord, parce que des philosophes au~ raien,t dit cela de la philosophicf un étranger ne serait pas autorisé à le dire : « On peut se dire à' soi-même ces sortes de choses- là, » comme remarque Bridoison ; puis il n y a pas des philosophes, il n'y en a qu'«n; puis il ne Ta pas dit de sa philosophie, il Va dit de celle des autres; puis c'a été leffet d'un moment de mauvaise humeur, où on excède quelquefois un peu; puis il l'a mis dans une brochure, il ne l'a pas dit dans une église. Pour moi, sans prendre parti dans cette querelie, je regrette vivement de n'avoir pas entendu prononcer ce mot en chaire v c'était une occasion unique, qui ne se retrouvera peut-être plus.
Voilà la raison et la foi accordées à la façon du P. Ventura ; voyons maintenant comment il accorde le pouvoir politique et le pouvoir religieux. Dieu a été premier père, premier roi, premier instituteur et premier prêtre; après lui, il a délégué ces fonctions à des hommes qui, en les exerçant, sont ses ministres. Les pères de famille forment, en se réunissant, le pouvoir politique, pour veiller à la conservation des individus et des familles ; les prêtres, et le Pape à leur tête, forment le pouvoir religieux, menant la société à la fin à laquelle ce pouvoir seul peut la conduire ; car cette fin n'est pas une fin visible, mais la sanctification, qui ne s'opère pas en dehors de la
véritable religion. Tel est Tordre : le moins se rapporte au plus, rinférieur est soumis au supérieur, •les rois sont des « évêques extérieurs, ministres pour le bien. » Avec cette doctrine il n'y a plus d'anarchie : dans chaque État le Pape avertit et corrige le roi qui s-égare ; dans l'ensemble des États il règle le concert. Otez cette puissance suprême si nécessaire, car « sans elle qui pourra garantir à la prudence humaine qu'elle ne se trompe pas? » les rois affranchis du Ripe sont justiciables des révolutions, et la carte du monde sera faite par les violences des guerres et les injustices des congrès.
Entendons bien notre auteur : le Pape défait les rois quand il en est besoin, mais il ne les fait pas : ils sont faits par les nations mêmes. Tout pouvoir vient, en première origine, de Dieu, qui a voulu qu'il y en eût un, mais il vient immédiatement de la communauté, qui choisit à ses risques et périls. Du reste, cette môme communauté a le droit de défaire tout ce qu'elle a fait, pourvu qu'elle soit la communauté entière. Le P. Ventura dit les circonstances dans lesquelles cela peut être, en sorte qu'il n'y aura plus de malentendus. Par malheur, les'sociétés ne savent pas toujours aussi bien quel est leur rapport avec le pouvoir religieux, et tentent quelquefois de s'émanciper. Quand c'est la communauté qui fait cette
tentative, c'est l'individualisme; quand c'est le pouvoir^ c'est le césarisme : deux erreurs monstrueuses, égales, nées du protestantisme, du paganisme et de la philosophie. Ily a donc aussi deux politiques : la politique catholique et la politique protestante; la première, qui fait tout pour le catholicisme, mettant naturellement le Pape en tête, comme le meilleur juge des intérêts catholiques; la seconde, qui ne songe qu'aux intérêts humains. Quant au prétendu droit naturel, fondé sur la raison philosophique, c'est une absurdité impie. Pour qu'on ne l'accuse pas de rester dans les abstractions, le P. Ventura propose une Conslilution pratique, fondée sur les principes précédemment exposés. Tout père de famille est électeur : « Pourquoi un citoyen qui, à l'âge de dix-huit ans, a le droit de se choisir une compagne qui doit faire le bonheur de sa vie, est-il censé incapable de concourir aux élections de sa commune avant un âge plus avancé? » L'ancien droit du moven âge avait reconnu cette dignité de l'autorité paternelle : il donnait des droits aux évêques, pères des fidèles, aux abbés et supérieurs des Ordres religieux, pères de leurs abbayes et de leurs communautés, aux barons, pères de leurs vassaux dans l'ordre civil, à certains membres du tiers état, pères de leurs commellants. Donc tout père de famille est électeur; quant à ceux qui, tout en
ayant de la fortune, ne sont pères dans aucun sens, ils seront étrangers à ce droit. Mais peut-être que ces pères de famille, qui ne choisissent pas toujours très-bieii la compagne qui doit faire leur bonheur, se tromperont aussi en choisissant pour le bonheur de l'État? Est-on assuré qu'ils ne seront jamais révolutionnaires? Or il faut songer au droit, mais songer aussi à l'ordre. Voici la solution de la difficulté. Est père en un sens, comme Tentendait Tancien droit public, tout chef de maison ou tout citoyen qui a un feu à lui, qui fait vivre tout ce qui est chez lui et qui, n'a besoin de personne pour vivre. Cela posé, les fils de famille, les domestiques, les garçons de boutique et ceux qui travaillent à gages ou hors de chez eux, quoique mariés etpères selon la nature, ne le sont passelon la légalité. Ajoutez les mères de famille : « N estce pas UTïe plaisanterie ou un non sens qu'une loi qui exclut de tout vole civil et politique la moitié du genre humain? » Pour bien me rendre compte de^a doctrine de notre auteur, je l'ai résumée avec précision et rédigée en forme de loi ; la voici :
Art. 1". Est électeur tout père de famille;
c< Art. 2. Est père de femille tout célibataire qui vit chez lui ;
« Art. 3. Est célibataire tout père de famille qui vit chez un autre. »
Le lecteur, en voyant les femmes revêtues de
droits politiques, fait peut-être intérieurement une objection au P. Ventura : Si elles reculaient devant la vie publique, si elles craignaient de se mêler aux hommes? U a tout prévu : elles pourront se choisir un représentant. Mais ici encore une nouvelle difficulté. Ce représentant sera-t-il le mari ? Et s'il n'était pas de FopinioTi de sa femme I Jouerait-il volontiers les deux personnages? ïraitil devant le monde dire oui pour sa femme, non pour lui? S'il vote en secret, ne trichera-t-il pas L'esprit de parti est quelquefois bien fort. Par qui donc les femmes timides pourront- elles se faire représenter? car il faut être pratique. Vous oubliez, ce me semble, les hommes célibataires, qui pour leur compte ne votent pas. Gardonsnous de traiter légèrement cette introduction des femmes dans la politique; c'est un point essentiel dans le système du P. Ventura. Il sait quelle est leur influence, il compte avec elles. Ce sont les femmes qui ont propagé la vraie religion, et aussi toutes les fausses religions et toutes les hérésies; elles font les mœurs, les coutumes, les usages et les modes ; elles font les proverbes et les langues. « Les langues à leur origine sont si capricieuses, si irrégulières, si pétillantes et en même temps si vives, si expressives et si gracieuses 1 Ce sont là les caractères particuliers de la femme. » On les a exclues de toute participa-
lion aux affaires de FÉtat par une mésestime païenne, et aussi par haine dû prêtre. Les hommes tout seuls ont certes bien réussi : «t Dieu vous a mis à l'épreuve ; il vous a laissés faire pendant soixante-dix ans. Qu'avez-vous su faire? Riem, riem , RiBM... Je me trompe : vous avez su tout démolir et créer le chaos. Pendant toutes ces années, vous n'avez fait que bavarder sans parler, raisonner sans conclure, travailler sans bâtir, » etc., etc. Au contraire, « les règnes dont les peuples n'ont jamais eu a se plaindre, mais que, dans les transports de leur reoonnaissance, ils ont bénis et appelés Y âge d'or de leur pays, ont été les règnes de la femme catholique ou de saintes femmes inspirées par des évéques et gouvernant de droit ou de fait de grands États. »
Il dit encore beaucoup de choses sur la légitimité des gouvernements en général et des différents gouvernements qui se sont succédé en France et sur les révolutions qui les ont renversés. On trouvera ces sujets traités dans la Polu tique chrétienne et dans YEsmi sur le pouvoir pu^ blic. Tout ce que j'ai cru comprendre, c'est que le P. Ventura est content ; il n'aime pas les « farces » jouées par les gouvernements parlementaires, qui, dit-il ironiquement, ne sont pas à l'aise ; il pense que « la vanité et le bavardage seuls ont perdu leur tribune; » il estime que nous avons assez de
liBerté et au delà; il a la plus mauvaise opinion de la bourgeoisie, des classes éclairées, qu'il regarde, à de rares exceptions près, comme païennes et impies, dénuées de toute franchise et de toute ^pudeur, fléaux des princes et des peuples, asscrvissant et déshonorant les Etats, incapables de comprendre le magnifique Concordat passé entre le Saint-Siège et T Autriche, et d'entamer une croisade pour ramener TAsie à la vraie religion ; tant nous sommes loin du moyen âge. C'est peut-être là ce qui lui inspire des réflexions très-amères et des prévisions très-sonibres, A propos de M. de Boi)ald,vil se plaint de la rareté des hommes d'État vraiment catholiques, et il ajoute : « C'est pour cela que l'Europe est si tranquille et les peuples si
heureux! » Ailleure il parle d'un cataclysme
épouvantable qui menace l'Europe, cataclysme que probablement on ne conjurera pas; en attendant que les peuples soient assez mûrs pour se constituer tous en république, sous la direction spirituelle du Pape, il prévoit que l'amas d'erreurs et de corruptions accumulés par l'enseignement païen pendant trois siècles sera lavé et balayé par des torrents de sang.
Il a inventé une théorie très -ingénieuse du serment. Les écoliers même en morale et en droit naturel savent, dit-il, que nul serment n'ioblige, à moins qu'il ne soit fondé sur ces trois
iOO LITTÉRATURE ET MORALE.
conditions : la vérité, le jugement et la justice. Selon la vérité, ce qu'on promet doit être vrai ; selon le jugement, on ne doit pas promettre légèrement ; selon la justice, la chose jurée doit être juste, licite et honnête. Cette dernière con-. dition est particulièrement exigée dans le serment promissoire^ qui ne doit être observé qu'en tant qu'il ne compromet pas la conscience de la personne qui Ta prêté, et que son observation n'apporte de préjudice à qui que ce soit. Tout serment promissoire duquel il peut résulter un préjudice sérieux pour quelqu'un est nul et doit être considéré comme non avenu, en sorte que rien n'est plus conforme à l'esprit de ce serment que de le violer. Telle est la théorie du P. Ventura ; comme elle est grave, j'ai tâché de me l'expliquer trèsnettement à moi-même par des exemples, et je croîs bien l'entendre. Quelqu'un donc a promis quelque chose, ou, pour spécifier, je suis aux colonies, j'ai reçu en héritage une propriété, à condition d'émanciper les nègres qui la cultivent; on me fait jurer, je jure, je prends possession de la propriété; mais je réfléchis. J'ai juré d'émanciper les nègres, et je tiendrai ma parole, à condition qu'en la tenant je n'apporte pas un préjudice sérieux à quelqu'un ; or je devine que les nègres ne sauront pas se servir de la liberté, que la leur donner serait leur porter un préjudice
sérieux ; je ne les émanciperai donc pas, ces bons nègres, et rien ne sera plus conforme à Tesprit de mon serment que de le violer. N'est-ce pas bien ingénieux? Le monde s'éclaire tous les jours. :
Il y a des mots heureux qui illuminent tout d'un coup les questions les plus obscures. La « liberté du bien » est un de ces mots. On entendait autrefois parla liberté la puissance défaire le bien et le mal à ses risques et périls. Quelles calamités naissaient de là ! Le P. Ventura pourra vous le dire. Il en sortait Theureuse permission de tout bouleverser et de se perdre soi-même. C'est là-dessus quç les philosophes ont fondé la liberté de conscience, et le droit qu'ils appellent naturel, et la liberté qu'ils appiellent naturelle aussi ; ils prétendent que les sociétés sont faites uniquement pour assurer ce droit et cette liberté ; leur révolution de 1 789 a fait une déclaration de droits ; tous ses principes sont magnifiques; aussi ils ont porté leurs fruits, que nous avons vus. Qu'ils réfléchissent donc un peu et qu'ils lisent V Essai sur le pouvoir public^Ws connaîtront le vrai fondement des sociétés. Si le pouvoir qui y préside n'est qu'une délégation du pouvoir paternel, il doit agir comme lui ; or le-s parents, sous prétexte de respecter les droits de leurs enfants, ne leur laissent pas dans les mains les instruments tranchants avec lesquels ils peuvent se blesser ; ils ne
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leur laissent, comme de sages tuteurs qu'ils sont^ que la liberté du bien. Faites comme eux, et pensez que vos chères libertés sont des instru* ments tranchants ; si vous en doutez, voyez les blessures qu'elles vous ont faites, a La liberté civile n*est pas la faculté de faire tout ce qu'on veut, ce serait la licence ou la liberté telle que le paganisme la concevait; ce serait la liberté du mal. La liberté civile est la faculté de faire ce qui est conforme aux lois divines naturelles^ aux lois divines positives et aux lois humaines qui en dérir vent ; en un mot y c'est la liberté du bien. Le pouvoir donc qui ne permet à aucun citoyen de se faire du mal à lui-même ou aux autres, et qui ne veut pas qu'on outrage impunément la vérité et la morale, loin de porter atteinte à la vraie liberté, en est la sauvegarde, le vengeur et l'appui. » C'est parler, cela; voilà uneliberté bien définie; ne vous embarrasser pas des mots « lois divines positives ; » ils ne peuvent signifier ou que la religion catholique ou, par concession très- large, que les religions reconnues, et dans ce dernier cas les philosophes seuls seraient frappés. On dit que le P. Ventura est intolérant, lui qui admet que « toutes les opinions sont libres, pourvu qu'elles restent à l'intérieur et ne se produisent pas, ni par la parole, ni par l'écriture. » Que veut-on de plus?
On connaît maintenant les doctrines du P. Yen-
tura , il esl curieux d'étudier son esprit même. Ce qui le caractérise d'abord, c'est une hardiesse extrême d'interprétation et d'induction: un texte ou un fait qui entre les mains d'un autre n'aurait qu'une portée ordinaire, entre ses mains donne des conséquences énormes. C'est ainsi qu'il établit toutesa théoricde la révélation primitive. La Genèse dit : « L'homme fut fait en âme vivante » (in animam viventem). Le P. Ventura ajoute : « Il est manifesteque l'Écriture a voulu nous direquedès le premier instant de sa création l'homme commença à vivre de la double vie qui lui est propre, de la vie du corps par l'âme, delà vie de l'âme par la vérité. De ce grand fait de la révélation primitive dont l'Écriture sainte nous atteste la vérité, etc.. » {V^ Conférence.) C'est aller vite. Nul ne contestera que l'homme naissant ait vécu de sa double vie, qu'il se soit éveillé tout entier, que son esprit soit entré en mouvement en même temps que ses organes; on est même disposé aujourd'hui à donner à l'intelligence, dans sa nouveauté, une puissance particulière, qui s'est affaiblie avec l'âge; mais il me semble bien fort qu'on puisse tirer du mot de la Genèse des conclusions si certaines sur une révélation de la science universelle, naturelle, surnaturelle, faite au premier homme ; il n'y a là rien de « manifeste; » autrement, ce serait un point de théologie reconnu, et ce n'est qu'une opinion
particulière. Ppur peu que Ton continue, tous ces mots : manifeste, évident, certain, me deviendront suspects ; dès que je verrai quelque part : « Il est évident, » je douterai. Autre exemple. Les bergers de Virgile s'invitent à recommencer leurs chants, en invoquant Tadage": « Dieu aime le nombre impair; » le P. Ventura en infère que les païens ont toujours conservé la croyance à la Trinité. Un personnage de Lucain, d'humeur méprisante, professe la fameuse maxime : « Le genre humain vit pour un petit nombre d'hommes (fcumanum pauds vivit genus); » le P. Ventura tire de là que toute l'antiquité professait le despotisme et méprisait le genre humain. Il est effrayant de voir ce que cette logique à outrance fait d'une chose délicate. Horace, vantant le vin, cherchait des autorités pour sa cause et s'amusait à citer Caton : « On raconte que là vertu du vieux Caton s'échauffa souvent de falerne »; leP. Ventura reprend : « Le vertueux Caton plaçait, par son exemple, le souverainbien, savez-vous où? dans l'ivresse; puisque Horace,- son panégyriste, nous a dit que le grand Caton, ce grand saint du paganisme, n'était au fond qu'un ivrogne. »
Le second caractère du P. Ventura est la liberté avec laquelle il traite l'histoire. Pour l'histoire de la philosophie, on a pu en juger, et cela parait prodigieux à quiconque a lu quelque chose des
travaux de ces quarante dernières années, depuis le premier volume de la Traduction de Platon, -en passant par la Traduction d*Aristote, jusqu'au Traité des facultés de rame, de M. Garnier, et aux récents ouvrages de M. Denis et de M. Janet, V Histoire des Théories et des Idées morales dans l'antiquité et V Histoire de la Philosophie morale et politiquey trois livres si justement couronnés par rinstitut. Quant àrhistoiregénérale, elle est traitée de même, avec une aisance qui démonte. L'histoire, qui est d'un si grand poids dans toutes les questions, passait jusqu'ici pour unechose difficile; il semble qu'elle se fasse d'elle-même entre les mains du P. Ventura. Lorsqu'un tel secours coûte si peu, on serait impardonnable de s'en passer. Les éditeurs, en extase'devant cette érudition, ont écrit a que le P. Ventura lui-même dut s'étonner de lui-même; » l'Histoire s'en étonne bien davantage. Voici en quelques mots l'histoire universelle : Point de catholicisme, point de civilisation; point de catholicisme, point d'industrie (la poudre, la boussole, la presse, découvertes inspirées par la foi) ; point de catholicisme, point de liberté; point de catholicisme, point d'autorité ; point de catholicisme, point de prospérité; point de catholicisme, point de gaieté. Cette dernière assertion est assez gaie. Nous regardons comme un devoir d'avertir le P. Ventura que, si sa méthode histo-
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rique sulïit pour Tantiquité et le moyen âge^ il a be.som de la fortifier un peu en arrivant aux temps modernes, et surtout à notre temps, les hommes s'imaginant toujours savoir ce qu'ils ont vu. Pour dissiper les idées répandues sur l'état présent des nations hérétiques, comme l'Angleterre, la Prusse il devrait montrer, par une revue exacte, qu'elles ont une fausse civilisation, une fausse industrie, une fausse liberté, une fausse autorité, une&usse prospérité, une fausse gaieté. Quant aux nations orthodoxes, il pourrait se contenter, comme il.l'a fait, de l'aveu non suspect de Voltaire, qui a dit des peuples des États romains : « Ils ne sont pas conquérants, mais ils sont heureux. » Il rappelle comme un haut témoignage le discours de Bonaparte au clergé de Milan (5 juin 1800) : « A vous, ministres de la religion qui est aussi la mienne, je déclare que j'envisagerai comme perturbateurs du repos public et ennemis du bien commun, et que je saurai punir comme telsy de la manière la plus éclatante, et même, s'il le faut, de la peine de mort, quiconque fera insulte à notre commune religion, ou qui osera se permettre le plus léger outrage envers vos personnes sacrées. » 11 ne songe pas qu'il parle à des gens qui ont pu lire la lettre de 1798 au Pacha, à l'entrée de la campagne d*Égypte : « Nous aussi, nous sommes de vrais musulmans. N'est-ce pas nous qui avons
détruit le Pape, qui disait qu'il fallait faire la guerre aux musulmans? N'est-ce pas nous qui avons détruit les chevaliers de Malte, parce que ces insensés croyaient que Dieu voulait qu'ils fissent la guerre aux musulmans? » L'histoire veut qu'on ne taise rien; sa première condition est l'impartialité. Le P. Ventura, par la facilité avec laquelle il accueille tout ce qui semble le servir, me rappelle le mot spirituel de Bacon sur Gilbert : « Tandis qu'il étudiait la nature de Tairtiant, devenu lui-même un aimant, il attirait tout à lui. » Je songeais à cette force des préventions en assistant dernièrement à une séance de magnétisme. Le somnambule, en attendant les exercices plus forts, s'amusa aux exercices vulgaires : un bandeau à travers lequel il devait lire, fut mis et du coton en rame appliqué sur ses yeux; mais, comme ce coton brûlait le somnambule, on dut l'ôter et le remplacer par plusieurs bandeaux, dont un sur les sourcils, un autre sur le front, un autre sur la» tôte. « Maintenant, dit un croyant à un ami incrédule, vous êtes sûr qu'il n'y voit pas. » L'incrédule haussa les épaules; le somnambule joua une partie de piquet, et pour preuve surabondante une partie d'écarté. On passa à la divination par con* tact; le croyant présenta une grosse clef au somnambule, qui devina que c'était la clef de sa chambre. « Et qu'y a-t-il dans ma chambre?»
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Le somnambule devina qu'il y avait un lit. « Et qu'y a-t-il encore? » Le somnambule dit hardiment : « Des objets pendus. — Où est le lit, à droite ou à gauche? » Il y eut là un jeu de scène, des hésitations, des mouvements à droite et à gauche, que le croyant suivait avec anxiété ; enfin il fut déclaré que le lit était à droite, a Et les objets pendus, où sont-ils? » Nouveau jeu de scène ; après quoi le somnambule se prononce pour la gauche^ « Eh bien ! dit le croyant triomphant en se tournant vers l'incrédule : êtes-vous convaincu maintenant. — Mais, répliqua celui-ci,il a dit que le lit était à droite; au contraire, il est à gauche. — Mais, mon ami, il est entré par la fenêtre. » On remarque, en troisième lieu, dans le P. Ventura une dialectique de la plus grande hardiesse. Quand il a besoin d'un principe, il le fait. « Tout ce qui est nécessaire existe. — Tout ce qui existe est nécessaire. — La raison n'invente pas ce qu'elle ne comprend pas, » etc., etc. C'est en quoi il diffère des jésuites, qui acceptent, en général, les principes répandus, et tentent seulement d'y déroger par des considérations particulières, plai^ dant la circonstance atténuante, l'exception, et tâchant de ne choquer aucun préjugé. Voyez, par exemple, Mariana, dans la question du régicide. Après "avoir établi que le premier venu peut tuer un tyran, il se demande de quelle manière on
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pourra le tuer. Par le fer, si on veut. Mais si on employait le poison? Distinguons. Le verse-t-on dans ses mets, ou lui donne-t-on un breuvage, c est mal, car on n'a pas le droit de faire commettre un homicide à un homme, et si le tyran portait à sa bouche les mets ou le breuvage empoisonnés, il commettrait un homicide. Mais si on répandait le poison sur son siège et sur ses vêtements, en sorte qu'il en mourût? A la bonne heure. Ainsi raisonne Mariana. C'est joli, mais c'est timide; le P. Ventura procède plus fièrement: il crée les principes dont il se sert. Les jésuites entrent dans la maison par la porte de derrière ; lui, il frappe le mur de son marteau et fait la porte par où il passe ; cela est de plus grand air, et, j'ajoute, réussit mieux. J'ai toujours remarqué que, si l'on compte avec les hommes, ils font les difficiles, accordent ceci, refusent cela, chicanent, et que si on le prend de haut avec eux, on en a raison ; ils vous disputent une conséquence, servez-leur un principe, ils se tairont; plus le principe les dépassera, plus ils seront humbles. Quelqu'un doute-t-il de la validité de quelque petite preuve en faveur du catholicisme? Conduisez-le en présence de Satan, à une expérience de somnambulisme, de tables, ou d'esprits, et frappez un grand coup : « Tout esprit logique, en croyant à Satan, doit do loule nécessité croire en Jésus-Christ, croire le
christianisme, croire l'Église. » U n'osera plus remuer. Et voyez comme la question entre Fincré-
dulité et la foi, prise ainsi, se simplifie. Autrefois les Apologistes s'enfonçaient dans les livres, et se donnaient un mal infini pour établir Fauthenticilé des Écritures et la concordance des textes; aujourd'hui il suffit d'assister à une soirée de somnambulisme lucide, de tables tournantes et d'esprits frappeurs. Les hommes religieux à l'ancienne façon grondent : ils n'ont point de goût pour cette méthode de prouver Dieu par le diable ; cette manière de l'introduire les blesse; ils aiment mieux le voir à ciel ouvert que dans ces petits mystères, où les lumières douteuses, les imaginations et les nerfs excités rappellent toujours plus ou moins les mystères des Nègres adorant la grande couleuvre; ils craignent qu'en voulant mettre le magnétisme sur le pied des dogmes, on ne mette les dogmes sur le pied du magnétisme; mais il n'y a qu'à les laisser gronder.
Une fois les principes ainsi posés, poussez ferme votre raisonnement, et c'est encore en cela que le P. Ventura excelle. Voulez- vous , par exemple, étouffer la philosophie? serrez-la sans qu'elle puisse respirer. Le philosophisme, ou rationalisme, ou protestantisme, ou paganisme, produit l'athéisme, qui produit le sensualisme et l'anarchisme ; puis le panthéisme, qui produit l'absolu-
LE P. VENTURA DE RAULICA. lli
tisme, le centralisme et le césarisme ; le tout est le satanisme ; d'où il suit que le phîlosophisme est la même chose que le satanisme. Quelle impétuosité ! On est étourdi ; c'est quelque chose comme l'application de l'algèbre à la philosophie ; c'est puissant et éblouissant. Il y a plaisir à vivre dans ce siècle, qui est vraiment un grand siècle : vous mettez votre personne dans un wagon ou sur un navire,vous voilà arrivé; vous donnez votre discours au télégraphe , le voilà à mille lieues ; vous avez eu à peine le temps de penser, voilà que votre raisonnement va au bout des choses. Nos pères, qui ont eu pourtant plusieurs qualités estimables, marchaient comme des tortues ; avec le P. Ventura, j'ai, en deux ou trois jours, fait plusieurs fois le tour du monde , et je ne me sens pas fatigué.
Enfin le style est, comme on a dû le voir, une des fortes parties du P. Ventura. On rappelle le Bossuet italien. Ce compliment me met mal à l'aise, car je ne voudrais faire de tort à personne, ni aux vivants ni aux morts , et je ne sais comment accorder l'éloge avec ce que je sais des hommes qu'on rapproche ainsi. Pour le fond des choses, ils ne s'entendent pas. Bossuet était gallican , auteur et défenseur de la Déclaration du clergé de 1682, qui affranchit le pouvoir politique du pouvoir religieux; le P. Ventura estultramontain ; Bossuet admet une raison naturelle capable
d'alleindre par elle-même aux vérités premières et à celles qui en découlent ; le P. Ventura ne regarde la vérité prétendue philosophique que comme un débris, une épave d'une révélation primitive faite à Adam ; Bossuet a lu surtout la Bible, le P. Ventura les scolastiques; Bossuet apporte dans toutes les questions un tempérament que connaît peu la fougue italienne ; J'avouerai, si on veut, que Bossuet est arriéré, quoiqu'il fût avancé pour son temps : ce n'est pas sa faute s'il n'a pas lu ï Univers religieux^ le Réveil, et tant de publications de la science la plus profonde ; mais pour l'éloquence , je n'entends à aucun accommodement. Le P. Ventura est le théologien que Ton voudra ; Bossuet est l'homme éloquent, et, comme dit M. Villemain, «le plus éloquent des hommes.» Je suis jaloux de cette gloire , je ne la donne pas volonliers à tout le monde. On nous fait un Bossuet italien, on nous en fera un espagnol, un anglais, un allemand, que sais-je ? Il n'y en a qu'un. Après cela, je reconnaîtrai qu'il y a dans le P. Ventura des morceaux qu'on chercherait vainement dans Bossuet. Cherchez dans Y Histoire des Variations, vous ne trouverez rien d'aussi fort que ceci: « En France, disait naguère un lord anglais à l'un de nos amis, s'il arrivait une émeute, un poète, un avocat pourraient la faire cesser en faisant appel aux sentiments d'honneur, de Justice et de
générosité propresàla nation. Mais si une émeute avait lieu chez nous , on n'aurait d'autre moyen de la dissiper que de jeter à la populace de la viande crue. Ces hommes afiamés se jetteraient dessus comme des bétes fauves, et ils nous laisseraient tranquilles. C'est donc aux instincts de la brute que le protestantisme a ravalé un peuple aux instincts nobles et élevés, à Tesprit profondément religieux, aux vertus qui lui avaient valu le surnom de Peuple d'anges : Angli^ ang€li.v> (Saint Grégoire, épist.) (4'' conférence 1851.) Ni dans sa Politique tirée de l'Écriture sainte , ni dans son Oraison funèbre de la retne d' Angleterre y Bossuet n'a stigmatisé l'esprit révolutionnaire comme le fait le P. Ventura : « Enfant monstrueux de Satan, le paganisme et la Révolution , qui en est l'expression la plus complète et le ministre le plus actif, ne sont, à y bien réfléchir, que la haine de Dieu. Cela explique cette rage infernale avec laquelle tout ce qui est révolutionnaire travaille à eiïacer, partout où il les rencontre , toute trace, tout souvenir, toute idée de Dieu , à tout sécula • riser, à tout profaner, et, tranchons le mot, à tout endiabler. » Et enfin, dans ses traités et ses lettres mystiques, Bossuet n'a pas atteint la grâce de cette description intitulée : La Toilette delà femme catholique : « La robe de la grâce sanctifiante, blanchie dans le sang; de l'agneau, la ceinture de
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la chasteté, les rubans de la mortification, la chaussure de rimitation de Jésus-Christ, Tanneau de la fidélité au devoir, les bracelets de la soumission, le collier de la patience, le camée de Tamour de ,
la croix, le bouquet de la ferveur, le diadème de ,
la sagesse, les roses de la pudeur, le fard de la modestie, les parfums des bons exemples, les pier- ,
reries du mérite des saintes œuvres, Yampleur du |
dévouement... » i
Pour nous résumer sur le P. Ventura, il appartient à la nouvelle école des Apologistes qui ont rejeté la mesure dans les idées et dans les mots : ce ne sont qu'affirmations hautaines, décisions tranchantes ; ils traitent Tesprit humain en pays conquis; de la raison française, sensée, sobre et discrète, il n'en est plus question. Quelles idées I mais quelle langue , grand Dieu I Les substantifs i
sont des injures, les adjectifs des coups de poing, les verbes assassinent; cette langue saisit un homme, Tétend sur le chevalet, entre dans ses chairs, rit de ses douleurs et joue avec son sup- l
plice. L'inquisition avait perdu ses instruments, ^
elle les a refrouvés. Ferai-je ma confession? Je lis peu de chose de ces écrivains; mais, lorsqu'il m'ar- I
rive d'en lire un peu trop, leur style m'agite et me I
donne des instincts que je ne me connaissais pas ; si à ce moment on m'invitait à voir uii homme à ,
la question , j'y passerais une heure ou deux , et '
LE P. VETÎTTJRA DE RAULIGA. il5
si cet homme était quelqu'un que je n'aime pas, je ne sais pas, mais enfin il y a des tentations bien fortes, et il est si rare qu'on puisse se contenter I Je donnerais volontiers un conseil à ces écrivains, dussent-ils ne pas le suivre.Le grand tort de presque tous les hommes est d'écrire et d'agir pour agréer à leur parti ; ils se demandent toujours : « Que penseront mes amis? » Ils devraient se demander au contraire : « Que penseront mes ennemis?» Ceux qui ne tiennent qu'à eux-mêmes font bien de se conduire ainsi : ils sont prônés par les leurs et grands hommes leur vie durant; mais ceux qui tiennent à la vérité et qui veulent qu'on l'aime, ceux-là travaillent en tout à lui gagner les cœurs, ils ramènent les esprits prévenus, attirent les indifférents et rendent leur croyance respectable à ceux mêmes qui ne parviennent point à la partager. 11 ne faut pour cela que se montrer exact dans ses affirmations, modéré dans ses jugements, équitable et poli à l'égard de ses adversaires. On dit que c'est difficile , et qu'à ce compte M. Crélineau-Joly ferait moins de livres. Que voulez-vous? Comme certainement le P. Ventura se propose de convertir ceux qui ne croient pas, et qu'il met le progrès de sa croyance audessus des applaudissements de ses amis de la sainte Montagne , je me permettrai de lui dire ce qui, dans sa prédication, nuit à ce progrès. .T'as-
sistais, il y a quelque temps, dans une soirée, à une conversation dont il fit les frais. Une personne le loua beaucoup, et on la laissa dire ; mais une autre se risqua à avancer qu'il avait traité de main de maître les prolestants. A ce mot, un des assistants , jusque-là silencieux, prit la parole : « J'ai lu, dit-il, ce que le P. Ventura dit des protestants, et, quoique je ne le sois pas , j'ai des amis qui le sont, je me suis indigné pour eux, et ne pardonne pas à votre prédicateur. Quoi I il définit le protestantisme : le droit de croire et de faire ce qu'on veut ! ou encore : le mépris de Vhomme et le culte Je la matière! Il dit que, si la révocalion de Tédit de Nantes est blâmable, Tédit de Nantes est plus blâmable encore ; il se borne à tolérer les pratesfants, puisqu'ils existent. Et comment les représente- t-il? Comme les ennemis de tout ordre , de tout gouvernement. Et où dit-il cela? A la cour même, devant le souverain même. Je ne sais pas si cela se fait dans son pays, mais je sais très-bien que cela ne se fait pas chez nous. Il ose assurer que le protestantisme s'est répandu grâce aux femmes les plus corrompues , et il décide que, maintenant encore, s'il y a dans celte religion des femmes honnêtes, c'est qu'elles ne la suivent pas, c'est qu'il y a en elles un reste de catholicisme ; pareillement , s'il y a des protestants qui obéissent aux lois, qui ne tuent pas tous les jours les
magisli^ts et les souverains, pour honorer leurs principes, c est qu'il y a en eux un reste de catholicisme. Où a-t-il pris toutes ces belles choses? Il affirme donc que dansle protestantisme on croit ce qu'on veut ; eh ! on croit ce qu'on peut ; nous en sommes tous là-dessus au même point ; et puis il raisonne bien à son aise. Un protestant n'est-il pas entièrement pervers, c'est par un reste de catholisme. Un catholique n'est-il pas parfait, renverse-t-il un gouvernement et met-il un prince à mort, c'est par un commencement de protestantisme. Qu'est-ce qui vaut mieux? Un protestant à moitié catholique, ou un catholique à moitié protestant? Je lui demanderai cela quand je le verrai. Il se tirera probablement d'affaire, car c'est un habile homme; il & bien distingué les bonnes et les mauvaises révolutions par des caractères infaillibles : La révolution française de 1789 ne devait pas réussir, parce qu'elle était faite par des catholiques pour un but protestant, et la révolution anglaise de 1 688 devait réussir, parce qu elle était faite par des protestants pour un but catholique. A la fin, c'est se moquer du monde. » Il se tut, et la compagnie se récria contre sa vivacité ; on assura qu'il exagérait et que le P. Ventura n'avait pas pu dire ce qu'il lui prêtait. « Qu'à cela ne tienne, reprit-il, allons prendre ses ouvra* ges, vous l'en croirez lui-même. » On les alla cher-
cher, on trouva tout cela cent fois répété et bien d'autres choses encore ; on lut dans ses sermons prononcés à la cour : « C'est pour le protestantisme un principe sacré de ne reconnaître aucune autorité ; c'est depuis la Réforme qu'on en veut à toute autorité comme à tout homme qui l'exerce, à toute royauté, à tout roi, et ce qu'on appelle l'esprit moderne enveloppe tout cela dans la même haine et le lîiême mépris. » On réprouva ces paroles et on pensa qu'il ne sufGsait pas d'à* jouter, comme il le fait : « Je n'accuse personne, je ne dénonce personne. » On ferma les livres après avoir lu ce qui suit : « En parcourant l'Ailemagne,Luther et ses satellites, avec leurs prédications cyniques, ne s'adressaient avant tout qu'aux femmes, ne cherchafent à remuer que ce qu'il y avait de boue dans le cœur des femmes; et là seulement où les femmes purent voir sans frémir ces nouveaux apôtres , sortis des jardins d'Épicure et mariés à l'autel de Tinceste par la bague du sacrilège et la bénédiction de Satan, là seulement où les femmes purent entendre sans rougir les apologies dévergondées de la volupté , le protestantisme put s'établir. >> (La Femme catholique.) Jeme retirai en me rappelant comment le cardinal de Cheverus, archevêque de Bordeaux , traitait ces mêmes protestants. Il avait reçu à dîner un pasteur ; à la fin du repas , il le railla sur ce qu'il
avait bu, sans le savoir, du vin du pape, et Tavail trouvé bon; qu'il ne pourrait donc plus dire du mal de la papauté. N'est-ce pas charmant? Il était évêque à Boston quand le vénérable Channing y était pasteur ; il quitta la ville, mais son esprit de tolérance y resta : au moment où le corps de Channing sortait du temple , les cloches de la cathédrale sonnèrent pour honorer le juste et le chrétien. Voilà des traits qui nous vont à nous autres Français. La grande piété sûre d'elle-même et qui n'est pas suspecte ose de ces choses qui semblent après invraisemblables; la foi est la foi, mais, pour se garantir , il n'est pas nécessaire qu'elle se hérisse, et, dans ses relations avec le dehors, on lui sait gré de voiler les sévérités du dogme par le sourire et la grâce. Ainsi faisait le cardinal de Cheverus; aussi, tout autour de lui on eût été heureux d'être de sa religion. Un syllogisme droit sur ses pieds est beau , des volumes de syllogismes. sont très-beaux, une injure bien appliquée à un hérétique ou à un philosophe ne laisse pas de faire plaisir ; mais la douceur envers le prochain, mais la charité évangélique, mais la vertu aimable a un charme irrésistible. Pourquoi ne l'essayerait-on pas?
Le volume de M. de Lanoye est fyil avec beaucoup d'art et présente le plus grand intérêt. Tantôt analysant les relations originales, tantôt les citant dans les passages les plus saillants, M. de Lanoye, esprit vif, libre et libéral, nousdonne dans un petit livre et en quelques heures le progrès des découvertes accomplies en soixante ans dans VA- Trique centrale ; ce qu'il a fait pour Tlnde dans un
* Le Niger et les explorations de V Afrique centrale, depuis Mungo-Park jusqu'au docteur Barth, par Ferdinand de Lanoye, 1 vol. in-18. — Explorations dans V intérieur de f Afrique austrate, de 1840 à 1856, par le R* D' David Livingstonej.1 vol. in-8.
autre volume, également recommandable. Il devra être lu de tous ceux qui n'ont ni l'occasion ni le temps de recourir aux relations complètes. Quant au livre de Livingstone, très-bien traduit de l'anglais par madame Loreau, c'est une relation complète, qui, toute considérable qu'elle est, ne laisse pas un seul instant faiblir l'attention. Nous sommes heureux de voir se propager cette sorle de lecture, une des meilleures assurément que Ton puisse rencontrer. M. Edouard Gharton, par ses Voyageurs anciens et modernes^ le Magasin pittoresque et le Tour du monde^ aura bien contribué à répandre ce goût ; ces ouvrages sont de ceux que nous voudrions voir dans toutes les familles, pour remplacer de fades et artificielles historiettes par des récits vraiment curieux et instructifs. La région explorée par les premiers voyageurs s'étend depuis le nord du Sahara jusqu'au lac Tchad et aux bouches du Niger ; la région explorée par Livingstone s' étend de Saint-Paul de Loanda à l'embouchure du Zambèse. On conçoit que sur cette vaste étendue de terrain on rencontre bien des différences de régime, de costume, de mœurs, d'idées, de sentiments. En fait de nourriture, comme fond, la farine délayée dans de l'eau ou dans du bouillon de viande ; du reste, une grande variété : ici les viandes européennes, là le lait de chamelle et le mil, ailleurs des mets hardis :
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chien, chat, hippopotame, éléphant, singe, serpent, lézard, rat, sauterelle et chenille ; on a servi au voyageur Caillié un coulis de souris que la faim lui fit trouver bon. En fait de costume, tous les degrés, depuis la nudité complète jusqu'au vêtement complet, avec toutes les fantaisies, et, en certains lieux, comme habit de guerre, l'antique égide, la peau de lion ou de tigre appliquée au corps, les pattes de Tanimal sur Tépaule de l'homme. En fait de caractère, des peuplades douces et des peuplades méchantes, avec cette loi générale que celles-là sont conquises par celles-ci; des peuplades travailleuses et des peuplades indolentes ; des peuplades rusées et des peuplades violentes ; presque partout l'ignorance, la cupidité ou enfantine ou cruelle, la vanité, nulle idée du prix du temps, le fatalisme, la croyance à la vertu des sacrifices de sang pour apaiser les génies, le mépris dé la liberté et de la vie humaine. Nous ne nous proposons point de suivre pas à pas les voyageurs ; nous voulons seulement recueillir- dans ces pages nombreuses des renseignements sur rhomme, la plus curieuse des choses. Nous commençons par dire que nous n'avons trouvé rien de nouveau. Les Africains et les Européens ne diffèrent, pour ainsi dire, que par Tâge : les uns sont encore dans l'enfance, les autres déjà plus mûrs; mais c'est cette unité
même qui mérite d'être constatée, et les différences se révèlent par des traits assez piquants. Après avpir observé les peuples, nous n'avons pu nous empêcher de faire un retour sur les voyageurs qui ont acheté si chèrement ces connaissances ; ils nous ont, à leur tour, beaucoup appris sur la nature humaine dans un de ses plus nobles efforts. Commençons donc nos explorations.
Partout en Afrique il y a un pouvoir sous des noms différents, et il est curieux d'observer ces royautés où les peuples ont concentré tout ce qu'ils imaginent de plus grand. Le palais royal est une hutte de boue ou une tente de poil de chèvre ou de chameau. Le cérémonial pour s'y présenter varie, mais tranche toujours sur les habitudes vulgaires. Voici d'abord les majestés cachées. Au Mandara, il n'est pas permis d'arriver au palais autrement qu'à fond de train, sans arrêt ni détour, au risque de tuer quelqu'un sur le passage ; à l'entrée, des chambellans enlèvent prestement les babouches. Le sultan du Bornou est dans une cage de roseaux ; on ne l'approche pas à plus d'une portée de pistolet ; un improvisateur, qui représente l'opinion publique, un gnot, sur accompagnement de trompette, déclame les louanges du roi et celles des ancêtres du roi. Au ^ Loggoun, pour les réceptions officielles, une portion de treillage se soulève ; à cette vue, les cour-
tisans se prosternent et se couvrent la tète de sable ; le roi vous adresse quelques paroles à voix basse, car dans ce pays parler haut est d'une suprême inconvenance. Â Kaiunga, on n'aborde le souverain qu'en rampant à plat ventre et le front dans la poussière : il y a rivalité entre les courtisans à qui témoignera plus fortement son respect ; quelques- uns s'abaissent trop bas ; mais cela ne fait pas qu'ils déplaisent. Ce fut un grand étonnement le jour où les Anglais abordèrent le roî en le saluant du chapeau et lui donnant une poignée de main. Quel spectacle magnifique que celui d'un chambellan du sultan du Bomou, avec ses dix ou douze robes de différentes couleurs, ëtagées les unes sur les autres, l'immense turban sous lequel branle sa tète, et son énorme abdomen, soit qu'il ait recours à un ventre postiche, ou qu'il soit parvenu à le rendre tel à force de manger et de digérer, pour faire la cour à son souverain ! Certainement il doit penser qu'il n'y a dans la nature rien de plus beau qu'un chambellan. Il y a des majestés africaines plus accessibles : parmi elles le roi de Boussa mérite une mention particulière. Dans le programme des jeux que Lander raconte, il est partie importante. Une fois, il fait un discours de la couronne où il se félicite de la tranquillité intérieure et des dispositions amicales des puissances étrangères, encourage l'agri-
VOYAGES EN APniQtJE. 123
culture et recommande la concorde ; le sceptre formé d'une queue de lion ne gâte rien à celte éloquence ; une autre fois, après les courses en sacs, la représentation de la prise d'un boa et un vaudeville, il parait, exécute devant son peuple des exercices équestres, et enfin consent à le charmer par son art chorégraphique. Il débute par un grave menuet ; la seconde figure imite le trot d un cheval partant pour la guerre ; il arrive trottant ainsi dans une de ses cases au milieu de Tadmiration universelle, et en sort avec des provisions de menue monnaie, qu'il jette à la populace ; enfin il se remet à danser, s' avançant de côté, par une suite de glissades et de jetés battus, jusqu'au centre de la place, et revient de môme à sa demeure, &ux applaudissements enthousiastes de la multitude. J'oubliais le chef Katéma, qui, dans les marches où il faut de la solennité, monte sur les épaules de son interprète.
En Afrique , la puissance exalte un peu ceux qui la possèdent; ils ne peuvent concevoir qu'il y ait une âme chez ces créatures qui leur obéissent si mécaniquement. Un chef des Bakouains, témoin des efforts que Livingstone fait pour persuader le christianisme à ses sujets, lui déclare qu'il entend la prédication d'une autre manière: «Vous imaginez-vous qu'il suffit de parti.
1er à ces gens-là pour leur faire croire ce que vous leur dites? Moi, je ne peux rien en obtenir qu'en les battant ; si vous voulez, j'appellerai nos chefs, et au moyen de nos litupas (fouets de peau de rhinocéros), nous aurons bientôt fait de les décider à croire. » Livingstone ne jugea point à propos d'accepter comme moyen de conversion la peau de rhinocéros, et le chef se contenta de donner l'exemple de la prière; aussi sa tribu fréquentait peu les réunions pieuses, et il disait mélancoliquement : a Autrefois, quand un chef aimait la chasse, tout le monde se procurait des chiens et chassait avec passion ; préférait-il la danse ou la musique, chacun manifestait un goût particuculier pour ces divertissements; et s'il buvait beaucoup de bière, c'était à qui s'adonnerait à la boisson. Mais quelle différence dans cette occasion-ci! J'aime la parole de Dieu, et pas un de mes frères ne l'écoute avec moi. » Touchante oraison funèbre du pouvoir absolu et du litupa, sur lequel il se fonde 1 Terrible menace du gouvernement parlementaire, apporté par les chréliensl Cela se passait vers 1840 ; il serait curieux de savoir où on en est vingt ans après. Peut-être que le chef chasse et que la nation ne chasse pas ; peutêtre qu'il danse et que la nation ne danse pas ; peut-être qu'il s'enivre et que la nation ne s'enivre pas. Les anciennes mœurs s'en vont.
La cupidité et la sensualité de ces Africains sont extrêmes ; il est vrai qu'elles se contentent de peu. Le premier soin d'un voyageur doit être d'emporter une provision d'objets propres à leur être donnés en cadeaux ; il faut qu'il se pourvoie abondamment de filières de corail et de verroterie, de couteaux, de ciseaux, de pièces de drap, de cannes à pomme d'or ; mais il n'est pas toujours nécessaire *de se ruiner en riches présents : un sabre commun rend un roi ivre de joie ; des boutons de chrysocale et des cloiis de girofle ont le plus grand succès, le café, le thé, le tabac concilient des difficultés diplomatiques. Le sultan An-Nour, invité ou s'invitant aux soirées européennes, ne se lasse pas de goûter des cornichons, et, chaque fois qu'il étend la main vers le bocal, renouvelle ses promesses de restera tout jamais l'ami des Anglais et de conclure un traité de commerce avec leur reine. Le chef des Makololos, en circonstance pareille, exprime sa reconnaissance d'une façon originale : « Je ^sais que votre cœur m'est attaché, car je sens le mien qui s'échauffe en partageant votre nourriture ; le café des Grikas et des marchands qui sont venus me visiter pendant que vous étiez au Cap n'était pas de moitié si bon que le vôtre, parce que c'était mon ivoire et non pas moi qu'ils aimaient. » Un bonhomme de monarque, Mansolah, roi d'Yar-
riba, transporté par les présents des Européens, oublie sa dignité, danse, fait un faux pas et tombe. Et ce monarque est reconnaissant : au retour des voyageurs, il vieaat lui-même, à la tète d'un chœur de cinq cents de ses femmes, qu'il dirige de la voix et du geste; puis, ayant besoin d'une victime expiatoire pour la cérémonie, il choisit dans leurs bagages un baudet, qui est sacrifié et mangé en festin solennel. Tous les rois ne se bornent pas à recevoir, il y ena qui demandent, quelques-uns rançonnent effrontément, d*autres s y prennent d'une façon plus ingénieuse ^t plus intéressante à raconter. Mungo-Park, pour se présenter devant le roi duBondou, avait endossé un ha^hit. bleu tout neuf, qu'il espérait sauver ainsi de la convoitise du monarque. Le roi reçut ses présents, entre autres un parasol, qu'il ne cessait de faire jouer, puis au moment où Mungo-Park se retirait, il l'arrêta, prit la pose et le geste d'un orateur, « commença par louer avec enthousiasme la bonté, les richesses, la générosité des blancs en général, et passant adroitement à mon humble personne en particulicr,il amena l'éloge de mon habit bleu, dont r étoffe était si' belle ^dont les boutons jaunes étaient si brillatitsl et terminasa haranguepar la demande de ce superbe vêtement, promettant de le porter dans les grandes occasions, et de faire valoir, auprès de tous ceux qui l'admireraient, le nom et la
libéralité du donateur. » Le sultan d'Yaourie est vraiment un homme né pour le commerce. « Il nous avait fait don, raconte Lander, de quelques plumes arrachées à une autruche vivante, et persuadé qu'il suffisait d'en accroître le nombre pour composer un présent fort convenable pour le roi d'Angleterre, il nous déclara que nous devions I attendre que le plumage de Toiseau eût repoussé,
i et qu'on pût faire subir la même opération à la
^ partie de son corps restée intacte; le temps, assu- 1: rait-il, était trop rigoureux pour qu'on pût dé-
; pouiller la pauvre bête de toutes ses plumes à
j la fois. De plus, pour accélérer leur croissance, il
faisait frotter la peau de l'autruche avec du beurre. Comme ce traitement n'exigeait pas moins de 288 livres de ce précieux cosmétique, représentant une valeur de- 2,000 cauris (le cauri vaut un demicentime), il espérait que nous déduirions cette somme de celle qu'il nous devait; car, disait-il, ces frais-là ne pouvaient tomber à sa charge. » Cela rappelle l'habileté d'une femme romaine, en (^ même temps propriétaire et domestique de Basi tiat, qui se faisait payer comme propriétaire les
* objets qu'elle cassait comme domestique. Tous
j ces rois sont partagés entre la défiance, la crainte
de l'espionnage, du mauvais œil et le désir \ de faire de refîet devant les Européens, Il y a un sultan de Sokkoto, le sultan Belle, qui capte la
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faveur des blancs par une duplicité singulière. Il écrit une belle lettre au roi d'Angleterre, lui envoie des cartes géographiques de sa propre main, les promesses les plus généreuses pour l'abolition de la traite et le commerce avec les blancs, ne sollicitant pour récompense qu'un exemplaire arabe des œuvres d'Euclide. Ce fut dans l'Europe un concert unanime de louanges en faveur de Bello; on l'appela le chef éclairé du puissant empire des Félons j et M. de Lanoye ne garantit pas qu'on ne lui ait pas expédié le brevet d'associé libre ou de membre correspondant de quelques sociétés scientifiques; on consentit à oublier que ce prince éclairé avait fait décapiter deux mille prisonniers, on lui pardonna en faveur de la science ; une expédition anglaise fut décidée pour donner suite aux propositions royales; par malheur, les ports de mer indiqués par l'itinéraire de Bello étaient à cent vingt lieues ou plus de la côte, et lorsque des blancs retournèrent dans ses Etats, il les menaça et les opprima. Clapperton y mourut indigné.
La vanité africaine est toute naïve : « Pourquoi ne vous arrêtez-vous pas? dit cette dame du pays. Qu'ai-je fait pour que vous passiez auprès de moi sans me regarder? » Un chef de peuplade, nommé poétiquement l'Oiseau noir, posait devant ses sujets dans un burnous écarlate, qu'il venait de recevoir en cadeau, mais il lui manquait la jouis-
VOYAGES EN AFRIQUE. i31
, sance de se contempler lui-même ; Denham lui donna un petit miroir : « aussitôt il alla se blottir dans un coin de la tente, où pendant plusieurs < heures il ne cessa de se regarder avec une satisfaction qui, lui arrachant d'abord des exclamations de plus en plus bruyantes et répétées, se traduisit / à la fin par des sauts et des cabrioles dignes d'être ! comparés aux faits et gestes du chevalier de la ( Triste figure sur la Roche pauvre. » Livingstone a pourtant rencontré des Africains d'une modestie louable; il parle des Makololos : « Les femmes venaient souvent me demander mon miroir, que je ne manquais pas de leur prêter, et rien n'était plus amusant que de les entendre se récrier à propos de leur visage, pendant qu'elles me croyaient absorbé par ma lecture : « Est-ce bien moi? disaient-elles. Comme j'ai de grosses lèvres ! Mes oreilles sont aussi grandes que des feuilles de citrouille, et je n'ai pas du tout de menton! — Je serais assez jolie, reprenait une autre, mais ma figure est gâtée par les gros os de ^ mes joues. — Quelle singulière forme de tête, W voyez donc! s'écriait une troisième, comme elle s* élève au milieu! » Et c'étaient des rires effrayants I à chacune de ces remarques. Comme ce récit de Livingstone nous met loin de notre pays! Mais > voici qui nous y ramène : « Elles saisissent entre ^^^ elles leurs défauts avec une promptitude éton-
nante, et se donnent réciproquement des sobriquets caractéristiques. » 11 va sans dire que, lorsqu'il est en cause, chaque personnage augmente, comme nous le ferions, ses exploits ; la force du soleil du pays ne peut pas nuire à Tamplification. Les compagnons de Livingstone revenus chez eux, on les interroge; après toute sorte de récits de leurs impressions de voyage, ils terminent par cette phrase qui sent une province de France : « Nous sommes allés jusqu'au bout du monde, et nous ne sommes revenus que lorsque la terre a manqué sous nos pieds. » Mais ils comptent sans un ancien plein de malice, qui leur répond :
« Alors vous avez vu Ma -Robert (mislress Livingstone)? » et ils sont obligés de confesser que Ma Robert demeure un peu plus loin que le bout du monde et qu'ils n'ont pas pu arriver jusqu'à elle. Cette vanterie de voyageurs tout neufs fait sourire et rappelle singulièrement le mot connu : « Je suis allé si loin, si loin, que j'ai manqué mettre le pied sur rien. » A propos du scheik du Bomou, quelle jolie scène raconte Denham, et comme on voit bien que la vanité n'a pas de couleur : « Il nous questionna sur l'objet de notre voyage et montra une satisfaction évidente quand nous lui donnâmes l'assurance que le roi d'Angleterre avait entendu parler du Bornou et de lui. Se tournant alors vers l'un de ses conseillers : « C'est
« sans doute, lui dit- il, depuis nos victoires sur « les Baghirmys; » sur quoi son bagah-ferby, ou maître de la cavalerie, celui des chefs qui s'était le plus distingué dans les. batailles, vint s'asseoir vis-à-vis de nous et nous demanda gravement :
^ a A-t-il aussi entendu parler de moi, votre roi? »
^ Non moins gravement nous répondîmes que oui, et cette réponse fit merveille pour notre cause. Une apclamation générale s'éleva ; de tous côtés on répétait : « Ah I votre roi doit être un grand
^ « homme I »
La déesse Renommée africaine est toute pareille à la Renommée européenne : elle a aussi cent yeux et cent langues, elle est aussi messagère
) d'erreur. Un chef de l'Afrique australe est en querelle avec un vassal ; partant pour l'expédition, il demande à Livingstone de lui prêter une marmite de fonte pour faire la cuisine ; le docteur la donne en y ajoutant une poignée de sel. Il en fut comme des cinq fusils vendus par les Européens aux indigènes et qui montèrent, par le bruit public, au. nombre de cinq cents; la marmite devint un canon que le docteur avait prêté, « de son propre aveu ; » son rappel immédiat fut demandé, et le gouvernement colonial, convaincu que le fait était vrai, tint notre missionnaire pour un homme dangereux. Le curieux de l'affaire est que celte croyance accréditée fut très- utile à Li-
yingstone et à sa troupe : persuadés que ces gens avaient de Fartillerie, les Boërs, naturellement si violents, n'osèrent pas les attaquer et les laissèrent tranquilles pendant huit années. Pour moi , l je ne me lasse jamais d'admirer, par cet exemple, et par beaucoup d'autres, la manière dont tour- 7 nent les choses humaines : il y a en elles des I singularités qui renversent. Une part de ces sin- | gularités vient des rencontres des événements, | l'autre de ce fond déraisonnable qui est un peu \ dans chacun de nous et qui se multiplie dans les I foules : leur sottise vous perd ou vous sauve, selon les temps. La connaître dans toute son éten- 1 due, la prévoir et calculer dessus est un effort , dont très-peu sont capables et qui rend maître de bien des affaires. Si Livingstone avait deviné que sa marmite deviendrait un canon, que ce canon paraîtrait détaché d'une artillerie, que cette artillerie idéale tiendrait une peuplade ennemie huit ans en respect, Livingstone était un génie politique de premier rang.
L'ignorance et la curiosité africaines sont toutes primitives et se montrent par les impressions les plus naïves. La lanterne magique de Livingstone réussit toujours, quoique assez suspecte. Une fois qu'en représentant le sacrifice d'Abraham il vient à remuer le verre, et avec le verre le grand sabre d'Abraham, les spectateurs, qui voient s'avancer
le sabre, sont pris d'un grand effroi; les femmes se sauvent et on ne peut les ramener. Une boîte à musique a sur le scheik du Bornou un efTet inespéré. D'abord il ne se trahit que par des exclamations : Prodigieux! prodigieux! ta hoilè se met à jouer le Ranz des vaches. Le scheik, se couvrant le visage de ses deux mains, écoute plongé dans Textase ; un courtisan Tayant interrompu par une exclamation maladroite, il lui allonge, à poing fermé, sur le crâne, un coup qui fait frémir les assistants. De cette ignorance naît la croyance à la sorcellerie ; cette croyance qui, en Europe, est confinée dans les villages, est là universelle. Les Bakatlas voient-ils leurs troupeaux ravagés par des lions, ils s'imaginent qu'on leur a jeté un sort et qu'ils ont été « livrés au pouvoir des lions par une tribu voisine. » Il y a un philtre pour viser juste, des secrets pour repdre invulnérable; le regard de l'homm^ anéantit le poison des reptiles ; un bœuf qui, étant couché, bat la terre de sa queue, un coq qui chante avant minuit, attirent le ofnalheur sur la tribu, et des règlements de police ordonnent leur mort. Comme l'Afrique australe est dévorée par la sécheresse et que la pluie est l'objet de tous les désirs, on conçoit que les imaginations travaillent sur les moyens de la faire descendre. Chez les Bakouains, la croyance à la faculté de faire pleuvoir est la plus enracinée
de toutes les croyances ; il y a des secrets efficaces pour cela : la chauve-souris carbonisée, le foie du chacal, le cœur du babouin et du lièvre, des peaux et des vertèbres de serpents , des racines bulbeuses réduites en fumée ; le ciel ne saurait y résister. Ces bonnes gens se trouvent sur bien des points inférieurs aux blancs et moins bien partagés par Dieu ; mais ils ont reçu de Dieu la faculté de faire pleuvoir, que les blancs n'ont pas. Quelques-uns parmi eux la possèdent plus parlîculièrement : ce sont les docteurs es pluie, et il va sans dire que le chef de la tribu en est amplement doué; récemment converti au christianisme, il renoncerait à tous les dogmes plutôt qu'à celui-là.
Un trait de la race africaine est le mépris de la liberté et de la vie humaine. Un prince a-t-il besoin d'argent, il jette les yeux sur quelque peuplade înoffensive, organise ^une expédition, se précipite sur ces malheureux, égorge, incendie, puis vend les prisonniers à des marchands, qui les conduisent ensuite en troupeaux jusqu'à la côte, où les traitants les prennent pour les transporter par les mers de la même façon. Trouvez ailleurs beaucoup de drames comme celui qui se passa un jour à Ségo, et que Raflenel raconte. Le roi avait appris de la tradition que tout rempart, pour être imprenable, doit avoir ses fondations
cimentées de sang humain. Jusque-là on n'avait guère sacrifié à la fondation d'une ville qu'un jeune homme et une jeune fille, auxquels on joignait un couple ou deux d'animaux domestiques; il fit mieux : il convoqua dans une grande plaine tous ses sujets libres et esclaves, des deux sexes; les esclaves défilèrent devàntluipar milliers et dizaines de milliers, reçurent chacun six coudées de riche étoffé, avec quoi ils eurent les yeux bandés et furent emmenés par des soldats armés le long d'une tranchée autour de la \ille , de manière à en envelopper l'enceinte. A un signal donné par le tam-tam, ils furent frappés et jetés dans la tranchée; le lendemain, les fondations s'élevaient au niveau du sol sur soixante mille captifs. Ceux . qui survivaient méditèrent une digne vengeance. Lorsque, le même lendemain, le roi alla au bain, ils lui annoncèrent qu'il allait à son tour voir les j>rodiges de leur puissance : on fit passer devant lui ses femmes et ses enfants enchaînés; il voulut se lever, on le retint dans sa baignoire; puis au milieu de la cour on creusa un trou où sa famille fut jetée, on éleva par-dessus une tour de soixante coudées ; le roi fut cloué sur une planche, et la planche élevée au haut de la tour, où elle tournait sur un long pieu, pour annoncer la venue du simoun. Comment les nègres ménageraient-ils la vie des étrangers et des esclaves? \l 12,
Ils prodiguent la vie de leurs concitoyens. Il se trouve chez bien des tribus un arbre fétiche, arbre sanglant, aimé des vautours, et dont aucun voyageur ne parle sans une horreur profonde; ses racines, son tronc et ses branches attestent d'affreux sacrifices. Chez les Achentys, aux fanérâilles des rois, on a vu égorger en leur honneur deux mille, trois mille hommes de la nation.
Les sacrifices humains sont affreux, mais ils ne sont pas de tous les jours et portent un cachet de grandeur terrible. Ce qui révolte et dégoûte perpétuellement, c'est la famille africaine. Quelle place y a-t-il pour la vie morale chez l'homme qui achète les femmes comme des esclaves, autant qu'il en peut nourrir, voit ses enfants se multiplier dans sa maison comme les agneaux et les chevreaux dans ses étables, en sachant à peine le nombre, les distinguant peu ou point des étrangers, engraisse ses filles à repas forcés, pour leur donner la beauté du pays et se faire un revenu de leur dot? Cette famille est un bétail, et l'institution qui la fait telle est la dégradation des enfants, des femmes et du chef avant tout. On se demande si on est ici chez des hommes.
Les impressions que nous avons recueillies à ce moment de nos explorations dans l'Afrique centrale et australe sont assez fâcheuses pour les races africaines ; nous y avons rencontré l'huma-
nité dégradée, beaucoup de misères physiques, intellectuelles et morales ; il nous reste à considérer quelque chose de plus consolant, à retrouver jusque dans ces peuplades abruties les grandes parties de la nature humaine et à nous fortifier en contemplant les hommes qui ont osé parcourir ces pays pour nous rapporter, au prix de fatigues et de périls sans nombre, des documents sur un monde inconnu.
D'abord, en ce qui concerne les Africains, dont nous avons montré la cruauté et les ridicules, il est temps de se réconcilier avec eux et de faire voir le trait divin dont eux aussi ils sont marqués.
Au fond de ces créatures dégradées, il y a un instinct de grandeur, qui est le signe originel de Tesprit humain. Dans le Kalahari, hommes et femmes ne pleurent et ne crient jamais, quelque cruelle opération qu'on leur fasse. Une mère dit à sa fille : « Tu es une femme, et une femme ne doit pas crier. » Lîvingstone n'a vu pleurer qu'un seul homme : c était un vieillard dont le petit garçon était tombé dans l'eau en jouant sur le bord ; il s'y était noyé. Chez les Bamangouatos, on forme les jeunes gens à la douleur physique en les frappant de baguettes qui leur font sur le dos de profondes entailles. Pour avoir la permission de se marier, il faut, outre cette épreuve, avoir tué un
rhinocéros. Les jeunes filles qui, sous la surveillance d'une vieille femme, vont chercher de l'eau, portent aussi sur leur avant-bras les cicatrices des brûlures qu'on leur a faites pour les exercer à souffrir. Ce même instinct de grandeur morale parait dans l'idée qu'ils se font des blancs, au milieu d'autres impressions bizarres. L'arrivée d'un blanc leur inspire presque toujours une grande frayeur, et, eh tout cas, une grande admiration.
Chez quelques peuplades, il y a une notion assez nette de Texistence de Dieu et de la vie future ; chez d'autres, dans l'extrême sud, absence complète de culte et de sentiment religieux; en général, une vague idée d'une puissance supérieure, redoutable aux mortels, et dun monde où habitent les esprits des trépassés, qui attirent à eux les vivants; en de certains pays, quand un chef meurt, pour que son esprit ait une société dans cet autre monde, on tue sur sa tombe plusieurs de ses serviteurs. Dieu et les esprits leur paraissent habiter le même élément : les peuplades voisines d'une cataracte placent le trône de Dieu dans l'arc-enciel que forme la vapeur au-dessus de rabîmc tonnant; ailleurs, à l'aspect du soleil entouré d'un cercle, un nègre dit : « Ce sont les Barimos (âmes des morts) qui se rassemblent pour se consulter. Ne voyez-vous pas que le Seigneur est au milieu
du rond qu ils forment? » Quant à Tinfluence de la croyance religieuse sur la conduite, Livingstone a remarqué que les peuplades idolâtres valaient moins que les autres, qui n'ont aucun culte, et, sur la foi que supposent certaines pratiques religieuses, il a recueilli un joli mot d'une femme qui fait une cérémonie absurde et 'en voit ellemême Tabsurdité : c< Je le fais seulement. » Us font intervenir Dieu un peu plus que de juste dans les affaires humaines : ici pour décider les procès par répreuve du poison, à la façon des jugements de Dieu du moyen âge ; ailleurs pour amener au chasseur sa proie. Des chasseurs d'éléphants, qui en ont pris un, expliquent humblement l'affaire : « C'est Dieu qui nous Ta donné; il a dit à cette vieille bête : « Va là-bas ; il y a des hommes qui « ont besoin de toi pour te manger. »
Dans ces sociétés à peine ébauchées, on retrouve la justice. Chez les Makololos, sauf dans les cas politiques, où elle esltrès-expéditive, et dans les cas de nulle importance, où le chef décide immédiatement, les formes sont sérieusement gardées. Le plaignant expose ses griefs, les témoins déposent de ce qu'ils ont personnellenient vu et entendu; puis le défenseur parle en toute liberté. Si le plaignant se récrie, il le fait taire : « Voulez-vous donc être le seul qu'on etitende? » Et l'auditoire se joint au défenseur. Quant aux rxtes que la loi
n'atteint pas ou que la justice humaine n'a pu atteindre, il y a chez ces peuplades une forte expression qui marque énergiquement la responsabilité morale : « Le crime est sur lui. »
En somme, que sont donc les Africains? sontils bons? sont-ils méchants? ni l'un ni l'autre. Ils sont comme nous très-mêlés de bien et de mal; comme nous aussi ils manquent des \ices dont ils n'ont pas besoin ; seulement il leur en manque un plus grand nombre qu'à nous, vu l'état rudimentaire de leur société : ainsi, où il n'y a pas de propriété, le vol est un hors-d'œuvre. Dans les relations de famille, on trouve tous les sentiments les plus divers : l'abandon fréquent ou le soin des enfants naissants, la piété filiale s'effaçant avec l'âge pu gardant toute la vie le plus touchant caractère, le rapport du mari et delà femme variant autant qu'il peut varier, depuis les peuplades barbares, -OÙ la femme est comme une sorte d'esclave, jusqu'aux peuplades les plus civilisées, comme celle des Banyaïs, où un mari de qui on réclame un service ne manque jamais de dire : « Je veux bien et je vais aller demander la permission à ma femme. » Si on trouve des caractères communs à des tribus qui occupent une aussi grande étendue de pays et doivent différer selon tous les accidents des lieux, du régime, nomade, chasseur, agriculteur, commerçant, guerrier, sous l'influence mystérieuse
des races, il n'y a guère comme caractère commun que rignorance complète de deux vertus chrétiennes : le pardon des injures, et la pitié pour les malheureux. Ajoutons que c'est simplement une ignorance de position, qui vient de leur condition actuelle : des hommes sans lien civil entre eux et en état perpétuel de défense à regard de Tétranger sont mal placés pour apprendre à plaindre les malheureux. Si chez nous les paysans sont moins tendres aux malheurs que les habitants des villes, parce qu'ils sont plus familiers avecla misère, parce qu'ils la voient chez eux, qu'ils ont affaire à elle et ont assez à faire avec elle, comment s'étonnerait-on de cette disposition du cœur des noirs? Du reste, ils sont capables de s'ouvrir à ce sentiment : il nait en eux lorsqu'ils voient un blanc s'appliquer à soulager la souffrance, et les missionnaires de toutes les religions leur ont donné cet enseignement. Un Noir, sachant que les Anglais ont horreur de la traite, dit à Livingstone avec énergie : « Ce sont des hommes. y>
Voilà quelques-uns des détails caractéristiques que nous avons trouvés dans le livre de M. de Lanoye et dans Livingstone; maintenant, laissant ces livres et réfléchissant sur ce que nous avons lu, nous en tirons plusieurs enseignements que le lecteur en a sans doute tirés( aussi.
114 LITTÉRATURE ET HORALE.
Le premier enseignement sort du spectacle de Tesclavage. Il est là dans toute son horreur, et ce qui n'est pas moins horrible, ce sont les raisonnements par lesquels on Tappuie. Les Boërs (voisins du Cap) ne se conlentent pas de posséder, ils argumentent pour prouver qu'ils ont le droit de posséder. A la rigueur, la possession suffirait ; mais il y a dans la démonstration logique du droit une jouissance qu'on aurait tort de se refuser quand on a la puissance ; le triomphe serait de faire trouver aux esclaves que la démonstration est juste ; en leur ôtant provisoirement la permission de dire le contraire, jusqu'à ce qu'ils fussent convaincus, il ne faudrait désespérer de rien. Il y a les arguments théologiques. Vous demandez aux Boërs comment il se fait qu'étant chrétiens ils ont des esclaves ; ils répondent que c'est précisément pour cela. Comme peuple de Dieu, les idolâtres leur ont été donnés par héritage, et ils sont l'instrument de la vengeance divine sur les nègres, comme autrefois les juifs sur les païens de leur temps. Il y a aussi les arguments philanthropiques : Que deviendraient ces pauvres gens si on ne prenait soin d'eux comme on le fait? Si on leur ôte la liberté, c'est pour leur bien. Laissons les possesseurs d'esclaves se complaire dans leur haute raison et dans leur merveilleuse charité, et faisons la part de chacun dans cette merveilleuse institu-
tion de Fesclavage, dans la cruauté des vendeurs de noirs et dans la misère de ces pauvres tribus, qui sont enlevées tout à coup à leurs maisons en flammes et conduites, dans les tourments de la fatigue, de la chaleur et de la soif, à travers le désert, qu'elles sèment de leurs ossements. J'ose le dire, c'est aux Européens que revient la plus grande part dans ces crimes et ces souffrances : ni ces crimes ni ces souffrances ne cesseront jusqu'à ce que le monde civilisé ait complètement rejeté la barbarie; il y aura quelqu'un pour vendre des esclaves tant qu'il y aura quelqu'un pour les acheter, soit à ciel découvert, soit dans l'ombre.
Les autres enseignements qui sortent de ces récits de voyages nous sont donnés non par le spectacle observé, mais par l'exemple des observateurs. Aussi curieux à étudier que soient les Africains, ils ne sont en définitive que des enfants ignorants, vaniteux, cruels; quant aux hommes qui les ont étudiés, ils sont un spécimen tellement frappant de l'humanité, qu'en les analysant on apprend beaucoup sur cette nature humaine. Je Tavouc, ce qui me paraît le plus curieux dans tic tels voyages, c'est le voyageur.
11 y a diverses espèces de voyageurs : les uns, comme madame Ida Pfeiffer, veulent absolument voir du nouveau; ce sont, comme me le
disait quelqu'un justement, de grands enfants qui veulent voir la lanterne magique ; d'autres sont poussés par Tamour de la science. De cette sorte sont tous les voyageurs dont M. de Lanoye a rapporté les récits. Une troisième espèce est inspirée par Tamour de la religion et de l'humanité. A ces deux dernières classes, des savants et des apôtres, . appartient Livingstone .
Livingstone a fait faire d'immenses progrés à la géographie. La pensée de trouver un fleuve navigable, qui permette à notre civilisation d'arriver jusque dans une contrée populeuse et inconnue, le ravit; il écrit sous cette impression : « Peut-être m'accuserez-vous d'enthousiasme; j'accepte celte accusation, que je désire mériter; car il ne s'est rien accompli dans le monde de grand et d'utile que sous Tempire de ce sentiment. » Et il a raison. A la passion il joignait une ferme notion du devoir : il vit, dans le cours de ses voyages, bien des injustices, il en subit un bon nombre; mais rien iie changea ses idées sur la morale, et même entièrement dépouillé par une horde avide, son mal* heur ne lui inspirait que cette réflexion : « Le cœur léger après avoir fait quelques efforts pour leur accorder un pardon sincère, je sentis qu'il Valait mieux être du côtp des volés que de celui des voleui-s. » Parcourant l'Afrique pour convertir les âmes, il désire, comme protestant, les
convertir au protestantisme; mais il y a chez lui mieux que l'esprit de secte : la vue ide tant de misères morales Télève îiu-dessus des partis, et il s'écrie généreusement en parlant de ces infidèles : « Quant à moi, plutôt que de les voir idolâtres, je préférerais infiniment que tous les nègres fussent de bons catholiques. » Cet aveu a l'air facile; mais réfléchissez, et vous trouverez peut-être qu'il demande quelque effort.
Livingstone ne renferme pas l'apostolat dans la distribution ou la prédication de la Bible : « J'em* ploie, dit-il, le titre de missionnaire dans sa plus large extension, et je comprends dans l'œuvre que je désigne chaque effort tentépour lamélioration de notre race, et pour la propagation des moyens que Dieu a donnés, afin de Tamener au glorieux achèvement de sa destinée. Chacun, à la placé qu'il occupe, soit qu'il le sache ou qu'il rignore, accomplit la volonté du Père qui est aux cieux : Thomme de science, en découvrant les lois cachées dont l'application rapproche les peuples et concourt à leur union, comme le télégraphe électrique; le soldat, en se battant pour le droit contre la tyrannie; le marin, en arrachant de nombreuses victimes à l'avidité insatiable de trafiquants sans âme; le commerçant, en faisant circuler les produits et en apprenant aux nations qu'elles dépendent les unes
des autres; en un mol, tous ces travailleurs, dont l'action, aussi bien que celle du missionnaire, prépare la fin glorieuse pour laquelle toutes les forces ont été distribuées. »
A quelque catégorie qu'appartiennent les voyageurs, où trouvez-vous une manifestation plus énergique de Tinstinct? Voyez le premier voyageur de Tassociation africaine, Ledyard. Poussé par le désir de connaître, il va, dès que Tâge le permet, vivre parmi les Peaux-Rouges, fait avec Cook le troisième voyage autour du monde ; an retour, prend à pied la route du détroit de Behring, essaye de traverser seul, sur la glace, le golfe de Bothnie; forcé de revenir, parce que la mer n'était pas prise à une certaine distance de la côte, il tourne le golfe, entre à Saint-Pétersbourg, sans bas, sans souliers, presque sans vêtements, pousse dans l'hiver jusqu'à Okhotsk, où les glaces Tarrôtent, et ramené par des Cosaques dans un traîneau, tout d'une traite, par un froid de 20 à 50 degrés, jusqu'aux frontières de Pologne, va à Londres, prend connaissance des instructions de l'Association. « Quand pouvez-vous partir? lui demande-t-on. — Demain matin. » Et Mungo Park ! Il part avec dix sei*viteurs; après des souffrances inouïes, revient par miracle et ose repartir pour ce second voyage, où il périt. Et Caillîél A dix-sept ans, ne possédant que 60 fr., il s'embarque pour
le Sénégal, sur un bàliment qui naviguait de conserve avec la Méduse ; deux ans après, il franchit 160 lieues de déserts, de forêts, de contrées ennemies, pour rejoindre une expédition africaine, revient en France malade, repart pour l'Afrique, pour le désert, apprend Tarabe et la pratique du culte des Maures dans une année d'initiation terrible; au retour, est méconnu, se voit offrir une place de garçon jardinier à 50 fr. par mois ou un emploi d'empailleur d'oiseaux ; part seul, à pied, sans passeport, sans lettres de recommandation, avec 100 fr. de fortune, arrive à Sierra-Leone, est mis à la tête d\me fabrique d'indigo , économise 2,000 fr. et s'aventure dans Tintérieur de l'Afrique, se présentant comme un homme né en Egypte, de parents arabes , emmené en Europe par les Français de l'expédition, envoyé au Sénégal par son maître pour affaires de commerce, affranchi pour ses services et retournant en Egypte pour retrouver ses parents et reprendre la religion musulmane. Il va ainsi jusqu'à Tombouctou, où il entre le premier des Européens, sauf à entendre sa véracité contestée par la jalousie anglaise, qui désarme après sa mort. Et tous ces autres voyageurs qu'il serait trop long de rappeler ici ! Niez l'inslinct après cela, et soutenez que les circonstances et l'éducation font toute la différence entre les hommes, qu'il n y a pas des élec-
lions, des vocations, des destinées. Quand nous parcourons les animaux, nous admirons la sagesse qui a divisé le travail dans ce grand atelier de Tuniversj créant Taraignée pour tisser, le Ver pour filer j F abeille pour distiller, le castor et le termite pour construire, ainsi sans fin. Sachons bien qu'il en est de même chez les hommes : là " aussi nous retrouvons cette même division des travaux qui fait qu'aucun d'eux ne périt et que chacun d'eux avance. La nature appelle des ouvriers à tous les ouvrages : Pascal vers la géométrie, Corneille vers la poésie, Socrate vers la philosophie, Alexandre vers la guerre, Richelieu vers la politique, les grands voyageurs vers les pays lointains, les uns impérieusement, les autres avec moins de force, tous sous la réserve de leur, liberté, qui peut écouter cet appel ou n'y pas répondre, et qui se sent pleinement maîtresse alors même qu'elle se livre à l'impulsion.
Cette vérité est déjà bonne à recueillir, mais il y en a d'autres plus importantes encore. L'exemple des voyageurs n'est pas seulement une démonstration de l'instinct, il montre encore la grandeur morale de l'homme, et proteste par là contre les spectacles que les peuples visités nous offrent. Quand on considère le genre humain, tant de cupidités, de pauvretés et de violences, on est tenté de le mépriser, et on n'y manque point ;
mais, quand il serait plus méprisable encore, qu'est-ce que cela prouve, s'il y a un seul homme qui mérite d'être estimé? Le devoir n'est donc pas un mot et le dévouement une folie. L'impression que laissent la plupart de ces populations deTAfrique est une impression de ridicule et d'horreur : volontiers vous anéantiriez ce coin du monde; mais après les superstitions monstrueuses, les sacrifices humains, les niaises splendeurs, les odieuses déprédations, les guerres féroces, survient un noir charitable ou une vieille négresse compatissante, vous voilà réconcilié. Et quand même ces deux créatures n'existeraient pas sur celte terre sanglante,* il y a quelque chose qui honore l'humanité encore plus que toutes ces barbaries ne la déshonorent : c'est cet homme qui passe, ayant tout quitté pour venir là étudier le cours d'un fleuve ou les mœurs d'une tribu, ou pour y porter le nom de sa nation, ou pour y jeter une idée juste et un sentiment équitable. On a beau dire, quand il n'y aurait entre tous les hommes qu'un seul homme digne de ce nom, il prouverait seul contre tous les autres ensemble, et tous les autres ensemble ne prouveraient pas contre lui : il leur montrerait toujours le point où la nature humaine peut arriver ; c'est à eux à monter, ce n'est pas à lui à descendre.
Qu'est-il donc en lui-même, cet être qui est
fait pour une aussi haule destinée? Estril esprit, est-il matière? Ici encore les voyageurs nous enseignent ; il y a une certitude qui sort de toutes leurs pages, de toutes leurs lignes, de tous leurs efforts, de toutes leurs joies, de toutes leurs peines : c'est que l'homme est une âme. Laissons les discussions de substance, de simple et de composé; s*il y a une épreuve où il soit manifeste qu'il y a en nous deux forces qui vont chacune à leur fin, Tune à la perfection physique, qui est vivre et bien vivre, Tautre à la perfection morale, qui est la vérité et le devoir, ce sont les voyages dont nous parlons. Là, tandis que le corps a faim et soif, a chaud et froid, tombe de sommeil, tremble de la fièvre, et s'affaisse sous la fatigue et le mal, on sent derrière lui quelqu'un qui le relève, le fait marcher, Tenvoie au mal, quelqu'un qui a ses plaisirs et ses peines à part qui étouffent les autres plaisirs et les autres peines, et tire sa puissance d'une idée, d'un sentiment, d'une chose que l'œil ne voit pas et que l'oreille n'entend pas. Mettez d'un côté toutes les jouissances de la vie, de l'autre toutes les privations, le voyayeur choisit les privations : la faim, la soif, la fatigue, la chaleur dévorante, la fièvre, les blessures, les retards forcés, les angoisses de l'inaction, les animaux malfaisants, moustiques, abeilles, qui mettent une caravane en fuite, scorpions, fourmis
noires, blanches et rouges, d*une indicible fureur, mouche venimeuse derAfrique australe, qui fait le désert autour d'elle, grands animaux, lions au désert, hippopotames sur les fleuves; mettez la lutte contre les hommes qui pillent ou rançonnent, contre leurs préjugés mortels à un homme d'une autre couleur ou d'une autre foi, contre leui*s lenteurs incomprises d'un Européen; ajoutez, sous les tropiques, après les ardeurs de l'été, la saison des pluies, les averses formidables, l'humidité et les orages qui désorganisent, Télectricité accumulée qui, à chaque tour de roue ou à chaque mouvement des membres, fait paraître le chariot et l'homme en feu ; représentez-vous de longues roules dans le sable étouffant, l'homme se précipitant dans une auge et y buvant avec les animaux, Barth égaré buvant son propre sang, tant de malheureux expirant loin de leur pays, vous aurez une idée du courage nécessaire aux voyageurs qui onttenté de connaître l'Afrique. MungoPark, fait prisonnier^ fuit à travers les plaines de sable, reste trente-six heures sans manger, dévoré par la soif, mâche les feuilles amères des arbres et des buissons, tombe évanoui, se réveille , reprend sa course en retenant, pour ne pas se trahir, son souffle et le souffle de son cheval, dont il presse les naseaux; il aperçoit le Niger, se jette à genoux et boit de son eau en remerciant Dieu avec fer-
veur. Tout est oublié ; le corps est épuisé, Tâme triomphe dans un des plus vifs transports qu'il soit donné à Thomme d'éprouver. Le lecteur triomphe avec lui, se sent de la même race, de la race des esprits, des natures pensantes, contre lesquelles Tunivers entier ne peut rien. Voilà les lectures fortifiantes que nous ne nous lassons jamais de recommander à nos contemporains, afin qu'éblouis par d'autres prestiges, par les prestiges de Tindustrie, ils ne se trompent pas sur ce qui fait notre valeur véritable. Dans ce temps-ci, les travaux de Thomme sont grands et ses actions petites. La nature est à son service : pour lui le vent soufle, l'eau se précipite, la vapeur fait effort, l'électricité court; mais quel dommage que ce maître de la nature soit luimême esclave, esclave de la cupidité ou de la peur! L'homme est fier d'avoir donné une âme aux machines; c'est bien^ mais où est son âme à lui? j'entends une âme d'homme, qui n'obéisse qu'à elle-même et ne soit point aux ordres des événements ou des individus? sinon, au lieu de donner son âme aux machines, il aurait pris la leur.
Élevons donc les yeux vers ces exemples de grandeur morale que les voyageurs comme ceuxci nous donnent ; le commerce avec eux est une forte école de spiritualisme. Qu'on parle tant
VOVAGËS EN AFRÎQIÎË. 155
qu*on voudra contre le spiritualisme; ce ne peut pas être une doctrine vaine celle qui sert tous les jours, et, aux grands jours, fait les héros.
M. L'ABBÉ BÂUTAIN^
Après avoir lu attentivement ce volume, nous hésitons encore sur le sens du titr€ qu'il porte : M. l'abbé Bautaîn parle-t-il de la chrétienne telle qu'elle doit être de nos jours ou telle qu'Ole est de nos jours ? De ces deux sujets l'un serait un traité, Tautre une satire ; l'un chercherait l'autorité, l'autre Tironie; or aplorilé et ironie sont perpétuellement mêlées dans ce livre et rendent le lecteur indécis, ou plutôt le persuadent que l'auteur a laissé à dessein cette équivoque. Après tout, le lecteur a mieux à faire
* La Chrétienne de nos Jours, lettres spirituelles, par M. l'abbé Bautain. 1 Vol. in-lS.
que de confronter sans cesse le livre avec le titre ; rintérêt de la matière l'entraîne : c'est la femme, telle que M. Bautain la conçoit, opposée à la femme, telle qu'il la voit, et cette opposition est maniée de main de maître. Nous suivrons M. Bautain comme directeur et comme, satirique ; sa direction nous invitera à réfléchir à notre tour sur cet objet, et, quand il arrivera à la satire, il faudra bien, pour être complet, recueillir les critiques qu'il nous donne de la société particulière qu'il a observée. Commençons pj^rla direction, en avertissant que ce n'est pas une direction de la vie intérieure, maris de la vie extérieure, une consultation sur le parti à prendre dans les principales circonstances où une femme se rencontre. Ainsi, dans ce premier volume, où l'auteur n'a considéré que la jeune fille et la jeune mère, nous trouvons Téducalion, le mariage et le veuvage. Nous demandonsàM. Bautain la permission de lui exposer nos doutes sur quelques-uns des points qu'il a touchés ; chemin faisant, le lecteur fera sur l'esprit du livre des observations que nous résumerons après. •
M. Bautain a passé en revue, en les notant avec une remarquable précision, les difficultés de l'éducation privée dans les familles où il y a une grande existence, l'impossibilité pour la mère de se faire institutrice au milieu des occupations et
158 LITTÈIUTURE ET MORALE.
des distractions, les difficultés ^ussi qu^amène rintroduction d'une institutrice étrangère. Il conclut à réducation publique, et préfère aux maisons laïques le couvent. Nous n'avons ni à approuver ni à blâmer ce parti, et nous nous contentons de plaindre les mères que leur fortune empêche d'élever leurs filles sous leurs yeux. Mais prenons la jeune fille au sortir de l'éducation publique; c'est là, c'est au moment où commence l'initiation à la vie du monde, que commence aussi une secçnde éducation qui détruit la première. M, Bautain, qui parle d'une manière charmante des grâces de la jeune fille tirée de l'ombre pour paraître au grand jour, a des colères vigoureuses contre tout ce qui tend à enlever à la fleur son léger duvet. Autrefois les parents attendaient plus patiemment que leur fille s'établit, sans sortir de leur cercle ordinaire. « Aujourd'hui on est plus pressé, et, dans le désir d'aller vite en besogne, on fait pour leur établissement comme pour tout le reste : on institue dans la société des espèces d'expositions plus ou moins générales, où Ton invite le plus de jeunes filles et de jeunes gen^ qu'il est possible, afin que chacun et chacune^ voyant et sejfaisant voir, trouve plus aisément et plus promptement ce qui peut lui convenir. Les salons qui servent à ces réunions sont des espèces de bazars matrimoniaux où l'on espère trouver ce qu'on cherche à de meilleures
M L'ABBÉ BADTAIN. 159
conditions, » On devine les leçons nouvelles que la mère donne à sa fille, pour qu'elle paraisse avec avantage dans ces expositions, et les sentiments nouveaux qui s'élèvent dans les âmes de toutes ces rivales sous la même lumière. M. Bautain n'est pas, en principe, ennemi du théâtre et de la danse, même il les aimerait comme de salutaires distractions ; aussi il a des traits énergiques contre la danse et le théâtre du jour; il fait dater de 4814 le réalisme de la danse, qu'il malmène brutalement et éloquemment ; quant au théâtre actuel, il serait difficile de le défendre contre les accusations qu'il porte, et nous ne pouvons que trouver bon le choix qu'il conseille ; mais, ce nous semble, il est bien sévère pour l'Opéra, il attribue à la curiosité qui y mène des raisons bien particulières et auxquelles assurément la plupart des assistants ne songent pas. Quoil ce n'est rien de tout ceci : ni le plaisir d'être en fête, de sortir de la maison et du ménage, de voir du monde, et si vous voulez, d'être vue, ni le plaisir du drame, ni celui de la musique, ni celui de la mise en scène, ni celui de la danse en elle-même,. indépendamment de la séduction des gens qui dansent! M. l'abbé Bautain tient vraiment l'humanité en grande rigueur. Je neveux pas traiter ici à fond la question du théâtre et du bal ; pour n'en dire qu'un mot, elle me paraît faire partie d'une question
plus générale. Le danger dont on se préoccupe n'est pas au théâtre seulement ; tout parle : les tableaux, les statues, les gravures des livres et des albums, les lithographies des étalages, les passants, les compagnons de voyage, les invités des salons, les chansons, les romances, etc. Cela étant, il s'agit de savoir si vous pourrez faire un monde exprès pour la jeune fille que vous élevez, un monde où rien de ce que vous craignez ne se rencontre, ou bien si vous la munirez de telle sorte qu'elle traverse le monde vrai sans s'y perdre. Or la première entreprise n'est possible qu'au couvent ; mais un jour ou l'autre on sort du couvent, et alors, sauf les exceptions infiniment rares des maisons où se pratique une sorte de clôture, on entre dans le grand jour et le grand air. C'est là qu'il faut en venir tôt ou tard ; c'est cette épreuve qu'il faut subir. Pour nous, dans cette rencontre avec la société nouvelle, ce qui nous paraît le plus à craindre, c'est l'étonnement, c'est cette curiosité inquiète qui voit partout un mystère, c'est la réflexion qui vient en comparant le monde artificiel où l'on a été avec le monde vrai où l'on est. Qu'y a-t-il à faire pour prévenir ce travail? Une seule chose, bien difficile, comme toutes celles qui, au lieu de se faire par des règles absolues, se font un peu tous les jours par la prudence personnelle : conduire la jeune fille
avec la discrétion nécessaire au ba], au théâtre et aux musées ; ne pas laisser soupçonner de mal aux plaisirs qu'elle prend sous les yeux de ses parents ou qu'elle partage avec eux, les lui faire envisager comme une partie d'une existence honorable, de sorte qu'elle goûte chaque plaisir franchement : dans la danse, la danse; dans le théâtre, le théâtre; dans l'art, l'art; aux gens sains, tout est sain, et la santé de cet âge est le naturel. Aimable simplicité de la jeunesse ! Elle passe légère à travers les dangers sans les connaître. Comme Théroîne antique, elle court sur les épis sans les courber; comme laGalathéede Raphaël, elle vole sur les abîmes et se joue parmi les monstres. M. l'abbé Baulain, en homme expérimenté, renonçant à interdire le monde à la jeune fille, recommandé à la mère de « munir l'intérieur, » pour qu.'elle s'en tire « le mieux ou le moins mal qu'il se pourra ; » nous n'avons voulu que lui proposer un moyen, entre autres, de munir l'intérieur.
Le lecteur a vu ici M. Bautain tel qu'il est dans tout le livre : médecin du grand monde, brusque, rigoureux, quelquefois même injuste, n'ordonnant pas de remède héroïque à qui ne le supporterait pas, et espérant peu de ceux qu'il ordonne ; nous allons le retrouver de même dans la grande affaire du mariage. La jeune Clémence, qui a nom et fortune, est aimée par un jeune homme qui n'a ni Tun
162 LllTERATURE ET MORALE
ni Taulre, et qu'elle aime malgré cela. EUecônsulte M. TabbéBaulain, qui la détourne vigoureusement du mariage, en. lui rendant suspect le désintéressement du prétendant et lui représentant avec force les épreuves qu'elle subira pour introduire et soutenir ce plébéien dans sa noble famille. 11 y a là toute une contre-partie curieuse du Jeune homme pauvre. Il paraît qu'il n'en est pas dans le monde comme au théâtre et dans les romans, et que les femmes qui se sont attendries sur le sort d'un aimable jeune homme sans fortune ne le recherchent pas pour leurs filles. Ainsi vont les choses : il est doux de verser des larmes qui n'engagent à rien, de satisfaire son imagination et son cœur sans qu'il en coûte rien au confort de la vie. Je crains que notre Jeune homme ne trouve M. Bautain encore plus dur que le monde: Celuici, au moins, croit à son désintéressement ; M. Bautain, sans le nier formellement, en admettant qu'il soit possible, s'en défie taujours : il lui semble difficile que, lorsqu'on a sa fortune à faire, on se prenne à aimer, sans vue d'intérêt, une personne qui vous donne cette fortune toute faite. I
En quoi il me semble un peu sévère. On aime vo- i
lontiers au-dessus de soi : quand le cœur vole déjà vers un objet qui par lui-même le séduit, il n'est 4
pas indifférent qu'il le voie dans l'éclat d'une :
condition supérieure et dans les nuages brillants
M. L'ABBÉ BAUTAÎN. 163
•que forment autour de lui la richesse, le rang, la qualité. Si Tamour est un enchantement, pourquoi voudrait-on que ces attraits n'agissent pas? Ils agissent sur tous les hommes : ils abattent les uns, ils enflamment les autres, ce jeune homme, par exemple, qui ne lit pas en lui-même et suit naïvement le charme.
Comme dernière ressource, il envoie la jeune demoiselle à Rome et à Lorette, lui promettant que si, au bout d'un an, son amour a résisté aux distractions que les beaux-arts lui donneront et à Faction des pratiques religieuses, de la confession, de la communion et du pèlerinage, il se mettra de son parti. Nous sommes convaincu que ces noms de Rome et de Lorette auront trompé M. Bautain et lui auront fait croire qu'il soumettait la jeune Clémence à une épreuve chrétienne; mais l'épreuve n'est pas ce qu'il croit : la diversion des voyages est un moyen un peu profane, et l'entreprise de voyager pour un pareil motif est un moyen inconnu au christianisme, qui enseigne la sagesse à moins de frais. On n'est pas toujours libre de voyager, mais on est toujours libre de délibérer en soi-même et de choisir ; il faut bien prévoir qu'une fois ou une autre, dans une circonstance critique, quelqu'un ne pourra se mettre en route et sera obligé de se décider chez soi. Qu'arrivera-t-il de la jeune Clémence s'il survient
quelque empêchement au voyage d'Italie? Qui le sait? Pour moi, je crains beaucoup quelle népouse cet excellent jeune homme non titré, qui paraît Taimer beaucoup et devoir faire son bonheur. On a dû reconnaître clairement dans nos analyses les caractères de la direction de M. Bautain. Au nom de Texpéricnce, il est quelquefois un peu affirmatif, comme on Ta vu dans ce qui précède, comme on va le voir dans ce qui suit. Voici une veuve qui consulte pour savoir si elle doit se remarier. Il l'en détourne en lui assurant positivement que Ton n'aime qu'une fois. Est-ce bien certain? On aime dans une personne de certaines qualités : les unes attirent les uns, les autres attirent les autres, et ces rencontres produisent l'infinie variété des amours de ce monde, dont chacun ne comprend guère que lui-même. Si donc on a aimé quelqu'un pour les qualités qu'il avait, et si plus tard le cœur, dont aimer est la vie, retrouvant quelque part ces mêmes qualités, retrouve en soi Je sentiment qu'elles ont excité ; si, demeuré le même, il s'attache aux mêmes choses, qu'y a-t-il là qui répugne à la nature? Et si, s'étant trompé la première fois, il commence une recherche nouvelle! Et si, changé par suite de ce travail intérieur qui méfamorphoselesêtres, par suite même de l'épreuve première et de la révolution qu'elle a opérée, il demande autre chose que ce qu'il de-
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mandait et le trouve, qu'y a-t-il là encore qui doive étonner? Ce flux et reflux du cœur humain est plus difficile à calculer que le flux et le reflux de Teau; il y a dans cet abîme aussi des courants qui le traversent à diverses profondeurs et que Texpérience a bien de la peine à suivre. En fait de passion, nul ne connaît tout ce qui a été, est et sera. Le génie des romanciers s'épuise sans épuiser ce sujet infini, et, devant la variété des accidents qu'on nous présente, nous sommes Irèsombarrassés de dire : Ceci est vrai, ceci est faux, tant nous sommes convaincus de la richesse du fonds qui les produit. M. Bautain prétend qu on n'a qu'un amour dans sa vie, et un romancier, qui peut-être raconte sa propre histoire, Alfred de Musset, nous raconte l'histoire d'un homme partagé entre deux amours, il va sans dire très-diiïéremment adressés, à des femmes de condition, d'esprit et d'habitudes tout opposés. Il semble donc qu'il est bon dans ce sujet d'affirmer avec une grande réserve, et cette réserve semble devoir être encore plus grande, quand l'affirmation va, comme ici, à réglerla conduite. C'est à une jeune veuve que M. Bautain écrit, pour la dissuader d'un second mariage. Il me plairait mieux qu'on ne l'eût pas consulté et qu'il n'eût pas écrit. Il n'y a pas de respect dont ne soit digne une femme qui, privée d'un mari qu'elle aimait, se consacre
à sa mémoire et se refuse à tout sentiment qui diminuerait la part de celui qui n'est plus ; souvent, hélas ! ce sacrifice est le sacrifice d une existence qui commence, et, pendant de longues années, }
chaque jour est employé à réprimer la vie qui essaye de renaître, à briser Tespérance qui tente de refleurir. Ces résolutions-là ne se débattent pas ;
entre plusieurs, comme une affaire ; elles se pren- .
nent, par un mouvement héroïque, dans un con- 1
seil intérieur, devant Dieu et Fépoux toujours présent.
La lettre adressée à une jeune personne qui croit avoir une vocation religieuse, lettre pleine de la connaissance des conditions de la vie reli- ^
gieuse et qui recommande à la jeune personne de !
s'éprouver mûrement elle-même pour savoir si 1
elle convient à ces conditions, nous parait être ,
dans la vraie limite où le conseil fondé sur Tex- j
périence doit se tenir, montrant seulement tous les doutes et se retirant pour laisser place à la liberté de Tindividu, qui seul a le droit de s'ex- ^
poser.
Après avoir recommandé de lire les conseils à une dame qui désire avoir un salon, nous ne citerons plus qu un dernier cas de direction. Le chapitre intitulé Un Scrupule contient un scrupule l singulier : une femme s*inquiète de ce qu^elle est maîtresse absolue dans sa maison; car, comme
M. L'ABBÉ BAUTAINv 167
le dit M. Bautain, « il n'est pas dans Tordre que les femmes soient maîtresses au logis, bien que cela se voie souvent. » Comment s'est faite cette situation? Elle le dit assez vivement : « Mon mari, absorbé par Thistoire ancienne, ne s'inquiète nullement de ce qui se passe autour de lui, et les bandelettes d'une momie égyptienne, une inscription illisible, une médaille inconnue, ou les tessons d un pot cassé des Grecs et des Romains ont plus d'intérêt pour lui que sa femme, ses enfants, son ménage et sa fortune. Il me laisse tout faire avec les vivants et ne s'occupe que des morts. » M. l'abbé Bautain la calme et lui donne d'excellents conseils pour gouverner, puisqu'elle y est réduite, en cachant son empire à son mari, à ses enfants, à ses domestiques et au monde, et, en homme d'expérience, la prémunit contre les dangers du commandement qu'elle exerce. « C'est sur vous-même que vous avez le plus à travailler. On s'exalte aisément dans l'exercice du pouvoir, et surtout d'un pouvoir douteux, dont on n'est point assuré et qui petit échapper à tout moment. On est parfois d'autant plus pressé d'en jouir qu'on craint de le perdre, et alors on peut l'User ou le compromettre par des emportements ou des imprudences. Puisque vous êtes obligée de devenir l'homme de la ftuniile, en prenant la place du chef^ efforcez-vous, au moins dans ce cas, d'en
prendre lé caractère et de revêtir votre cœur de femme d^une robe virile, » etc., etc. Toute cette lettre est ferme, est élevée; elle sera lue avec fruit ^ par les femmes qui se fâchent d'avoir plus de pouvoir qu'elles ne veulent, et excitera, nous Tespérons, dans un certain nombre, l'honorable scrupule auquel on répond ici.
Résumons-nous sur M. l'abbé Bautain. Nous ne lui reprocherons pas d'avoir choisi de régler la vie extérieure plutôt que la vie intérieure ; il a pris son terrain, il était libre de le prendre; seulement il a dû se dire qu'il le prenait très-difficile, qu'on a la main plus sûre pour gouverner une âme qu'une maison ; que si, pour gouverner une âme, il suffit de se bien pénétrer de l'idéal chrétien : a Soyez parfaits comme le Père céleste est parfait, » pour gouverner une maison, décider d'une éducation, d'un mariage, d'un premier ou d'un second, il y a infiniment de choses dont il faut tenir compte, et, par suite, de chances d'erreur. Mais c'estson affaire. Nous ne lui reprocherons pas non plus de s'être fait exclusivement directeur du grand monde. Si ses observations personnelles et ses aptitudes lui .permettent d'être utile là plus qu'ailleurs, il a eu raison. Mais voici des réflexions que nous lui soumettons à lui-même.
Sa force est rexpérience; or l'expérience est essentiellement incertaine : il est bon d'y croire.
M. L'ÂBBË BÂUTÂli^. 169
mais sous résene. D'abord, quand il s'agit de choisir une condition dans la vie, comme de se marier ou de se remarier, par exemple, puisque ces cas sont traités par M. Bautain, après quelques recommandations générales de prudence, le chapitre des accidents est si vaste, qu'on ne peut en vérité rien décider ; il arrive si souvent qu'où l'un se sauve l'autre se noie, qu'on est réduit à dire : Ceci peut être, cela peut n'être pas. Il n'y a donc qu'à s'en remettre à la fortune. Ensuite, son expérience est dure et me semble ôter bien de la consolation et du courage à des créatures qui, comme les femmes, voient moins dans les choses ce qui y est que ce qu'elles y mettent, et puisent dans leur croyance la force de vivre et de se dévouer. On ne peut s'empêcher d'être froissé quand on voit M. Bautain écrire à une nouvelle mariée, qui a eu à peine le temps de se reconnaître : « Aussitôt que votre lune de miel sera écoulée, » etc., et lui déduire les raisons qui font que la lune de miel s'écoulera. Sans doute la lune de miel passe et tout passe; mais, si on a l'idée qu'elle doit pas- . ser, elle n'existe même plus. Parmi ses rigueurs sans nombre, la vie a quelques caresses ; laissezla, quand elle le veut bien, bercer et endormir un peu les pauvres humains : ils se réveilleront assez vite. Sans la foi et l'espérance, il n'y a rien icibas, surtout il n'y a point de bonheur. L'illusion
170 LITTÉHATURE ET MORALE.
a au moins Tavantage d'être Tillusion : elle est gaie et sourit à la vie, et là où le pied enfoncerait, son aile vous porte. Enfin, le lieu où M. Bautain a pris son expérience n'est pas toute la société ; c'est celte société particulière qu'on appelle le monde. Il en connaît les fausses vertus, les timidités, les vices et aussi les lois impérieuses ; il lui parle donc avec autorité et doit s'en faire écouter ; mais c'est aussi là sa faiblesse : comme il ne parle pas à tous les hommes, il manque d'un principe universel, on ne sent pas assez vivre chez lui ce libre esprit chrétien qui ne se laisse emprisonner dans aucune barrière, traverse ce que quelques hommes ont appelé ambitieusement le monde, et pénètre et remplit le grand, le vrai monde, où entre toute créature qui a un esprit capable de connaître et une âme capable d'aimer.
Le christianisme agit par des principes univer» sels : il n'est pas une recette particulière ou un ensemble de recettes particulières, mais un ré* gime puissant qui remplit tout Têtre de force pour résister et agir; le chrétien se conduit dans la vie par une idée générale de la vie, et traite les choses selon la valeur que cette idée leur donne. Ici est le mensonge, là la réalité ; il faut s'attacher à la réalité et mépriser le mensonge. Or, si le mensonge est ce qui passe et la réalité ce qui ne passe pas, et si tout passe, excepté Dieu et l'âme^
avec la perfection acquise, comme aussitôt toute Texistence s'éclaire et s'enchaîne ! Tous les conseils du chrétien ne sont pour ainsi dire qu'un conseil et toutes ses actions qu'une action. Le christianisme ne s'applique pas non plus à une classe d'hommes particulière : il s'applique à tous les hommes dans toutes les conditions, indiquant aux riches l'usage de la richesse, aux pauvres Tusage de la pauvreté, par la mêîne pensée, la pensée de l'imperfection commune à toutes les créatures, et du devoir commun aussi de se rendre parfait. Telle est donc la force chrétienne, qui se retrouve daîls tous les actes de la vie, et telle est l'âme chrétienne, qui se retrouve dans toutes les âmes de l'univers, sans condition de temps, de lieu, de fortune, l'âme la plus haute étant celle qui est le plus près de Dieu. .
Il faudrait rejeter la sotte pensée de notre grandeur ici-bas, cesser de nous considérer comme le centre du monde, et, réfléchissant sur cette infinité du temps et de l'espace où nous sommes perdus, comparant ce que nous sommes à ce que Dieu est, considérant le néant d'où nous sommes sortis, la perfection où nous devons aller et la distance où nous sommes de cette perfection, nous mettre humblement à notre place. De quel œil nous verrions alors ce contentement de soi où vivent la plupart des hommes, leur effort effréné
pour paraître, leur ambition de- remplir à eux seuls l'univers, et comme nous prendrions en pilié ces importants de la création, nous promettant bien de n'y pas faire une pareille figure ! Voyezvous d'ici tomber l'orgueil, la vanité, les jalousies, les dédains, toutes ces misères du moi qui veut être tout, et que les autres ne soient rien? Si maintenant, réduit à ce qu'il est, il recommence à présumer de soi, qu'il se considère aux prises avec la nature et le sort. Est-ce lui qui s'est donné ce qu'il possède, et a-t-il pouvoir de le défendre contre les puissances qui l'attaquent, les années, là maladie, la mort? Il ne tient dans ses mains ni sa santé, ni sa force, ni sa fortune, ni son intelligence, ni son bonheur; un souffle abat sa 1 prospérité, un nerf qui se brise éteint son bril- \ lant esprit, une force souveraine arrache d'entre i ses bras les êtres qu'il aime. Voilà le vrai de la ] vie. Si cela est, il n'y a plus pour nous qu'une , ambition permise : c*est de nous rendre meilleurs, I et les autres plus heureux. Dégagé des pensées > personnelles, on aime et on agit sous l'impulsion i de l'instinct et le commandement du devoir, dési- I rant naturellement le bonheur présent, et espé- | rant, selon sa foi, dans le bonheur futur, mais d'un désir et d'une espérance qui soutiennent ^ simplement la volonté, comme le soldat se bat bravement, dût-il mourir sans récompense. Vou-
lez-vous une pensée qui vous met tout d'un coup dans cet esprit? Je la trouve dans un petit livre de Duguet, Conduite d'une dame chrétienne : « Lorsque vous ne pourrez pas dormir, vous vous représenterez alors le monde comme détruit, toutes les personnes que vous connaissez comme n'étant plus, et vous comme étant seule avec Dieu, qui voit jusqu'au fond de votre cœur. » Oui, c'est cela. Quelquefois, au milieu de la nuit, dans ce grand silence, lorsque rien ne nous avertit de l'existence des choses, et que nous n'entendons que le bruit de nos artères qui battent dans nos tempes, tout à coup nous repassons dans notre esprit toute notre vie, nous avons devant les yeux ce rêve étrange, celte singulière fantaisie des événements, les personnes parues et disparues, nos plaisirs, nos peines, nos affections, nos inimitiés, nos ambitions, nos agitations, nos succès, nos revers ; et alors, nous élevant audessus du monde, nous l'estimons ce qu'il vaut; nous dépouillons nos haines, nos passions, noire vanité, qui là-haut n'a pas de place, et nous comprenons qu'on n'emporte là avec soi que le meilleur de soi-même, sa raison et son amour. J'ai cité ailleurs la maxime du père de Pascal, qui était, dit madame Périer, « de le tenir toujours au-dessus de son ouvrage. » Il me semble qu'en appliquant à Tâme ce qui est ici appliqué à l'esprit, on
serait dans la Véritable pratique chrétienne ; il me semble que Tâme chrétienne se prête aux affeetions et aux actions du monde, mais avec cette réserve que, si Dieu ordonnait de s'en dégager, elle s'en dégagerait; qu'elle pose à terre, mais qu'elle a des ailes pour s'élever au signal du maître; que, bien qu'elle mette beaucoup d'ellemême dans ses opérations, elle n'y met pas tout, et se sent prèle. à accomplir d'autres travaux par une certaine vigueur que tout exerce et que rien n*épuise. Elle est donc vraiment au-dessus de son ouvrage : elle aime, elle se réjouit, elle agit comme nous faisons tous, et, à voir comme elle vit, on dirait qu'elle vit comme tout le monde ; mais, à la différence des autres, tandis qu'elle paraît absorbée par ses passions ou par son bonheur présent, elle songe .: elle réfléchît qu'elle est dans la main de Dieu et se prépare au sacrifice. Aussi, quand tout lui manque, elle est afKigée, mais n'est point étonnée, elle n'est point écrasée par ces ruines; elle les contemple comme de haut ; elle voit ses affections brisées avec le triste sourire qui dit : Je le savais bien ; vous ne m'avez pas trompée.
Plein de ces pensées, je voudrais trouver chez M. Bautain moins de réglementation dans une mullitude de cas particuliers, souvent réservés d'ailleurs au libre arbitre de la personne, et plus
M. L'ABfiÉ BAUTAIN. 175
de cette inspiration unique d'où la vie chrétienne découle entière. Après lavoir traité sérieusement comme il le mérite, ilnoiis permettra de lui dire franchement l'impression qu'il nous laisse : nous trouvons dans sa direction chrétienne trop peu de christianisme et trop de direction.
Nous avons annoncé que nous devions recueillir dans le livre de M. Bautain des observations curieuses sur le monde qu'il a été à même d'étudier. Nous devrons le citer souvent, parce qu'il • nous semble être là dans son vrai talent. Il a été
médecin, il l'est encore ; il a du praticien Tobservation pénétrante, l'autorité et la décision ; ce I style froid, incisif, impitoyable est comme l'acier
auxmains del'opérateur. M. Bautain a déplus vécu S dans le monde et y a fortifié ses qualités primi-
[ tives : sa science est dure comme celle du monde,
1 qui croit peu au bien; sa parole est comme
' celle du monde, ironique, sans déclamation. On
^ en jugera; nous avons seulement désiré faire
nos réserves avant de présenter au public ses I critiques toujours sévères et quelquefois cruelles.
^ La première est à l'occasion du catéchisme de
persévérance. Dans l'intention de ceux qui l'ont fondé, le catéchisme de persévérance enseigne la ^ religion ; cin^ ou six années passées à cette
école font une chrétienne instruite des vérités de la foi, et lui apprennent en même temps à penser.
i76 IJTTÉRATURE ET MORALE.
à parler et à écrire, grâce aux rédactions que chacune doit rapporter : ainsi la poésie, la littérature et Tart, rais au service de la religion par un catéchiste de talent, éveilleront dans l'esprit des élèves le sentiment du sublime, le goût du beau et l'habileté à les reproduire par le style. Mais quelle chose n'a pas d'inconvénients dans ce monde? Il paraît, à ce que nous dit M. FabbéBautain, qu'il y en a quelques-uns. Premièrement, la lecture publique des rédactions, les rangs assignés aux plus distinguées, les récompenses et les honneurs qui y sont attachés excitent entre les jeunes filles une émulation qui dégénère parfois en rivalités ardentes, amène « de mauvaises pensées et de méchantes paroles, tout au moins des tentations d'esprit et de cœur contraires à la charité. » Puis, par le désir de surpasser les autres, on emploie tous les moyens possibles, dont plusieurs ne sont pas toujours loyaux, on se fait aider dans sa rédaction par sa gouvernante, par sa mère, même par son père, et il sort de là des compositions académiques. M. Bautain ne prend son parti de cet abus qu'en songeant au profit que les parents tirent pour eux-mêmes de cette collaboration. Le troisième inconvénient est plus grand que les précédents, mais heureusement plus rare.
« On s'est plaint quelquefois que les catéchismes de persévérance, là surtout où ils sont le plus
fortement organisés et subsistent depuis longtemps, tendent à former une petite paroisse
t dans la grande, comme il arrive parfois aux congrégations de la Sainte-Vierge, ou à telle au Ire association pieuse, qui ont cependant leur utilité. Le directeur du catéchisme devient le curé de cette jeune paroisse où tout se fait comme dans la principale pour Fessentiel, mais avec les spécialités de la situation, et c'est ce qui charme le plus les demoiselles du catécliisme, car elles ont leurs offices pour elles, leurs sermons pour elles, leurs cérémonies à elles, et il va sans dire que tout s'y fait mieux qu'ailleurs, plus pieusement, plus
'^ fructueusement, mais surtout avec plus de distinction et d'éclat.
i « Que si par malheur le curé veut changer ou
^ supprimer quelque chose sans que cela convienne
à la petite société, alors il y a du mécontentement et parfois une opposition cachée, sinon patente, pour ne pas accepter les mesures imposées ou au moins pour les entraver. Mais que serace si l'autorité supérieure, qui est juge en dernier ressort des besoins des églises et de Tutilité des prêtres, vient à enlever le pasteur chéri de ce petit troupeau, parce qu'elle pense qu'il fera plus de
* bien ailleurs, ou qu'il est à propos de le transporter sur un autre terrain, qui profitera à son tour de son zèle et de ses travaux? Je vous laisse à
imaginer la désolation et les larmes ; et je n'y trouve rien à blâmer si elles restent dans la mesure convenable et qu'on sache se résigner avec < obéissance et piété. C'est la pierre de touche de l'esprit de ces associations, et il faut dire qu'il en va ainsi le plus souvent. Mais on a aussi vu le contraire, et que ne voit-on pas sous le soleil? On a vu un jour, dans une des paroisses les plus riches d'une grande ville, un catéchisme déjeunes filles en révolte ouverte contre le curé, et même contre Tévêque, parce qu'on leur avait retiré leur directeur, excellent prêtre du reste, oiais qui n'avait d'autre tort que l'attachement exagéré et l'engouement de ces jeunes personnes. On a vu l'agitation, le désordre et la confusion dans cette charmante ruche, et toutes ces jeunes travailleuses, occupées ordinairement à composer le miel de leur instruction religieuse, distillant alors de leurs lèvres tout autre chose que du miel, et prêtes à piquer de leur aiguillon ceux qui les contrariaient, ou à s'envoler ailleurs. Elles ne voulaient ni recevoir ni écouter un autre catéchiste. C'en était fait de la religion, ou du moins de celle du catéchisme de persévérance, si on leur ôtait M. l'abbé. Et les conseillères de l'œuvre, qui, presque toutes plus âgées que les autres, menaient depuis longtemps l'association, tinrent bon et continuèrent la lutte pendant plusieurs mois, re-
M. L'ABBÈ BAUTAIN. 179
fusant au curé la caisse de la société dont elles avaient le dépôt, et se coalisèrent pour ne plus paraître aux réunions. Un beau matin Tautorité épiscopale jeta un peu de poussière sur cette agitation féminine, et tout rentra dans Tor* dre et le silence, au moins à Téglise. Elle envoya un autre directeur, aussi intelligent que pieux, qui fit bientôt oublier l'ancien, et le bien s'accomplit de houveau. »
Que dites-vous de cette petite Fronde? Fronde de femmes d'abord, émues par un intérêt de cœur, puis, on commence par peu de chose et on va loin : l'autorité et les principes sont mis en péril ; enfin, comme du temps de Mazarin, tout se calme et l'autorité remporte. Le narrateur se peint luimême par son récit. Quel dédain de théologien et de grand vicaire dans le récit de l'agitation féminine et dans ce peu dé poussière, pulveris exigui jactu, qui, jeté sur cette agitation, fait tout rentrer dans l'ordre. Cette phrase-cî est d'une ironie char* mante : « C'en était fait de la religion si on leur ôtait M. l'abbé, » et rappelle le mot d'une femme qui, privée de son curé, trouvait l'église déserte t
Dans le temple désert qUel devint nidn ennui I
Je regrette seulement qu*à côté du récit officiel nous n'ayons pas les Mémoires de quelqu'une des héroïnes* Il a dû y avoir là des conseils tumul^
180 LITTÉRATUUE ET MORALE.
tueux, des discours éloquents; il n'est pas impossible qu'on ait emprunté la plume dé quelque frère rhéloricien, habitué à protester en latin contre l'arbitraire ; qui sait si quelqu'une des plus âgées n'avait pas entre les mains la Jacqu^Hne Pascal de M. Cousin, et ne s'était pas inspirée de la résistance de Port-Royal? Mais, hélas! ce que c'est que les affaires et que les affections humaines ! A quoi aboutit tant de passion et de courage? Nonseulement le nouveau catéchiste fut mis en place, mais il fit oublier M. Tabbé. inconstance! ô vanité!
La seconde révélation faite par Fauteur nous apprend comment, dans de certaines personnes, il se pratique de singuliers mélanges de l'esprit du monde et de l'esprit de dévotion. Laissons parler l'auteur : « Votre foi vous porte à une piété superficielle qui prend l'accessoire pour le principal, ou plutôt, n'ayant jamais compris l'essentiel, elle se contente des pratiques extérieures ou des formes, et veut y trouver ce que le fond seul peut donner. Vous êtes plus dévote que pieuse. Cette dévotion va par accès : après des moments de belle ardeur, elle s arrête et le goût du monde reprend; ce qui n^empêclie pas que des paroles de spiritualité coulent encore des lèvres, car on a la réputation d'une femme pieuse et on ne veut pas la perdie. « Je veux vous montrer, reprend le
directeur sévère, que, dans votre manière d'être avec Dieu et avec vos semblables, c'est constamment vous que vous cherchez et que vous aimez de prédilection, même quand vous avez Tair de vous sacrifier, et qu'ainsi votre piété prétendue n'est au fond que l'esprit mondain sous la forme de la dévotion Le fait est que vous n'avez renoncé à
rien de ce que vous aimez naturellement, sinon
en paroles Et cependant vous passez dans le
monde pour une dévote I Vous avez l'air de marcher dans la voie la plus haute de la piété ! Vous êtes dame de charité ; il y en a qui vous regardent comme une sainte, et vous jouissez de la bonne odeur de cette réputation!... Quand vous priez en particulier, vous trouvez toujours le temps trop long. Vous essayez de vous mettre en présence de Dieu, et votre volonté, tiraillée par les sens, la mémoire et l'imagination, ne peut s'y tenir une minute. Alors vous prenez un livre ; mais après quelques efforts l'attention languit à son tour... Vous allez à la messe tous les jours ; mais le plus souvent que vous reste-t-il de la messe entendue à la légère, par habitude? Votre mari, vos enfants et vos gens, qui vous retrouvent au retour impatiente, capricieuse, irritable ou impérieuse comme à l'ordinaire, n'ont-ils pas le droit de se dire que la grande dévotion ne profite pas beaucoup plus que la petite?... Mais c'est le dimanche et les jours
182 littératuhe et morale.
de fête que votre piété apparaît dans tout son. éclat. Vous voulez paraître avec avantage au milieu de toutes ces femmes richement parées; et votre toilette, et celle des autres vous occupeavant, pendant et après le service divin. Votre œil exercé discerne rapidement dans Téglise tout ce qui vous entoure de près ou de loin. Heureuse encore si c'est seulement la toilette des femmes qui attire votre attention, et que vous ne cherchiez pas autre chose dans la foule! Puis, en arrivant ou en sortant, jusqu'à ce que vous ayez gagné votre chaise de velours ou la porte, que d*incidents où la piété n'a rien à faire et dont la mondanité fait tous les frais. De quel air va-t-on chercher sa place distinguée? Quelle impatience, si un obstacle en empêche Faccès ou le retard! quel embarras pour faire passer intacte au milieu des rangs pressés rimmense circonférence de sa personne ! que de chaises renversées ou bouleversées en passant, et, en passant aussi, que de saints à droite et à gauche aux nobles habitués du saint lieu ; et non pas seulement des salutations mais des bonjours, des politesses faites ou rendues, des conversations même, avec les révérences obligées, à peu près comme dans le salon, où Ton se retrouvera le soir, pour achever Tentretien commencé le matin à l'église... On vous voit à tous les sermons des prédicateurs célèbres, llélasl le plus souvent, si-
non toujours, vous y assistez comme juge et non comme disciple. Vous voulez qu'on y parle comme à
k r Académie ; le langage simple des apôtres vous pa^»
rai trait grossier et tout au plus bon pour le peuplé. C'est donc une jouissance littéraire que vous allez
' chercher à Féglise plutôt que l'instruction ou Té-
dification. Aussi ne suivez-vous que les prédicateurs en renom d'éloquence, ou, si vous assistez au
[ prône de votre paroisse, par convenance ou parce
I que vous ne pouvez y échapper, votre air distrait,
votre impatience ou votre somnolence protestent, et vous semblez laisser voir que de tels discours ne sont-point faits pour vous. Vous allez donc en-
? tendre le prédicateur pour un vain plaisir, et, quand vous l'avez entendu, vous vous donnez le plaisir plus vain encore d'en parler en critique consommé dans les salons du soir, disant à Jtout venant ce qui vous plaît ou vous déplaît, reprenant à tort et à travers, suivant votre impression du moment; Texaltant jusqu'aux nues s'il a fait de belles phrases et si vous avez aperçu autour de vous des signes d'admiration ; le rabaissant jusqu'à terre s'il a été naturel et tout simplement édifiant. En un mot, la parole de Dieu est pour vous une matière à conversation, qui sert, comme tous autres sujets, à défrayer la causerie ou le bavardage de la soirée, et vous émettez votre opinion à cet égard avec la môme assurance et du
même Ion entre la critique d'une pièce nouvelle, la chronique des événements du jour et Téloge d'un chanteur. »
Voilà ce qui s'appelle un portrait. Nous avonstous plus ou moins vu ce que M. Bautain décrit ; mais comme il l'a bien vu, et comme il le peint vivement, avec esprit, avec éloquence! Il est bon que le monde, qui se regarde comme le juge suprême, apprenne que lui aussi il est jugé, et qu'il est jugé avec cette même sévérité qu'il apporte ordinairement, dans sa justice. En vérité, dans tout ce manège, Dieu lui-même aurait bien de la peine à retrouver sa part. Mais comme on retrouve claireipent la préoccupation française du salon I L*à est la scène, là le public, là l'opinion, là la vie; on parle et on agit ailleurs, mais c'est là que les paroles et les actions retentissent. Comme on se travaille tout le jour pour y faire figure un moment le soir! que d'ennuis on supporte, lectures, spectacles, sermons, pour ne pas y paraître étranger, pour avoir l'air d'être au courant des choses et de l'opinion ^qu'on a des choses! Là s'établissent entre égales toutes sortes de distinctions qui classent les personnes, marquent les rangs et créent les supériorités ; des révolutions intérieures changent la nature de ces distinctions ; en un temps on se classe par la simple beauté, en un autre par les talents de l'es-
prit, plus tard, par les opinions religieuses; alors la dévotion et la charité, si naturelles à ces cœurs, deviennent la politique des femmes, une politique qui a son ministère, ses dignitaires grands et petits, ses ambitions et ses combats. M. Bautain a vu tout cela de près, et personne ne peut mieux nous le dire. Écoutons-le donc encore. La dame à qui la lettre est adressée est dame de charité; elle met une grande activité dans ses fonctions, au moins quand elle n'est pas à la campagne, « ce qui arrive les deux tiers de Tannée ; » sa réputation est grande. Le monde s'y trompe. Dieu ne s*y trompe pas : « Dieu est plus difficile; il voit que vous avez besoin de mouvement et mêmç d'agitation, et que, n'en trouvant pas suffisamment dans votre intérieur, où vous craignez l'ennui, vous en cherchez au dehors. Vos œuvres vous mêlent à toutes sortes d'affaires, où la curiosité, le désir du nouveau, le besoin de commander ou de faire de l'autorité, ou au moins de l'embarras, trouvant leur satisfaction! p
Puis notre dame aime à être louée, et, la louange l'exaltant, elle parle souvent avec un secret triomphe de ce qu'elle a pu faire, parfois même, l'imagination aidant, de ce qu'elle n'a pas fait. Suit une description des quêtes à l'occasion des sermons de charité : on envoie son offrande aux
dames qui écrivent, par politesse, par convenance, pour se ménager le droit de réciprocité, quand on {
ne gronde pas contre les demandes sans cesse |
répétées. Un jour la dame est quêteuse à son tour. '
« Vous vous y employez, lui écrit M. Bautain, }
avec un grand zèle. Vous écrivez, vous faites des '
visites, vous ne négligez aucune occasion de de- I
mander, et vous rançonnez sans pitié tous ceux '
qui viennent chez vous. Vous allez parfois jusqu'aux bassesses pour augmenter votre bourse des î
pauvres Regardez-y bien. N'avez-vous pas le
désir secret de ramasser plus que les autres quêteuses, pour avoir la gloire d'apporter davantage, et donner ainsi beaucoup à penser non-seulement ~i
de votre zèle et de votre charité, mais encore de votre crédit, de votre influence, de vos nombreuses |
et riches relations, et même de votre savoir- i
faire? »
Viennent les fêtes de charité, où la dame contribue naturellement, et M. Bautain recherche ce ] qu'elle retire de cette contribution, a Vous en ' retirez d'abord la gloire de la souscription dont la liste circule dans Paris, puis, au jour mar- ' que, vous faites grande toilette, autre jouissance I qui ne vous déplaît pas, malgré votre dévotion, et vous allez vous montrer une partie de la nuit au milieu des magnificences de la fête, et peutêtre aussi danser par charité. »
Enfin, dans certaines œuvres particulières où ^ il semble que le désir du bien devrait absorber f tout le reste, M. Bautain assure qu'on apporte les
I souvenirs, les préventions et les rancunes du
monde. Telle dame ne veut pas aller avec telle autre. Dans les réunions il y a parfois des orageg, r ou du moins des aigreurs, des froideurs, des
\ susceptibilités, sans compter les grandes agitations
f qui accompagnent les élections des dignitaires. No-
tre damé s'est beaucoup remuée pour remporter. « Maintenant, vous êtes la présidente, je crois, '^ et vous régnez sans contestation. »
En résumé , les œuvres de charité, par Timmixtion de l'autorité ecclésiastique et civile, mettent les personnes qui s'en occupent activement ^ en rapport avec ce qu'il y a de plus considérable
f dans le gouvernement et la société. « Il y a
encore ici, poursuit M. Bautain, une pâture pour k la nature, qui aime à acquérir de l'influence, h à se mettre en avant, à décider, à entreprenf dre, à commander, à diriger. C'est le côté humain
des bonnes œuvres. Elles donnent de l'importance avec une réputation de piété, et quelquefois on se fait de la gloire avec ce qu'il y a de plus humble, et une espèce de fortune ou au moins de position avec la charité. »
Nous ne voulons pas suivre le directeur impitoyable jusqu'au bout des suppositions qu'il fait,
et montrer comme but inavoué de tant de mouvements une personne qui s'occupe de son côté 1 des mêmes œuvres. Ce qui précède suffit bien. i Nous aimons mieux citer une page que les plus secrets confesseurs des femmes peuvent seuls \ écrire, et qui, sous la plume de M. Bautain, a pris . tout le piquant d'une charmante scène de comédie. \ a Comme toutes les femmes, vous aimez qu'on \ s'occupe de vous ; et, comme dévote, vous voudriez occuper toujours votre directeur. C'est une autre manière de satisfaire votre nature, sous le prétexte ' du perfectionnement de votre âme. En outre, vous i aimez la confession fréquente, parce qu'on y peut parler beaucoup de soi et un peu des autres; et vous ne vous ferez pas faute de vous accuser longuement de choses légères ou que vous arrangez pour qu'elles le paraissent, afin d'avoir beaucoup | à raconter, avec tous les incidents et les circonstances... Mais s'il s'agit d'une chose grave, que* i vous n'êtes pas décidée à avouer complètement, 1 oh! alors vous êtes moins explicite, sans être moins diffuse, et vous employez toutes les ressources de votre esprit, qui en a beaucoup, à ne pas articuler ce qu'il faudrait dire, tout en ayant Tair de le confesser; n'appelant point les choses j par leur nom, et couvrant ce qu'il y aurait de trop arrêté dans les actes par le vague des généralités, en sorte que votre confesseur n'y
y. L'ABBÉ HAUTAIN U9
comprenne rien, et que vous puissiez néanmoins
r vous rendre le témoignage illusoire d'avoir tout
t avoué. »
Nous ne voudrions pas que ces pages fissent i tort à une institution digne de tout respect et de
toute sympathie. M. Bautain, en décrivant une i dame de charité pleine de l'amour d'elle-même,
n'a pas peint la dame de charité, pas plus que / madame de Girardin , en représentant lady Tar-
' tuffe. II y a des femmes perverses qui, comme
lady Tartuffe, intriguent sous le masque de la cha- ^ rite ; il y a des femmes qui, comme la pénitente
i^ de M. Bautain, possédées de l'esprit du monde,
^ tandis qu'elles s'agitent pour le bien des pauvres,
finissent par se tromper elles-mêmes ; mais il y ^ a aussi quelque part, grâce à Dieu , une bonne
f âme qui, touchée de la souffrance des misérables,
s'oublie pour les secourir; et c'est là la dame de ^ charité. Nous ne sommes pas si exigeant que
I H. Bautain ; nous ne tenons pas à ce que la cha-
rite soit seule dans un cœur, pourvu qu'elle y
f tienne la première place. Sans doute il nous plai-
rait davantage de voir le zèle enflammé du pur nmour des pauvres ; mais il est bien difficile de se séparer si complètement de soi, et quand même ^ d'innocentes faiblesses se glisseraient dans ce dé-
vouement pour le soutenir un peu, nous ne serions point scandalisé et ne ferions que sourire.
Que voulez-vous ? on ne danse pas par charité ; mais si on ne fait pas une bonne œuvre en dansant, on danse en faisant une bonne œuvre; ce n'est pas ici Tenfer et le ciel en présence; c'est la terre et le ciel mêlés comme ils le sont dans la plupart des actions de créatures qui désirent la perfection, mais désirent aussi le bonheur, et le rencontrent trop peu souvent pour qu'on le leur envie quand elles le goûtent par hasard en pleine paix.
Du reste, toute la direction de M. Bautain, appliquée aux femmes, est aussi hautaine. Il semble qu'il y a dans le caractère des femmes plusieurs choses qui provoquent le directeur à prendre cette position. Quand on gouverne en ]
gi'and les affaires de la religion, que doivent paraître les scrupules infinis où toutes les actions 1 s embarrassent? Quand on manie les choses en homme par des raisons abstraites, que doivent pa- | raître les natures qui apportent dans chaque question et dans chaque affaire leur imagination, ^ leur passion et toute leur personne ? Enfin, l'humilité à demander le conseil et la docilité à le suivre créent à celui qui le donne une situationsupérieure, dont il est bien difficile de ne pas prendre Tesprit. La même hauteur injustcse rencontre dans Lamennais.
On parle beaucoup des femmes en ce temps-ci;
M. L'ABBÉ BAIÎTAÎN. 191
rà vrai dire, on ne parle que d'elles : la science les analyse, les décrit et les juge, la littérature f s'est pénélrée de leurs passions, le culte de leur
molle douceur par le culte croissant de la Vierge; j on a féminisé l'art et la religion. Il y a de ce fait
; des causes éloignées et profondes et uile cause
P prochaine. Le calme de la vie politique leur a \ rendu Tattention exclusive que l'activité de la vie
politique leur avait disputée; à mesure que le bruit des orages du dehors s'apaisait, nous avons ^V mieux entendu les orages du dedans qu'un souffle
K enflammé soulève; ou bien, échappés aux autres ^^ agitations et à celles-là, renfermés dans la famille, nous avons retrouvé partout le génie du lieu, la [ divinité présente de ce petit monde, celle qui y
répand à son gré le bien et le mal. Pour parler des femmes selon le sujet qui nous occupe, il nous semble qu'elles ont naturellement le cœur et Tes- -^ prit chrétiens. Le cœur d'abord.
V^i Le grand principe du chrislianisme est le déta-
<) chement de soi-même : ce détachement s'opère f chez l'homme par la réflexion, chez la femme par
\ Tàmour; or il y a une grande différence enlre
une réflexion tout accidentelle et l'amour, qui est ^\ ici le mouvement instinctif et la vie ; puis le niou- "^ vement des affaires pour les hommes est un perpétuel combat : chacun cherche à se faire une •^ place et à la faire aussi grande que possible, tan-
dis que la fonction de la femme est de s'oublier. La femme, parce qu'elle aime, est donc naturel- ^ lement chrétienne. J'ai entendu une enfant de ^
cinq ans qui, passant près d'un petit mendiant aftligé d'une plaie, disait : « Le pauvre petiti je voudrais être sa sœur pour le soigner. » Lorsque, dans une crise politique, des députés furent em- ^ prisonnés, la fille de l'un d'eux, une fille de dix ans, s obstinait, dans son lit, à repousser la couvertur.e de ses bras et de sa poitrine : « Je ne veux pas avoir chaud, disait-elle, papa a froid. » Voilà le germe chrétien du détachement, lebe- i
soin d'aimer et de souffrir pour ce qu'on aime. Le christianisme n'a plus qu'à tourner cet amour '^
vers Dieu, et il en fait la vie intérieure, où la ^
femme excelle ; tandis que l'homme poursuit un idéal politique, la femme poursuit un idéal personnel, qui n'est que le travail d'une âme i
sous l'œil de Dieu; éprise d'une perfection in- |
visible, que son sentiment et sou imagination J
embrassent, artiste solitaire, elle se tourmente et |
s'épuise dans ce travail caché. Laissons à la vie politique fout son prix ; mais la vie intérieure a le sien, et ce sont surtout les femmes qui la maintiennent; dans ce désert croissent librement les fleurs les plus délicates, ailleurs foulées aux pieds; il s'en échappe un parfum vivifiant qu ranime l'âme, comme, au sortir des travaux éner-
M. L'ABBË BAUTAIN. 105
vants de la ville, l'odeur des champs. A la rif • gueur, le inonde vivrait sans ces délicatesses, ^ beaucoup d'hommes même s en passent et les
? méprisent; il est certain qu'on peut vivre de
^ beaucoup moins qu'on ne croit : on se passe de
' vie intérieure, on se passe de poésie, on se passe
f de justice, on se passe de liberté. Ceux qui ont ^ inventé ces choses ont singulièrement compliqué
j la difficulté de vivre, en voulant que les hommes
s estiment eux-mêmes; heureusement ils n'imposent cette gêne qu'à eux seuls; ils seraient impar- ., donnables s'il prétendaient y obliger quelqu'un.
Le cœur des femmes est donc naturellement chrétien; leur esprit Test aussi : elles reçoivent volontiers les croyances spiritualistes, et les donneraient, si elles ne les recevaient pas. On les accuse d'être superstitieuses : elles le sont aisément, et si l'on voulait accepter, avec les croyances fondamentales, tout ce qu'elles y ont ajouté en tout temps et en tout pays, on ferait un composé étrange ; mais cette superstition n'est que l'enveloppe des vérités essentielles. Il est naturel qu'elles croient à ces vérités. Elles aiment; or on n'aime pas sans rêver que cet amour sera éternel ; on n'aime pas, on ne met pas son bonheur quelque part sans savoir qu'on ne peut rien pour le garder; sans se sentir sous le coup d'une volonté supérieure qu'on voudrait fléchir; on n'aime pas
sans espérer que ceux qu*on aime ménageront davantage votre amour, s'ils ont de nobles croyan- ]
ces et les sentiments délicats que votre foi vous ^
donne ; enfin on n'aime pas et on ne se dévoue pas sans invoquer dans son âme quelque témoin d'un sacrifice ignoré ou méconnu. Les hommes, 1
absorbés par les affaires, n'ont pas le loisir de se ^
connaître : un intérêt les occupe, un autre après, et leur vie se passe ainsi ; ils font leur fortune, sont ruinés, la refcmt, sont ruinés encore, et la j
refont encore; si de violentes afflictions les abattent, ils sont forcés de se redresser pour travail- ^ 1er, et échappent quelques instants à eux-mêmes. ^ Les femmes lisent sans cesse dans leur cœur ; c'est j là, c'est dans ce monde si souvent agité, toujours ^ inquiet, c'est dans ce monde si vivant d'affections et de haines, de plaisirs et de douleurs, d'espérances et de craintes, qu'elles apprennent la vie, les vents qui soulèvent et ceux qui apaisent; et enfin, lorsque la terre leur manque, lorsqu'elles ont perdu ceux qu'elles aiment, veillant au fond de leur cœur auprès de leurs morts chéris, leur attente opiniâtre est un témoignage visible de l'immortalité. Je reviens à M. Bautain pour prendre congé.
Aussi bien, je pense volontiers que dans tout le cours de ces réflexions j'étais tout près de lui et devançais seulement celles qu'il présentera dans la suite de son livre. Il est dur pour les femmes,
parce qu'il imagine tout ce qu'elles peuvent être ; ceux qui sont véritablement durs pour elles, ce sont ces littérateurs du jour qui leur ôtent leur âme, les logent au firmament pendant une heure d'éclat que la nature leur donne, pour qu'après elles tombent, et que, pendant le reste de leur vie, eues languissent méprisées sur terre, divinités de rebut. Je sais que cette littérature est en faveur, comme je sais aussi qu'elle inspire à quelques-uns de profonds dégoûts, et j'espère que M. Bautain en fera bonne justice : il a la raison et la verve pour cela.
Dans ce livre M. Renan a réuni des articles trèsdivers ; il y en a sur -des vivants, M. de Sacy et M. Cousin; sur quelqu'un qui est mort d'hier, Lamennais; sur une chose d'un moment, Vexposition de l'industrie; sur une institution permanente, l'Académie française; sur l'Italie et ses révolutions, sur la poésie des races celtiques, chères à l'auteur, etc., etc. Dans tous ces articles paraît un même homme, qui provoque beaucoup de sympathies et beaucoup de colères, mais qui
* Essais de morale et de critique, par Ernest Renan, membre de l'Institut. 1 vol. in-8«.
M. ERNEST RENAN. i97
ne saurait être indifférent à personne. Je parlerai de lui avec la liberté que donne une amitié déjà ancienne, fondée sur quelque chose de mieux qu'une complaisance réciproque.
Il y a chez M. Renan un sentiment qui explique, sur tous les sujets, ses affections et ses antipathies, les unes et les autres très-vives : c'est Tamour de la civilisation. Qu'enlend-il donc par la civilisation? Je me hâte de le dire : ce qu'elle est véritablement, dans son sens le plus large et le plus profond. Le genre humain se civilise quand il s'élève au-dessus des besoins du corps, quand l'âme s'éveille. A ce moment, Tesprit songe, étonné de la nature et de lui-même : la vérité l'inquiète, la beauté le charme ; de cette inquiétude nait la religion, de ce charme la poésie ; en même temps le cœur se trouble, touché par des sentiments plus délicats ; de ce trouble nait la vie morale. Le mouvement, une fois donné, ne s'arrêtera plus. La civilisation est la nature cultivée; l'homme civilisé est celui dont l'esprit est ouvert à toutes les idées, l'âme ouverte à tous les sentiments ; mais ce n'est pas assez dire, et trop souvent on entend par civilisation la fermentation qui résulte de ces éléments jetés ensemble, l'air vicié qui s'en dégage ; elle est mieux que cela, elle est la nature perfectionnée, capable de concevoir toutes les idées, mais aussi de les juger,
i98 LITTÉRATURE ET MORALE.
et ne retenant que les idées justes; élevant tous les sentiments que Dieu a mis en nous, pour en faire la fierté, la sainteté, Théroïsme, enfin, ce qui contient tout le reste, la noblesse du cœur. La société civilisée est celle où un homme peut vivre avec cet esprit et cette âme-là et où il se forme beaucoup d'hommes pareils. La civilisation périt sous le despotisme, qui éteint les esprits et abaisse les caractères ; elle souffre du lourd dogmatisme qui se complaît dans l'absolu de ses affirmations ; elle hait les époques où il n'y a de culte que le culte de la richesse ; elle méprise ce qui est commun et plat; elle repousse la médiocrité, qui prétend ajuster le monde à sa mesure.
Si la civilisation est comme l'épanouissement de l'humanité, la fleur tendre et magnifique que l'humanité travaille avec toutes ses puissances à former et où elle s'achève, il est permis de l'aimer, il-est permis de craindre pour elle, d'appeler ce qui la sert, de repousser ce qui la blesse, et il faudra pardonner à M. Renan la vivacité de son émotion pour de si grands intérêts.
La civilisation est donc la liberté de l'esprit et l'élévation morale, et M. Renan est passionné pour elle. Jusqu'ici nombre de personnes s'accordent avec lui pour admettre sa définition ou approuver sa passion ; mais il entend d'une certaine manière cette liberté d'esprit qu'il appelle la
critique ; or c'est là que se marque le plus fortement son caractère propre et là aussi que commencent les réserves, les contestations, les irritations. D'abord, M. Renan ne se contente pas de proclamer le principe de la liberté de T esprit, il s'en sert, et complètement, faisant passer par sa critique toutes les doctrines religieuses, philosophiques, toute l'histoire, en un mot tout ce qui a paru sur terre, qu'il se soit présenté comme né du sol ou descendu du ciel ; il n'a vu dans les idées et dans les faits que des idées humaines, ràes faits humains, et, ce qui est plus dur que l'hostilité, il a témoigné de la sympathie pour des religions qu'il jugeait avec tant d'indépendance. Premier grief, des croyants aux diverses révélations. Puis, il trouve bien peu de certain dans les affirmations qu'il examine, et, sur les choses divines, il condamne la raison humaine à une grande ignorance^ réduisant, il semble, la religion au sentiment religieux et la science à la recherche. Second grief, où les philosophes se réunissent aux théologiens. Enfin, il ne lui suffit pas d'appliquer la critique, il professe partout qu'elle est le fait d'une minorité imperceptible, d'une aristocratie infiniment restreinte, et on a cru que, du haut de la critique, il contemplait avec grand dédain le reste des hommes, leurs pensées, leurs sentiments, leurs misères même, et les regardait
comme un spectacle pour récréer sa curiosité. Troisième grief, d'un public venu de tous côtés. Puisque le fort de la question est sur ces points entre M. Renan et ceux qui le combattent, abordons-les franchement. Les théologiens et les simples croyants que M. Renan a atteints dans la liberté de sa critique se sont défendus ; rien dé plus légitime; mais plusieurs de ceux qui ont voulu défendre la religion nous semblent, avoir laissé percer des prétentions contre lesquelles il faut se défendre à son tour. Tout homme doit comprendre qu'on ne partage pas ses croyances, il doit le comprendre surtout quand ses croyances sont la foi à des choses qui étonnent la raison, à des mystères ou à des miracles. J'examine : il arrive que le surnaturel me blesse, que la tradition me parait équivoque ; voulez-vous donc que je croie sans examen? Je dis ce qui m'empêche de croire; voulez -vous que je mente? ou peutêtre que je me taise? Si, de plus, c'est un dogme pour vous qu'on ne croit pas sans la grâce, et que Dieu donne ou ne donne pas la foi à qui il lui plaît, que me reproche-t-on, si j'ai cherché sincèrement? A-t-on autre chose à faire qu'à me plaindre, qu'à tâcher encore d'éclairer mon esprit et de disposer mon cœur? Et les injures sont-elles bonnes à cela? Enfin, si vous êtes sûrs de posséder la vérité et que l'erreur ne prévaudra pas contre elle,
pourquoi ces convulsions? Dieu ne combat-il pas avec vous? Je n'ai jamais pensé, pour mon compte, que lorsqu'on se bat on dût se battre avec modéralion ; il faut, comme dit le proverbe, faire ce qu'on fait ; la polémique des livres, des journaux, n'est pas la discussion des salons, où chaque opinion s'affaiblit et baisse de ton, par convenance pour le lieu ; dans les combats au grand soleil et au grand air il y a d'autres convenances , on n'est tenu qu a être loyal envers son adversaire et à ne pas l'insulter ; c'était le moment d'être modéré, quand vous jugiez en vous-même la justice des deux causes ; une fois le parti pris, la modération qui émousse les armes, qui énerve les arguments, qui éteint la passion et l'éloquence, n'est plus de mise ; il s'agit de vaincre ; on ne vous dit pas : Pensez avec feu et parlez modérément ; on vous dit : Pensez modérément et parlez avec feu. Je suis donc, je le répète, pour les vrais combats entre les opinions ; mais il y a au-dessus de toutes les opinions un principe qui ne doit jamais être atteint, c'est la liberté de penser. Si M. Renan n'est pas le premier qui l'ait proclamée, il est sans contredit un de ceux qui, en France, la représentent lé plus honorablement. Or il est bon qu'il y ait à chaque époque un ou plusieurs esprits, même un peu jaloux et ombrageux, qui la représentent; car la liberté de penser, c'est la liberté. Il n'y en a pas
202 LITTÉUATURE ET MORALE.
deux ; Tune en religion, Tautre dans le reste des choses ; il n'y en a qu'une, qui s'applique à tout : ^
elle est la raison consultant la vérité et s'y sou- j
mettant;. elle est la conscience, elle est l'homme !
même; c'est elle qui empêche que la force soit |
seule dans le monde.
Espérons donc qu'entre M. Renan et les^ défenseurs de la foi la grande polémique fera taire l'autre, et que le débat sera digne des intérêts qui y sont engagés. A leur tour, les philosophes, que M. Renan n'a pas non plus satisfaits, devront être justes et reconnaître, dans tout ce qu'il écrit, un sentiment religieux d'une grande profondeur. Ce "n'est sans doute que l'essence du spiritualisme, l'aspiration en haut, mais c'est quelque chose, et si les croyances particulières périssaient dans une génération ou dans une âme, ce sentiment restant, n est-il pas vrai que tout ne serait pas perdu? Après cela, on doit avouer que ce sentiment religieux ne suffit pas à l'humanité. M. Renan a raison lorsqu'il affirme que l'homme ne se contente pas de ce qui est, que. son intelligence conçoit du divin par delà ; mais je veux savoir quelque chose de plus. Qu'est-ce que ce divin I Est-ce un être? est-ce un idéal? Lorsque plus d'un philosophe s'arrête, l'esprit étonné, devant cet infini, a peur de le limiter en affirmant, de parler mal en voulant parler, l'humanité ose davantage : elle affirme un
M. EUNEST RENAN. 203
être réel et vivant, qu'elle aime, qu'elle redoute, qu'elle prend à témoin, qu'elle invoque contre le mal, et à qui elle appelle de ses souffrances. C'est* que rhumanité ne pense pas seulement, c'est qu'elle agit. Aussi, quand M. Renan songe à la morale, il oublie bien des incertitudes de la spéculation. Dans le livre que nous annonçons, on lit cette belle pensée : « Dès que le sacrifice devient un devoir et un besoin pour l'homme, je ne vois plus de limite à l'horizon qui s'ouvre devant moi. Comme les parfums des îles de la mer Erythrée, qui voguaient sur la surface des mers et allaient au-devant des vaisseaux, cet instinct divin m'est un augure d'une terre inconnue et un messager ' de l'infini. » Safts presser M. Renan sur le plus ou moins de précision des affirmations particulières, le voilà dans la tradition de la philosophie française, qui unit la spéculation et la pratique. Sur ce point, Voltaire et Rousseau s'entendent avec Fénelon et Bossuet, et le dix-neuvième siècle avec ceux qui précèdent ; sous ce principe s'est rangé un corps solide de croyances où chacune subsiste par elle-même, et toutes se soutiennent les unes les autres. Elles sont devenues suspectes à plusieurs, parce qu'elles prêtent à l'éloquence ; on a accusé des philosophes de rechercher l'effet par leur moyen, et il est manifeste qu'elles ont bien inspiré les écrivains ; mais elles ne sont pas pour
cela des vérités oratoires, elle sont vérités ; seulement le style s'élève quand il les touche comme ♦quand il touche tout ce qui est simple et grand. Ce n'est pas nous qui reprocherons jamais à Tauteur du Vrai^ du Beau et du Bien de s'être complu à les exprimer dans son beau langage : la plus belle forme dont il les revêt n'est que leur forme naturelle rencontrée par un esprit admirablement doué.
Quant au dédain que M. Renan paraît avoir ressenti pour la foule des esprits qui ne sont pas ouverts à la critique, s'il l'a jamais ressenti, il le perdra en considérant le nombre de ses lecteurs, et il craindra^ en l'exprimant, de blesser des amis inconnus. N'y en a-t-il aucun parmi les élèves présents ou passés de cette École normale qu'il vieht de maltraiter si rudement? If hésitait, il l'avoue; pourquoi ne s'est-il pas arrêté? Homme d'érudition, il pouvait pardonner à cette école en se rappelant tout ce qu'elle a fourni à l'érudition; homme de goût, il pouvait être doux pour elle en faveur des services qu'elle a rendus à trois littératures et au goût public ; mais, puisqu'il lui reproche surtout d'avoir créé des maîtres d'histoire et de philosophie, au détriment de la grande histoire et de la grande philosophie, qu'il me permette un souvenir d'un autre âge. Dans ce tempslà, nous enseignions sans doute aux jeunes gens
U. ERNEST RËMAIN. 205
une certaine doctrine, mais nous faisions mieux : nous fâchions de leur donner le goût des hautes questions, de leur communiquer le mouvement d'esprit que nous sentions en nous-mêmes, et qui nous parait maintenant, comme il nous paraissait alors, le plus sûr résultat de notre enseignement, dût-il ébranler ou renverser les opinions particulières que nous avions établies ; car ni pour Teau ni pour Tesprit il n'est bon de croupir. Nous donnions ce que nous avions emporté de notre passage à Técole, et ceux qui l'ont reçu ne nous Vont pas reproché. Aujourd'hui encore, quand nous nous recueillons dans nos meilleures années, nous y trouvons ces années d'école : en y pensant bien, ce n'est pas le regret de la jeunesse, c'est le souvenir toujours cher du premier éveil de l'esprit, des premières ardeurs pour la vérité et des engagements contractés avec elle. Et ce n'est pas parce que c'était nous ni parce que l'école était telle ou telle ; il en sera toujours ainsi : quiconque y entre entre dans une tradition, il la porte ensuite dans l'Université, qui, dans des temps très-différents, paraît demeurer fidèle à elle-même.
A suivre avec attention M. Renan, on découvre chez lui une disposition qui créera entre le public et lui bien des malentendus. Lorsqu'il est possédé par un sentiment vif, il l'exprime dans toute sa vivacité, et se satisfait, sans consentir à se préoc-
206 LITTÉIUTURE ET MORALE.
cuper de l'interprétation qu'on donnera à ses paroles et de l'opinion qu'on prendra de lui. Comme il est passionné sous sa science, et qu'il est un écrivain, son talent de style met sa passion en relief. De là, souvent, des phrases très-belles, qu'on ne peut pas ne pas voir, qu'on ne peut pas oublier quand on les a vues, et qui ont étonné ou scandalisé les lecteurs ; il faut, pour leur rendre leur vrai sens etieur exacte portée, que le lecteur les compare avec le reste des écrits, ou (ju'il les rapporte au sentiment qui les a inspirées; qu'il ait, en un ihot, ujie équité qu' on ne peut pas exiger de lui. Cette équité m'est moins difficile; familier avec les livres et l'esprit de l'auteur, je relis quelques passages qui ont soulevé des colères. Ceci, par exemple, sur le rôle du penseur ici-bas:
« Spectateur dans l'univers, il sait que le monde ne lui appartient que comme sujet d'étude, et, lors même qu'il pourrait le réformer, peut-être le trouverait-il si curieux tel qu'il est, qu'il n'en aurait pas le courage. » Et ceci sur Rome : « Pour moi, je ne puis envisager sans terreur le jour où la vie pénétrerait ce sublime tas de décombres. Je ne puis concevoir Rome que telle qu'elle est : musée de toutes les grandeurs déchues, rendez-vous de tojis les meurtris de ce monde, souverains détrônés, politiques déçus, penseurs sceptiques, malades et dégoûtés de toute espèce; et si jamais le
fatal niveau de la banalité'raoderne menaçait de percer cette masse compacte de ruines sacrées, je voudrais que Ton payât des prêtres et des moines pour la conserver, pour maintenir au dedans la tristesse et la misère, à Tentour la lièvre et le désert. »
Que. dire de ces dernières lignes, admirables et cruelles? Si dans ce Paris qui se transforme vous n'avez rien regretté, ne parlons plus; mais si vous avez regretté quelqua chose, si vous êtes allé à Rome, si, vous promenant dans ses ruines, vous avez senti le grand esprit qui y habite ; si, lorsque le monde va se perdant dans l'insignifiance, vous avez réfléchi qu'il y a là un coin de terre d'une noblesse incomparable, et frémi en songeant qu'il pourrait devenir semblable à tout, et qu'il n'y aurait bientôt plus d'asile pour quelques âmes que la vulgarité ne contente pas; si, enfin, vous avez le don de rendre vos émotions dans leur force, vous ne discuterez plus ces lignes, vous les écrirez.
Celles où M. Renan renfermait une sorte de profession de foi politique et sociale semblaient respirer une curiosité superbe et sans entrailles ; aussi le parti qui &vorise le plus M. Renan, celui des libres penseurs, avec son amour du progrès, dut-il les trouver étranges. Eh bien! qu'un- des plus décidés de ce parti cherche en lui-même, il y trouvera quelque chose qui plaide pour M, Renan
Il croit que la raison doit gouverner, mais il sait aussi que la raison n'est pas tout ni dans lé monde, ni dans Thomme, qu'elle ne fait pas à elle seule les événements, et que, sur la toile qu'elle prépare, l'imagination, la passion, la fortune brodent leurs fantaisies ; si quelque dieu lui permettait de tracer à l'humanité sa route toute droite, comme il est homme, comme il ressent, lui aussi, cette curiosité que notre auteur appelle « la moitié de la volupté de la vie, » il reculerait peut-être. Imagination, passion, fortune, déraison et fascination du monde! Inventant toujours, jetant l'homme dans toutes les situations, elles le révèlent sous toutes les formes; elles mènent l'action par des chemins si nouveaux, si imprévus, elles composent un spectacle d'un tel attrait, que, blessé mortellement par elles, on reste attaché là et on veut vivre pour voir.
Le sentiment qui fait que M. Renan aime le pittoresque dans le monde est le même qui lui fait aimer le pittoresque dans Rome, le sentiment des artistes, nation, comme on sait, irritable. Ils sont prompts à maudire, et que n'ont-ils pas maudit, quand on est venu leur déranger leur univers ? Puisqu'ils n'empêchent rien de se faire, il faudrait bien leur permettre de se consoler ainsi. Mais on ne le leur permet pas, et on les juge en rigueur comme s'ils écrivaient avec une raison géomélri-
que. Eh bien ! on peut être content, car M. Renan a effacé ces lignes, par respect pour des convictions honorables. Certes, si les événements et les actions sont indifférents à quelqu'un, ce n'est pas à lui. Sa passion contre le mal (et il entend par le mal ce qui abaisse l'homme) est implacable, enflamme tous ses écrits, y ramène sans cesse l'énergique protestation morale destinée à survivre aux misères qui l'ont provoquée. Quel indifférent que celui qui, dans la préface de son présent ouvrage, après de sombres pressentiments, écrit ces lignes d'une pénétrante ironie : « Je sais qu'à plusieurs de telles craintes pour l'avenir paraîtront un anachronisme, et qu'on y verra un effet de cette mélancolie que certaines personnes, indulgentes pour le présent comme le présent l'est pour elles, m'ont, dit-on, reprochée. Mais chacun a son caractère ; bien que parfois je sois tenté d'envier le don de ces natures heureuses, toujours, et facilement satisfaites, j'avoue qp'à la réflexion je me trouve fier de mon pessimisme, et que, si je le sentais s'amollir, le siècle restant le môme, je rechercherais avidement quelle fibre s'est relâchée en mon cœur. Un jour peut-être une telle rigueur s'adoucira, et si quelque chose pouvait aider à ce changement, ce serait sans doute que les personnes dont l'optimisme ne me paraît pas justifié, sans devenir mélancoliques (ce qui n'est guère,
je crois, dans leur caractère), arrivassent à comprendre que ce qui fait la joie des uns peut ne pas faire le l)onheur de tous. »
Ceux qui, sur une phrase jetée en passant dans une note du présent Volume^ ont cru que M. Renan désertait les principes de 89 et avec eux la liberté, n'auront qu'à lire le volume même; ils seront suffisamment édifiés. Je le dis tout en regrettant que Farrêt contre 89 soit d'un côté et les considérants de Tautre, parce qu'il y aura plus de gens qui connaîtront le mot que le livre ; le livre marche, et les mots volent. 11 est curieux que, même après que Terreur est dissipée, l'émotion ne s'apaise pas tout à coup, et qu'il reste dans les esprits un fond d'inquiétude et de défiance ; sans cela, on n'aurait pas vu des rédacteurs d'un journal traiter gravement M. Renan d'apostat, parce qu'il trouve que la poésie de Déranger n'est ni assez légère ni assez limpide, et qu'il ne goûte pas le Dieu des bonnes gens.
M. Renan a dû sourire de cette accusation, et je ne le disculperai pas; mais je voudrais montrer, par un exemple, que la vivacité de son sentiment l'emporte quelquefois à des injustices réelles, et qu'il a à s'en défendre. En littérature, son amour pour la critique, qui vit plus de curiosité que d'admiration, me semble l'égarer. Dans l'article sur M. de Sacy, où il explique comment il se se-
pare de lui en fait de goût littéraire, il a écrit : « Le moraliste n'aime que les littératures complètement mûres et les œuvres d'une forme achevée. Le critique préfère les origines et ce qui est en voie de se faire ; car pour lui tout est document et indice des lois secrètes qui président aux évolutions de l'esprit. » Partant de là, il traite avec une grande rigueur la littérature française du dixseptième siècle, qu'il renvoie aux écoles, aux écrivains et aux curieux : « Elle a le don spécial qui fait les littératures classiques, je veux dire une certaine combinaison de perfection dans la forme et de mesure (j'allais dire de médiocrité dans la pensée). Les nations étrangères, sauf celles qui n'ont aucune originalité littéraire, n'y voient qu'une littérature tertiaire^ si j'ose le dire, un écho de la littérature latine, écho elle-même de la littérature grecque... Cette littérature est trop exclusivement française; elle souffrira quelque chose, je le crains, de l'avènement d'une critique dont la patrie est l'esprit humain... Qu'elle reste dans son ensemble la lecture exclusive des hommes de goût, que les esprits distingués de tous les temps continuent d'y recourir, pour s'élever, se consoler, s'éclairer sur leurs destinées, voilà ce dont je doute. Nous avons dépassé l'état intellectuel où cette littérature se produisit, etc. » Jamais je ne^consentirai à ce jugement. Il fau-
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drait un volume pour exposer les objections qu'il soulève ; mais si quelques lignes ne suffisent pas à réfuter, elles suffisent à protester. Je Taccorde (et comment ne pas l'accorder!), sur des points de la plus haute importance, nous ne nous entendons plus avec le dix-septième siècle : sa politique n'est pas notre politique; son histoire, notre histoire ; sa religion précise et sévère n'est pas la religion de la plupart des hommes de ce ten^ps, incroyants qu'elle blesse, et croyants qu'elle gêne; mais dans quelle littérature trouvez-vous une plus profonde connaissance de l'homme, j'entends de l'homme éternel, avec ses grandeurs et ses misères? Si nous sommes encore cet homme-là, avec ses grandeurs sans doute, la force de l'esprit et de l'âme, la domination de l'univers; avec ses misères aussi, l'ignorance, le doute, l'erreur, l'effort, la passion, la vanité, la ruine, la maladie, la mort et le deuil, le dix-septième siècle n'a-t-il rien à nous dire, n'a-t-il rien pour nous élever, nous consoler? Vous trouvez que cette littérature est tertiaire, d'après la romaine, qui est d'après la grecque. Mais d'abord, pour le fond des idées, vous oubliez la tradition juive et chrétienne, qui fournit toute une littérature à part, la littérature sacrée, celle des traités théologiques et moraux, des sermons, des oraisons funèbres, et pénètre profondément la littérature profane. Si toutes les variétés de l'es-
prit humain méritent Tatteniion du critique, s'il s'arrête devant le paganisme et devant le christianisme, comment ne s*arrêteraii-il pas aussi devant cette civilisation française du dix-septième siècle, où le paganisme et le christianisme se fondent, et devant la littérature qui exprime cette fusion ? La combinaison de ces deux éléments n est-elle pas originale comme les éléments qu'elle renferme ? Tel est le fond ; quant à l'art, ce que la littérature de ce siècle a emprunté à Tart romain et grec est facile à dire : elle leur a emprunté la perfection. Qu est-ce que cette perfection ? L'exacte proportion entre la pensée et la forme, qui ne montre ni plus ni moins que la pensée, mais la montre bien tout entière ; œuvre complexe de toutes les puissances de l'homme, où la raison saisit l'idée, l'imagination l'illumine, le sentiment la meut et l'enflamme; œuvre manquée quand l'idée flotte dans le vide, quand la lumière donne dans les yeux, quand le mouvement est factice au lieu d'être le mouvement de la vie et de la vie propre de l'objet. Voilà la perfection qui est dans notre littérature du dixseptième siècle, non pas perfection française, mais perfection absolue, et qui, je l'espère à mon tour, la sauvera. La souveraine beauté n'est sans doute, à prendre l'essence des choses, que la souveraine vérité ; pour qui les pourrait contempler en face, la vérité et la beauté se confondent ; mais comme
celte vision est refusée ici-bas aux hommes, la beauté dans leurs œuvres est différente ; elle souffre ce qu'il y a de fatalement incomplet ou de faux dans nos pensées, et se montre partout ou paraît une imagination forte et un sentiment vrai. C'est ce qui fait que Ton compte tant de beautés dans leurs ouvrages, malgré le peu de vérités qu'ils possèdent et la contrariété des opinions; c'est ce qui fait que M. Renan, pour combattre les écrivains du dix-septième siècle, n'a pas cherché une autre langue que la leur, ni pour rendre, dans sa liberté et son éclat, la vieille poésie de Job.
M. Renan dit que le moraliste aime cette littérature, parce qu'il aime ce qui est vieux; je crois qu'il se trompe. Ce qui caractérise les anciens, c'est le respect de la pensée et de la parole, et la personne qui s'oublie pour ne laisser paraître que la vérité. Les anciens, les yeux fixés sur la perfection, s'efforcent de s'y conformer; ils travaillent à se contenter eux-mêmes et n'y réussissent pas; ou, si la réflexion est absente, ils sont emportés par leur sentiment, qui emporte la langue à sa suite. Tel est l'art du dix-septième siècle, art sincère, sérieux, religieux, qui tantôt se connaît, tantôt s'ignore, mais toujoure, inspiré ou réfléchi, a son foyer dans la conscience. Aussi les écrivains de ce siècle, dont nous ne sommes pas encore séparés par deux siècles, sont des anciens. Rayons
donc, et Dieu merci nous sommes pleinement d'accord là-dessus, rayons du nombre des anciens tous ceux qui visent à Tapplaudissement, tous ceux qui jouent avec les mots et les idées. Si nous en avons de ceux-là, un jour ils seront vieux ; anciens, ils ne le seront jamais ; et s'il y a quelque part, maintenant même, un écrivain, un moraliste, chez qui se retrouve ce désintéressement de soi, ce respect, que nous disions plus haut, de la pensée et de la parole, n'attendez pas qu'il meure et que ses ouvrages vieillissent, c'est un ancien.
Aucune divergence d'opinion sur des points particuliers ne nous fera oublier ce que M. Renan rend de services, ce qu'il apporte à la culture libérale de celte époque, de son esprit et de ses sentiments. Il apporte à cette œuvre d'éminentes qualités d'érudit, de philosophe et d'artiste, l'élévation morale, sans laquelle les autres qualités sont mauvaises, et la fermeté de caractère, sans laquelle elles ne font rien. Nous sommes un grand nombre qui le regardons avec un vif intérêt suivre sa voie, et personne plus que celui qui écrit ceci.
La médecine a ses observations, ses ren)èdes et son langage; on lui emprunte ces trois choses et on essaye de les transporter dans la littérature; c'est cette tentative que j'essayerai de juger ici. Le sujet, comme je me propose de le traiter, est d'une difficulté extrême. Depuis quelque temps les écrivains ont pris de grandes libertés, et ils ont entraîné les critiques, qui, pour les blâmer, ont été obligés de les citer, et se sont compromis pour les compromettre. Naturellement les critiques ont cité ce qu'ils ont trouvé de plus fort; ils placent ainsi en évidence ce qui dans les livres
disparaissait un peu, et, concentrant en quelques pages tout le mauvais d'une multitude de volumes, ils épargnent au lecteur la peine de l'aller chercher. Ils mériteront encore mieux de la postérité, qui, lorsque les ouvrages aujourd'hui courus seront devenus plus rares, serait embarrassée de les recueillir et serait privée de dissertations, de peintures, d'expressions du plus haut goût; dans bien des années d'ici, quand nous serons à notre tour devenus une antiquité, plusieurs des pages multipliées à cette heure dans des éditions sans nombre se perdront, avec elles les traits hardis qu'elles renferment et qui ne subsisteront plus que dans les témoignages des critiques ; les érudits d'alors béniront ceux qui leur ont conservé ces merveilles; appuyés sur ces documents, ils reconstruiront les ouvrages, la littérature, la société d'aujourd'hui et donneront une grande idée de nous à nos arrière-neveux.
Puisque je suis décidé à être discret, je le serai et ne nommerai pas les ouvrages qui ont provoqué mes réflexions, mais ils seront suffisamment désignés par cebi : on les achète, on s'en tait dans les salons, les femmes ne les avouent pas ; singulier phénomène! il s'en est vendu cinquante mille exemplaires, et personne ne les a lus. Si vous les ouvrez, voici ce que vous trouverez uniformément : l'auteur est un apôtre de la poésie et de la
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chasteté; c'est par chasteté qu'il dit les choses toutes crues, et il s'échappe du volume une odeur d'amphithéâtre avec poésie désinfecta^nte. Je n'ai pas encore pu savoir si ce qui fait vendre ces livres ce sont les crudités ou la chasteté et la poésie, et je me plais à croire que ce sont les deux dernières. Jusqu'ici elles avaient la renommée de rapporter peu; maintenant elles rapportent beaucoup ; c'est un grand honneur pour notre société qui les encourage ainsi. Tandis qu'une cer* taine littérature va vers la médecine, une certaine médecine va vers la littérature avec le même succès près du public. On m'a signalé en ce genre un traité d'un médecin contemporain. Ce docteur est le père de dix-huit ouvrages qui s'aident en frères, chacun se proposant d'annoncer tous les autres, et la médecine poussant la parfumerie. Je ne nommerai pas le livre, pour ne pas l'annoncer à mon tour; qu'il suffise de savoir que, comme il est nouveau, il n'est encore qu'à la dix-neuvième édiliom La médecine y est nue, relevée pourtant de philosophie et de poésie : la philosQphie revient souvent recommander l'obéissance aux lois de la nature; la poésie est représentée par des morceaux lyriques sur le bonheur de ceux qui suivent les lois de la nature et par de petits vers badins et sentimentaux. Ce libre échange entre la littérature et la médecine est une bonne fortune : il
DE LA MÉDECINE EN LITTÉRATURE. 2i9
donnne à Tune la science, à Tautre les grâces, pour le profit des deux.
Comme il y a un préjugé qui rapporte à Balzac l'origine de ce que nous avons maintenant, j'ai dû remonter jusque-là, et j'ai relu la Physiologie du mariage. Le fond est l'étemel sujet des contes et des nouvelles > l'ancien combat de ruses entre le mari et le célibataire, le public étant pour celui qui joue le mieux; seulement ici, au lieu de récits détachés, on a de la science, la stratégie de la chose. Le livre, très-spirituel, ne serait pas immoral s'il y était une seule fois question de moralité. Ce qui m'a extrêmement* étonné, c'est de voir l'auteur^ dans un endroit où un person» nage raconte une histoire, s'arrêter et annoncer qu'il supprime certains détails qu'il trouve trop hardis pour son époque. Bonnes gens de 18291 cette pruderie vous honore : on vous a certainement expurgé les Contes de Perrault. Dirait-on qu'il n'y a que trente ans entre eux et nous? Il est vrai qu'en trente ans bien employés on n'avance pas mal. Dieu merci! nous en avons lu bien d'autres; nous ne sommes pas si aisément efiarouchés, et avec ces scrupules un auteur de notre temps ne ferait guère ses affaires. Balzac n'avait exposé que la physiologie du mariage; nous, nous avons exposé le mariage physiologique; il y a progrès.
Venons aux livres en question. Pour les juger, il y a un principe sûr, qu'il me suffira d*indiquer rapidement. Les objets ne sont rien en euxmt^.mes, ils sont tout par la nature de rémotion qu'ils produisent, et cette émotion est diverse, comme les hommes et les sentiments des hommes. Dans un malade le médecin voit la maladie, la Sœur de charité un frère souffrant, celui qui aime voit quelqu'un qu'il aime et qu'il faut sauver; un cadavre n'a rien de repoussant pour l'anatomiste qui y voit un sujet d'étude, pour l'artiste qui en admire le repos, pour l'esprit réfléchi qui y voit un mystère, pour l'affection qui persiste à y reconnaître un objet chéri ; le nu, fond nécessaire des arts du dessin, de la sculpture et de la. peinture, serait, en photographie, inavouable ; les tableaux hardis de la poésie changent de caractère suivant celui qui les trace et celui qui les regarde : quand l'art est supérieur, le sentiment élevé, l'esprit du lecteur monté assez haut, la jouissance est délicate et le péril nul ; c'est différent si l'art n'est pas assez puissant, ni le sentiment assez pur, ni l'esprit du lecteur assez préparé. Les peintures de Lucrèce seraient sensuelles ailleurs, chez lui elles sont religieuses; je plains celui à qui elles diraient autre chose que l'énergie féconde de la nature et la loi éternelle de la vie. Où Lucrèce est sérieux, l'Arioste joue ; il joue si légère-
ment, avec tant de mobilité et de grâce, que les plus séduisantes visions ne font aucune atteinte profonde et paraissent et disparaissent dans tout un enchantement. Pour déterminer si Tobjet qu'on vous présente est dangereux ou innocent, ne lui demandez donc pas : a qui étes-vous? » mais c( à qui parlez-vous? » à l'imagination, aux sens, à la raison ou au cœur? Je me rappelle un effet curieux de ces impressions dominantes qui étouffent les autres. Il y a à Rome un couvent de Franciscains dont la terre conserve merveilleusement les corps qu'on lui confie. Dans une espèce de sous-sol, éclairé par le jour, sont plusieurs salles où on voit des religieux exhumés , revêtus de Thabit monastique, le chapelet en main ou leur livre de prières ; à côté d'eux des multitudes d'ossementsingénieusement arrangés en colonnes, en lustres, en corniches, en arabesques, en fleurs, comme dans nos arsenaux les diverses pièces de l'armement ; venus en ce lievi avec les idées de notre pays, nous nous découvrions et parlions bas; le Franciscain qui nous conduisait, destiné à figurer là un jour, ne nous comprenait pas, car on ne se découvre point et on ne parle point bas de • vantdes objets d'art; il nous les faisait admirer avec le dilettantisme d'un cicérone dans un musée, et riait avec mépris de visiteurs qui avaient pris la fuite. Nous sommes tous comme lui : une
de nos facultés fortement touchée rend les autres sourdes et aveugles ; ainsi il importe de choisir cette faculté.
Appliquez celte règle de critique à nos écrivains du jour. Pour couvrir leurs libertés, ils se réclament de la science. Franchement, ceux qui se contenteront de ce qu'ils en donnent se contenteront de peu, et les anciens de la science rient de ces nouveaux, qui tombent en extase à la porte, puis, après un tour de promenade, s'imaginent qu'ils ont tout vu. Aussi bien nos auteurs sentent secrètement cela, et ils s'envolent vite vers la poésie. Qu'il y ait parmi eux des poètes, on ne le conteste pas, il y en a de charmants; mais ils sont poètes quand ils s'oublient, et leur prétention de médeieine poétique est une prétention qui demande quelque examen. Nous ne savions pas encore que lia science fût si nécessaire à la poésie, nous nous imaginions qu'il y avait des beautés simples dans la nature, et dans l'âme un sentiment simple aussi qui leur répondait ; il paraît que nous nous étions trompés : ces beaux palais de nuages, suspendus en Tair ou reflétés dans Teau, dans lesquels on voudrait habiter, l'éclat et le parfum des fleurs, les masses des montagnes, les éruptions des volcans, la mer, les orages, mille autres spectacles, faute de connaissances physiques, ne nous disaient rien ; on at-
tendait la science pour les goûter comme il convient ; il fallait absolument qu'un savant vînt nous dire : c( Ces nuages sont de la vapeur et de la pluie; cet éclat et ce parfum des fleurs, des combinaisons d'atomes; ces masses de montagnes, ces laves de feu, des roches de l'échantillon que voici ; la mer, deux gaz liquéfiés; les orages, rélectricité des laboratoires. » On sent comme toutes ces explications scientifiques élèvent Timagination. Mais ce n'est rien encore ; voici quelque chose de plus, qu'on ne pourrait croire si on n'en avait été témoin. Il y a dans l'homme un sentiment d'une puissance singulière où tout son être passe ; ce sentiment ne peut naître sans échauffer, sans illuminer, sans transformer, ne fût-ce qu'un instant, l'être qui le conçoit ; chez les uns, c'est un effet durable, la révélation d'eux-mêmes, qui les fait tout ce qu'ils seront; chez d'autres, un éclair rapide, mais enfin un éclair, la seule flamme qui pût jaillir de créatures fatalement communes ; le coup part des profondeurs delà vie physique, mais il répond dans l'âme, il y éveille des voix endormies, le plus grand nombre pour mourir là, quelquesunes pour résonner au dehors et traverser les siècles; ce sentiment, on l'a nommé : c'est une poésie vivante, c'est l'amour. Il semble qu'ici il n'y avait qu'à recueillir la poésie toute faite, sans s'ingérer d'en inventer une autre ; mais on a voulu faire
mieux que la nature : à la grande et libre vie de Tâme on a substitué le rhythme mécanique des fonctions du corps, de la circulation et de la digestion ; c'est la grande révélation du siècle, la poésie de l'avenir. Après cette découverte, il n y a plus rien à découvrir et nos savants feront bien de se reposer. De bonne foi, c'est assez comme cela et on ne peut que féliciter ceux qui, après cette belle entreprise, croiraient encore à la médecine poétique ou à la poésie médicale, comme ils voudront. Nos auteurs ont mis dans leurs livres de la science, qu'ils ont prise où ils ont pu, et de la poésie, qu'ils ont prise ailleurs, aux sources vives où elle se prend ; ils ont mis un peu de la première, de la seconde beaucoup, assez de science pour gâter la poésie, assez de poésie pour gâter la science. On ne réussit pas toujours aussi bien.
Leur autre prétention est la chasteté parfaite de leurs livres, qui n'ont peur ni des détails ni des expressions anatomiques. Us ne paraissent pas non plus avoir fait peur aux lecteurs et à des lectrices. Dans une comédie de Molière, un galant invite une belle à venir voir, pour se divertir, la dissection d'une femme, sur quoi il doit raisonner; Angélique refuse ; elle accepte maintenant. Nous ne nous permettrons pas de dire qu'elle a tort , mais du moins on a eu tort de l'inviter. Comme ceux qui raisonnent sur le sujet en question sont
dans toute la naïveté de la science, ils sont trèsétonnés des réclamations soulevées, et le scandale qu'ils excitent les scandalise à leur tour; ils s'indignent contre a ces pudibonds, plus chastes que la nature, plus purs apparemment que Dieu. »
Mon Dieu! non; et c'est justement le contraire. On connaît le proverbe: « Aux saints tout est saint; » nous ne prétendons pas l'être, et nous parlons timidement comme des pécheurs dans un monde corrompu ; nous sommes après, eux avant la chute. Ce n'est pas pour nous que nous sommes scandalisés, nous ne nous savions pas si tendres que cela; mais nous souffrons de voir que l'on met dans chaque maison un livre qui humilie les mères devant leurs fils. La vie privée des écrivains est ce qu'elle peut être : le Créateur qui a fait les hommes a pétri les uns de glace, les autres de feu ; mais on est toujours maître do ce qulon écrit, et la société, qui n'a pas d'autre droit sur nous, a au moins le droit d'attendre de nous cette réserve.
Puisque nous parlons médecine entre nous, qu'ils permettent qu'on leur dise leur maladie : c'est tout simplement le naturalisme qui nous envahit. 11 divinise les forces de la nature et les effets de ces forces. Souvent il se passe de morale, et, quand il la garde, il l'applique à sa façon : il fait comme les nouvelles religions, qui volontiers enlèvent les dépouilles des anciens dieux et en cou-
vrent les leurs. Ainsi, il y a un mot dont on a depuis quelque temps prodigieusement abusé et qui à la fm agace, c'est le mot a saint. » Connaissez-vous quelqu'un ou quelque chose qui n'ait pas été ainsi sanctifié ? Nos pères digéraient et s'égayaient, sans penser qu'en faisant cela ils fissent rien de si grand ; aujourd'hui la joie est sainte, la digestion est sainte. Qu'est-ce qui n'est pas saint? quelleunion n'est'pas une communion? quel abandon de soi-même n'est pas un sacrifice sublime, ou mieux, un sentiment maternel? Il est entendu que nos passions, nos besoins, nos organes^ tout ce qui entre dans notre personne est saint. C'est très-bien; mais il faut que les mots aient un peu changé de sens, car celui-là signifiait jusqu'id la domination sur ces mômes organes, sur ces mêmes besoins, sur ces mêmes passions, l'effort contre soi-même, l'effort vainqueur ; et pour qu'on applique les mêmes mots à des choses si contraires, il faut absolument qu'il y ait eu une révolution dans les mots ou une révolution dans les choses. Or il me semble qu'il y a encore quelque différence entre celui qui dtnê bien et celui qui donne son dîner aux pauvres, entre celui qui jouit de tous les plaisirs et celui qui les sacrifie pour servir la vérité ou servir ses semblables ; et je ne vois pas que dans ce pays, où il y a eu tant de changements, on ait encore changé cela.
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Je ne fais pas de morale, mais je demande que ces auteurs n'en fassent pas. Il y a des détails de notre existence qui se passent derrière la scène; je demande, par pure convenance^ q^u'ils les laissent là, qu'ils ne retournent pas- cette arrièrescène de la vie et ne la donnent pas pour le speo* tacle. Il y a des séductions naturelles : qu'elles restent séductions; il y axles entraînements terribles : que ces entraînements restent entraînements, et qu'on les regarde passer comme on regarde passer la tempête. Il y a dans la mollesse de notre printemps, dans la violence de nos orages d'été une poésie qui nous captive et nous empêche de songer à la vertu ou au vice ; mais, de grâce, restons-en là ; que des moralistes maladroits ne viennent pas me dire : Cette Françoise de Rimini emportée par le tourbillon, celle ombre de Didon qui se réfugie dans l'épaisseur des bois, cette Phèdre égarée, c'est la vertu ; ils font tomber mon imagination, rompent le charme et réveillent la raison, qui les démentira; .surtout qu'ils ne prennent pas des créatures vulgaires, des liaisons vulgaires, et qu'ils n'y mettent pas la vertu et la poésie, qui n'ont rien à voir là ni partout où Tâme n'est pas.
Ces auteurs nous fontj à nous autres critiques, une position désagréable, la silualion de gendat*^ mes dans un bal public. Nous représentons la
police ; eux, ils représentent la liberté, la joie, la nature : ils n'ont pas mal choisi ; mais nous n'acceptons pas le rôle qu'ils nous donnent. Nous sommes simplement de bonnes gens qui avons le goût d'une société polie, où on ne parle pas de tout et où on ne parle de rien que délicatement, où chacun dans son costume, dans son attitude, ses gestes, son langage, se présente honnêtement, et où nul ne craint Voffense, une société qui ne gagnerait pas à échanger sa conversation discrète contre les discours entre savants ou les propos entre garçons. La science est une bonne chose, mais l'art est une bonne chose aussi, et le choix que nous faisons tous dans nos pensées, nos sentiments, nos paroles, pour les apporter en commun, est un art relevé, qui laisserait un grand vide s'il se perdait un jour. Celte société n^est pas dans un salon ; elle est partout où on lit et partout où on échange ses impressions sur ce qu'on a pu lire : histoire, philosophie, pièces de théâtre, romans, ouvrages de toute sorte qui courent de main en main. C'est le bon temps pour la société quand on peut, sans craindre de se compromettre, lire tout et parler de tout ; c'est un moment fâcheux quand la conversation suit les audaces du livre ou que personne n'ose parler de ce que tout le monde a hi.
Voulez-vous bien connaître la nouvelle école?
demandez-lui quels sont ses secrets pour perfectionner Thumanité, pour guérir ses maladies intellectuelles et morales ; elle se découvre là avec une naïveté incomparable. Elle attend les plus heureux effets du croisement des races. Il est dommage qu'on ne la laisse pas faire : on ne s'unirait plus par un sentiment égoïste, mais pour le perfectionnement futur de la race humaine. Qui aurait le cœur de s'y refuser? Faute d'avoir été de bonne heure nourri de ces idées, je ne saurais dire la répugnance que m'inspirent les considérations sur les croisements humains, ces préoccupations de taille, de force, de poids et de volume. Je ne méprise aucun de ces avantages et je reconnais volontiers toutes les supériorités ; il est bon que les gens de lettres s'habituent à ne pas trop présumer d'eux-mêmes parce qu'Us pensent ou-qu'ils écrivent ; aussi bien ils sont très-modestes là-dessus quand ils sont malades, et donneraient beaucoup de ce mérite pour avoir un peu de l'autre; mais enfin, si modeste qu'on soit, on a l'honneur d'être un homme, et il est dur de voir traiter l'homme comme les animaux qui figurent aux expositions. S'il y a eu (je suis content que ce ne fût pas en France) un concours d'enfants à la mamelle, cela était encore supportable : l'enfant, chez qui l'homme n'est pas encore né, n'a rien de mieux à faire que de croître ; toutefois j'ose es-
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pérer que les lauréats ne vivront pas sur ce succès et ambitionneront plus tard d'autres couronnes. Pour être juste envers les partisans des croisements humains, il faut ajouter qu ils ne se préoccupent pas uniquement du.perfectionnement physique et qu'ils songent aussi aux qualités de l'esprit et du cœur. La méthode est bonne à tout, il ne s'agit que de bien l'appliquer. En unissant avec habileté des gens intelligents, on pourrait à peu près, au bout de quelques générations, garantir un génie ; et si on trouvait une famille remarquable par la délicatesse des sentiments, en unissant constamment les personnes qui la composent entre plus proches et semblables, on finirait par obtenir un individu prodigieusement délicat.
En attendant que Tespèce s'améliore ainsi, il faut subvenir aux maux particuliers. Que faire à la femme quand elle a conmiis la faute la plus grave? Comment la punir, la guérir et la réhabiliter? L'auteur d'un livre célèbre a inventé un châtiment hygiénique, « le châtiment de l'enfance (nullement nuisible, ordonné même comme stimulant dans les bains russes), pour lui faire croire qu'elle expie. » Avec ce remède^ il n'y a plus rien d'irréparable; pourtant il vaudrait peutêtre mieux encore prévenir que putiir. On y a songé, vous le pensez bien. Le moyen préventif infaillible, ce sont les voyages ; on dit aux maris :
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Votre femme s'éprend-elle d'un homme blond, faites-la voyager dans le Nord, où elle verra beaucoup d'hommes blonds; s'éprend-elle d'un homme brun, faites-la voyager dans le Midi, où elle verra beaucoup d'hommes bruns; dès que l'objet aimé ne sera plus un objet unique, elle se désenchantera et se guérira. C'est, comme on voit, la guérison par les semblables, Thomœopathie. Les lecteurs n'ont paâ dû oublier ce chapitre curieux d'un livre où il y en a tant de curieux. Il nous semble maintenant que si les jeunes femmes ne visitent pas le Nord et le Midi, ce sera leur faute, et que s'il y a du mal de commis, les maris n'auront à s'en prendre qu'à eux-mêmes ; il est si facile^de voyager I Est-ce payer la sécurité conjugale que la payer du prix actuel d'un voyage et quelquefois du prix d'un train de plaisir ? Quoique je sois peu de mon temps, je l'admire beaucoup : il est particulièrement ingénieux et résout d'emblée des difficultés qui avaient arrêté l'esprit plus lent de nos pères. Aurait-on deviné qu'il trouverait un moyen si simple de maintenir l'ordre dans les ménages? On ne sait ici ce qui étonne le plus, de l'industrie qui a créé les chemins de fer ou de la morale qui les fait servir à cet usage. Je sais bien que quelques personnes réclament encore et disent que, aussi peu que coûtent les voyages, ils coûtent pourtant un peu et ne sont
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pas pour les pauvres, qui sont la grande majorité du genre humain. Qu'y faire? Si les pauvres n ont pas, pour éviter le mal, les facilités modernes, après tout il leur reste la vertu. Ils ont quelquefois de ces fortunes. Il y a, à Gênes, Kors de la ville, un cimetière de grande mine. C'est, autour d'un préau, un vaste bâtiment carré, à plusieurs étages, avec des portiques et de larges escaliers. A chaque étage, sous les portiques, le long des escaliers, sont plusieurs étages de compartiments de la largeur de six pieds, formés d'une plaque de marbre, avec des inscriptions à l'italienne, témoignant à profusion les vertus du mort et la douleur des vivants; c'est en effet là, dans ces murs, que dort la classe aisée de Gênes. La piété qui va chercher les siens dans ces docks de la mort les reconnaît tantôt à hauteur d'appui, tanlôt à vingt pieds de haut, étiquetés sous un numéro d'ordre ; tandis que les anciens heureux du monde gèlent dans leur mur de marbre, les pauvres, dans le préau, sous la petite croix de bois, ont la terre, l'herbe, les fleurs et le soleil.
L'introduction de la médecine dans la littérature date déjà de quelques années : on nous a montré depuis quelque temps plusieurs femmes maintenues dans le devoirpar une maladie de cœur. La médecine a ainsi apporté au roman ce qu'il recherche toujours, des moyens nouveaux d'intérêt ; et il est
certain qu'à ce point de vue l'invention était bonne : la conscience, qu'on mettait en œuvre autrefois pour refréner les passions, est ce vieux tyran de tragédie qui s'oppose au bonheur des jeunes gens aimables ; elle a fait son temps ; l'anévrisme la remplace avec avantage : c'est un tyran comme l'autre, mais un tyran tout neuf et si intraitable, qu'on se sent tout heureux de n'avoir affaire qu'à la conscience. Du roman la médecine s'est étendue ailleurs, à celte heure elle est maîtresse partout ; puisque sa venue contente les auteurs et les lecteurs, il est sans importance qu'elle déplaise à un ou deux critiques : on ne peut pas se priver des ressources qu'elle apporte, de peur de blesser quelques esprits délicats. Après tout, je ne vois pour l'avenir aucun danger sérieux. Il est vrai que l'âme humaine n'est pas en faveur; il y a par moment de ces courants troublés dans la littérature, mais ils passent ; tout au plus pourrait-on craindre pour l'amour, qui est le sujet de si étranges expériences ; mais il est né robuste : il a résisté aux romances, il résistera bien à la médecine.
La médecine et la littérature, en s'associant, nous devaient une théorie de la femme; elles nous l'ont donnée. Chacune a apporté sa définition; la médecine a dit : « La femme est une enfant et une malade; » la littérature a dit : « La femme est une religion et une harmonie ; » et ces
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deux définitions sont chargées de vivre ensemble comme elles pourront. Vraiment, c'est la placer bien haut ou bien bas, et les femmes de nos jours doivent être fort embarrassées de savoir ce qu'elles sont; mais il se peut qu'elles n'aient ni l'une ni l'autre opinion et se réservent, à l'occasion, 4es bénéfices des d^ux. Ce qu'elles pensent d'ellesmêmes. Dieu et elles le savent et nul autre après ; ce leur doit être une agréable récréation d'écouter ce qu'on dit d'elles à l'étranger ; à la lecture de certains livres, sur lesquels nous dissertons gravement, je crois voir sourire le mystérieux visage que Léonard a fait impénétrable. Nous sommes, les femmes et nous, comme deux nations qui vivent ensemble, chacune ayant ses idées, ses sentiments, ses mœurs, ses lois et ses dieux. De ces deux nations, celle qui se livre davantage est naturellement celle qui possède la puissance extérieure et se croit sûre parce qu'elle est forte; l'autre ne se livre pas ; et ce n'est point un mot d'ordre, une conspiration, c'est le consentement de l'instinct, qui murmure à toutes les oreilles le même langage; aussi, sur la pensée secrète de cette société, les plus simples du dedans en savent plus que les plus fins du dehors ; la faiblesse, comme toujours, se dérobe : elle fait que la force, ne sachant pas au juste où elle frappe, se brise en portant à faux.
DE LA MÉDECINE EN LITTÉRATURE. 25ô
Comme Tidée que Ton se fait ici des femmes est composée de deux idées contradictoires bizarre* ment assorties, une enfant et une religion, le personnage que rtiomme fait devant elles est composé de deux personnages, aussi bizarrement assortis, un dévot et un maître d'école. Je parlerai peu du dévot et de son encens : on dit .que tout encens a bonne odeur pour le dieu qui le reçoit ; mais j'admire comme ces adorateurs connaissent bien le cœur humain : ils professent que la femme est une religion et ils lui ôtent le mystère. Quant au maître d'école, il me déplaît singulièrement et je demande la permission de dire ce que j'en pense. Et d'abord je rapporterai l'invention à qui de droit. Balzac ne l'avait pas soupçonnée, lui qui a écrit cette page étincelante : « Qui peut gouverner une femme peut gouverner une nation. Il existe en effet beaucoup d'analogie entre ces deux gouvernements. La politique des maris ne doit-elle pas être à peu près celle des rois? Ne les voyonsnous pas tâchant d'amuser le peuple pour lui dérober la liberté; lui jetant des comestibles à la tête pendant une journée, pour lui faire oublier la misère d'un an ; lui prêchant de ne pas voler, tandis qu'on le dépouille ; et lui disant : a II me « semble que si j'étais peuple je serais vertueux?» C est, comme on voit, de la haute politique. Celleci, pas plus que l'autre, ne prévoit et n'empêche
pas que les gouvernés ne se passent quelquefois la fantaisie d une révolution ; mais au moins on traite de puissance- à puissance, et c'est un grand jeu. Nos auteurs substituent à la politique la pédagogie; au lieu d'un roi et dun peuple, nous n'avons plus qu'un précepteur et une écolière.
Maintenant que le droit de Tinventeur est réservé, prenons la question de haut, mettons en face les deux systèmes de l'éducation de la femme par rhomme et de l'éducation de Thomme par la, femme, et osons nous prononcer. On conçoit que les écrivains, selon le parti auquel ils appartiennent, tâchent de faire dominer T.un ou l'autre système; les premiers sont plus particulièrement les libres penseurs ; les seconds les écrivains relFgieux. Voici par exemple j un directeur qui écrit, peut-être le surlendemain des noces, à une jeune femme dont le mari ne pratique pas : « Attaquez-le; » au même moment, un directeur d'hommes, il y en a , avertit le mari d'observer ces premiers temps, pour se préserver de l'influence de sa femme et essayer la sienne; il lui écrit : <x Subjuguez-la. » On n'a pas réfléchi que, s'ils attaquent tous les deux à la fois, ils pourront bien éclater de rire, et que ce qui est préférable à ces surprises, c'est la séduction de Texemple de toute la vie. De quelque façon que le combat s'engage, nous croyons qu'il y
a infiniment plus de chances d'un côté que de Tautre, du côté ou on désire et où on veut avec persévérance. L'homme n'a pas l'ambition de propagande : il croit à peu de chose et il y croit peu ; sans partager les idées de la femme, il a pour ces idées une certaine condescendance et trouve qu'elles lui vont bien ; il y voit aussi une garantie pour lui-même. Au contraire, la femme croit fermement et veut répandre sa foi ; puis, quand elle aime, elle désire ardemment s'unir avec celui qu elle aime, s'unir avec lui par l'esprit comme par le cœur, par l'âme tout entière et à jamais ; elle sent de plus que la foi chrétienne adoucit l'homme, l'apprivoise aux sentimçnts délicats et protège sa propre faiblesse.
Oserai-je tout dire et scandaliser quelques personnes? Dans cette alternative du mari transformant la femme ou de la femme transformant le mari, c'est le premier parti qui m'est le plus insupportable. Créer sa femme, quelle idée 1 car on veut la créer à sa ressemblance. J'admets qu'un mari en vienne à bout : si sa femme est une cire molle, il en fera une poupée ; si elle a de la forcé, il en fera un homme, et je ne vois pas ce qu'il aura gagné. Ici, comme en bien des choses, au lieu d'une unité artificielle, l'harmonie naturelle vaut mieux : elle prend des natures dissemblables, et, les laissant dissemblables, elle les tempère l'une
par l'autre, pour les concilier. L'homme et la femme s'attirent par des qualités différentes; tant que chacun reste soi, Tattrail subsiste : la femme reconnaît dans l'homme la raison plus forte, l'homme est séduit par l'imagination et le sentiment; et les deux natures ne restent pas en présence à s'admirer, elles empruntent Tune à lautre , il entre plus de raison dans l'imagination et le sentiment, il entre plus d'imagination et de sentiment dans la raison, comme il faut que cela soit pour marcher ensemble; mais les systématiques ne sauraient se contenter de si peu, ils refont la création à neuf, et sont tout fiers d'avoir composé des êtres auxquels le bon Dieu n'avait pas songé. Ces habiles gens ne voient pas que dans leur système on se double, on ne s'unit pas ; et vraiment ils ont tort de se donner tant de peine : la nature fait toute seule et fait bien ce qu» avec tout leur art ils ne feront point; il y a longtemps que les contraires existent dans le monde et que par leur opposition ils en font la vie ; s'il avait été permis aux humains d'arranger les choses, il y a longtemps que le monde serait mort. Entre les deux théories opposées qui font créer l'homme par la femme ou la femme par l'homme, je choi* sis donc la nature; et s'il fallait choisir entre les deux, je préférerais infiniment la première. Quel triste ouvrage entreprend ce pauvre homme qui
se marie pour faire le maître d'école et joue gra^ vement au précepteur, sèvre méthodiquement cette âme de tant de richesses de toutes sortes, en ôte l'inutile, le malheureux ! en ôte l'imprévu, l'imprudent qu'il esti ôte à l'instinct son ignorance, sa spontanéité et sa grâce, et, s'il n'est pas un sot, se prépare une étemelle fatigue quand il aura à contempler éternellement sa propre image. Et je dis trop, sa propre image ; ce qui va bien à l'homme va mal à la femme : une femme créée par un homme ne sera jamais qu'un homme contrefait. Si ces théoriciens devaient faire fortune, je demanderais pour les femmes des privilèges inusités : je demanderais qu'il leur fût permis d*êlre excessives dans leurs sentiments, incalculables dans leurs fantaisies, même, je ne recule devant rien, un peu déraisonnables, pour nous désennuyer de notre propre perfection.
Je n imagine pas que, si l'influence était exercée par la femme, il n'y eût jamais rien à craindre ; mais une femme qui le sera véritablement, avertie par son instinct, bien loin d'amoindrir celui qu'elle aime, l'encouragera elle-même aux œuvres viriles, l'enverra elle-même aux combats, combats de toutes sortes où il doit grandir; telle a été autrefois la chevalerie, et cette chevalerie, qui n'est plus une institution, n'est pas éteinte, elle existe, elle existe partout où il y a une âme qui^
possédée du désir d'ennoblir Tobjet de son amour, puise dans cet amour la forée contre elle-même et pousse l'homme aux fortes actions qui veulent l'absence, la privation, le travail et le sang ; elle est dans la compagne de Thomme d'études, qui préfère aux plaisirs du monde la renommée de son mari ; elle est dans la compagne de l'ouvrier, du commerçant, de l'industriel, celle qui ne lui demande pas la fortune, mais un nom sans tache pour ses enfants; elle était hier dans nos femmes françaises, qui se séparaient bravement de leurs maris et de leurs fils et comprimaient leurs cœurs; elle était dans les nobles femmes de Milan, qui envoyaient la jeunesse du pays à l'insurrection pour la patrie ; elle est en tout pays dans la femme qui, au lieu d'assouplir les siens au despotisme, embrasse avec eux la disgrâce et l'exil ; enfin, si les hommes venaient, par malheur, à oublier les grands intérêts qui ont été remis à leurs mains, s'ils ne savaient plus se sacrifier pour les défendre et rapportaient aux femmes des cœurs vides des généreuses passions, j'ose croire qu'elles refuseraient ce présent, qu'elles rapprendraient à ceux qui les auraient désappris, l'honneur, l'indépendance, la liberté et leurs mâles ouvrages.
Je n'ai pas le bonheur de trouver dans nos nouveaux auteurs beaucoup d'idées qui me conviennent, et reconnais de plus en plus que je n'étais
pas né pour goûter la littéralure médicale; ils ont du reste contre eux quelque chose de plus fort que des dégoûts particuliers, J'entends la nature humaine, contre laquelle personne ne peut rien. Raisonnons un peu. Si devant eux on éçorchait un corps et que Ton dît : « Voilà l'homme. — Je vous-demande pardi)n, répondraient-ils sans doute avec tout le monde; ce nest pas Thomme cela, c est un écorché. » Et en effet, lorsque Fouvriér du corps humain eut fabriqué les os, les muscles, les tendons, les vaisseaux , les nerfs et le sang, il étendit la peau dessus; il cacha sa science, mais son art éclata dans ce voile léger et flexible qui, couvrant les brusques saillies des organes, les faisant sentir au lieu de les montrer à cru, en harmonise les lignes, et par les mille nuances qui s'y succèdent reflète tous les accidents de l'intérieur, tableau magique qui se défait et se refait sans cesse, au gré d'un souffle ; il n'y a pas de corps humain là où cela n'est pas, là où n'est pas en même temps la forme, la ligne, Tharmonie, la beauté, en un mot. Ils commettent la même erreur, ceux qui, découvrant en nou^ un fonds de besoins physiques, l'étaient et disent : « Voilà l'homme ; » non, ce n'est pas l'homme, car on ne voit pas ici une certaine noblesse, le signe de la race, qui la met à part. Les besoins sont les racines solides que la nature a jetées dans le sol j l'homme est là, inais caché, en
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germe ; il faut qu'il en sorte, et c'est la nature encore qui l'en fera sortir. De la faim naît le repas, commerce d'esprit, de gaieté et d'amitié; d'un instinct physique naît l'amour, et avec l'amour un monde de joies et de douleurs, de douceurs et d'amertumes, d'enchantements et de tourments, que la poésie s'eflbrce de dire et ne dira jamais; avec l'amour naît la famille, source des grands dévouements. Ainsi nos pensées plongent dans le sang et dans la boue, mais elles fleurissent dans l'air. C'est la beauté essentielle de l'âme, sa forme, pour ainsi dire, ce qu'elle ne peut perdre sans perdre le nom d'âme, d'âme humaine, du moins, et sans retomber dans l'animal, dont il n'est pas question ici.
Ce mouvement de tout notre être, mouvement en haut vers la perfection, est tellement inné, qu'il n'y a pas un seul de nous qui ne le sente^ qui ne le suive, et qui ne se tourmente pour être, paraître, se croire plus qu'il n'est, pour s'élever en réalité ou en idée au-dessus de lui-même et échapper au sentiment de son infirmité naturelle. Mettez ensemble toutes les perfections humaines : perfections physiques, beauté, force, élégance, dignité ou grâce; perfections morales, génie, lalent, savoir, esprit, vertu, courage, passion, bonté ; perfections sociales, noblesse, pouvoir, savdirvivre, autorité, grandeur d'âme; mettez, dis-je,
toutes ces perfections ensemble, et vous aurez une idée approchante de ce que la plupart des gens croient posséder. Ils ne se trompent qu'en ce qu ils croient posséder ces choses ; du reste, ils ont raison de les regarder comme estimables, de penser qu'on est quelque chose de plus lorsqu'on les a que lorsqu'on ne les a pas; ils montrent ainsi la nature de la raison, qui ne parvient pas à estimer ce qu'elle veut, est forcée d'approuver certaines qualités, de les donner ou de les refuser à quelqu'un, pour lui donner ou lui refuser son éloge. n s'agit donc d'avoir ces^ qualités, ou, ce qui est plus commode, de paraître les avoir. Aussi voyez comme les pauvres humaifts se travaillent pour arriver à cette apparence, qui les trompe ^euxmêmes. Lisez les auteurs de Mémoires ; la plupart du temps quelle habileté à mettre leurs défauts dans l'ombre, leurs mérites en évidence, à mettre leurs succès à leur compte, leurs fautes au compte de la fortune ou des hommes : dans les plus grandes affaires, ils ont toujours tout vu, tout prévu, tout conseillé, elles ont tourné à bien quand on les a écoutés, à mal quand on s'est obstiné à ne pas les entendre ; il ne tient qu'à nous de croire qu'ils sont le pivot sur lequel le monde roule; dans les récits d'aventures privées, soit que les personnages portent leur nom ou des noms d'emprunt, avec quelle adresse l'auteur arrange
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la scène de son drame î avec quel soin il distribue les rôles et prend le meilleur ! comme il est bien son propre héros, et que vous serez insensible si vous n'êtes pas touché de tant de vertu, de tant d'amour si mal récompensés 1 Observez les hommes dans la société : n'est-ce pas en général la même préoccupation de son personnage, la désir de se recommander par de certains dehors et de se faire valoir par les louanges que Ton fait de soi et les critiques que Ton fait des autres? Devant le public, dans les livres et dans la société, l'homme ne se montre donc pas c^ qu'il est; dans la vie privée, dès que le roman y entre, c'est pis encore. Lorsqu'un hasard, une indiscrétion ou un procès met sous nos yeux des correspondances d'amour, celles surtout d'un monde où on n'est pas habitué à écrire, avez-vous remarqué comme les grands sentiments et le beau style s'y déploient, sur quel ton on est de part et d'autre monté, et comme tout cela sent peu de simples mortels? Ce sont pourtant de simples mortels qui l'ont écrit, et d'ordinaire, quand on a la chance de les voir, il est assez amusant de mettre les lettres à côté de ceux qiii les ont composées ; mais souvent ils s'épargnent la peine de composer, et ils prennent des sentiments et- du style confectionnés, les uns dans quelque Parfait secrétaire^ d'autres dans les romans et les pièces
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en vogue, j'entends les romans et les pièces où on parle le beau langage, endimanché d'éloquence et de poésie. Nos Français, qui tous affectionnent ce qui est t< bien écrit, » sont admirables en ce genre : chaque amant copie sans rire de lui-même la page convenable ài'état de son cœur, et les deux amants découpent dans le même livre les pages qui se répondent^ sans rire Tun de l'autre. Je soupçonne même que plus d'une fois l'amour, au lieu d'inspirer le style, est un prétexte honnête pour placer les phrases que Ton a rencontrées dans un livre ou que l'on sent remuer en soi ; que plus d un, le cœur encore libre, copie à tout hasard les bons endroits, ou se met en verve pour composer des morceaux pareils et cherche ensuite un objet aimé à qui il les débite^ car on ne peut pas garder pour soi de si belles choses. Cet objet lui est un public, peu nombreux sans doute, mais un public à lui, devant qui il a le droit de révéler ce qu'il y a en lui de passion, de talent et d'esprit, de jouer le personnage imaginaire qu'il a conçu, et qu'il ira jouer ailleurs, si l'intérêt languit. Les romanciers et les auteurs dramatiques rendent beaucoup de services : le moindre est de nous amuser, le plus grand, c'est de prêter leur éloquence à tan t. d'excellentes gens qui sans eux seraient réduits à s'aimer tout bonnement et à se le dire de même, c'est de fournir un rôle et un costume à celte
multitude de créatures qui n'attendaient qu'eux pour être des héros.
Mars laissons ces ambitions plaisantes et venons au sérieux. Chacun de nous porte en lui-même un homme idéal qu'il s'efforce d'imiter. Comme les auteurs, quand ils jouent un personnage, se le représentent en idée, règlent sur cette vue leur voix, leurs gestes, leurs mouvements, entrent dans ses sentiments et pour ainsi dire dans son âme, ainsi nous tous, sur la scène du monde, quel que soit notre rôle, rois ou vulgaire, héros ou figurants, nous jouons un personnage, qui est l'homme, et nous ne le jouons pas sans Tavoir conçu intérieurement comme un modèle qu'il nous reste à copier. Le modèle est différent pour les différents individus : selon que Ton est plus ou moins bien né, on rimagine plus ou moins beau; on l'imagine aussi sous des traits divers, selon les temps, les pays, les emplois, et ce que Ton prend pour l'idéal n'est souvent que le type imparfait d'un peuple ou d'une époque, ou d'une profession^ l'exagéra* tion à la fois de ses qualités et de ses défauts ; mais quelques-uns, favorisés du ciel, ont l'heureux don de concevoir l'homme pur, l'homme vrai, qui n'a pas nos misères. Voilà la vision qui nous obsède. Elle se tient près du savant, près de l'artiste, près de l'homme d'État dans leurs longues veilles ; le voyageuret le missionnaire la suivent à travers les
terres, à travers les mers ; et nous tous, obscurs ouvriers, elle nous lient debout à la tâche, nous menace ou nous encourage ; rayonnante dans une âme sereine, sombre dans une âme troublée, elle est toujours là, et, dans les moments où la passion nous emporte, 1ious la couvrons, nous nous détournons, nous fermons les yeux pour ne pas la voir. Être un homme, nous le voulons, nous le pouvons, nous le sommes rarement ; mais, quand nous le sommes, il y a là un effort qui rachète bien des faiblesses, et un tel contentement que la vie avec ses tristesses infinies ne paraît pas trop chère à ce prix. Otez donc à l'humanité cette vision qui la soutient, ôtez ce grand fantôme, et elle s abat. Ils font cela, qu'ils le sachent bien, ceux qui, sous prétexte de science, ramènent l'homme aux organea du corps, son existence à l'existence du corps et ne lui donnent une âme qu'autant qu'il en faut pour servir le corps. Qu'ils sachent bien, ces esprits positifs, si amis du réel, que cet homme où ils se complaisent n'existe pas, que cet homme est une pure chimère, que si l'homme réel mange, boit et dort, il rêve aussi, il rêve éveillé, et qu'il poursuit obstinément Tobjet de ce rêve depuis l'heure où sa raison s'éveille jusqu à la mort> à travers les apparences du monde ; que les sociétés rêvent comme les individus, parce qu'elles sont composées d'êtres qui portent par-
tout leur instinct avec eux; et qu'enfin il est faux et souverainement injuste d'appeler du nom d'homme un être qui prend ce nom et peut se passer de grandeur.
Résumons-nous. L'application de la médecine à la littérature est une invention de grand succès; mais les moralistes d'une école qui a encore quelques représentants dans le monde, ne s'en accommodent point : ils estiment l'hygiène et la médecine quand elles sont chez elles, où elles sont bien ; ils veulent que l'homme pense, sente, agisse en homme, et que ceux qui le représentent le représentent sous des traits humains, avec une règle dans la raison et de nobles aspirations au cœur, tombant quelquefois bas, mais tombant de haut quand il tombe.
Je commence par des remercîments mêlés de reproches à M. Boiteau. On doit le remercier du zèle qu'il a mis à recueillir ces lettres, à les rapporter autant que possible à leur date et à les éclaircir par des noies; cette passion pour un homme tel que Béranger est des plus honorables; mais, il faut tout dire, elle Ta emporté et lui a fait commettre des fautes qu'on ne manquera pas de voir. On le blâmera d'abord d'avoir donné infiniment trop de lettres, une multitude, par exem-
* Correspondance, de Béranger, recueillie par Paul Boiteau. 4 vol. in-8*. — Chansons et Biographie.
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pie, relatives à des démarches pour rendre service. M. Boiteau aura entendu accuser Béranger d'égoïsme et il a voulu le justifier; il Ta justifié, mais beaucoup trop : les pièces à l'appui sont si volumineuses que l'attention du juge s'épuise et arrive fatiguée aux lettres qui font la véritable valeur du recueil et donnent de Tesprit de Béranger une haute idée. Les hommes estiment en général les choses par une première vue; on ne doit pas leur supposer la constance d'un critique sincère qui veut se rendre compte et ne se laisse rebuter par rien pour arriver là. Béranger, qui les connaissait bien, aurait hardiment supprimé l'inutile. Outre les lettres indifférentes, il y avait aussi à retrancher des lettres dont la publication est indiscrète, parce qu'elles renferment des révélations regrettables sur la vie privée de quelques hommes encore vivants et des critiques bien fortes de leur talent ou de leur caractère. On imprime tous les menus billets et tous les menus propos d'un homme; certainement il n'aurait pas dit ce qu'il a dit ni écrit ce qu'il a écrit s'il avait pu prévoir qu'on l'imprimerait un jour, et que ces confidences tomberaient sous les yeux de ceux qui en font les frais. D'ailleurs le sens de ces critiques transplantées hors des circonstances où elles ont été faites change «ingulièrement. Les hommes célèbres, tantes les fois qu'ils ouvrent la bouche,
n'ont pas la prétention que le inonde les écoule parler : quelquefois ils causent comme nous avec leurs amis, ils jugent par humeur, le savent et se jouent ; imprimez leurs paroles, et surtout après leur mort, ce qu'elles renferment d'humeur et de jeu s'efface, elles semblent des oracles à l'adresse de la postérité. Béranger, sans doute très- malin, mais aussi très-bienveillant et équitable, retrancherait, je crois, terriblement de choses dans ce qu'on a publié de lui pour lui rendre honneur.
L'opinion, depuis quelques années, parait être assez sévère pour lui. Il y a, de cette sévérité, des causes que je toucherai plus tard ; mais j'en dirai une qui étonnera beaucoup plusieurs amis de Béranger, c'est leur zèle : ils sont trop intolérants, trop durs pour tous les écrivains qui n'aiment pas Béranger ou qui ne l'aiment pas autant qu'eux ; ils auraient cherché à lui faire des ennemis qu'ils n'auraient pas mieux fait. Ils ont voulu le maintenir au point où la popularité l'avait porté dans le combat contre la Restauration; maisj tandis que les héros antiques étaient hommes pendant leur vie et dieux après leur mort, nos héros modernes sont des dieux pendant leur vie, et après leur mort des hommes comme nous : la justice les réduit aux proportions mortelles ; heureux s'ils restent des hommes supérieurs^ Le tort de ceux qui se passionnent trop pour un Hvre,
c'est d'y voir le monde tout entier : il ne dépend pas de quelques partisans trop ardents de notre poète que ses chansons ne contiennent une théologie, une morale, une politique, un code, une poétique, une rhétorique, en un mot qu'elles ne soient une révélation ; la critique a pris peur et a défendu son indépendance : pour combattre la religion, elle a attaqué la Divinité. Il n'y a rien de plus naturel; seulement, ce qui n'est pas juste, c'est que Béranger souffre de Texcès de quelques ajnis, car il a lutté toute sa vie contre leur admiration, pensant modestement de lui-même et voulant qu'autour de lui on en parlât ainsi. Bien des préventions tomberont quand on le connaîtra tel qu'il était, tel que la correspondance le montre.
Cette correspondance prouve surabondamment c^ que Béranger dit de lui-même : « Je ne suis pas un bon homme, je suis un homme bon. » En effet, il n'avait pas la naïveté d'un bon homme, mais il avait une grande bonté. Son temps, ses conseils, sa bourse, son influence, il ne ménageait rien, il sacrifiait tous ses goûts a la nécessité de servir ceux qui se recommandaient à lui ; en prison, il se trouvait bien ; mais la vue des misères qui l'entouraient lui rendait la prison odieuse, et il intervenait auprès du direcleur pour les soulager ; sa charité était simple et
discrèle; les solliciteurs, avec leur âpreté irrilante, ne le rebutaient point, et, non content de ces obligations très-rudes, il prévenait les désirs de ceux qui Fentouraient, n'avait pas de tranquillilé qu'il ne les eût bien établis. Par une charité particulière, il accueillait avec une bienveillance infatigable les jeunes littérateurs à leurs débuts, empêchait l'auteur de la Marseillaise de mourir de faim ou de se tuer, assurait le repos de sa vieillesse, pardonnait à Barthélémy repentant de violentes attaques et le forçait d'oublier ses torts, enfin, consolait de pauvres grands hommes aigris ou désolés, comme Lamennais et Chateaubriands
Il avait dans l'humeur une extrême indépendance, il en eut même les faiblesses : il se'déroba à la conscription ; à la naissance d'un fils, que la mère abandonna, il entra dans une véritable terreur de voir sa liberté perdue, et, s'il remplit quarante ans tous les devoirs de père, il eut peur d'en prendre le titre ; associé à une femme de mérite, il n'accepta pas la nécessité de lui donner son nom , Heureusement cette même indépendance le conseilla mieux dans la plus grande partie de sa carrière : il se suffit de bonne heure par son travail; pressé de bien des côtés, n'entra dans aucune société chantante; préféra à une place plus belle dans les bureaux d'un ministère une place plus
humble, qui lui laissait plus de loisir; ne fit partie d'aucun corps, d^aucun comité, d'aucun journal, combattit seul, par ses chansons, les imprima à son heure, non à l'heure des autres, défendit sa maison des curieux, des empressés, des indiscrets qui vous envahissent, se transporta de pays en pays pour les dérouter, et fut maître de sa mort comme il Tavait été de sa vie; sa crainte constante fut de s'engager, de s enrégimenter; son ambition, son idée fixe fut d'être à soi-même. Sachant bien que qui appartient au public ne s'appartient plus, et' distinguant en sa personne l'homme et l'auteur, il aurait voulu que le public ne s'attribuât de droits que sur l'auteur et laissât à l'homme sa liberté; il refusait d'être asservi à sa réputation, il désirait que Ton ne connût de lui que ses chansons, et enviait aux écrivains du dix-septième siècle l'obscurité de leur vie privée. Mis en évidence par la lutte et la victoire, il fut impatient de rentrer dans l'ombre; il écrivait quelques jours après la révolution de juillet :
« J'espère qu'on me laissera tranquille
dans mon coin* Tout cela me fera passer pour un fou ou pour un sot ; tnais je m'en moque. D'ailleursj dans huit jours, personne ne pensera plus à moi, et, comme mon rôle est terminé paf Teflet môme du triomphe des idées que j'ai défendues et proclamées à mes risques pendant quinze anS)
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je retomberai bientôt dans Tobscurilé que j'ai si souvent regrettée depuis que j'ai de la réputation. J*ai vu sur-le-champ qu'en détrônant Charles X t>n me détrônait. C'est vrai à la lettre ; le mérite de mes chansons disparaît aux trois quarts. Je ne isuispas homme à me désoler quand je vois tout ce que mon pays y gagne. Je donnerais ce qui me restera de renommée pour assurer son bonheur. Le patriotisme a toujours été ma passion dominante, et Tâge ne Ta point affaiblie. » (19 et 29 août 1830.)
Il était né rêveur et apportait déjà cette disposition au milieu de ses camarades d'enfance. Il lui faut la solitude, la promenade, la campagne ; il avoue même que chez lui il y a de Tours : quand on veut forcer sa lanière, il s'épouvante, il pousse des hurlements ; il abhorre de faire des visites, il voudrait ne recevoir que celles qui lui plaisent ; mais comment faire? Ses amitiés avec les puissants, à partir de la révolution de 1830, poussent chez lui les solliciteurs : ce sont là « ses lapins et ses poules;» ori l'accable de lettres; il faut répondre, il faut faire des démarches, adieu la liberté : « Je travaille enfin et me tiens renfermé le plus et le mieux que je puis, car dès que je revois le monde, toutes mes idées s'envolent et ma musette se désenfle, et puis il faut huit jours pour la remplir de vent ou de poésie, comme vous jugerez
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à propos de dire. » (9 décembre 4830.) Le désert rappelle à lui. Possédant ses idées quand il est seul ou avec quelques amis, dès que se fait la foule il s'effarouche, il perd Tesprit. Lisez la jolie lettre à M. Lebrun (24 janvier 1835), dans laquelle il expose les raisons qui l'empêchent de se présenter à r Académie : l'horreur qu'il a de montrer sa personne en public, avec la nécessité des visites officielles et de la présentation au roi. « Mais vous avez bien été avec grande foule devant les tribunaux, me direz-vous, — Parbleu ! comment s'y refuser? ils s'y prenaient avec tant de grâce. Mais me voyez-vous en habit brodé, l'épée au côté, allant au château? » Là encore un discours : « Sire, je suis votre très-humble serviteur. — Ah ! vous voilà donc, vous, qui n'avez pas voulu venir me visiter? — Je suis votre serviteur, Sire. — Allez, et n'y revenez plus. » Son amour de la solitude croît tellement avec l'âge, qu'il le regarde comme une maladie : il éprouve une lassitude du monde, une lassitude insurmontable, après avoir fait durement, comme il le dit, le métier d'homme pendant quarante ans.
Il est modeste et se défend sans cesse contre l'exagération de ses admirateurs : « Je suis un bon petit poète, habile ouvrier, travailleur consciencieux, à qui de vieux airs et le coin où je me suis confiné ont porté bonheur.» (4 octobre 1831.)
Quand on le traite de génie, comme on traite Lamartine, il refuse, marque les rangs, et, en avouant que plusieurs critiques Tout baptisé de ce nom, il assure que la popularité a plus fait pour cela que son mérite personnel ; il se compare, lui et d'autres, à de pauvres soleils de trois sous, qui brillent une minute, grâce à quelques grains de poudre et sont aussitôt foulés aux pieds par les passants ; on l'a appelé illustre, il se moque de ce mot, et demande si dernièrement on n a pas imprimé rUlustre madame Saqui; ailleurs, il se confesse de ses ambitions de jeunesse et note spirituellement le point où il est arrivé : « Dans mon orgueil de jeune homme, je voulais être le premier dans mon genre, fût-ce Ténigme ou la charade I Aussi n*ai-je pas été beaucoup^ plus haut. » Lorsque, en 1850, M. Sainte-Beuve publie larticlc où il « dégageait toutes les tendresses, » Béranger subit bravement cette épreuve, en dépit des colères qui sont excitées autour de lui et se montre reconnaissant de ce que le critique lui a laissé. Dans ce sentiment de défiance de lui-même, qui allait parfois jusqu'au découragement, il résout de bonne heure de ne plus publier de chansons de son vivant, pour ne pas les voir « justement attaquées par une critique impartiale et de plus éclairée. »
Épris de popularité pendant la lutte, quand
cette popularité est « un besoin de son talent, » une force nécessaire au triomphe de son parti, le iriomphe remporté, il comprend que d'autres temps sont venus pour lui et tâche de s'habituer à inoins de lumière. Si une fois il a un retour vers le passé et que Tévénement lui donne une leçon, il a le mérilede l'accepter et d'en faire son profit. En voici un curieux exemple. Il arrive, en 1855, à Fontainebleau, avec la terreur d'une sérénade et d'un banquet ; il meurt de peur et se tient caché, mais personnelle bouge; ce qu'il apprend du caractèire des habitants le rassure, et incessamment il osera montrer « le bout de son nez, tout gros <l\xi\ est, » sans redouter de produire la moindre sensation. Quel effet lui fera cette découverte? On le devine à cette réflexion: «Les hommes ne sont-ils pas bien singuliers! Ils se trémoussent tant et plus pour avoir de la réputation ; leur arrive-t-elle, ils Ja regardent comme un fardeau ; ^ju'ils lui survivent, ils la regretteront. Moi-même un jour je donnerai peut-être bien des soupirs à mon renom, dont le bruit ira en s'éleignant, comme tant de renoms que j'ai vus mourir du vivant de ceux qui en avaient joui. » Quelques jours après, il se con- -fessait à une amie avec une modestie louçhanlc jc< Ah! ma chère, d'après le silence dont mon arrivée ici a été saluée, silence qui serait un désappointement pour tant d'autres, vous pouvez
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jriger comment on nourrit dans de pelils cercles l'orgueil des hommes qui marquent plus ou moins. G*esl parce qu'on se laisse aller à toutes les flatteries de bonne foi de ceux qui vous entourent qu'on est toujours disposé à se croire plus qu'on n'est, à se supposer une valeur qu'on n'a pas. Il n'y a que la peur des ovations qui me révèle que, malgré tout mon bon sens,, je suis, comme beaucoup dont je me moque, atteint de celte vanité ridicule qui vous fait penser que le monde entier a les yeux sur vous. » Forcé un jouf d'aller à l'enterrement d'un ami, on voulut lui faire une de ces ovations dont il parle ; il y échappa violemment.
Tel est le caractère de Béranger, qui paraît dans la correspondance ; elle montre aussi claire* ment son esprit et ses idées. Il a un esprit essentiellement pratique. "Peu confiant dans la science spéculative, il salue la science appliquée ; dans sa solitude, on le ^oit préoccupé de composer des ouvrages de morale populaire; il reproche à l'école romantique de rendre l'art égoïste en lui refusant un but d'utilité générale ; il veut l'art, comme la • vie, employé au bien. Il est plein de sens. Devant la multitude des choses, souvent bien étonnantes, qui passent sous ses yeux, dans une si longue vie, il se possède, il juge, il garde, à distance dos exl trêmes, le milieu où la raison se tient, disposé à ^ se tromper par ce qu'il désire et espère pour le
bien de rhumanité, ramené au vrai par Texpérience de l'homme et du monde, se préservant ainsi des illusions auxquelles les partis sont si faciles, approuvant dans les doctrines socialistes leur entreprise contre le mal, mais repoussant l'utopie, appelant Fourier, par exemple, un génie égaré par Tarithmétique, et qui a méprisé les puissances morales.
On n'imagine pas combien cette intelligence pratique et sensée est en même temps une intelligence ouverte. Admirateur passionné de nos grands écrivains du seizième et du dix-septième siècle, particulièrement de la Fontaine et de Molière, il devine le mérite de l'antiquité grecque et latine, la grecque surtout, pour laquelle il se sentait un attrait invincible, et qu'il ne se consolait pas de ne pas connaître dans sa langue. Empruntant une heureuse expression, il déclare que ce n'est pas lui qui aurait deviné la littérature facile. Ce classique si convaincu n'a pas peur des nouveautés, et, parmi les nouveautés, il ne choisit pas mal : il est transporté par le Génie du Christianisme^ il admire la poésie lyrique de Victor Hugo, il ressent la plus vive sympathie pour Alfred de Musset; il distingue dans le romantisme les excès commis et les services rendus; enfin, passant par delà les écoles et Tart lui-môme, il se prend d'amour pour l'Évangile : « Si vous saviez ce que je
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fais en ce moment, écrit-il à un ami, vous seriez bien surpris : je relis les Actes des Apôlres, les ÉpUres de saint Paul et les ÉvangéUstes. Mon cher ami, comme tous ces gens-là écrivaient ! Combien il$ savaient dire de choses en peu de mots ! Et que d'éloquence dans leur simplicité !» (18 mai 1836.) Il lit la' Vie des Saints^ dans un vieil exemplaire que sa grand'mère lui a donné, et va droit à la moelle du livre, la conscience fortifiée contre la fortune et la puissance. Il écrit à M. Trélat, un caractère opiniâtre, que cette lettre devait toucher : « Savez-vous ce que c'était que ce brave saint (Jules), parpaillot? » Un digne vétéran à qui un proconsul et des sénateurs disaient : « Sacrifiez ((à nos dieux, brûlez un peu d'encens; on vous a pardonnera, on fera même votre fortune.» Mais le digne soldat de la bonne cause répondait : « Je « ne puis obéir à des ordres contraires à la foi que « jeprofesse,jenepuis encenser ce que repousse ma « croyance. » Qu'en dites-vous, monsieur le martyr?»(26 avril 1856. )La correspondance abonde en professions de foi religieuses, du ton le plus sérieux, le phis pénétré, et nous jette loin du dieu des bonnes gens.
Le dieu des bonnes gens était opposé, dans l'idée de Béranger, au dieu des mauvaises gens ; c'était un dieu populaire opposé au dieu royaliste, un dieu de combat; en outre, la chanson où il
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figure fut la première où Béranger essaya de hausser le ton et d'introduire* dans ses couplets mieux que Tamour, le ^in et la politique du jour; il attendit avec une \îve inquiétude le succès de cette expérience, et fut délivré d'un grand poids quand il la vit réussir. Pour être juste envers cette pièce, il nous suffit de la rapportera sa date : il y avait quelque habileté à mettre Dieu dans l'opposition ; d'ailleurs, incommode aux ennemis, c'était pour les amis un dieu discret et point gênant ; mais on ne peut guère attendre de nous une autre justice que celle-là, et, si on essayait de faire d'un dieu de circonstance le dieu éternel, nous résisterions : nous avons beau n'avoir aucune prétention aristocratique, ni métaphysique, ni mystique, cet être qui se révèle par le plaisir et qui ouvre son ciel en même temps aux sœurs de charité et aux filles de joie, ne nous contente pas; il faut, j'en suis fier, quelque chose de plus pour remplir l'esprit et le cœur de Thomme. Ceux qui le défendent essayent en vain de nous faire croire que les Français de tous les temps ne demandent rien de plus. Voltaire et Rousseau étaient bien des Français ; le Vicaire savoyard et Jenny sont bien des œuvres françaises, mais leur dieu est celui de la conscience! : il ne se révèle pas par le plaisir, il apparaît dans l'homme qui accomplit un sacrifice pour l'encourager et le consoler. La religion française,
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chez les philosophes ou chez les croyants, est pratique, associée à la vie, mais elle nest pas médiocre, la timidité de notre dogmatisme est à la fois sensée et respectueuse. Au fond, la pensée religieuse de Déranger est de cet ordre-là : elle s'abaisse ppur entrer* dans la chanson et se fait petite pour s'excuser ; mais partout, dans la correspondance, elle est sérieuse comme il convient. Ce n*cst pas un esprit frivole qui a écrit ceci : « Je me suis toujours élevé vers Dieu autant que mes ailes fangeuses me l'ont permis, mais toujoitrs les yeux fermés, me contentant de dire : « Oh! oh! » comme la bonne femme de Fénelon.
Croiriez-vous que je frémis presque lorsque je vois qu'on analyse la substance créatrice? Je tremble quand je vois disséquer Dieu, si respectueux que soit l'opérateur. C'est que, moi, je crois comme les petits enfants, ce qui semble ne m'aller guère. J'en ai connu un qui avait un Jésus en cire; sa bonne, en touchant à la statuette, la brisa. L'enfant se mit à pleurer en disant : « Je n'ai plus de « bon Dieu, je vais mourir. » Bien que je sache que mon Dieu ne finira pas en poussière sous les yeux d'un puissant génie, toujours est-il que je suis tenté de crier au génie : « Croyez et fermer « les yeux I » (18 décembre 1840»)
C'est, comme on voit, la religion réduite^ en fait de dogmes^ au plus simple; et Déranger est
ici dans toute une tradition d'esprits français qui ont peur du dogmatisme. Ce que ces esprits, disons mieux, ce que ce pays a le mieux saisi dans l'Évangile, c'est l'égalité devant Dieu, le respect des petits et la compassion pour ceux qui souf-" frent, en un mot, la justice'et la fraternité; nos philosophes les plus hostiles aux religions positives, au lieu d'abandonner ces principes, les dressent contre elles, leur reprochant de les avoir méconnus dans leur constitution ou Mans leurs alliances avec les pouvoirs établis. Voltaire combat en leur nom ; même dans sa préoccupation, ils lui sont la religion entière, et volontiers il appellerait Dieu comme il appelait une majesté terrestre : « Votre Humanité. » Je me réserve d'exposer plus tard les idées politiques de Déranger ; mais je pense qu'on a déjà reconnu dans cet esprit positif, raisonnable et si ouvert, un esprit vraiment français; pour moi, je n'en trouve jamais un de cette sorte sans un vif plaisir et sans éprouver quelque chose comme celui qui rentre dans son pays.
Maintenant que nous connaissons la nature de Déranger, résumons sa vie, où tout s'éclaircit. Abandonné tout jeune à lui-même, subsistant de son travail, content de la destinée, qui lui a donné de bons amis et la passion des vers, il se présente un poëme à la main, à Lucien Donaparte, dont
le caractère indépendant Taltire; gratifié par Lucien de son traitement de l'Institut, il le touche quelques années, et, lorsque le beau-père de son bienfaiteur se trouve dans Tembarras, le lui abandonne ; employé, dans les bureaux du ministère de l'instruction publique, y chansonnant le gouvernement qui le paye, il conçoit l'équivoque de sa position, et écrit respectueusement 5 M. Royer- CoUard, puis à M. Cuvier, son successeur, s'inclinant par avance devant la destitution qui pourra le frapper ; peu porté par sa complexion et ses goûts, au métier de soldat, même en 1800 conscrit réfractaire, en 1814 il demande un fusil, combat avec une arme plus redoutable, avec ses chansons, et, la victoire gagnée, n'accepte ni honneurs ni emplois, s'enferme dans la retraite, politique consultant.
A voir comme on reproche à Déranger de n'avoir voulu aucune position officielle ni même aucune distinction, on dirait que son exemple est dangereux j et qu'il va y avoir une émulation fatale chez les Français pour ne rien demander et pour refuser tout ce qu'on leur offrira. Par bonheur, nous ne voyons pas que depuis 1830 et 1848, où Béranger a pu être quelque chose et n'y a pas consenti, nous ne voyons pas, dis-je, que les hommes aient fait défaut aux places : on a trouvé des préfets, des députés, des sénateurs, des ministres; le
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gouvernement n'a pas manqué de bras. Si donc il a plu à Béranger de rester simple particulier, il en était maître et n'avait à en répondre qu'à luimême ; il pouvait avoir d'excellentes raisons : aimer la solitude, être effarouché par la foule, être incapable de parler et de penser devant beaucoup de monde, se sentir incapable de s'enrégimenter dans aucun parti, et comprendre qu'un homme isolé ne fait rien, prévoir qu'après le premier hommage rendu, on le traiterait comme on traite les poètes dans les assemblées d'affaires, et qu'on lui dirait : « Bon homme, retournez à vos chansons, » s'éloigner de la mêlée pour mieux juger et garder sa raison intacte, concevoir les obligations particulières d'un républicain qui a fait un roi, et se proposer de montrer au peuple, toujours soupçonneux, qu'on |)ouvait travailler pour lui sans ambition personnelle. Autant de fortes raisons, nïais la plus faible est recevable : la migraine surfit. Toujours est-il que cette conduite de Béranger, qui ne réussit pas maintenant auprès de quelques juges, a eu de son temps un bon effet : pendant plus de quarante années il a représenté, dans la cause libérale^ la constance et le désintéressement; si j'ose parler ainsi, et sans dévalues antithèses, que je n'aime pas, la vie publique de Béranger a été de n'être rien : c'a été sa figure et son empreinte*
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Béranger a composé sa vie ; quel mal y a-t-il à cela? Je m'étonne toujours d'entendre reprocher à des hommes de soigner leur réputation, quand je considère ce que ce pays fait des réputations quon lui sacrifie. S'il nous est permis de mettre dans toutes nos œuvres, jusque dans une lettre à un ami, une certaine convenance, on ne voit pas pourquoi il nous serait défendu de la mettre dans notre vie, qui est une œuvre aussi, et difficile. Il n'y a d'interdit que le mensonge ; or, en suivant toute la vie de Béranger, dans l'histoire du temps et dans la correspondance, elle ne me semble pas mentir : sa conduite publique n'est que le relief de son caractère ; s'il a choisi un rôle, il a choisi celui qui était dans sa nature. Il y a bien peu de personnes, surtout de celles qui sont en vue, qui ne jouent pas un rôle ; il est difficile de ne pas se composer un peu quand on a les yeux sur vous ; c'est la chose du monde la plus charmante et la plus rare que la parfaite simplicité ; mais, d'un autre côté, il est bien dur d'appeler comédiens tous ceux qui se composent. On devrait appeler comédiens ceux qui font le personnage d'un autre et non ceux qui font leur propre personnage; on ne serait pas dupe, on serait seulement indulgent et équitable, si on disait de beaucoup d'entre nous ce que madame du Deffand disait d'une femme de ses amies : « Elle joue ce qu'elle est. »
Jusqu'ici, j'ai désiré faire connaître Thomme dans Déranger ; je voudrais apprécier son talent, et d'abord le talent du poète, qui a été plus en évidence et plus contesté aussi que le talent du prosateur. Je demande la permission de suivre ici Tordre qui me semble bon, de ne pas juger la valeur du chansonnier avant d'avoir jugé la valeur du genre de la chanson, auquel il doit sa gloire.
Pour déclarer ce que je pense de la chanson, j'avouerai qu'elle me semble, en littérature, un genre inférieur. On ne cherche pas, en la chantant, une émotion artistique : quand on est rassemblé, on chante comme on danse; c'est une joie à plusieurs, la joie de se sentir montés au même ton ; dans un repas familier, la chanson achève ce que la conversation a commencé. Il peut y avoir de l'art dans la chose chantée, il peut y avoir de l'harmonie et de la poésie ; mais elles suscitent une autre harmonie, une autre poésie, plus fortes qu'elles, l'union des cœurs des hommes. Ceux à qui la chanson a donné ce plaisir ne songent guère à la critiquer, et ils ont raison; leur tort est de vouloir la faire lire et admirer comme œuvre littéraire par des critiques à jeun ou qui ont dîné seuls. Le plus grand mal qui puisse lui arriver est d'être lue, et lue de mauvaise humeur quelquefois, au lieu d'être chantée en chœur;
ear elle est un mariage entre la musique et la poésie, je dis mariage le plus étroit, sans divorce. Dans l'opéra, la poésie ne fait qu'introduire la musique : aussi on ne Técoute guère ou on ne l'entend pas, et on se contente d'avoir une idée générale de la situation ; môme, comme chacun sait, dans l'opéra italien, la musique est souvent indépendante des situations et se permet des inconséquences que ses charmes lui font pardonner; d'ailleurs, la plupart des airs d'opéra sont enlevés do la pièce et vont tout seuls, au caprice des pianos, des violons et des orgues de Barbarie, tant il est vrai qu'ils vivent d'eux-mêmes et peuvent se détacher des paroles sans mourir. Dans les romances, c'est peut-être le contraire : nous faisons attention au tour delà pensée, à sa délicatessq; la musique est au service de la poésie, tâchant d'en exprimer toutes les intentions, toutes les nuances, de s'y fondre entièrement, si bien qu'elle ne peut plus guère vivre sans elle, tandis que la poésie sans la musique peut encore assez souvent subsister. On comprend comment il se fait que d'ordinaire, dans l'opéra et la romance, le musicien et le poète sont deux personnages ; il suffit qu'ils se rencontrent.
La chanson n'est ni une romance ni un opéra : ici Tair et les paroles font corps. Tantôt l'air et les paroles naissent en même temps; tantôt, à
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défaut du génie musical, les chansonniers prennent un air tout fait : c'est le moule ; l'idée le remplira. Du reste, c'est l'idée même qui l'a choisi, par instinct, selon son humeur et son allure ; aussi on sent que poésie et musique sont un tout naturel : les paroles font parler l'air et Tair emporte les paroles. Manque t-il d'un air précis ? le chansonnier compose, sans le savoir, sur un rhythme secret ; vienne un musicien intelligent, il sentira ce rhythme au fond de la poésie et l'en fera sortir. La chanson nait en chantant. On aurait honte de dire de telles naïvetés si les hommes n'étaient toujours disposés à voir de l'artifice là où il n'y a que l'opération de la nature.
En reconnaissant que la chanson doit être chantée pour paraître ce qu'elle est, je reconnais que, si on la chante, elle risque de paraître plus qu'elle n'est en effet. L'oreille est saisie, on n'y regarde pas de près, ni au sens ni au style ; le fort et le faible passent ensemble. On se tromperait, je crois, en pensant que Béranger ne saurait ôtre un auteur populaire, parce qu'il est souvent obscur : cela serait vrai d'un prosateur et d'un poète; d'un chansonnier, c'est différent.
Outre le chant, la chanson a le refrain, qui lui impose sa limite. Comparer la chanson à une ode, c'est ne pas connaître la chanson, qui n'a de l'odenî le vol ni le souffle. Béranger savait cela
DÉRANGER. 27i
quand il appelait sa lyre une vielle et sa muse une musette. L*ode habite les grands espaces déserts, les nuages, les pics et les forêts ; la chanson court les rues, elle respire les idées et les sentiments qui sont dans Tair, pensées légères, plaisirs du vin, de Tamour et de Tamilié, et aussi les railleries, les murmures et les colères. La chanson va donc terre à terre, et, quand elle quitte le sol, elle revient vite prendre pied ; elle marque ce retour par un changement de ton et principalement par le refrain. Je ne crois pas que la chanson puisse se piasser du refrain. Tandis que Tode, a chaque Strophe, comme par un battement d'ailes, monle et prolonge son vol, la chanson, attachée. au refrain, ne fait que voleter; à chaque couplet elle finit ; il faut que chaque idée poétique, tout en ayant Tair de suivre son caprice, regarde ce point, se laisse dériver et y tombe ; il faut aussi qu'elle y tombe avec justesse et avec grâce ; si elle y manque, ce. n'est pas la faute du genre, qui est cela, mais la faute du poète. Il y a du charme dans ce retour attendu : Béranger a dit très-finement que le refrain est frère de la rime.
Il resta longtemps sans s'en afi'ranchir, ayant observé que sans ce retour des mêmes paroles la chanson avait moins d'empire sur l'oreille et sur l'esprit des auditeurs : « Combien de peine, bon Dieu I le refrain ne m'a-l-il pas donnée I Combien
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de nuits passées à ram^ pour venir rattacher à cet immobile poteau une pauvre nacelle qui n*eût p3S mieux demandé que de voguer en liberté au gré de tous les vents ! » Pouvait-on dire mieux que cela? Excepté quelques compositions d où le refrain a entièrement disparu, et auxquelles il convient de rendre leur vrai nom de poésies légères, il Ta conservé presque partout; là où il ne répète plus le même vers, c'est un même mot qui reparait, ou moins encore, un certain tourd*idée ou de sentiment, mais toujours quelque chose qui revient; quand le refrain n'est pas exprimé^ il est dans l'esprit, tant il est nécessaire qu'il y en ait un.
Ainsi, le refrain, en circonscrivant la poésie, lui donne la forme et l'être de la chanson ; et, à ce propos, qu'on veuille bien me permettre une remarque. On fait souvent bon marché des lois particulières qui constituent chaque genre et distinguent les genres entre eux ; mais ces lois ont leur raison, et, en croyant affranchir un genre, il arrive qu'on le détruit ; il en est de la pensée enfermée dans ces limites comme de Tair enfermé dans la bulle de savon ; grâce à cette enveloppe légère, il est quelque chose, un tout, un monde, il flotte et brille des sept couleurs ; crevez Tenvcloppe, il se fond dans l'espace.
Je crois donc, et je le crois avec notre poète
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lui-même, que la chanson est un petit genre; mais, comme on peut être détestable dans un grand genre, on peut être excellent dans un petit, et il s'agit de savoir ce qu'a été Béranger. D'abord, il soignait extrêmement la rime, dans un temps où on la traitait assez familièrement, et il se vante avec raison des services qu'il lui a rendus. Une aulre de ses préoccupations, que Ton voit reparaître perpétuellement dans la correspondance» est la nécessité d'enfermer toute composition poétique dans un cadre, pour qu'elle présente un tableau défini et intéressant. Il est très-habile à créer ces cadres, à construire de petites scènes vivantes et parlantes qui vous captivent. S'il veut dire les souvenirs du peuple, il présente une vieille femme entourée de ses petits enfants et leur racontant qu'à cette place elle a vu Napoléon, que Napoléon lui a parlé :
11 s'esl assis là, grand'mère !
Il s'est assis là !
Voilà le verre où il a bu; le petit groupe s'émeut et son émotion nous gagne :
Dieu vous bénira, grand'mère I Dieu vous bénira !
Il n'y a presque pas une chanson où il n'ait tenté ce que dans celle-là il a si bien fait. Pour
n'être pas le grand art des tragédies, des comédies et des épopées, cet art n est pas méprisable, et il convient que la critique lui garde son prix. Ce qui pourrait nous le recommander encore, c est qu'il est un art français, car en France on veut absolument intéresser, et on sait bien qu'il n'y a pas moyen d'intéresser si on ne met pas dans un ouvrage une unité, une action précise, fallût41 pour ,cela sacrifier quelque chose de l'ampleur des conceptions et de la hauteur des pensées ou de la délicatesse des sentiments. Combien il a fallu de temps pour que la vraie poésie lyrique s'introduisît chez nous, et combien elle y est toujours suspecte I Lorsque Béranger dit : .
Faute dldée, il allait faire une ode,
il est dans le préjugé national ; il ne remarque pas ce que Lamartine a fait avant Jocelyn; mais, parce que le lyrisme est ici dans un cadre, Jocelyn le ravit.
Béranger, comme nous l'avons dit, ayant, en général, gardé le refrain, avec le chant et le refrain la chanson est constituée ; quelle en sera l'inspiration? Je ne parlerai pas des chansons dont on ne parle pas; l'auteur l6s a jugées : et Elles ont été faites sous l'Empire. Or il est remarquable que c'est habituellement à des époques de despo-
tisme qu'on voit naître de pareilles productions. L'esprit a un tel besDîn de liberté, que, lorsqu'il en est privé, il franchit les barrières les moins bien défendues, au risque de pousser trop loin cet élan d'indépendance. Les gouvernements adroits s'en arrangent; celui de Venise protégeait les courtisanes. » (Biographie.) Ajoutons que ce n'était pas son genre : chez lui l'orgie et la volupté grimacent, tandis quelagaietélibre. Madame Grégoire^le Vieux Célibataire et le Petit Homme gris rientde bon cœur. L'œuvre véritable de Béranger, ce sont, avec des couplets comme ceux-là, ses chansons frondeuses, (je mets dans ce nombre les chansons patriotiques) leurs refrains sont dans toutes les mémoires. Il sait que la chanson est naturellement de l'opposition : il met, comme il dit, des refrains à cheval siir de vieux airs, et les voilà partis en guerre. Un chansonnier, selon lui, est un tirailleur qui s'aventure; il doit aller de l'avant ; enfant perdu, il faut qu'il se résigne à être quelquefois enfant abandonné; bien entendu que la chanson ne confient qu'aux époques où les opinions sont claire ment tranchées : « C'est au tambour social à ouvrir la marche et à marquer le pas; la musique ne vient qu'après. » A ces époques, le peuple, quand on ne lui fait pas de chansons, les fait luimême; et les siennes ne sont pas toujours les plus mauvaises. On voit que Béranger se rendait par^
376 LinÈRÂTURE ET MORALE.
faitement compte des temps, du but, des moyens et de sa propre puissance : il savait ce qu'il vou* lait et il a fait ce qu il a voulu. Il n'a pa$ tout fait; cela n'est donné à personne ; dans sa lutte contre le vieux monde, il comprenait à la fois l'ancien régime ramené par les Bourbons et tout ce que la société retient encore de préjugés et d*abus ; il a, il est vrai, refoulé l'ancien régime, mais il n*a pu que blesser la société ancienne et saluer la société future, ce qui est plus facile que dé le* tablir :
Humanité, régne ; voici ton âge,
Que nie en vain la voix des vieux échos.
A ces chansons d'opposition il convient d'ajouter quelques compositions d'une philosophie élevée, comme les FouSj ou d'un sentiment touchant, comme la Bonne Vieille^ les Hirondelles et plu* sieurs pièces de poésie légère comme la Sirène^ qui est un chef-d'œuvre. On aurait trouvé charmants, au siècle dernier, ces vers à une dame. Ma Contemporaine :
Vous vous vantez d'avoir mon âge.
Sachez que Tamour n'en croit rien.
Jadis les Parques ont, je gage, Môle votre fil et le mien :
Au hasard alors ces matrones Faisant deux lots de noire temps, J'eus les hivers et les automnes, Vous, les étés et les printemps.
Voici de bien jolis couplets, dans la Saint-NapoléoHy un saint qui avait, pendant TErapire, remplacé saint Roch, et, à la chute de TEnipire, lui rendit sa place :
Oui, son patron, vieux dërunt, peu connu, Au Paradis végétait sans prébende.
De tout rayon lui voyant le front nu, Les saints criaient au saint de contrebande : D'où nous vient-il? qui l'a canonisé?
Nous parierions qu'il n'est pas baptisé.
Un pape intrus, disaient de bons voisins, L'aura tiré des carrières de Rome, De faux martyrs étemels magasins.
Chassons ce gueux 1 Et contre le pauvre homme Monsieur saint Roch court exciter son chien ; Tant les heureux ont. le cœur peu chrétien t
Quand on juge Béranger, on devrait, ce me semble, prendre son œuvre entière, ce qui esl chanson et ce qui ne Test pas, pourvu que ce soil de la poésie; on devrait n'appeler chanson que ce qui a un certain ton, un air et un refrain plus ou moins déclaré, renvoyant le reste, chaque chose à son genre ; les amis de Béranger cesse* raient de donner ses chansons comme des odes, et les critiques cesseraient de donner les pièces différentes comme de mauvaises chansons. Pour revenir à la renommée principale du poêle, elle peut, à notre avis, se défendre. Il est permis de ne pas aimer la chanson, et nous l'avons nous-méme ramenée à^son point; mais, une fois le genre admis, et admis aussi qu'il est un genre très-français, en
comptant ce qui r^ste de Béranger, après toute critique, et comparant cela à ce qui reste des poètes consacrés comme immortels, il me semble qu'on peut affirmer que Déranger ne périra pas tout entier ; il y a mieux chez lui que la popularité toujours acquise à ceux qui servent puissamment les passions du jour ; il y a un sincère amour de Tart, par lequel il survivra.
Une fois cette justice rendue, j'avouerai volontiers ce qui manque dans une multitude de chansons : il manque la clarté de l'idée, la facilité du tour, la vivacité de la couleur. Béranger travaillait beaucoup, il le dit, on le sent. Or, le travail est bon, pourvu qu'il soit dans l'achèvement, non dans l'invention, qui doit être inspirée, pourvu aussi qu'il s'efface lui-même et qu'on arrive à ne plus sentir l'elfort; et il est visible ici. La conception générale est habile; mais ce que Ihabileléne donne pas et que la verve donne, l'image et le tour languissent; ce n'est pas de la large poésie, de la poésie à plein courant; le cadre est saisis- . sant, l'idée qu'il enferme n'a pas toujours la transparence et le feu : c'est une pierre commune admirablement montée. A mesure que Béranger vieillit, le mal se prononce de plus en plus, et, dans ses dernières chansons, sauf un petit nom^ bre, la prose règne et tristement, car il n'y a pas de bonne prose en poésie. Je trouve que parmi les
BÉUANGEn. 279
poètes, il faudrait distinguer ceux qui sont naturellement en haut et ceux qui y montent, et que Béranger est de ceux-ci : on le connaît aux défaillances ou à Teffort, tandis que les aulres sont là chez eux et s'y maintiennent par un mouvement insensible. Béranger est. comme Paul-Louis Cou^ lier, atteignant quelquefois Tart véritable, mais ordinairement plein d'artifice; or l'artifice n'est pas l'art. Sans vouloir imposer à personne mes impressions personnelles, j'avoue que pour mon compte, quand je passe des fables de la Fontaine aux. chansons de Béranger et des pamphlets de Paul-Louis Courier aux Provinciales de Pascal, je sens que. je passe d*un monde dans un autre.
Et puisque je suis à même de dire mes impressions, j'ajouterai que les écrits de Béranger et sa vie me paraissent être à peu près du même ordre. C'est ici et là une œuvre de raison très-fine, merveilleusement composée, avec de vraiment bonnes parties, mais dans les deux il manque Téclat : dans ses écrits l'éclat du style, la vive expression qui illumine tout un espace ; dans sa vie le feu, la grande passion, qui peut bien déranger, dans un moment, l'économie des gestes et du costume, mais qui révèle Thomme, vous attendrit, vous enlève, couvre les fautes sans lesquelles personne n'est ici-bas, et protège dans l'avenir une mémoire mieux que l'uniformité dans la sagesse.
no LITTÉRATURE ET MORALE.
Si la nature tempérée de Béranger Ta empêché d aller jusqu'où il faut aller en poésie, elle en a fait un prosateur excellent. Il a beau dire qu'il n'est pas fait pour écrire en prose, qu'il ne sait plus où il en est quand il n'a plus la rime, il s'en tire trèsbien. Son style est étudié, mais c'est la vraie langue française, claire, simple, sensée et mesurée, la langue de Voltaire. Les préfaces des premières chansons et quelques lettres publiées par les journaux avaient déjà donné celte idée au public ; la préface des dernières chansons, la Biographie et la Correspondance prouveront qu'on ne s'était pas Irompé. Quand on voudra bien faire attention à cette Biographie, soit aux pages où Béranger parle de lui-même, soit au touchant récit qu'il y a inséré, on découvrira tout à coup que c'est un petit chef-d'œuvre; mais nous n'en sommes pas là, et heureusement, car, si on était juste dès la première fois en parlant d'un auteur, on ne verrait pas ces beaux combats de critique littéraire et ces révolutions de jugements qui sont si intéressantes pour le spectateur philosophe. J'ai eu l'occasion de citer déjà bien des passages des lettres; j'en citerai une entière, où les qualités, éparses ailleurs, sont toutes réunies ; elle est adressée à un jeune homme dont il a caché le nom et qui lui avait écrit durement. « Vous avez cent fois raison, monsieur; mais c'est contre ceux qui nie
donnent de ridicules éloges et non contre moi que vous devez tourner votre colère. Si vous avez lu mes ponts-neufs et mes préfaces, vous devez voir que je n*ai jamais eu de prétentions bien ambitieuses en quoi que ce soit; et si vous me connaissiez, et il est nécessaire de connaître un homme pour le juger, vous sauriez que depuis dix ans j*ai rompu avec le monde, qui fait et soutient les réputalions. Vous sauriez que je n'ai jamais prononcé la plupart des grands. noms que vous me citez sans mettre chapeau bas ; vous sauriez enfin que je suis même en garde contre rengouemenl fort excusable de mes meilleurs amis, et que je leur ai souvent répété une partie des vérités que vous prenez la peine de m*adresser.
« Au reste, mondiéilr, ce dont vous vous plaignez est le mal du temps. Aux époques où il y a pénurie de grands hommes, le public en invente. Ceux qu'en termes de coulisses on choisit pour bouche trous sont souvent dupes de ces courtes bonnes fortunes, et prennent leur rôle au sérieux. Un peu de sens commun m'a préservé de cette folie. Vous voyez, monsieur, que je ne suis pas loin de penser comme vous. Aussi je n'accepte pas le rapprochement que vous faites entre vous elle paysan d'Aristide, parce qu'il vous est trop défavorable, et qu'il m'honore au delà de voire intention.
« Mais, monsieur, c'est au public et par la voie
%9 MTIËRATURË ET MORALE.
des journaux que vous deviez adresser lé contenu de votre lettre, et non à un vieux comme moi, pinsi que vous le dites. En répandant votre opinion sur rpon coraple, je suis sûr que vos critiques eussent trouvé bien des échos. Leur accord eût pu calmer votre irritation, que je suis loin de blâmer, sans approuver toutefois les formes que vous lui donnez dans votre épitre. Et ici, monsieur, permettez-moi de vous faire une observation sur les convenances les plus vulgaires.
K Quand on parle à un homme de mon âge, qui, au risque des persécutions, a consacré d'une manière désintéressée son peu de talent à servir une cause qu'il a crue et croit toujours la meilleure, il me semble, quelle que soit Topinion qu'on professe, qu'il est au moins de bon goût de donner à la raison les. formes d'une politesse qui ne peut qu'ajouter du poids à la \érité, en inspirant de la considération pour celui qui veut bien s'en faire Torgane.
a Mon âge, dont vous paraissez me faire un reproche, m'autorise à vous soumettre cette réilexion en retour du service que vous voulez sans (Joute me rendre en dissipant les illusions dont vous supposez que je berçais ma vieillesse. » (Tome m, lettre 172.)
Pour achever sur Déranger, il me reste à apprécier son influence.
pËRAKGEB. . 283
Quand on lit cette correspondance, c'est un curieux spectacle de voir les hommes les plus éminents de tout ordre, littérateurs, politiques et princes, en amitié et en coquetterie avec un chansonnier, un ancien apprenti imprimeur et qui a'était de rien. Presque tous y vinrent; pour lui, poli avec les princes, reconnaissant de leurs démarches, niais attaché surtout à sa liberté, qui risquait à se commettre en si haute compagnie, il se réservait à de moins dangereux amis ; il vit frapper à sa porte ceux qu il ne devait pas attendre, les deux premiers hommes du clergé et du parti royaliste, Lamennais et Chateaubriand.
L'amitié de Chateaubriand et de Béranger pa* rail étrange ; elle Test moins qu'elle ne le paraît. D'abord, ils étaient entre puissances, et une curiosité naturelle les attirait ; les puissances ne se haïssent que lorsqu'elles sont de la même sphère et se gênent, comme Voltaire et Rousseau ; or, tandis que le monde de Béranger était le peuple, celui de Chateaubriand était l'aristocratie. Mais je crois deviner une conformité secrète qui les rapprocha encore davantage : au fond, ni l'un ni l'autre n'était de son parti. Chateaubriand était plus avancé que les royalistes, Béranger moins avancé que les républicains ; Chateaubriand avait vainement essayé de pousser les royalistes dans la voie libérale, ses illusions avaient été brisées en
284 MTTÉRATOflE ET MORALE.
juillet 1850; Béranger apprenait Ions fes jours un peu, après 1850, ce que Chateaubriand avait appris avant : constamment mêlé à la vie des siens, constamment consulté par eux, sauf à ne pas être écouté, il voyait les erreurs, les fautes, les vices, et les jugeait sans pitié. Il est toujours facile de vivre avec ses ennemis ; mais vivre avec ses amis, voilà le diflicile. Aussi lisez les Mémoires froulre-^ tombe et la Correspondance dont nous parlons ici; comme il se fait dans Tesprit de ces deux hommes un curieux travail I Béranger oppose la monarchie à son parti impatient d'avancer; contre son parti rétrograde Chateaubriand évoque la république, qu'il prédit. Quant à Lamennais, il était tout seul de son parti, dans l'excès où il poussait toutes les choses; c'était un enfant, changeant de passion, mais chaque fois tout entier à sa passion du moment, n'en concevant pas d'autre, haïssant les opinions et les hommes qu'il avait adorés la veille et voulant qu'on les haït comme lui. Béranger était différent avec ces deux hommes si différents: il tempérait Lamennais et tâchait de donner à Chateaubriand un peu de la passion que son autre ami avait de trop; pénétré de cette vérité que Dieu ne nous a pas mis ici-bas pour nous, mais pour nos semblables , il lâchait d'en pénétrer aussi son malade. « Chateaubriand me disait souvent : « Je me suis toujours ennuyé. » Toujours je lui
répondais : « C'est que vous ne vous êtes pas assez a occupé des autres. » Sa femme, esprit fort singulier, s'écriait : « Vous avez bien raison, vous a avez bien raison ! » (27 mai 1849*) Il faisait mieux que de le sermonner, il le consolait, il Tégayait. La correspondance entre Béranger et ces deux hommes est vraiment noble, et leur intimité honorable, avec la première place pour celui qui mettait sa raison et son cœur à soigner ces illustres blessés. On est dur en ce moment pour tous les trois, et c est surtout par leur propre parti que Béranger et Chateaubriand sont maltraités ; ce temps-ci aime tellement la justice, qu'il n'est per^ sonne que, pour la contenter, on ne jette dans le gouffre ; seulement, au lieu de nous y jeter nous^ mêmes, comme Curtius, nous y jetons les nôtres. C'est un beau sacrifice, mais qu'il n'est pas nécessaire de renouveler trop souvent pour l'édification et le salut de tous; car enfin, une fois que nos grands hommes seront plus bas, le pays n'en sera pas plus haut.
Après avoir considéré l'influence de Béranger dans son cercle intime, il reste à considécer son influence politique. Elle est toute-puissante paradant seize ans, de 1814 à 1850. On a dît quêta France était une monarchie absolue tempérée par des chansons ; si la chans(m a tempéré la monar^ chie absolue, elle a détruit une monarchie limitée,
celle de la Restauration ; le couplet volait en un instant par toute la France, était sur toutes les lèvres, et, caché sous un air populaire, narguait Tautorilé : les persécutions grandissaient son importance ; cité à l'audience comme pièce du procès,, il était imprimé avec le procès à des milliers d'exemplaires; la chanson inspirée de la haine ipublique envenimait cette haine et créait une conspiration universelle. Le gouvernement succomba.
. Nous pe sommes plus dans ce temps-là ; il nous est plus facile de le juger et de faire la part de -cJiacun. La Restauration a péri par sa faute, elle a péri aussi par une faute qui n était pas la sienne, •mais celle de son origine. Disons sa faute d'abord. £lle est aisée à voir dans les démarches illibérales ^t à contre-sens qui, une première fois, firent saluer le retour de l'Empereur, et, une dernière ibis, aboutirent au coup d'État des ordonnances. Une charte est une cuirasse qui gène, mais qui couvre aussi. Ajoutez aux torts de ce gouverne^ ment mal résigné les tarts des amis qui ne le servaient pas toujours bien : la noblesse et le clergé. Dans la noblesse, les prétentions des particuliers faisaient en mille endroits des blessures qui ne se fermaient plus, et le corps entier, par Timpru- 4ente loi qui proposait le rétablissement du droit d'aînesse, alarmait les esprits, qui voyaient Toeuvre
de 89 remise en question. Tandis que le sentiment, inné chez nous, de l'égalité^ était ainsi blessé, le clergé, par ses entreprises ouvertes (la plus forte fut la loi du sacrilège) et par les manœuvres des congrégations, irritait la nation, qui ne voulait pas sacrifier la liberté civile, la première liberté française, et, mal à Taise, se débattait dans Un filet à mailles invisibles. La Restauration ne fût-elle pas tombée dans les fautes où elle est tombée, elle avait un vice originel qui devait tôt ou tard lui porter malheur : elle était venue à la suite de Tètranger. En vain elle travailla avec ardeur et réussit à faire évacuer le territoire; en vain elle donna au pays quinze ans de gouvernement représentatif et l'initia à la liberté, en vain elle développa la richesse de la France et soutint son honneur devant les puissances étran-. gères, ses efforts se brisèrent devant une rancune implacable, une incurable défiance, qu'elle sentit et qu'imprudemment elle justifia.
Cette monarchie renversée, la nation était maltresse d'elle-même. Béranger fut naturellement consulté sur ce qu'il y avait à faire; on s'attendait ace qu'il conseillerait la république : il conseilla un roi et un d'Orléans. Comment en vint^il là?
On ne s'est pas assez méfié de ce qu'il y a de convenu dans la chanson; ce convenu, c'est la poétique) ou, si l'oil veut) la tyrannie du genre. Là
St88 LITTÉRATURE ET MORALE.
chanson de tous les temps doit célébrer le vin, l'amitié, l'amour. Tout cela est sa tradition, comme la tradition du poète épique est de faire apparaître les dieux ; ainsi que Tépopée, la chanson a son merveilleux, qui est le plaisir sans fin, et ce merveilleux n'est pas le moins rare. Dans l'opinion publique, les chansonnière ont toujours clé des épicuriens ; il ne leur eût servi de rien dé dire comme le Pauvre Diable de Voltaire :
D'après Cliaulieu, je vantais la mollesse;
le type était fait. Quand Béranger reçut la chanson, il la reçut comme elle était, avec son répertoire, et ajouta à ses sujets ordinaires des sujets nouveaux : le patriotisme; la pauvreté, l'indépendance, l'amour du peuple et la haine des rois; son merveilleux fut la vertu républicaine ; on le prît au mot et on l'affubla, bon gré mal gré, d*un personnage qu'il n'ambitionnait point, une sorte deBrutus couronné de pampres. On devinait aussi juste en figurant^un Béranger d'après les fictions de la chanson, qu'on aurait deviné juste en figurant Voltaire d'après le passage de la Hetiriade, où il évoque saint Louis. Ce poêle buveur ne supportait pas un excès de vin ; ce poète des gueux prêchait et pratiquait le travail et l'ordre ; ce poêle ennemi des rois faisait un roi et ajournait autant qu'il pouvait la république ;
BËRÂNGEn. 289
ce poète épris du peuple le regardait corame un enfant qui avait beaucoup à faire pour devenir un homme.
Non-seulement il vota pour la monarchie, mais il persista dans son vœu, ce que tous ne firent pas. Il écrivait, un an après, au général Lafayelte qu il était convaincu de la nécessité de conserver et d'affermir les bases de Tordre de choses acluel (10 juillet 1831); et comme on loi avait reproché ce mot, il le confirmait le lendemain. « Quant à la république, ce rêve de ma vie, je ne veux pas qu'une seconde fois on nous donne ce fruit-là trop vert. On le rejetterait encore. Travaillons à instruire notre nation, etce que j'airêvé s'accomplira sans secousse, avec lenteur. Je ne verrai pas celte époque, mais elle est certaine pour moi, si, je le répète, nous faisons notre éducation. Mais que réducation d un peuple est longue! Voilà quarante ans que nous allons à Técole, et nous sommes encore bien peu avancés!... La faction que je redoute le plus, dit-il ailleurs, c est celle des impatients : plus encore que la vanité, l'impatience est le mal français. » 11 revenait toujours à son idée, qu'il exprimait d'une façon heureuse dans une lettre à Chateaubriand ( 4 octobre 1 831 ) : « Les trônes constilulionnels ne me semblent être que des ponts jetés sur un fleuve que nous ne pouvions passer à la nage, encore moins franchir d'un saut. »
290 LITTÉKATURE ET MORALE.
Il voulait qu'on parlât moins au peuple de ses droits, plus de ses devoirs, et il a de louchantes paroles sur ses misères : « Ce qui est affreux, ce sont les souffrances des classes inférieures : iout le monde les plaint, peu de personnes font pour elles ce qu'il conviendrait de faire. Voilà quarante ans qu'on les vante, et elles n'ont pourtant pour se guider que leur instinct qui les trompe souvent et des charlatans qui les égarent toujours. » (15 avril! 832.) Une se fait pas d'illusion sur la durée de la monarchie qu'il a contribué à fonder : il lui prédit de bonne heure une durée à peu près égale à celle de la Restauration ; il la voyait compromise par ses fautes et par celles de tous les partis, et, dans sa pénétration, il devinait, dès 1835, qu'elle périrait dans un conflit avec la bourgeoisie, après quoi il ne resterait d'autre ressource à la nation que la république (20 mars 1855.) Quand 1848 fut venu, il écrivit : « J'ai eu peur de la république pour la république en la voyant naître trop tôt et trop vile... Nous voulions descendre marche à marche ; on nous a fait sauter un étage; nous ne pouvons pas remonter. »
(2 mars.)
11 le dit, et cela se voit dans ses Tetlres, avant toutes choses il n'était pas un homme de parti. Pendant tout le cours du régne de Louis Philippe , avec quelle force, avec quelle constance il flétrit
les assassinats et œux qui respectent les assassinsi Il était honteux pour la morale et effrayé pour la liberté, qui à chaque fois ne manquait pas de perdre quelque chose. Il faut lire la lettre du 26 novembre 1835, après l'attentat de Fieschi. Spectateur équitable et humain, il souffre des « sanglantes erreurs des partis, » et travaille pour persuader à ses amis qu'il est temps d'abandonner les déclamations, les excitations factices, « de rêver autre chose que l'impossible, de comprendre la France nouvelle, de fonder sur les intérêts créés par la Révolution, intérêts qu'ils ont trop souvent l'air de menacer. » (25 mai 1837). Il veut les purger des idées de 93 ; il ne veut pas qu'on se permette de mettre, comme dans une certaine école, Robespierre à côté de Jésus-Christ; il Taccuse « d'avoir fait reculer la liberté et d'avoir créé d'immenses obstacles à l'établissement de la république en France... La Convention a fait des choses admirables ; nous en profitons ; mais il nous sera pardonné d'être ingrats, car on pouvait nous les faire acheter moins chèrement. » (26 mars 1850.) Et ailleurs : « Ne vous étonnez pas si, en dépit des services rendus parla Convention, desjuges plus sévères que vous envers ses héros ne consentent pas'à relever leurs statues tombées dans le sang. » (8 août 1850.) S'il n'aime pas les partis, il aime la patrie, ce qui vaut mieux, et ses divisions Taftligent au
fond du cœur : «Elles font, dil-il tristement, mourir le refrain sur mes lèvres. »
Nous n'avons pas le loisir de le suivre plus loin, au milieu des événements politiques que virent ses dernières années ; le quatrième volume de la Correspondance instruira ceux qui désirent être instruits, ils Ty trouveront fidèle à ses amis et à lui-même.
On peut maintenant se faire une idée exacte des opinions politiques de Béranger : la nature de ses idées républicaines est assez claire par la Corres^ pondance; il n'y a plus qu'un mot à dire sur ses chansons napoléoniennes. Il n'a pas chanté l'Empereur sur le trône ; il Ta chanté après les revers, l'exil et la mort. Des deux chansons politiques qui datent de l'Empire, si l'une, le Sénateur^ a reçu de l'opinion du temps une couleur d'opposition qu'elle n'avait pas, l'autre, le Roid'Yvetot^ était bien réellement une satire excellente; personne nes'y trompa, ni le public, ni l'Empereur, qui ne s'en fâcha pas. Béranger a fait le contraire de ce qu'ont fait et le Sénat d'alors et bien des gens complices dii Sénat: il a averti le souverain debout et glorifié le souverain tombé. A cette époque de la chute de l'Empire, deux partis divisaient la France : les uns ne pardonnaient pas à un régime qui au dedans opprimait la liberté et au dehors dévorait les hommes ; ils songeaient que la Restauration les
BÈUANGER. 203
délivrait du despotisme et de la guerre, sans songer assez à quel prix était la délivrance ; les autres ne voyaient que les Anglais, les Prussiens et les Russes à Paris, et, en voyant cela, étaient frappés au cœur. Ces partis, qui divisaient la France, divisaient aussi Yùme de chaque citoyen ; mais, après les fautes énormes de la Restauration, on s'aperçut que le retour des Bourbons était le retour de Tancien régime ; que, non contente d'avoir été conquise par l'étranger, la France avait été conquise aussi par la noblesse émigrée ; alors les souffrances de l'Empire, comme plus éloignées, s*effaçant, les deux partis se rapprochèrent, et il ne resta plus que le ressentiment de Tinvasion. Déranger le servit; ce fut sa puissance : à l'humiliation présente il opposa la gloire passée, la gloire a roturière » du vieux drapeau ; aux étrangers à Paris il opposa les Français dans toutes les capitales ; ses chansons furent une consolation et une revanche ; il commença le combat en 1814, chansonnant les vainqueurs à leurs oreilles, et le continua, implacable, pendant seize ans, jusqu'en 1850, jusqu'à ce qu'on eût renvoyé aux rois ennemis les rois qu'ils nous avaient apportés. Je ne dis pas qu'il n'y ait rien d'artificiel dans son enthousiasme pour la guerre et les héros : ses premiers succès ont dû l'engager plus qu'il ne Tétait avant ; ce thème brillant a dû éblouir un peu ses lecteurs
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et lui-même; mais enfin il avait louché un fond populaire et il y marcha hardiment. Voulait-on qu'il célébrât les victoires des Français sans célébrer celui qui les y avait menés ? voulait-on qu'il couvrît le nom de Napoléon ; qu'il se prit de mauvaise humeur contre la gloire; qu'il disputât avec elle devant ce peuple dont l'œil en était encore tout plein, et qui sentait bien que de ses acquisitions immenses il n'avait gardé que cela? Mais à cette heure, nous-mêmes qui jugeons Napoléon plus froidement, parce que nous sommes plus loin de lui, parce qu'il est sorti de la légende et est entré dans Thisloire, parce que les révélations venues de tous côtés ont montré à nu ce moi terrible qui ne comptait que lui dans la France et dans l'univers, nous-mêmes, dis-je, presque après un demi-siècle, nous sommes encore dans l'étonnement de la destinée extraordinaire qui commença en Egypte et finit à Sainte-Hélène, après avoir en quinze ans rempli le monde ; nous ne pouvons nous détacher des livres vivants où elle est retracée, et, quand nous avons compté les fautes, la gloire surnage, qui nous fait tressaillir. Ne reprochons pas à Béranger de lavoir sentie quand elle était encore ardente et d'en avoir réchauffé les cœurs de ses contemporains, de l'avoir attestée contre les événements, de l'avoir relevée pour relever le courage
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d'un grand peuple. On parle de bonapartisme. Si Ton enlend par là un parti politique, où donc était le bonapartisme de Béranger et le bonapartisme de la nation? Ce n'était pas un parti; c'était de l'histoire. Aussi, lorsque 1830 survient, la ques^ lion n'est qu'entre la république et la royauté de la maison d'Orléans; Béranger, pour son compte, laissa l'Empire au passé, la république à l'avenir, et conseilla une royauté libérale, sous laquelle la nation se formerait à se gouverner seule. On avouera que, pour le moment, ce n'était pas voir si mal. On lui reproche de n'avoir pas vu plus loin encore : avant d'écrire son Vieux Caporal^ son Vietix Sergent^ son Vieux Drapeau^ il aurait dû deviner tout ce qui s'est accompli en France jusqu'à ce jour inclusivement. En vérité, c'est beaucoup, et s'il fallail autant que cela pour faire une chanson, on ne ferait pas beaucoup de chansons ; on ne ferait rien, car nous ne savons jamais ce que nous faisons ; tous, tant que nous sommes, nous sommes des aveugles r la Provi-. dence confond nos desseins, tire le bien du mal, le mal du bien, et mêle à son gré nos paroles, nos actes, nos personnages dans cotte grande fantaisie qui s'appelle le monde.
Si Béranger avait lu dans l'avenir, il y aurait lu ce qui lui arrive aujourd'hui. Il expie son ancienne fortune, il est compromis parce qu'il se trouve
impliqué dans le débat de la gloire et de la liberlé, et qu'il a Tair de prendre parti pour la gloire. Il y a longtemps que ces deux puissances se disputent Tunivers, et il est probable qu'elles se le disputeront longtemps encore. En ce qui regarde notre pays, son inclination n'est pas cachée : c'est un glorieux, il donne tout ce qu'il a et se donne lui-même, pourvu qu'avec cela on fasse quelque chose de grand. Malheureusement, la gloire n'est pas un régime, il faut des actions moins éclatantes, comme l'exercice du droit et du devoir, polir remplir la vie quotidienne ; malheureusement aussi, notre pays s'applique moins volontiers à ces emplois. Est-ce à dire qu'il doive s'abandonner à sa passion et renoncer à se contraindre? Tout au contraire. Si la politique est l'art d'élever les hommes, si elle doit apprendre aux hommes ce qu'ils ne savent pas et ce qu*ils ont besoin de savoir, elle n'a chez nous qu'une chose à faire : ce pays sait suftisammentla gloire, qu'elle lui apprenne la liberté. On a bien de la peine à nous mettre dans l'idée que la liberté est un travail et un travail utile ; et pourtant l'entreprise de se gouverner soi-même, la réflexion sur le vrai et sur le faux intérêt, sur le vrai et sur le faux honneur, la nécessité de voir par ses propres yeux cl de voir juste, l'habitude que l'on en prend, l'expérience qui vient des fautes personnelles, la di-
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gnité que donne la défense du droit, le courage que \eut l'accomplissenjent du devoir, l'esprit de sacrifice de Tindividu à la communauté, tout cela a sans doute sa \aleur propre, car il fait de chacun de nous un citoyen et un homme, quelqu'un qui se résigne à bien exécuter les petites choses et ne manquera pas aux grandes, si leur moment vient. Je ne méprise pas la gloire, mais la liberté non plus n'est pas méprisable; elle a ses grandes journées et elle n'a pas de jours vides : au défaut de la tribune elle se défend devant les tribunaux, dans les journaux, dans les livres, dans Tâme de tout citoyen qui ne se laisse pas séduire, et même dans les plus obscurs services elle a de quoi contenter les cœurs les plus haut placés.
J'en ai fini avecBéranger : je n'ai pasprétendu, dans cette élude, plaire à personne ; j'ai voulu seulement dire ce que je crois vrai, et me donner l'innocent plaisir de dire maintenant à peu près seul ce qu'à peu près tout le monde dira plus tard, lorsque des passions ardentes à cette heure* seront calmées par leur propre cours ou par l'effet des événements. Certes, je ne confonds pas avec la petitesse des coteries la noble douleur de ceux qui ont vu périr ce qu'ils ai ment et à quoi ils attachent le bonheur et l'honneur de leur pays ; mais plus je respecte cette douleur, plus je prie ceux qui en souffrent de la garder pure dans leur âme et de ne
298 LITTÉRATinEET MORALE.
pas la laisser gâler par 1 injustice des partis. Soit qu'ils louent, soit qii*ils blâment, soit qu'ils aiment, soit qu'ils haïssent, les partis sont toujours injustes ; Us ne vous estiment pas par votre valeur propre : il n'y a qu'un mérite, être avec eux, qu'un défaut, n'être pas avec eux ; le reste n'est rien, et ils ne nous marchandent ni la gloire ni la honte : pour tout recevoir, on n'a qu'à se donner ; mais il y a des gens qui trouvent cela trop cher et qui goûtent plus que toutes choses au monde le plaisir de sentir qu'ils tiennent dans la main leur bon sens et leur liberté.
C'est pendant la dernière guerre* de Crimée que M. Jauffret a eu Tidée d'écrire cet ouvrage : il a remonté l'histoire de Russie, pour y chercher la tradition de la politique que cette puissance suivait en 1854, et il a choisi, pour le raconter avec étendue, le règne de Catherine II, où cette politique est à découvert. De là le caractère de son livre, qui est plus politique que littéraire, et s'attache moins à montrer la femme dans Catherine que rhéritière et Texécutrice des desseins de Pierre le Grand. Ces deux personnages représen-
* Catherine U et scH règnes par E. JauffrCt. 2 voit in-S".
300 LITTÉRATURE ET HORÂLE.
tent au vrai l'instinct de la Russie, instinct qu'elle a manifesté à sa naissance et qui Tagitera jusqu'à ce qu'elle Tait satisfait. Puissance du Nord, asiatique et continentale, elle aspire naturellement à devenir puissance méridionale, européenne et maritime; la conquête de la Pologne Ta fait avancer au cœur de l'Europe, la conquête de la Crimée l'a établie dans la mer Noire ; il lui manque Constantinople. Si le but n'a pas changé, le moyen n'a pas changé non plus ; il s'est montré clairement dans les deux grandes entreprises de Catherine contre la Pologne et la Turquie: c'est le protectorat ; on aspire à protéger des peuples dont la liberté serait en péril sous leurs souverains, et on les incorpore à l'empire, pour les protéger mieux. L'ambition russe a pu être arrêtée, elle ne se détournera pas, et l'histoire que M. Jauffret donne aujourd'hui viendra toujours à propos. Quand la Russie dort, elle rêve.
Je ne me propose point d'analyser ces deux volumes; je voudrais, avec leur secours, avec l'aide des documents dont l'auteur s'est servi et de ceux qu'il n'a pu mettre en œuvre, me former une idée exacte de Catherine II et reviser l'opinion que le dix-huitième siècle en avait prise sur la foi des philosophes. Des publications diplomatiques importantes ont rendu h certains actes publics leur vrai caractère; quant à la personne même.
les Hémoires du comte de Ségur, du prince de Ligne, de la princesse Daschkof, de Masson, les récits de la cour de Russie, il y a cent ans, enfin les Mémoires de Catherine, publiés trop tard pour que M. Jauffret s'en soit servi, la font connaître. Quoique ces derniers souvenirs s'arrêtent trop tôt, ils sont de curieuses révélations sur Catherine et sur le mari qu'elle détrôna.
Elle était de la maison d'Anhalt-Zerbst et naquit en 1729. Dans son enfance, elle rencontra Pierre, duc de Holstein-Gottorp, qu'Elisabeth de Russie choisit pour héritier, et elle fut envoyée en Russie, à l'âge de quinze ans, pour l'épouser. Le duc accueillit sa fiancée par ce propos galant : « Ce qui me plait en vous, c'est que vous êtes ma cousine ; je puis à ce titi^e vous parler à cœur ouvert. Je suis amoureux de mademoiselle Lapoukine; j'aurais voulu me marier avec elle. Ma tante désire que je vous épouse, je m'y résigne. » Quelques assiduités auxquelles il condescendit dans les premiers temps cessèrent vite. La fiancée, ainsi négligée, faillit être renvoyée dans dans son pays à la suite de quelques mécontentements de l'impératrice ; elle resta et épousa le duc. Sa situation était triste dans une cour étrangère, entre son fiancé ou son mari, laid, stupide et brillai, sa mère d'un caractère déteslable, l'impératrice jalouse et tracassière, et des femmes
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sottes OU tyranniqucs. Elle prit bravement son parti. Elle avait la gaieté de la jeunesse, aimait la danse, le cheval passionnément, et, par son naturel égal et prévenant, se conciliait tous ceux qui rentouraient. Elle se livrait avec ardeur à Tétudc, travaillant sur son lit dans les nuits d'hiver, ce qui faillit lui couler la vie ; elle apprenait à fond la langue russe, lisait les Vies de Plutarque, la Grandeur et la Décadence des Romains et tous les livres curieux sur lesquels elle tombait ; mais quand elle eut rencontré YEssai sur lliistoire universelle de Voltaire, elle chercha, comme elle dit, des livres avec plus de choix, elle dévora Brantôme, la Vie d'Henri IV de Péréfixe, une volumineuse flwfotrerf*A//^maflrn^, une traduction russe de Baronius, Bayle, Platon, les Annales de Tacite, les Lettres de madame de Sévigné, qui Tamusaient, VEspritdes Low, où elle prit une grande partie de son Instruction pour le nouveau Code. Quel étrange personnage que ce Pierre III, composé de vices et de ridicules ! Il était ivrogne, adorait les poupées et les marionnettes, qu'il cachait sous le lit de sa femme et avec lesquelles il jouait jusqu'à une ou deux heures du matin ; il faisait solennellement des revues de soldais de plomb ; une fois, il condamna à être pendu et à être exposé trois jours, pour l'exemple, im rat qui avait mangé deux sentinelles en amadou; pris
d*une passion subite p.oiir les chiens, il en logea une dizaine derrière l'alcôve de sa femme, qui, à travers la cloison en planches, entendait le bruit et sentait lodeur ; à cela il joignait des exercices furieux de violon ; si Tenvie d'un bal masqué le prenait, il faisait déguiser les gens de sa maison et les faisait danser dans la chambre à coucher de sa femme, ou bien il les habillait en soldats et commandait la manœuvre dans son appartement, voisin de celui de Catherine. Il fallait aussi jouer aux cartes avec lui et supporter, quand il perdait, ses bouderies ou ses colères ; il fallait même, un soir où on s'était couchée épuisée de fatigue, se relever pour manger des huîtres en sa compagnie, sauf à être ensuite malade à mourir. A tous ces agréments, Catherine joignait celui d'être la confidente des amours de son marî, qui adorait successivement toutes les dames dhonneur de sa femme; une nuit, rentrant en état d'ivresse, il la réveilla pour lui raconter les perfections de sa maîtresse du moment, et, comme elle fit semblant de dormir, il lui donna deux ou trois bons coups de poing dans les côtes, en grommelant : « Elle dort trop fort. » Catherine pleura toute la nuit et parut oublier. Elle avait trouvé un moyen de ne pas être jalouse, c'était « de ne pas Taimer. » A quoi elle ajouta d'en aimer d'autres. Elle hésitait beaucoup à contracter une première liaison ; on l'y
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poussa, dans un inlérôt politique, dans Tespérance d'avoir un héritier du trône; les autres liaisons suivirent d'elles-mêmes.
Ainsi se formait, dans l'épreuve et le silence, celle qui devait être Catherine II, apprenant la politique à une rude école, exerçant sur ellemême l'empire qu'elle devait un jour exercer sur les autres. Elisabeth meurt le 5 janvier 1762, Pierre 111 lui succède et commence par annoncer publiquement que le fils de Catherine ne lui succédera pas. Tout ce commencement de règne est impolitique et insensé ; au bout de quelques jours, Tempereur avait mis contre lui le clergé et l'armée et tout le monde, en rappelant de plus en plus son origine allemande et protestante, et en parlant et agissant comme l'eût fait un sergent de Frédéric. Catherine prend la conduite contraire et tourne vers elle les espérances des mécontents. Une vaste conspiration se noue. Grégoire Orlof, aidé de ses quatre frères, travaille l'esprit des troupes ; la princesse Daschkof, jeune femme de dix-huit ans, passionnée et énergique, intime amie de Catherine, agit dans un monde plus élevé, gagne les évoques et les hommes politiques ; des bruits habilement répandus parmi le peuple y sèment le mécontentement; Catherine, elle-même, par le moyen de son secrétaire Odart, sonde les dispositions des ministres des cours
étrangères, fait des ouvertures au comte de Breleuil pour obtenir des subsides, et, repoussée par lui, est mieux accueillie par un négociant anglais, qui lui fait prêter cent mille roubles. Ainsi conduite, la conspiration marche, mais en môme temps il en transpire quelque chose, et le succès était compromis, si l'empereur, incrédule à toutes les révélations, n'avait défendu qu'on le fatiguât davantage de ces sornettes. Un événement imprévu force les conjurés d'agir promplement. Un des leurs est arrêté ; ils craignent l'effet de cette arrestation sur l'esprit des autres, et déterminés par la princesse Daschkof, résolvent de brusquer TafTaire. La princesse, enveloppée dans un manteau d'homme, se rend à la maison des conjurés cl emporte toutes les hésitations; on envoie Alexis Orlof, le balafré, à Timpératrice, pour la presser de se rendre à Pétersbourg. Elle était à huit lieues de la capitale, au château de Péterhof, dans un pavillon isolé €[ui communiquait par un canal à la Newa, prêle à partir pour Pélersbourg ou à fuir, si ses desseins échouaient. Alexis Orlof arrive au milieu de la nuit, l'éveille et lui dit : « Levezvous, madame, et venez, car le temps presse. » Une vokure attendait; elle y monte gaiement avec sa femme de chambre, et arrive à la ville entre sept et huit heures du matin. Deux régiments préparés à la recevoir sont électrisés par ses pa-
rôles, elle reçoit leur serment sur le crucifix ; ils se forment en bataillon carré autour d'elle, elle marche ainsi, gagnant d'autres régiments sur sa route. On était inquiet d'un régiment d'artillerie, que comnfiandait le Français Villebois. Quand on lui apporte l'ordre de la tsarine, il demande si l'empereur est mort; puis, le messager ayant répété son injonction, il ajoute en se tournant vers ses officiers : n Au fait, messieurs, tout homme est mortel. » Escortée d'une dizaine de mille hommes de troupes, Catherine se rend à l'église de Kasan, pour rendre grâces au ciel ; Tarchevêque de Novogorod, revêtu des habits pontificaux, l'attendait à l'autel; le clergé suit l'exemple de l'archevêque, et le peuple est entraîné ; ivre d'enthousiasme, il se presse sur les pas de Catherine, acclamant le pouvoir nouveau ; un manifeste imprimé annonce que l'impératrice, cédant à la prière de ses peupiles, a pris le gouvernement, pour les sauver de la ruine, et une Note rassurante est remise aux ministres des cours étrangères. Revêtue de l'uniforme des gardes, que Pierre III avait proscrit, accompagnée de la princesse Daschkof dans le même costume, Catherine monte à cheval et déclare aux troupes qu'ellemême les conduira à l'ennemi ; elle sort de la ville à leur tête.
- Pendant ce temps, l'empereur est à Oranien-
baum, en face de Cronstadt, entouré de trois mille soldats du Uolstein. Ému enfin par les bruits qui courent, il part pour Péterhof, qu'il trouve désert, et comprend alors ce qui se passe. Un billet d'un serviteur fidèle, écrit de Pétersbourg, con firme ses craintes. Incertain de ce qu'il fera, donnant des ordres contradictoires, il perd son temps à dicter un manifeste contre sa femme, résiste à Munich, qui lui conseille de se jeter avec ses Holsteinois dans Cronstadt, pour attendre les événements, et, apprenant l'arrivée de Tin^pératrice, s enfuit dans cette place; mais Catherine avait pris les devants, la garnison de la place lui appartenait, et quand Temperetir se présente, on le menace de faire feu; il fallut gagner le large, et Pierre tomba anéanti. Munich conseille en vain de gagner Revel pour y organiser la guerre. Pierre ordonne de retourner à Oranienbaum; l'approche de rimpératrice lui fait perdre la tête; il lui écrit pour la prier de lui permettre de se retirer dans ses possessions du Holstein avec sa maltresse et un favori ; le général Ismaïlof porte le message, avec mission d'offrir la renonciation à l'empire. Catherine demande, que l'empereur vienne à Péterhof, où on pourra traiter avec lui ; il s'y rend sans suite et sans gardes ; humilié par les soldats, il reste quelque temps nu-pieds et couvert seulement d*nne mauvaise pelisse; le comte Panin,
envoyé par Catherine, lui fait signer son abdication dans des termes qui le -déshonorent. Cet acte décide en faveur de Catherine tous ceux qui hésitaient encore ; Munich même ne combat plus et appartient désormais à Tirapératrice, qui sut comprendre ce qu'un tel homme valait. Un fois maîti'esse, Catherine s'applique à faire aimer son au* forité, se montre clémente pour ses ennemis, comble de biens ceux qui l'ont aidée dans son entreprise, tout en arrêtant leur influence au point où il lui plaît; la princesse Daschkof, d'abord blessée de cette réserve, part pour un long voyage, au retour duquel elle retrouve sa souveraine toujours reconnaissante des services rendus.
Il y avait six joure que la révolution était accomplie ; Pierre s'était retiré à Ropcha, prés de Pétersbourg; à peine arrivé là, il avait demandé son violon, son chien et son nègre, sans paraître affecté du changement de sa fortune; mais il n'était oublié ni des mécontents qu'avait faits le pouvoir nouveau, ni des amis de Catherine, qui craignaient de fâcheux retours. Alexis Orlof était, avec quelques fidèles, chargé de veiller sur lui. Pierre s'enivrait avec ses gardiens et se disputait avec eux; une nuit, ta dispute fut plus vive, une lutte s'établit entre Orlof et l'empereur ; aux cris d'Orlof, les autres accoururent, et Pierre fut étranglé. Orlof se présenta devant l'impératrice, les
vêlements en désordre et les yeux hagards ; elle fut vivement émue par celte scène et parla toujours de cette mort avec horreur ; mais la politique ordonnait d'en prévenir promptement les effets. On publia que l'empereur avait succombé à une colique, et on ordonna de prier pour le salut de son âme ; le corps fut porté à Pétersbourg et exposé trois jours aux yeux du peuple dans une église; une Note aux puissances étrangères les fixa sur le caractère de l'événement. Les soldats holsteinoîs furent embarqués pour leur pays et périrent presque tous dans la traversée ; les parents de l'empereur furent quelque temps après renvoyés dans le Uolstein ; l'impératrice se fit sacrer à Moscou ; quelques conspirations qui se formèrent dans les premières années de son règne furent déjouées et les coupables traités avec douceur.
Une seule menace existait encore, qui disparut. Le jeune Ivan, détrôné par Elisabeth, à l'âge de cinq mois, était depuis lors transféré de prison en prison, pour que la nation le perdit de vue; ses gardiens avaient reçu l'ordre d'empêcher par tous les moyens sa délivrance. Il était tombé dans une sorte d'imbécillité ; Pierre l'avait visité, peut-être dans l'intention de le choisir pour successeur; Catherine, dès qu'elle régna, le vit et donna des ordres pour adoucir sa captivité. Il était, en 1764,
enfermé dans la forteresse de Scblusselbourg, située dans une ile du lac Ladoga. Le régiment de Smolensko tenait garnison dans la ville; un officier nommé Wassili Mirowitsch, dont la famille avait vu autrefois ses biens confisqués et n'avait pu se les faire rendre, désireux de se venger, choisit pour instrument de sa vengeance le jeune Ivan, qu'il voulut délivrer. Une nuit qu'il était de garde, il tenta de pénétrer avec des soldats danà la chambre du prince. Au bruit qu'il fit, deux officiers qui couchaient dans cette chambre mirent leurs hommes sur pied. Mirowitsch, en pourparler avec ces hommes, leur montra un faux décret du Sénat, qui appelait Ivan au trône, et s'apprêtait à forcer la porte, lorsqu'elle s'ouvrit et laissa voir le cadavre du jeune homme assassiné par ses deux gardiens. Mirowitsch fut saisi et exécuté. Désormais, à part la révolte de Pougatschef, qui prétendit être Pierre III, trouva des populations nombreuses pour le croire, et reforma sans cesse des armées sans cesse dissipées, à part, dis-je, la révolte de ce Pougatschef, qui, à la' fin, fut pris, Catherine jouit paisiblement de l'empire; en 1792, elle fut frappée d'apoplexie et mourut.
Son historien, M. Jauffret, est naturellement bien disposé pour elle. Il l'absout de la mort d Ivan, de la conjuration contre Pierre III et du
GÀTliERINE If. 311
meurtre de cet empereur. Delà mort divan, soit; rien n'autorise à y vojic autre chose que le fait do deux gardiens, fidèles à une ancienne consigne qui n'a pas été levée. Du meurtre de Pierre III, soit encore; rien non plus ne témoigne qu'elle l'ait , commandé ou qu'elle en ait été complice; elle s'est contentée de récompenser les meurtriers, après le crime commis; mais, quant à la conjuralion, c'est autre chose. Elle paraît avoir eu l'habileté rare de faire conspirer la princesse Daschkof et Orlof, chacun de leur côté, chacun dans le monde où ils pouvaient la servir, et de réunir dans ses mains les fils des deux conspirations. Toute sa conduite, à partir de l'avènement de Pierre III, est visiblement inspirée par une profonde politique, pour intéresser en sa foveur, pour recueillir les mécontentements, exciter les espérances; et le succès de cette politique ne fut que l'accomplissement de la prophétie qu'elle se faisait dès sa seizième année : « Un je ne sais quoi ne m'a jamais laissé douter que tôt ou tard je parviendrais à être, de mon chef, impératrice de Russie. » Naturellement, elle travaillait à accomplir la prophétie. La révolution ne la surprit donc pas; seulement, cette révolution fut précipitée par un accident imprévu, par l'arrestation du capitaine Passek, et à ce moment la décision de la princesse Daschkof et des Orlof fut très-utile. Catherine se montra sur leur
signal; dès qu'elle fut parue, elle conduisit tout avec audace, jusqu'à ce qu'elle fût impératrice de son clief. Elle ne pouvait manquer de l'être ;^ grâce à ses amis, elle le fut quelques heures plus tôt. J'oubliais, parmi les auxiliaires de Catherine, la Providence, envers laquelle, en ces affaires, on ne manque jamais d'être poli. Une fois sur le trône, revenant sur les événements qui l'avaient conduite là, elle écrivait : « Tant de combinaisons heureuses ne peuvent se rencontrer que par les ordres du Tout-Puissant. »
Ces révolutions de palais n'étonnent plus quand on a lu un peu de l'histoire de Russie et ne scandalisent plus. Elles sont de l'usage ordinaire là et en Turquie, dans tous les pays de régime absolu; cette étrange loi de succession achève ce régime, afin que tout y soit pareil, le commencement, le milieu et la fin. A considérer le fait en lui-même, quel triste spectacle que le spectacle de tant de milliers ou de millions d'hommes passant d*un maître à un autre maître, comme un troupeau ; il y a quelque chose de plus triste encore, c'est le rôle que Ton donne à ces hommes : on a l'air de les consulter, ils ont l'air de répondre, ils finissent par croire qu'ils ont choisi ; ils ne sont que les comparses éternels d'une comédie où on les joue, et, pour comble de dérision, quand ils soufirenl, ils jettent leurespoir dans le nom de quelque
prince indigne, comme il arriva pour ce mons- ' trueux imbécile, Pierre III. Révolutions de palais, violences d'en haut et violences d'en bas, politique barbare, qui chasse quelquefois une maladie locale, mais en mellant un vice dans le sang, en sorte qu'après s'être guéri du mal, il faut se guérir du remède.
M. Jauffret n*a pas prétendu justifier les amours de Catherine, ses douze favoris, tous gorgés de biens, et personne ne l'a essayé. En voyant cette liberté étrange, on ne peut s'empêcher de faire une réflexion. Sans doute une telle conduite n'est pas dans les règles ordinaires ; mais le despotisme non plus n'est pas dans les règles ordinaires : il s'élève au-dessus des idées communes, se crée un privilège dans la morale privée, comme il s'est créé un privilège dans le droit public; il fait plus, il crée autour de lui le préjugé par lequel cela est reconnu légitime. On a vu en France, sous Louis XIV, quelque chose de semblable. Je sais la différence que l'opinion admet entre les maîtresses d'un roi et les amants d'une reine, surtout lorsque ce roi est Louis XIV, la favorite, mademoiselle de La Vallière ou madame de Montespan, et que le règne des favorites ajoute au charme d'une cour élégante ; mais enfin la reine de France vivait, tandis que Catherine était libre, et on ne voit pas que dans l'un ni l'autre pays l'opinion ait
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réclamé. La plus grande partie du public s'intéressait à ces aventures comme à un roman; le reste s'y intéressait comme à sa fortune. Catherine se conduisit dans ces engagements avec beaucoup de dignité. Si elle prodigua à ses amants les distinctions et l'argent, si quelquefois, quand elle rencontra en eux de la capacité, elle leur donna une part de puissance, elle resta constamment la vraie souveraine, l'arbitre absolu de sa politique. Aucune de ces liaisons ne se rompit avec scandale. Une fut brisée par la mort et laissa à Catherine de longs regrets, plusieurs s'éteignirent d'ellesmêmes ; il y en eut qui lui donnèrent de grandes amertume^; mais, au plus fort de la souffrance, elle demeura maîtresse d'elle-même et se montra forte jusqu'à marier un amant infidèle et insolent avec celle pour qui il la trahissait.
Mais il est temps d'aborder par de plus grands côtés la femme qui fait le sujet de celte histoire, et de rappeler ce qu'elle a fait pour la Russie.
La Russie, pour devenir puissance maritime, avait besoin de la mer Noire, dont elle était sépa^ rée par la Turquie et la Crimée : la Turquie, à laquelle la diplomatie lui défendait de toucher; la Crimée, à laquelle on songeait moins. Comme la politique de l'impératrice était d'être mécontente des Turcs, la politique des Turcs devait être
d'être contents de Timpératrice, tout en fortifiant leur puissance militaire ; ils firent le contraire : ils laissèrent subsister tous les désordres de leur armée, et, au premier différend survenu, ils emprisonnèrent le ministre russe ; le khan de Tartarie se déclara pour la Porte ; ainsi les ennemis de Catherine lui offrirent tous les prétextes qu'elle cherchait (1769). En peu de temps la Moldavie, la Valachie se jettent dans ses bras, la Bessarabie succombe, plusieurs tribus de Tartares se placent sous sa protection, la Grèce se soulève, sur la foi d'une tradition qui assurait que sa délivrance viendrait du Nord et qu elle serait l'œuvre d'un peuple aux cheveux blonds ; la flotte turque est brûlée à Tchesmé, dans la nuit du 6 au 7 juillet 1770; Constantinople fait des prières publiques; mais tout à coup Dolgorouky se détourne vers la Crimée, qui est conquise en un mois. Tranquilles de ce côté, les Russes reviennent vers le Danube, et les Turcs signent le traité de Kaïnardji (21 juillet 1774). La Russie ne garde que quelquesunes des villes conquises ; son territoire ne s'accroit pas beaucoup ; mais, en abandonnant des provinces, elle stipule en leur faveur des garanties et des libertés considérables, et se réserve le droit de protection; elle stipule aussi l'indépendance de la plus grande partie des tribus tartares et des garanties pour les Grecs ; elle obtient 'enfin
la nomination de consuls et de vice-consuls dans tous les lieux de l'empire ottoman où elle jugera nécessaire, pour prévenir le retour de l'oppression. De plus, on déclara libre la navigation de la mer Noire. C'étaient là d'assez grands résultats et qui en préparaient de plus grands encore. En ce qui regarde la Crimée, ils ne tardent pas à se découvrir. Profitant des discordes intérieures, Catherine intervient, et par un manifeste du 27 mars 1 783, elle déclare, dans l'intérêt de la sûreté de ses États, la réunion de la Crimée ; le prestige de la Russie s'étend sur le Caucase, et la mer Caspienne s'ouvre à elle comme la mer Noire. Reste toujours la Turquie ; la Russie brûle de l'envie de la réunir et la couve avidement des yeux, surveillée elle-même par l'Europe; de temps en temps la faim l'emporte, comme on l'a vu récemment.
Pour introduire la Russie au cœur de l'Europe, Catherine désirait une part de la Pologne. La première atteinte à l'indépendance des Polonais date de la première année de son règne, de 1762. Il n'est encore question que d'un fief polonais, de la Courlande, d'où elle chasse le fils du roi Auguste ; mais il s'agit d'entreprendre sur la Pologne ellemême. Ses divisions en fourftissent le prétexte. On connaît la Constitution de ce pays, le liberum rdo,la loi insensée qui permettait à un seul
membre d'une Diète, par son veto^ d'annuler une délibération, cette déplorable loi de l'unanimité rompant toutes les Diètes ou les changeant en champs de bataille; on connaît aussi ce que pro* duisait de discordes civiles et d'interventions étrangères, ouvertes ou déguisées, l'élection pour la couronne. Avec un seul de ces maux la perte de la Pologne était probable, avec les deux elle était certaine. Un parti éclairé, conduit par les princes Czartoryski, voulait changer cette constitution ; un autre parti, celui des vieux Polonais, voulait la maintenir. Par malheur pour le parti des Czartoryski, il s'appuyait sur l'étranger et appela les troupes russes en Pologne, ce qui souleva contre lui l'indignation des Polonais; par malheur aussi, ceux qu'il appelait devaient détruire son ouvrage. Auguste III meurt ; il faut élire un nouveau roi ; Catherine propose un Polonais, son ancien amant, Stanislas Poniatowski. Décidée à le faire prévaloir, elle fait passer des millions en Pologne pour préparer les voies et y jette des soldats pour maintenir, à ce qu 'elle annonce, la tranquillité publique et la liberté des élections. La Diète est le théâtre de grandes violences et se rompt; le parti le plus fort, resté maître de la salle, proclame pour maréchal ou directeur des travaux de l'Assemblée, le prince Adam Czartoryski, se forme en Confédération (dictature natio^
3i8 LITTÉRATURE ET MORALE.
nale où la mîijorilé fait la loi, sauf ralifîcatîon ultérieure), et nomme le prince Michel général des troupes de la couronne. Les Czarloryski créent une nouvelle Constitution où, entre autres mesures utiles, le liberum veto est supprimé; puis, sous la surveillance des troupes russes, les confédérés nomment unanimement Stanislas Poniatowski, qui prend le nomdeSianislas-Augustc; le parti ennemi, qui s'était retiré, rentre pour reconnaître le roi (1764).
Il semble que la Pologne va respirer ; voilà pour le moment un roi accepté par tout le monde, et pour l'avenir, le jice principal de la Constitution signalé ; mais ce n'est pas le compte des puissances qui convoitent leur proie. Il fallait, pour leur plaire, que ce funeste liberum veto fût rétabli. Il est redemandé au dedans par le parti des vieux Polonais, au dehors, par la Russie et la Prusse, dont les ministres représentent que supprimer le liberum veto^ c'est changer le principe du gouvernement et renverser la liberté polonaise. Comme s'il n'y avait pas assez d'élémônts de discorde, la question politique se complique d'une question religieuse, de celle des dissidents, qui, jouissant autrefois de droits étendus, en avaient étédépouiU lés. Us réclament, appuyés par la Russie; la Diète, enflammée de toutes les passions, les condamne, et en même temps réprouve les réformes des
CATHERINE II. 3tO
Czartoryski. La Russie, irritée de son échec dans Taffaire des dissidents, pousse les Polonais à former une Confédération générale, la Confédération de Radonfi, qui, à la fois, réhabilite les dissidents et poursuit les dernières traces de la Constitution de 1764. Les confédérés réclament la convocation d'une Diète extraordinaire, sous la protection de la Russie; elle est convoquée, et Tambassadeur russe lui apporte des propositions pour Toccuper. Il demande la faculté pour la Russie d'entretenir en Pologne un corps de troupes, à titre d auxiliaires, destiné au maintien de la tranquillité publique ; il demande aussi un droit absolu de garantie accordé à Fimpératrice dans les affaires de Pologne. Un Bolonais demande de plus, contre toutes les lois, que la Diète confère son pouvoir à des commissaires, pour régler avec l'ambassadeur russe les changements à apporter à la Constitution. Cette proposition soulève des tempêtes ; pour les calmer, on enlève de nuit les membres les plus hostiles et on les conduit en Russie; Désormais la Diète est sans volonté; elle nomme soixante-dix commissaires, qui souscrivent à tout. La Constitution de 1764 est entièrement détruite et Tanarchie rétablie. La Diète consacre ces arrangements, et la Confédération de Radom est dissoute (1768).
Les Pplpnais comprennent enfin et forment la
grande Confédéralîon de Bar, pour la reliffton et la liberté^ contre les dissidents et les Russes, mêlant leurs discordes jusque dans Tinsurrection nationale; afin que rien ne manque, bientôt des ennemis de propriétés et de toute loi, sous le nom de ravisseurs, se joignent aux confédérés. Ceux-ci commettent Tinjustice et la faute de déclarer la déchéance de Stanislas-Auguste, pour quoi ils sont blâmés universellement.
Pendant que Ton se bat en Pologne, un concert de trois puissances se forme contre elle. Dans un voyage (4770) à Saint-Pétersbourg, le prince Henri, frère de Frédéric, rompt la glace. L'impératrice se plaignait à lui d'une récente usurpation de TAutriche.; « Madame, répondit le « prince, Fempereur vient de prendre, suivons « son exemple et prenons aussi; c'est le moyen « d'être d'accord: » Frédéric (1772) commence à prendre ce qui est à sa convenance, invitant Timpôratrice à l'imiter. Il restait mieux à faire: c'était de feire approuver le partage par la Pologne elle-même. Stanislas-Auguste avait protesté. Les ministres des trois cours exigent la convocation du Sénat et de la Diète. Le Sénat, qui devait compter cent vingt-trois membres, se trouve réduit h vingt-sept, parce qu'on avait défendu aux sénateurs des provinces envaliies, sous peine des plus sévères traitements, de se présenter.Ces membres
proposent des mesures honorables, mais inutiles, lorsque tout était inutile. La Diète a bien de la peine à se recruter et se réunit enfin sous la forme de Confédération. Les trois cours lui demandent de nommer des délégués avec qui elles traiteront. Ce projet excite des oppositions violentes ; les troupes ennemies logées dans les hôtels des grands et les patrouilles ' circulant en ville ne réussissent pas à créer dans l'assemblée une majorité favorable; enfin, pour sortir d'embarras, on prend un moyen singulier : on convient qu'on délibérera si on doit aller aux voix, et que la négative entraînera l'adoption du projet. Cinquante députés sur cinquante et un ayant prononcé qu'on n'irait pas aux voix, le projet est adopté, et la Diète s'ajourne pour ratifier le travail de la délégation. La délégation accepte les trois traités des puissances, çt, quoique avec beaucoup de peine, la Diète confirme. Une clause stipulait que les trois puissances renonçaient à perpétuité, sous quelque prétexte que ce fût, à toute autre prétention sur le reste des provinces polonaises.
Cela se passait en 1773; en 1791, la Pologne se donne une nouvelle Constitution qui abolit le /ibemm veto et déclare la couronne héréditaire ; on affecte de voir dans un certain nombre de ses articles un écho de la révolution française; la Russie articule plusieurs griefs et déclare la guerre;
Kosciusko est vaincu et la Pologne reçoit l'ordre de la Russie et de la Prusse de nommer des délégués munis de pleins pouvoirs pour traiter d'un second partage; l'artillerie ennemie entoure la Diète, qui vote (1793) eh protestant contre la force. L'année suivante, Kosciusko est nommé dictateur jusqu'à la délivrance de la patrie; le courage des Polonais ne peut rien contre la destinée : ils sont battus, le général tué, un dernier partage consommé (1795), et Stanislas-Auguste contraint d'abdiquer, le jour anniversaire de son couronnement.
Ainsi voilà une nation généreuse travaillée d'une maladie mortelle ; elle cherche à se guérir; trois puissances étrangères la forcent de garder son mal, afin qu'elle en meure et afin d'en hériter ; elles viennent, disent-elles, pour sauver la liberté en péril, elles versent leur argent et leurs troupes sur le pays, elles corrompent, elles effrayent, elles forcent les députés de voter sous le canon, et, par une ironie cruelle, elles leur ordonnent de sanctionner les traités qui dépècent leur patrie. Presque un siècle entier a passé sur cet acte, mais l'acte reste ce qu'il est, et c'est un plaisir de voir que la politique et le temps, qui peuvent tout sur le monde, ne peuvent rien sur la vérité.
Je ne me suis pas étendu sur ces partages ; le
premier a été raconté, d*après tous les documents dont rhistoire dispose aujourd'hui, par M- Laboulaye * ; le second le sera prochainenjent. Il faut citer après lui le po5t-«crîp^Mm prophétique que Marie - Thérèse ajouta à sa signature sur le décret du 4 mars 1772 : « Placet^ puisque tant de grands et savants personnages veulent qu'il en soit ainsi ; mais longtemps après ma mort on verra ce qui résulte d'avoir ainsi foulé aux pieds tout ce que jusqu'à présent on a tenu pour juste et sacré. »
Suivons un moment Catherine dans une partie curieuse et moins sombre de sa politique, dans ses relations avec les philosophes français. Elle désirait les séduire. Elle proposa à d'Alembert l'éducation du grand-duc, avec de magnifiques appointements; d'Alembert refusa, mais ne pouvait pas oublier ce qu'on lui avait proposé. Elle donna à Diderot seize mille francs, pour prix de sa bibliothèque, dont elle lui laissa la jouissance pendant sa vie, et mille francs pour première année du traitement de conservateur de cette bibliothèque; plus tard, apprenant que cette première année de traitement n'avait pas été payée, elle lui en promit cinquante mille par avance et lui en envoya d'abord la moitié. Elle traduisit en russe, de sa main, un
* Eludes contemporaines sur l'Allemagne, etc; i vol. in-18.
chapitre du Bélisaire de Marmonlel, combla Buffon de témoignages d'estime, entretint une perpétuelle correspondance avec Voltaire et le traita en égal; enfm elle rendait un grand hommage à la philosophie française du temps en inscrivant dans VInstruciion pour le nouveau code qu'elle méditait les principes libéraux de cette philosophie. Il est difficile de démêler ce qu'il y avait de sincère dans ces avances, car la philosophie était une puissance alors et on ne lui disait pas toujours la vérité. Je ne nie pas qu'il pût y avoir une arrière-pensée dans ces empressements; j'incline à croire que Catherine, du fond du Nord et du fond de sa souveraineté absolue, ambitionnait de se recommander à l'opinion de la France, opinion que personne ne dédaigne jamais et qui avait dans ce moment une force singulière; aussi elle fut tiës-inquièle du manuscrit de Rulhière sur la révolution de 1 762 et réfuta elle-même le Voyage de labbé Chappe; Grimm la tenait au courant des nouvelles et des jugements de Paris; mais j'imagine aussi qu'avec son grand esprit elle pouvait comprendre une grande philosophie sociale et la désirer, comme elle désirait la civilisation pour son pays, sauf à en mesurer l'application suivant les nécessités de son gouvernement. Elle sentit de plus en plus ces nécessités, et, comme on la louait toujours d'un code dont elle n'avait donné encore
CATHERINE U. 3fô
que la préface, elle écrivait à Voltaire avec beaucoup de sens : « Ces lois dont on parle tant, au bout du compte, ne sont point faites encore. Eh ! qui peut répondre de leur bonté? C*est la postérité, et non pas nous, en vérité, qui sera à portée de décider cette question. Imaginez, je vous prie, qu'elles doivent servir pour l'Europe et pour l'Asie : et quelle différence de climat, de génie, d^habitudes, d'idées même !
« Me voilà en Asie; j'ai voulu voir par mes yeux. Il y a dans cette ville vingt peuples divers qui ne se ressemblent point du tout. Il faut pourtant leur faire un habit qui leur soit propre à tous. Ils peuvent se bien trouver des principes généraux; mais les détails? Et quels détails IJ'allais dire : c'est presque un monde à créer, à unir, à conserver. Je ne finirais pas, et en voilà beaucoup trop de toutes façons. » (1767.) Plusieurs des philosophes français s'étaient persuadé naïvement que l'impératrice se mettait à leur école, qu'on allait voir la philosophie régner en Russie, et que la Russie serait leur Salenle. Diderot arriva à Pétersbourg, la tête échauffée de ces idées; il fut un peu détrompé. Catherine, dans ses conversations avec le comte de Ségur, racontait ainsi ses entrevues avec Tardent encyclopédiste : « Je m'entretins longtemps avec lui, mais avec plus de curiosité que de profit. Si je l'avais cru, tout aurait
été bouleversé dans mon empire; législation, administration, politique, finances, j'aurais tout renversé pour y substituer d'impraticables théories.»
Lorsque Diderot vit que rien ne changeait en Russie depuis son^ arrivée, il laissa percer une sorte de fierté mécontente ; Catherine s'en aperçut et lui dit un jour : « Monsieur Diderot, j'ai entendu avec le plus grand plaisir tout ce que votre brillant esprit vous a inspiré ; mais avec tous vos .grands principes, que je comprends très-bien, on ferait de beaux livres et de mauvaise besogne. Vous oubliez dans tous vos plans de réforme la différence de nos deux positions ; vous, vous ne travaillez que sur le papier, qui souffre tout ; il est uni, souple et n'oppose d'obstacle ni à votre imagination ni àvotre plume, tandis que moi, pauvre impératrice, je travaille sur la peau humaine, qui est tout autrement irritable et chatouilleuse. »
A partir de ce moment, Diderot, pensait-elle, la prit pour un esprit étroit et ne lui parla plus que littérature. Un autre philosophe français, l'auteur de VOrdre essentiel des sociétés^ y fut pris comme Diderot, avec un surcroît de mésaventure pour sa vanité. Catherine racontait cela, et d'une façon bien piquante, pour charmer les longueurs du voyage de Crimée : « M. de la Rivière se mil en route avec promptitude, et, dès qu'il fut arrivé, son premier soin fut de louer trois maisons con^
tiguês, dont il changea précipitamment toutes les distributions, convertissant les salons en salles d'audiences et les chambres en bureaux.
« Le philosophe s'était mis dans la tête que je l'avais appelé pour m'aider à gouverner lempire et pour nous tirer des ténèbres de la barbarie par l'expansion de ses lumières. Il avait écrit en gros caractères sur les portes de ses nombreux appar* tements : Département de V intérieur, Département du commerce. Département de la justice, Département des finances, Bureaux des impositions, etc.; et en même temps il adressait à plusieurs habitants russes ou étrangers, qu'on lui indiquait comme doués de quelque instruction, l'invitation de lui apporter leurs titres pour obtenir les emplois dont il les croirait capables.
« Tout ceci faisait un grand bruit dans Moscou, et, comme on savait que c'était d'après mes ordres qu'il avait été mandé, il ne manqua pas de trouver bon nombre de gens crédules, qui d'avance lui faisaient leur cour.
« Sur ces entrefaites, j'arrivai, et cette comédie finit. Je tirai le législateur de ses rêves; je m'entretins deux ou trois fois avec lui de son ouvrage, sur lequel j'avoue qu'il me parla fort bien, car ce n'était pas l'esprit qui lui manquait. Sa vanité seule avait immensément troublé son cerveau. Je le dédommageai convenablement de ses dépenses.
Nous nous séparâmes contents; il oublia ses songes de premier ministre, et retourna dans son pays en auteur satisfait, mais en philosophe un peu honteux du faux pas que son orgueil lui avait fait faire, »
Plus tard, un avocat nommé Duménil donna dans la même illusion, et Catherine écrivait à Voltaire un billet charmant sur le compte de ces réformateurs : « Vous voyez, monsieur, que Duménil, avocat, dont je n'ai jamais entendu parler, est venu trop tard pour législater. M. de la Rivière même, qui nous supposait, il y a six ans, marcher h quatre pattes et qui très-poliment s'était donné la peine de venir de la Martinique pour nous dresser sur nos pieds de derrière, n'était plus à temps. » (1774.)
Voltaire était plus discret avec les puissances, surtout depuis son voyage près de Frédéric. Il sentait tout ce que donnait de force à la philosophie l'adhésion des souverains, et, en récompense de cette adhésion, il était prêt à leur passer bien des choses. 11 est curieux de l'écouter, quand il croit que ses disciples ont pris de trop grandes libertés. Il ne savait trop que penser de la mort du jeune Ivan, et il écrivait à diverses personnes : « Il me paraît que Catherine fournit de grands sujets de tragédie. Un faiseur de drames aurait beaucoup à apprendre chez Catherine et chez Frédéric ; mais je
ne \eux pas croire tout ce qu'on dit... Tout bon géomètre qu'est d'Alembert, il aurait eu delà peine à résoudre le prol)lèine de ce qui vient de se passer aubord de la raer Baltique... Je croisqu il faut un peu modérer notre enthousiasme pour le Nord; il produit d'étranges philosophes. » Mais, en définitive, il en revenait àf sa maxime : a II faul prendre les rois comme ils sont ; » car il tenait à les prendre. Il avait, comme il disait, brelan de rois quatrième (les souverains de Russie, de Prusse, de Danemark et de Suède), et il ne voulait rien dérangera son jeu. Ses lettres à Catherine sont pleines de cajoleries; quelle jolie réponse à une lettre de Timpéralrice lui annonçant tout un monde de conquêtes : « Madame, est-il bien vrai ? Suis-je assez heureux pour qu'on ne m'ait pas trompé ? Quinze mille Turcs tués ou faits prisonniers auprès du Danube, et cela dans le même temps que les troupes de Votre Majesté impériale entrent dans le Pérécop ! . . .
« Je veux aussi. Madame, vous vanter les exploits de ma patrie. Nous avons depuis quelque temps une danseuse excellente à l'Opéra de Paris. On dit qu'elle a de très-beaux bras. Le dernier opéra-comique n'a pas eu un grand succès, mais on en prépare un qui fera l'admiration de Y univers; il sera exécuté dans la première ville de Yunivers^ parles meilleurs acteurs de Vunivers.
550 LITTÉRATURE ST HORALE.
« Noire contrôleur général, qui n'a pas l'argent de Yunivers dans ses coiTres, fait des opérations qui lui attirent des remontrances et quelques malédictions. Notre flotte se prépare à voguer de Paris à Saint-Cloud.
<x Nous avons un régiment dont on a fait la revue; les politiques en présagent un grand événement. On prétend qu'on a vu un détachement de jésuites vers Avignon, mais qu'il a été dissipé par un corps de jansénistes qui était fort supérieur; ii n'y a eu personne de tué ; mais on dit qu'il y aura plus de quatre convulsionnaires d'excommuniés. » (1771.) •
L'attraction entre eux était naturelle. Voltaire admirait dans Catherine le génie de la politique, Catherine admirait dans Voltaire le génie de la raison, Catherine était passionnée pour la grandeur de la Russie, Voltaire pour la grandeur de la philosophie ; ils flattèrent leur passion réciproque, ce qui rend les amitiés solides. Catherine n'oublia jamais que Voltaire lui avait appris à penser, elle l'appelait son bon protecteur et ne craignait pas de prouver ses sentiments pour lui par des démarches publiques. Voltaire la recommandait tout bas à ses amis et tout haut à l'Europe; il l'appelait, dans ses lettres aux philosophes, « la grande femme » et, dans ses livres, la Sémiramis du Nord, attendu qu'il ne pouvait se
défendre, même dans ses enthousiasmes, de quelque malice, et que si Catherine rappelait Sérairamis, Pierre III rappelait un peu Ninus.
J'ai donné ce petit chapitre de Thistoire des relations de la philosophie et de la politique^ sans prétention de sacrilier Tune à l'autre. C'est une vieille querelle, celle des philosophes et des politiques. Si on écoutait les philosophes, il y aurait un seul code pour tout l'univers; si on écoutait les politiques, il n'y aurait rien de commun entre les codes des nations; là on n'admetquedesprincipes absolus, ici que des mesures particulières; les uns ne voient que l'homme abstrait, constamment composé des mêmes facultés et des mêmes instincts, l'homme universel et éternel ; les autres ne voient que l'infinie diversité des hommes, des divers temps et des divers pays. On se trompe des deux côtés. Certainement il y a une grande variété dans la nature humaine : la race, le lieu, l'ége, l'histoire, la changent de mille façons ; mais certainement aussi sous cette variété il y a quelque chose de commun ; pas plus au moral qu'au physique, les types nationaux n'effacent le type humain, dans tous les hommes il y a l'homme, par conséquent une nature, une raison, un droit ; et on n'est pas un utopiste, on ne prétend pas mettre le genre humain en uniforme, parce qu'on prétend que l'injuste n'est pas le juste, que certaines
lois sont raisonnables, certaines lois déraisonnables, que celles-là valent mieux que celles-ci, qu*il faut corriger le mauvais, améliorer le bon, enfin fonder les rapports des hommes entre eux sur quelque chose d'humain, sur l'équité et la bienveillance, ce qui est proprement la civilisation. Les philosophes de tous les temps soutiennent cela; ils sont quelquefois un peu mécontents, un peu impatients, un peu absolus, un peu incommodes, mais ils rendent service, ils interrompent la prescription de la coutume et empêchent le monde de s'endormir.
Pour finir sur Catherine, son caractère propre me semble être la grandeur ; le prince de Ligne Ta bien nommée Catheritie le Grand. Soit qu'elle mûrisse en silence de vastes desseins pour élever sa fortune et celle de la Russie, soit qu'elle agisse pour les exécuter, au conseil et à l'action elle est sereine, elle est, dans les grandes choses, dans son élément. Et quand elle touche les petites, elle n'en prend pas les petitesses : elle vit sans s'abais ser parmi les misères de la cour d'Elisabeth et les misères de son propre ménage; elle reste grande, nous l'avons vu, jusque dans les crises qui terminèrent ses liaisons avec quelques favoris. Si la vraie grandeur paraît telle de loin et paraît telle encore quand on l'approche, Catherine Tavail, car tous ceux qui ont vécu près d'elle ont reçu cette im-
pression, jamais affaiblie. L'intimité d'un long voyage, comme celui de Crimée, ne lui faisait rien perdre; elle pouvait même s'amuser, comme elle le fit un jour à table, àbnnnir le vous de la conversation et à en donner franchement l'exemple ; le prince de Ligne écrivait le lendemain : a La majesté tutoyante et tutoyée avait, malgré cela, toujours Tair de Tautocratrice de toutes lesRussies et presque de toutes les parties du monde. » Sa grandeur familière éclate dansla légende qu'elle fit pour la médaille de Tchesmé, lorsque sa flotte eut incendié la flotte turque : d'un côté était écrit Tchesmé, de l'autre J'j/ étais.
Et maintenant, que reste-t-il du règne de Catherine? La Russie énormément étendue au dehors, dans le sens qu'avait fixé la politique de Pierre I", c est-à-dire dans le sens de son ambition naturelle; voilà l'incontestable. Au dedans, une multitude de réformes annoncent un dessein suivi d'organiser la nation et de la civiliser; M. Jauffret en a tracé le tableau ; mais ici on est moins assuré. Pour affirmer quelque chose, il faudrait voir sur les lieux ce que sont devenues les institutions décrétées, ce qui a vécu, ce qui a porté de bons ou de mauvais fruits ; or, un livre considérable, récemment paru, par un ensemble de révélations curieuses, ouvre sur l'état du pays une enquête qui remonte jusqu'au règne de Ca-
therine et jusqu'au principe même du gouverne* raents des tsars : je veux parler de la Vérité sur la Russie par le prince Dolgoroukow.