M. MICHELET ~ LÀ MER
J'ai parcouru presque entièrement à pied ladmirable Corniche des Alpes maritimes, qui tantôt s'élève au-dessus de la Méditerranée et tantôt s'abaisse jusqu'au bord. Les journées d'hiver où je voyageais étaient de tièdes journées de printemps; le ciel était d'un bleu pur, que la mer reflétait avec des blancheurs par sillons ; la verdure descendait jusque dans l'eau, dont l'écume légère dessinait les découpures infinies du rivage. Le charme me pénétrait. C'est bien de cette mer que Vénus est née, c'est bien celte mer qui a in-
* La Mer, par J. Miclielet; 1 \ol. iii-18.
spire Tart des Grecs ; la vie pleine, libre, harmonieuse, avec un mouvement doux, qui Tagîte sans la troubler, respire ici, comme elle respire dans les chœurs de Sophocle et dans les corps d'une forme immortelle que la sculpture a créés. C'est ici qu'il faut être quand on est heureux.
L'Océan a le flux et le reflux : deux fois en vingt- quatre heures il monte et il descend; ce rhythme persiste inflexible depuis le commencement des temps ; avant que la vie et le mouvement eussent paru, il divisait les journées vides de la création, et, si la vie et le mouvement disparaissaient, il n'en sentirait rien, et continuerait avec sa précision fatale. Que nous voilà loin de cette heure qui fait notre durée, et que sont auprès de cela les battements de notre sang dans ces artères qui se roidissent et dans ce cœur qui se rompt? Qu'on est accablé par le spectacle de cette force qui ne se fatigue jamais I Elle a des fureurs qui font trembler les plus fermes courages, et son calme est toujours douteux, parce que, touchant à toutes les extrémités du globe, elle s'ouvre à tous les vents, et sent la tempête qui se déchaîne à des milliers de lieues. Cette eau inquiète convient mieux que l'autre aux âmes inquiètes aussi qui se combattent elles-mêmes : elle en a le trouble et le tourment. Du reste, Océan ou Méditerranée , c'est toujours la mer, c'est-à-dire l'infini.
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J espérais que le livre que je viens de lire me rendrait celle impression, j'ai été déçu ; en relisant et réfléchissant, j'en ai compris la cause. L'œil de M. Michelet est un instrument grossissant, qui amplifie démesurément tout ce qu'il observe, et il observe tour à tour toutes les productions de la mer, dont chacune devient à son tour une mer, un monde; une méduse lui cache rOcéan. Comme il ne peut amplifier que les objets médiocres et ne peut rien pour les plus vastes, son eflet est de créer une seule dimension uniforme pour toutes les choses et de détruire les proportions que la nature a mises entre elles ; tout est égal, et comme rien n'est petit, rien non plus n'est grand. On a beau faire, jamais le grossissement ne sera la grandeur. On s'étonne du grossissement sans oublier qu'il est artificiel : tenant l'objet pour ce qu'il est, on calcule la puissance de l'instrument qui grossit ; mais la grandeur est naturelle, elle est dans les choses, et on sent que c'est elle quand l'âme s'élève en la regardant.
Si au moins chacun des objets qui s'exagèrent ainsi laissait de lui-même une nette empreinte ! Mais c'est le contraire. A mesure que M. Michelet le contemple, l'objet prend figure, mouvement et sentiment ; figure bizarre, mouvement étrange, sentiment maladif; l'objet lui parle et l'attire, et l'observateur tombe en extase ; il tombe en extase
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devant tout ce qu'il a écrit dans ce volume : devant les fleurs marines, devant les amphibies et les crustacés, et les mollusques, et les polypes, devant les perles, etc. ; ce volume de quatre cents pages est une extase notée, et cette phrase convulsive n*est plus une langue, cest un spasme. On pourrait citer cent exemples ; prenons-en un, le récit d'une tempête : « La mer était laide, d'affreuse mine. Rien ne rappelait les vains tableaux des poêles. Seulement, par un contraste étrange, moins je me sentais bien vivant, plus elle, elle avait l'air de vivre. Toutes ces vagues électrisées par un si furieux mouvement avaient pris une animation et comme une âme fantastique. Dans la fureur générale, chacune avait sa fureur. Dans l'uniformité totale (chose vraie, quoique contradictoire), il y avait un diabolique fourmillement. Était-ce la fatigue de mes yeux et de mon cerveau fatigué? ou bien en était-il ainsi? Elles me faisaient l'effet d'un épouvantable mofc, d'une horrible populace, non dhommes, mais de chiens aboyant, un million, un milliard de dogues acharnés, ou plutôt
fous Mais que dis-je? des chiens, des dogues 7
ce n'était pas cela encore. C'étaient des apparitions exécrables et -innomées, des bêtes sans yeux ni oreilles, n'ayant que des gueules écumantes. Monstres, que voulez*vous donc?»
Dites si ce n'est pas ce qu'on nomme hallucina-
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tion. Cela fait mal. Permis à ceux qui voudront de l'appeler de la poésie ; oh I non ; c est de la fantasmagorie du cerveau surexcité, du haschich et de l'opium ; il n'y a pas là un grain de la poésie de l'âme, qui est la vraie. Voilà un homme d'une forte imagination devant une tempête ; son imagination ne lui découvre pas la beauté de la nature, elle la lui dérobe, elle interpose entre ce spectacle et lui une scène fantastique, un rêve de la fièvre; ces aboiements de dogues l'empêchent d'entendre la voix de l'Océan^ I Et quel cours cette imagination se donne à
I propos des choses les plus simples I Quels mysu tères il y entend ! Par un eifetde sa galanterie or- ^ dinaire, il met les femmes de moitié dans ses ^ découvertes, ou plutôt il se borne, assure-t-il, à j. traduire leur pensée. Savez-vous pourquoi la ,11 femme aime le corail? Ce n'est pas à cause de ce y que vous pourriez croire : elle à, par un sens supérieur, contre toutes les dénégations des hommes, senti que le corail est vivant, que c'est le fer qui fait le rouge du corail, comme il fait le rose de ses lèvres et de sa joue. Aussi la sympafj. thie se déclare : « Dés que je l'ai dix minutes, dit une femme, c'est ma chair et c'est moi-même. Et je ne m'en distingue plus. »
J'espère bien, pour l'honneur de notre pays, que c'est une femme française qui a dit cela.
M. Michelet regarde, pour la perception de certains rapports délicats, les femmes du Nord et de l'Orient comme supérieures aux nôtres. Celles-là ne portent que des perles et ne les quittent ni jour ni nuit; nos Françaises n'ont pas deviné que la perle « s'imprègne du plus intime et boit la vie; » elles n*ont pas deviné non plus que «Téclair du diamant fait tort à Téclair de Tamour; » même, si on le leur dit, il n'est pas sûr qu elles le comprennent, et je ne saurais tout à fait les en blâmer.
11 y a, à la page 388, une énigme que je lis et relis sans y rien entendre. Je comprends bien qu'il y a une femme, un enfant et un annélide (un ver à sang rouge qui vit dansla mer), je saisis même assez bien l'annélide : d'une nuée de filets gris d'argent s'échappent cinq filets colorés de ce* rise, qui se nouent et se dénouent avec les filets gris d'argent ; mais, après, je suis complètement perdu. Je cite : « Ce n'est rien pour nos sens grossiers; c'est beaucoup pour celle où la vie nerveuse, le fin génie maladif de la femme vibre à toute chose. A ces couleurs rougissantes, pâlissantes tour à tour, elle se sent et se reconnaît, elle sent la flamme de la vie qui flamboie, brille et s'éteint. Attendrissante vision I » Puis elle est rêveuse, oppressée, sur le point de pleurer; Tenfant le voit et se tait. « C'était l'aimable premierjouroù,pour
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lui^ elle commença à épeler avec son cœur la langue de la nature. Et cette langue du premier coup lui avait adressé des mots d'un mystère si émouvant, que le pauvre cœur fut atteint. » Hélas! je ne suis qu'un homme, et je le reconnais, quoiqu'on eût pu me le dire moins rudement. Il est dur d'être condamné par Tinjustice de la nature à ne jamais comprendre toutes les belles choses qui doivent être cachées là ; l'innocent animal qui est ici en scène ne serait pas plus ébahi que je le suis, si on lui racontait les ravages qu'il a faits dans Tàme de cette femme. Il doit y avoir dans cette affaire un de ces phénomènes de seconde vue inaccessibles aux esprits communs qui n'ont que la première.
Avec cette disposition d'esprit, on comprend que M. Michelet est, quand il écrit, par delà les règles ordinaires. 11 serait injuste de juger par ces règlesles plaisanteries sur les atomes (pag. 131), et le crustacé qui rit (pag. 177), et la nature qui, un matin, se frappe le front et dit : « J'ai fait un coup de tête (pag. 221). » On ne devra pas songer que tous ces jolis mots viennent à propos de l'Océan.
Tandis que le goût s'altère, la délicatesse même des sentiments devient problématique. J'ignore comment les femmes prendront le livre de M. Michelet. A force de les voir partout (je n'ose pas citer les preuves ; enfin partout), il les voit où elles
ne choisiraient pas d être vues, par exemple dans la femelle d'une espèce de phoque. En décrivant cet animal, il a si bien mêlé les deux formes,' qu'on ne sait plus au juste où la femme commence et où le phoque finit.
Enfin, il y a tels passages du nouveau livre où l'écrivain n'a pas réfléchi que des femmes un peu jalouses d'être respectées pourraient le rencontrer sous la main. Qu'il y prenne garde, il est en train de changer de public. On n'est plus au premier moment de la nouveauté, on a vu ce qu'il y a au fond, sous le vernis sentimental qui avait trompé d'abord les lecteurs et peut-être l'avait trompé lui-même. Il va jusqu'à un public qu'il n'avait pas ambitionné. La passion d'un jour éprouve le besoin de se faire illusion à elle-même, de relever le désir par quelque chose comme la poésie. Dans un certain monde de Paris, où tous les sentiments ont leur programme officiel, il y avait pour les amants poétiques un pèlerinage de rigueur à la tombe d'Abailard et d'Héloïse, qui méritaient mieux que cet hommage; ils déposaient sur cette tombe une couronne d'immortelles; aujourd'hui ils achètent un volume de M. Michelet et le lisent ensemble. J'imagine que, comme dans le Cantique des Cantiques, à la fin de chaque chapitre la bergère s'évanouit.
Pour nous résumer, il n'y a dans ce livre qu'une
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seule image ; il n'y a aussi qu'une seule idée, idée fixe que vous savez ; ce sont, du coromencement à la fin, des variations sur l'amour. Il n'y a em^ore que cinq volumes de ces variations ; il y en aura d'autres, soyez-en sûrs ; vous n'y échapperez point. Ah! qui nous délivrera des variations et nous rendra le thème simple et charmant? Je Tai entendu près de la Mare au Diable ; c'était lui que murmuraient des enfants dans les pamplemousses et qui a éveillé le cœur de l'homme et de la femme aux premiers jours du monde naissant.
On éprouve une véritable peine à mesurer la chute de plus en plus profonde d'un écrivain qui avait tant de qualités aimables et qui périt par le seul excès de ces qualités. M. Michelet est né avec une imagination et un sentiment exquis, auxquels il doit les meilleures parties de son talent d'historien ; il leur a dû de voir revivre devant ses yeux et de faire revivre devant les yeux des autres des temps, des générations depuis longtemps disparus, il a justifié le nom qu'il donne à l'histoire : « résurreclion; » on avait remarqué que, même dans ses moments les meilleurs, celle imagination tendait à tourner en hallucination, à substituer ses spectacles aux spectacles réels ; que ce sentiment tendait à tourner en somnambulisme plus ou moins lucide ; il y avait déjà en lui du voyant, qui tantôt pénètre la réalité cachée, tantôt
donne dans les chimères. Il a porté œs tendances dans le genre d'études qu'il a abordées dans ces derniers temps ; mais, s'il les a d'abord contenues, il s*y est ensuite abandonné, et maintenant il n'en est plus le maître; le livre de la Mer en porte un irrécusable témoignage : j'excepte, il le faut toujours avecM. Michelet, des détails heureux, comme dans la description de l'oursin et ailleurs, et des pages comme celle-ci sur les phares :
Cl Pour le marin qui se dirige d'après les constellations, ce fut comme un ciel de plus que la civilisation fit descendre. Elle créa à la fois planètes, étoiles fixes et satellites, mit dans ces astres inventés les nuances et les caractères différents de ceux delà-haut. Elle varia la couleur, la durée, l'intensité de leur scintillation. Aux uns elle donna la lumière tranquille, qui suffit aux nuits sereines ; aux autres une lumière mobile, tournante, un regard de feu qui perce aux quatre coins de l'horizon. Ceux-ci, comme les mystérieux animaux qui illuminent les mers, ont la palpitation vivante d'une flaïQme qui flamboie et pâlil^ qui jaillit et qui se meurt. Dans les sombres nuits de tempêtes, ils s'émeuvent, semblent prendre part aux convulsions de l'Océan, et, sans s'étonner, ils rendent feu pour feu aux éclairs du ciel. »
Comme on regrette que M. Michelet ne soit pas resté dans cette mesure ! Il n'aurait pas repoussé
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des lecteurs estimables qui venaient à lui, et ce journal n'aurait pas été forcé, à plusieurs reprises*, de lui adi;esser de sévères reproches.
Je voudrais avoir fini avec les critiques que son livre me suggère ; mais il faut absolument poursuivre. J'aborde la partie que Fauteur regarde comme la partie pratique. Notre auteur a une grande idée de la vertu des bains de mer : il prophétise la renaissance de la beauté, la renaissance du cœur et de la fraternité, et le renouvellement de la vie des nations ; c'est fort beau ; ici, comme toujours, le salut du genre humain viendra d'où on ne Taltendait guère. En général, les voyants donnent peu de preuves ; aussi, dans cette fin de volume, n'en trouve-t-on pas assez; il y en a pourtant. Pour ne parler que de la renaissance de la santé, qui est plus humble, pourquoi l'eau ne serait-elle pas notre salut ? M. Michelet trouve cela tout naturel, puisque, selon Berzélius, notre corps n'est qu'eau (« aux quatre cinquièmes »). Pourquoi la femme particulièrement, ne serait-elle pas relevée par les bains de mer? puisque, selon M. Michelet, « la mer est une femme. » Et si on trouvait qu'il n'est pas bon que la mer soit une femme, il resterait, comme le dit maintes fois l'auteur,
* V. les articles de MM. Cuvillier-Fleury, John Lemoinne et Prévost -Paradol.
que VOcéan esl un homme. Ainsi l'on se'relrouverail toujours.
M. Michelet voudrait voir un hospice au bord de la mer pour les enfants malingres ; c est le vœu d'un bon cœur, auquel nous nous associons volontiers. Encore est-il à propos de savoir par qui cet hospice sera créé II a trouvé la fondatrice : ce sera une femme qui aura retrouvé là la santé. C'est bien encore ; mais ce qu'il ajoute laisse des inquiétudes. Il a arrangé une petite scène. Une femme qui méprise les cachemires de l'Inde, sous prétexte qu'ils sont faits sur des dessins de Londres, et les diamants, sous prétexte que M. Berthelot en fera tout à l'heure tant qu'on voudra, cette femme, qui esl jeune et belle, veut tout simplement une maison pour cinquante enfents, meublée sans luxe ; elle ne demande pas ce présent, elle l'impose, car « la femme esl une royauté ; » elle l'impose à un homme qui la prie, dans un de ces moments où l'on veut absolument donner. Tout cela n'est pas très-rassurant. Qui donc cette dame peut-elle être? Mais il n'y a rien de tel que de l'entendre elle-même : « Si la mer m'a embellie, comme vous me le dites du matin au soir, vous lui devez de donner un souvenir à son rivage. Et si vous m'aimez, je suppose que vous devez être heureux d'être encore ici de moitié, de créer ensemble une chose, de commencer avec moi ce
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petit monde d'enfants près de la grande nourrice. Qu'elle garde un gage durable de tendresse et de pur amour! Qu'elle témoigne, par une œuvre vive, que nous fûmes devant l'infini unis d'une sainte pensée. » C'est bien maintenant : à ce style à double fond de sentimentalité et de sensualité, je vois à qui j'ai afiaire ; je crains seulement qu'une fois l'hospice bâti, quand viendra la dédicace, il ne soit assez difficile de trouver un saint. Quoi qu'il en soit, cela ne m'empêche pas de trouver que l'idée de cette maison est bonne, et si celui qui a promis d'en faire les frais ne tenait pas sa promesse, ce qui arrive quelquefois, il resterait à recommander cette œuvre charitable aux dons modestes des simples mères de famille qui n'ont pas de cachemires et de diamants ou qui n'en ont que le nécessaire, et qui, heureuses de la santé rendue à leurs enfants, désireraient en témoigner à Dieu leur reconnaissance.
Comme il convient que, dans la renaissance de la fraternité, tout le monde ait sa part, notre auteur réclame pour les poissons ; il demande une loi pour interdire la pêche à de certaines époques. Nous serions avec lui s'il réclamait cette loi, comme plusieurs personnes, pour prévenir la destruction du poisson, la dépopulation de nos cours d'eau et la ruine future des pêcheurs eux-mêmes, qui gaspillent une fortune déjà très-diminuée;
dans le cas où il recommanderait aux pêcheurs de garder les gros poissons, parce qu'ils sont gros, et de jeter les petits à l'eau, parce qu'ils sont petits, il leur demanderait de faire ce qu'ils font souvent d'eux-mêmes ; mais ce n'est pas cela : il veut qu'on respecte dans toutes les créatures ce que j'appellerai le droit à l'amour, il s'écrie dans une invocation pathétique : « Qu'ils meurent après, à la bonne heure! S'il faut les tuer, tuezles ! Mais que d'abord ils aient vécu (page 341). » Je ne demande pas mieux; mais il faut être pratique. A-til bien songé à toutes les difficultés de cette loi? Si tous les poissons frayaient à la même époque, rien ne serait plus simple ; mais les différentes espèces de poissons ne frayent pas dans la même saison, ni la même espèce ne fraye dans la même saison quand les lieux, la tenipérature différent. Que d'embarras! Puis, par une fatalité déplorable, il se trouve que les poissons sont en chair excellente avant cette époque, et que beaucoup sont maigres et ne valent rien après. Que de peine on aura à persuader à ceux qui feront la loi, à ceux qui la feront appliquer et à ceux qui ne sonlpayés ni pour la faire ni pour la faire appliquer, qu'elle est salutaire! Trouvez- vous un homme, je dis même une femme, assez sensible pour se contenter de peau et d'arêtes, et se consoler d'une méchante alose par cette ré-
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flexion touchante : « Elle est maigre, mais elle a vécu! »
Encore si M. Miclielet, en nous réduisant sur les poissons, nous donnait licence sur le reste de la création I Mais il n'écoute rien, il décrète d'un trait de plume la plus grande révolution qui se puisse accomplir dans la cuisine; tandis que nous choisissons pour notre table volatiles et quadrupèdes au momentqu ils sont tendres, avant Tâge des passions, il nous réduit tous les jours à la poule au pot, qu'un roi meilleur réservait pour le dimanche, et au coq rôti, avec le refrain mélancolique : «11 est dur, mais il a aimé. »
Par une contradiction frappante (quel homme n apas de contradiction!), il passe sur la pisciculture et les couveuses artificielles sans en dire un mot. On avait droit de s'attendre ici à un blâme énergique qu'on n'a pas trouvé. Un de mes amis, disciple fervent de M. Michelel, et qui va publier le mois prochain un beau livre contre la pisciculture, me communique ce fragment où respire un sentiment très-respectable. Le style est encore un peu indécis, mais le trait final est pénétrant : « Siècle matérialiste ! industrie barbare! On prend ces libres enfants des fleuves et de la mer, on ouvre leurs entrailles palpitantes, non de désir, mais de douleur, on en lire les germes de vie, que l'on mêle comme le chimiste mêle des gaz ou des
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sels, et il sortira de ces laboratoires des créatures équivoques, qui ne connaîtront ni père ni mère, ni amour, ni enfants. Il y a plus. Un animal, la poule, nous charmait par le soin de couver ses œufs et par sa passion pour ses petits ; on en a fait une machine à pondre, on lui a enlevé ses œufs, on les a entassés dans des fours qu'on a osé appeler couveuses, qui seront pour les petits la famille et la patrie ; enfin la pauvre volatile épuisée, toujours trompée dans son instinct, est.sacrifiée : elle a été poule et elle n*a pas été mère!»
La chasse et la pêche ont des dangers, si Ton peut dire, plus graves : elles ont jeté les oiseaux i
dans le désordre et démoralisé les poissons. Lisez plutôt, page 225 : « Ce que les animaux avaient de meilleur, et ce qu'on a presque détruit à force de persécutions, c'était le mariage. Isolés, fugitifs, ils n'ont maintenant que l'amour passager, ils sont tombés à l'état d'un misérable célibat, qui de plus en plus est stérile. » M. Michelet a écrit cela '
sans rire. Lui, à la bonne heure ; mais le lecteur? Le lecteur ne rira pas, il ne rit plus, il est grave, il disserte ; nous aurons dans quelque Revue un j
article substantiel où l'auteur établira par la statistique qu'en dépit des persécutions des hommes, i les animaux continuent à se marier, comme par le passé, qu'on n'a pas plus qu'autrefois à déplo rer le scandale d'oiseaux vivant irrégulièrement
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et de poissons célibataires, qu'il n'en est pas dans Tair et dans la mer comme à Paris, où les locataires se marient moins depuis que les propriétaires gagnent davantage ; qu'on n'a pas constaté plus de naissances d'oiseaux illégitimes ou de poissons naturels.
Pour nous, il nous semble que les unions telles quelles de ces animaux ne sont pas encore tout à feit stériles, que les quelques millions d'œufs du saumon, du hareng et de la morue sont une assez jolie famille, et qu'il est heureux que tous les enfants ne viennent pas à bien.
Finissons-en avec ce livre. M. Mifchelet, préoccupé du progrès social, blâme ceux qui oublient d'y travailler, et il croit qu'il y travaille. Non pas du moins par des publications comme celles qu'il nous donne depuis quelques années, et dont le succès n'est possible qu'en de certains temps créés exprès. Je ne veux ni louer le succès en général ni en médire. J'avoue que je ne le crois pas aussi difficile* qu'on l'imagine souvent. Un homme de quelque talent, pourvu qu'il soit bien déterminé, est à peu près sûr d'avoir son quart d'heure en France; il n'y a de malaisé à obtenir que le quart d'heure qui suit. Cette réflexion ne regarde pas M. Michelet, avec qui notre pays ne compte plus; toutefois, sur ce que son succès actuel a de légitime et de solide, je ne puis m' empêcher d'avoir
des doutes, et lui-même doit en avoir. Il a pris la France dans un moment où, privée de raction politique, elle retombait dans la vie privée et dans les tentations du loisir ; livrée à des romanciers complaisants, elle avait un peu de honte, un peu de dégoût et sentait le besoin de quelque chose qui honorât ses plaisirs; M. Michelet lui a apporté la poésie de Tamour. Les oiseaux et les insectes nous ont invités à aimer ; voici les poissons qui viennent; on attend les quadrupèdes. Comment résister? Et naturellement les animaux nous enseignent ce qu'ils savent, Tamour dont ils nous donnent des feçons est leur amour ou ce qu'on appelle ainsi ; ce ne peut être le nôtre, ce sentiment vaillant qui se nourrit moins de joies que de sacrifices et nous prépare à lutter contre la mort et contre la vie. C'était pourtant là le sentiment qu'il fallait rapprendi^ à la France, si elle l'avait oublié ; il fallait l'associer à tout ce qu'il y a de fort dans nos cœurs, ressusciter parla les grandes ambitions, au lieu de plonger les âmes dans cette molle et équivoque sentimentalité où elles se détrempent.
M. Michelet est, j'ose le croire, dans l'illusion sur la valeur et la portée de son œuvre actuelle. Il y a entre la vérité et lui le respect dû à sa science, à son caractère, je n'ose plus dire à son âge, le souvenir d'un enseignement justement po-