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ARCACHON

avec elle ou se renvei^sent les uns sur les autres, dressant en Tair leurs longues racines.

Arcachon est à quatorze lieues de Bordeaux ; on ^ y arrive à travers les landes. Autrefois, c'était le voyage d'une journée; la voiture s'enfonçait dans le sable, les voyageurs descendaientetla poussaient à leur tour; à mi-chemin, aux Argentières, on faisait station dans l'hôtel du lieu, une cabane de paille ; on ne trouvait jamais que des œufs, et il n'était pas mal de se mettre soi-même à la cuisine si on voulait manger ; plus tard vint le chemin de fer de la Teste, qui, longtemps languissant, mais jamais fermé, est maintenant la tête de la ligne d'Espagne. Arcachon est resté des années sans autres bâtiments que la chapelle et le presbytère. On venait en pèlerinage à cette chapelle, consacrée à une Vierge miraculeuse, patronne des pêcheurs ; au plafond et au mur pendentdes œufs d'autruche, des navires, des barils, des peintures d'un caractère primitif. Plus tard fut construit l'hôtel Legallais; quelques maisons isolées s'élevèrent. Il y a, une dizaine d'années, on commença à se douter qu'il y avait là une ville naissante, on acheta, on bâtit un peu, puis ce fut* une fureur ; les terrains qui avaient valu dix centimes le mètre carré montèrent à dix francs : il y avait de l'or dans ce sable. Tout est changé : l'antique cabane de pêcheur, en forme de barque renversée, construite avec des

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pieux couverts de paille, le foyer au milieu, les deux portes opposées 4ans la largeur pour laisser passage à la fumée, leslits autour, dans des espèces de huches, tout a disparu ; les maisons élégantes sont venues, puis les maisons considéraBIes , on a bâti sur la plage, on a bâti dans la forêt, qui peu à peu recule ; il y a à cette heure cinq cents maisons et un beau château. Pauvres rêveurs qui avaient élu domicile là pour être en lieu désert ! Il n'y a plus de solitude nulle part ; il n*y en a plus que pour les millionnaires, qui achètent tout autour d'eux. Les constructions sont presque toutes en forme de chalet ; il y a des reproductions et des imitations de chalets suisses, mais le chalet d'Arcachon se compose d une maison d'un étage, avec trois ou quatre ouvertures de face, et une galerie sur colonnes qui en fait le tour; devant sont des plates-bandes où viennent avec beaucoup de soins quelques fleurs disputées au hâle de la mer. Je ne connais rien de plus pittoresque que ces maisons ^légères perchées sur les dunes, bâties comme des nids dans les pins.

La forêt est celle qui s'étend à travers cinquante lieues jusqu'à Bayonne. Le pin porte ses toufTes d'aiguilles déliées et sème une ombre rare; parmi les pins jeunes, forts et droits, quelques-uns s'élèvent vieillis, découronnés, le tronc nu, ouvert par les blessures que les résiniers lui ont faites ; le

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feuillage change de couleur à toutes les heures du jour, prend successivement toutes les teintes du \ert, à mesure que le soleil monte, et finit dans les tons rougeâtres de Tastre couchant. Ici le sol, couvert de brunes aiguilles, s'étend uniforme à travers les ondulations des dunes, là les bruyères sont chez elles : perçant à travers les mousses, elles font de ce pays aride quelque chose de charmant. Il n'y a pas de vilaines fleurs; une des plus aimables est la bruyère, simple, délicate et sauvage. Les divers soleils la colorent diversement : le premier, le soleil d'été, ardent, la teint d un rose foncé, solide ; quand il s'affaiblit, paraît la bruyère au rose pâle ; enfin les bruyères blanches naissent sous le soleil d'hiver. Là poussent aussi les chênes, qui se dépouillent et revivent; les arbousiers toujours verts, qui se couvrent en même temps de fleurs et de fruits, de fleurs blanches semblables au muguet, de fruits it)uges semblables à des fraises ; le tamaris pousse presque dans la mer ses grappes violettes et son feuillage découpé, le houx piquant ses baies de pourpre lisse, le genêt et l'ajonc leurs papillons dorés. L*air qui passe par-dessus cette forêt arrive embaumé de résine et d'odeurs pénétrantes, et, quand le vent s'engouffre dans les pins, il produit un bruit pareil à celui de la mer; on s'arrête et on écoute indécis.

Le bassin n'est pas deux jours, presque pas deux heui'es le même : tantôt il est calme et bleu comme le ciel quil reflète, les barques y font une image aussi nette qu'elles*mémes : tantôt sur cette surface polie court une risée qui la ride légèrement ; tantôt tout se trouble, Teau noircit en des endroits, en d'autres se teint d un vert glauque sinistre, et les vagues, contrariées par le vent, forment les moutons qui courent sur le bassin. Il lâut avoir vu, par un beau temps, Teau transparente prendre tous les tons des nuages qui passent audessus d'elle, l'azur, le feu, la feuille de pécher, deux mers l'une au-dessus de l'autre, sans pouvoir quelquefois marquer sûrement la ligne qui les sépare. Là le soleil se couche vraiment dans rOcéan, et la lune qui en sort y jette une longue trace de lumière, tandis que le sable du rivage, sous ses pâles rayons, s'étend en un champ de neige- On a un regret : ce bassin n'est pas la grande mer. Quand vient un gros temps et que l'abîme gronde, on écoute le bruit lointain qui vous attire. Mais les tempêtes sont rares, les jours calmes abondent dans la belle saison, et c'est un charme de voir cette mer animée, traversée par une multitude d'embarcations, par toutes sortes de voiles, en nageoire de poisson, en aile d'oiseau; on suit involontairement de l'œil ces embarcations ; si plu-

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sieurs naviguent ensemble, on s'intéresse à l'une d'elles, on prend, je ne sais pourquoi, parti. Quaqd le vent est modéré, toutes les voiles sont dehors dans toute leur étendue ; quand le vent fraîchit, les unes sont pliées, les autres diminuées, et quelquefois la toile rase la barque qui fuit ; par le vent contraire, des barques volent sur les avirons, qu*on voit plonger dans l'eau et se relever ensemble avec urt rhythme secret.

Il y a, ce me semble, une harmonie entre la mer et la forêt. Quelle que soit la mer, le cadre qui la borde n'est pas indifférent. Des rochers sont majestueux, des dunes sont sévères, dés dunes semées de pins donnent à la mer un aspect à la fois sauvage et charmant : le vert des arbres ceint le bleu des eaux. Où il y a des rochers, la vague accourt, bouillonne^ monte, se brise ; parfois elle se précipite dans quelque caverne avec le bruit du canon, et en sort élancée en pluie où se joue l'arc-en-ciel ; sur les plages de sable où quelque banc se rencontre, la va^e se dresse contre le banc, formée en longue muraille verte, puis cette muraille blanchit et s'abat, et derrière aussitôt une autre se reforme; l'oreille approchée du sable entend un mugissement confus de toutes les vagues brisées où le bruit des plus fortes se distingue encore.

Je ne médirai pas de la Méditerranée : elle a des beautés qui ont enchanté les Grecs et leur ont

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inspiré leur adorable poésie; maisTOcéan, « le père des fleuves, » aies grandes tempêtes, puis on pense que cette eau qui baigne vos pieds baigne aussi les côtes de rAmérique et de la Chine, entoure les lies de TOcéanie et se glace aux deux pôles; enfin le flux et le reflux çont comme la respiration d'un être immense. Assis sur le rivage, on suit du regard cette eau qui monte ou qui baisse, le sable qu'elle emporte en fuyant, et on songe à la vie, à son mouvement qui emporte chaque jour quelque chose de nous-mêmes que le flot ne rapportera pas.

L'entrée du bassin est dangereuse, défendue par des bancs nombreux ; il faut y pénétrer par un passage étroit entre deux écueils; si on donne à droite ou à gauche, le navire entre dans le sable, et les vagues, qui de tous côtés Tatta^uent, Font vite dépecé. Il n'y a guère d'années sans quelque naufrage; une entre autre, Tannée 1836, fut funeste : une tempête engloutit soixante-dix pêcheurs, faisant bien des veuves et des orphelins et des mères sans enfants. Des travaux gigantesques vont transformer ce port dangereux en un port de refuge.

Arcachon a pour les malades ce que tous les lieux de bains n'ont pas : la mer au pied de la maison, à la fois l'air vif du bassin et l'air doux des pins, où MM. Péreire vont abriter une ville d'hiver. Pour les malades et pour les bien portants il a ses

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plaisirs. On se promène dans la forêt, de dune en dune, rencontrant parfois quelque crête d'où se découvrent ensemble la mer et une grande étendue de forêt, où les dunes qui s'élèvent et s'abaissent semblent les vagues d'un autre océan; de la forêt on descend sur la grève, et les chevaux appuient le pied sur la plage plus solide que la vague vient de tremper. Ces chevaux sont de petite taille, sobres et courageux, galopant des jours entiers sur le sable mouvant. Il y a aussi la pêche et diverses pêches. Tous les jours quatre-vingts barques légères vont à la pêche d'une petite sardine appelée royei»; elles partent du fond du bassin avec le descendant, jettent l'ancre sur un banc, à l'entrée de la passe, souvent restent là la moitié de la nuit, pour être au descendant prochain, et, sur le signal d'un patron, qui juge du temps, s'élancent ensemble. Arrivé au large, on tend le filet, qui est tout droit, on jette au royan une pâture mêlée de sable pour la rendre visible ; il la sent et l'aperçoit au travers du filet, et, en voulant l'atteindre, entre dans les mailles, qui le retiennent par les ouïes, (hi les emporte par milliers. De plus grandes barques, des chaloupes, ibnt la grande pêche : elles passent d'ordinaire une nuit dehors, au besoin plusieurs, quand la rentrée serait dangereuse. On pêche aussi dans l'intérieur du bassin avec le filet ordinaire, et c'est un coup d'œil charmant de voir

réquipage de la barque, aux chemises blanches, aux vareuses bleues et rouges, tirant le filet, dans Teau jusqu'à mi-corps, poursuivant le poisson qui s'échappe. Une pèche curieuse est la pèche au flambeau. Le soir, une tillole glisse silencieusement le long du rivage, les rames entrent et sortent sans bruit; sur un gril à F arrière, une torche de pin brûle avec un éclat rougeâtre ; un homme armé d'une longue fourchette, les yeux fixés sur le fond du sable éclairé par le feu, surveille le poisson qui dort, et le pique. Lorsque la nuit est noire et que la mer est phosphorescente, que chaque coup de rame fait, en plongeant dans l'eau, une trouée de feu, et, en se relevant, laisse tomber une pluie d'étincelles, il y a dans ce silence, dans cette obscurité, dans celte lumière résineuse, dans ce feu inconnu de la mer, dans cette attitude et dans ce geste du marin qui tient la fourche, quelque chose de fantastique qui frappe vivement l'imagination. On a les promenades en bateau, le long des chalets, qu*il est intéressant de voir avec leurs formes diverses, et le long de la grande côte, qui semble un pays perdu au bout du monde. A mesure que la barque avan(;e sur cette eau transparente, on voit passer les grandes méduses, aux bras de cristal, les anémones élégantes, les crabes qui se meuvent avec violence et se livrent des combats féroces, les seiches, avec leur tête armée

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de bras, jetant leur encre pour troubler Teau et se cacher à leurs ennemis. Dans les mauvais temps, les marsouins arrivent par compagnies, pour se reposer dans des parages plus tranquilles : ils s'élèvent au-dessus de Teau en soufflant bruyamment et plongent pour reparaître à des distances prodigieuses ; des plongeons, des canards, des oies sauvages nagent paisiblement ; sur le rivage, les mouettes s'avancent et se retirent avec chaque vague pour saisir la proie qu'elle apporte ; au-dessus de la barque passent les courlis, aux ailes arquées, et les goélands qui vagissent, s*abattant en troupes sur les vagues qui les bercent, ou sur la plus haute partie de quelque banc de sable parmi les brisants. Il y a les embarcations communes, longues, assez étroites, sans quille, portatives, faites pour le lieu, et les embarcations, boots ou canots de plaisance, qui sont bien une quinzaine. Elles ont des noms significatifs ; les unes prétendent à la rapidité : Alcyon y Sylphe^ Papillon ^ qui porte léger équipage; d'autres ont des noms coquets : Blanche^ Fée aux Roses; une autre, fièrement montée a pris le nom indigène de Marsouin.

Voilà naïvement Arcachon, un lieu de repos et de plaisir; pour le bonheur, il faut, là comme partout, l'y apporter.

Septembre 1856.

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