‹ Littérature et moraleChapitre 6 sur 7 · ARCACHON · texte numérisé non relu

ARCACHON

Je suis tout disposé à croire à Tefficacité des bains de mer et de toutes les eaux qui sont courues dans tout l'univers ; surtout, je ne contesterai aucune des maladies qu'on y prétend guérir, maladies qui tourmentent l'espèce humaine et principalement les femmes, dès qu'arrivent les beaux jours ; je supposerai que nul ne va aux bains par genre, pour faire dire qu'il y est, et, plus tard, qu'il y a été, ou par un certain besoin de quitter ses amis, pour voir un monde nouveau, lorsque le sien est un peu épuisé par les rencontres de l'hiver et figurer devant un autre public; je constate seulement que l'émigration d'été pour les

ÀRCACHON. 355

eaux, émigration jadis assez restreinte, a pris des proportions énormes. Autrefois^ la noblesse et les propriétaires de châteaux allaient, au beau temps, dans leurs terres, les malades allaient aux eaux, le reste demeurait à la ville ; maintenant, à un moment donné, tout le monde part, et, pour qui sait vivre, il serait souverainement inconvenant de rester chez soi. Un des amusements les meilleurs et les plus honnêtes serait de connaître, un peu avant cette époque, Tintérieur des maisons, d'observer les petites pièces qui s'y jouent, les indispositions qui se préparent de longue main, les maladies soudaines qui éclatent, les redoublements de soins, de prévenances, d'amour, de celui qui demande le congé désiré et l'importance de celui qui l'accorde. On verrait cela dans sa maison si on y voyait ; on l'entrevoit dans la maison des autres avec un singulier plaisir.

Les Parisiens portent Paris partout avec eux. A Biarritz, on tient salon, le jour, dans la conche du Port-Vieux; le soir, sur l'Atalaye. Un des lieux où la mode domine le moins est Arcachon assurément : il y a là un reste de vie sauvage qui résisle obstinément à la civilisation. La ville s'étend sur une lieue de longueur, chaque famille habile une maison, se baigne devant cette maison, visite quelque autre famille, se réunit avec elle pour une partie de promenade dans la forêt, une partie

de cheval ou de bateau, ou pour passer les soirëes; nul endroit où le beau monde se rassemble, pas de casino, pas de bal ; on ne fait que passer sur la route, et, soit dans les broussailles des dunes, soit sur le sal)le humide et le varech de la plage, il n'y a pas de toilette possible.

Le bassin a une vingtaine de lieues de tour, et du nord au midi, dans la plus grande largeur,* environ trois lieues ; le fond est vers Tembouchure de la Leyre; une pointe va au sud, l'autre à l'ouest; la première, avant de tourner, s étend en face du nord (c'est là que la ville est bâtie) ; la seconde longe les marais salants de Certes et les réservoirs de poissons où se font des essais de pisciculture, la belle garenne d'Ares, et se termine au cap Ferret, éclairé par un grand phare. Sur l'extrémité de celte langue les dunes sont nues, librement travaillées par le vent, on respire l'âpre odeur des immortelles de mer, et on n'aperçoit plus que des cabanes de pécheurs, qui passent là les hivers. Au milieu du bassin est une lie dite l'Ile des Oiseaux, peut-être parce que, au commencement de l'hiver, les canards sauvages, fatigués delà traversée, s'abattent là et s'y prennent, par bandes énormes, dans les filets préparés. Des deux côtés du bassin, surtout vers le sud, la mer ronge les dunes : elle mine le pied, et la dune descend ; les pins qui la couronnent descendent

Page 1