LE BAILLI
Je le suis , votre grâce.
JEPPB.
Et tu demandes encore pourquoi tu seras pen* du!.... Combien as-tu d'appQintemens ?
LB BAILU.
50 écus par an.
80 écus! — Tu seras pendu tout-à-rheure.
LB BAltLI.
Seigneur, ce ne peut être moins pour une année d'un service pénible.
JBPPE.
C'est justement pour cela que tu seras pendu r c'est parce que tu n'as que 80 écus d'appointemens. Comment I tu as un habita boutons d'argqnt , des
HOLBlle» 241
manchettes plissées aux mains, une bourse de soie pour tes cheveux , et tu ne gagnes que 50 écus par an I N'es-tu pas obligé de me Toler, moi , pauvre homme ! — Sans cela , d'où cet argent te viendrait-il ?
LB BAUXI.
Ah ! gracieux seigneur, épargnez-ilioi pour l'amour de ma pauvre femme et de mes enfans en bas âge ! ^
jim.
As-tu beaucoup d'enfans ?
LB BAIUI.
J'en ai sept tons en vie , TOtre grâce.
JBPPB.
Ah ! ah ! sept enfans tous en vie : allons secrétaire, pendez-moi cet homme-là.
LE SECBÊTAnE.
Ah ! gracieux seigneur, je ne suis pas un bourreau.
JKPPB.
Ce que tu n'es pas , tu peux le devenir , tu
t44 tlTTÉRATVBB DANOISE.
m'as Vbïx d'an homme propre à tout Qaand tu l'auras pen^u , je te pendrai à ton tour.
IJBBAUrU.
Ah ! gracieux seigneur , o'est-il pas de par-* don?
JEPPE.
5Q écus , une femme et sept enfanç ! si personne ne yeut te pendre, je te pendrai moi-même.
Une autre pièce , la Chambrti de l'accouchée , est fondée sur un usage danois , d'après lecjuel une femme qui venait d'accoucher recevait les visites de toutes ses connaissances. Holberg en profite pour peindre avec une verve admirable les ridicules de la petitç bourgeoisie de son temps. On voit passer devant soi , avec leurs caquets , leurs prétentions , toutes les commères de Copenhague. L'effet comique du tableau est aug- ^ mente par les doléances du mari, que ces réceptions ruinent en café , en sucre et en liqueurs , et qui en porte tout l'embarras; pour comble de malheur, au plus fort de ses tribulations , il lui naît xm doute fatal sur cette paternité qui lui coûte si cher. On conçoit combien cette inquiétq.de , que diverses circonsts^nçes tendent à fortifier, rend sa situation comique , et donne de vivacité aux explosions de son humeur contre les Vûites
BOLBKRO. 249
à r accouchée. Outre toutes les bonnes femmes qui se succèdent dans la chambre de la malade , elle reçoit la visite d'une dame de qualité qui , comme on va Toir , considère ses avantages dî^ naissance avec une grande philosophie.
Comment penserait-on autrement ? dit-elle; car en y réfléchissant sérieusement , les bourgeois , après tout , sont aussi des chrétiens , et s'ils mènent une honnête vie , ils peuvent être sauvés aussi bien que pas un de nous.
l'accovch£s.
Pas possible , madame! croyez- vous donc qu'on ne fasse point de difierence , dans l'autre monde, entre les personnes de condition et les bourgeois ?
Lk DAHB DB QUAUTÉ.
Non , madame , une très-petite au moins , soit dit entre nous; mais il n'y a pas besoin de laisser voir cette opinion, elle pourrait donner de l'impertinence au premier artisan venu. Voilà pourquoi , madame , je ne traite pas les gens de cette sorte avec le mépris qui conviendrait à mon rang* Imaginez , madame , que j'ai poussé l'humilité au point d'emprunter , ma foi , soit dit sans me vanter , 10 écus à mon tailleur.
246 ' utttratcbe bânoisb.
l'accouchés.
C'était une grande impudence à TOtre tailleur de se donner des airs de prêter à une dame de votre condition ! Le pauvre diable eût dû s'apercevoir que voua ne vouliez que l'éprouver.
Il commença par faire des difficultés ; il haussa les épaules comme s'il eût voulu dire : C'est trop d'honneur pour moi ; mais , quand il vit que je parlais sérieusement^ il prit son parti, et me donna les 10 écus avec un profond soupir qui signifiait: Ah ! si tout le monde était aussi exempt de fierté que cette dame de qualité ! — Je suis sûre que le pauvre homme , partout où il va , m'élève jusqu'aux nues ; car une autre , à ma place , n'eût pas fait ce que j'ai fait; n'est-il pas vrai, madame?
l'accoecbée.
Oui ! madame , vous avez bien raison.
LA DAHE DE QVALITt.
Mais qu'est-ce que cela veut dire ? Ne sommesnous pas tous des hommes ? Je ne croirais pas au dessous de moi d'en agir ainsi à votre égard. Ma-
H0LBKB6. 247
dame , ayez là bonté de me donner 10 ècus , je vous les renyerrai sur le champ en or.
l'accoucbSe.
Ah ! madame , quel plaisir trouvez- vous à vous amuser aux dépens de votre très-humble servante ? Je suis bien simple , mais en vérité pas autant que votre tailleur.
LA BâME de QOAItTÉ.
Je parle sérieusement , madame»
L'ACCOUCaÉE.
Ah ! ma noble dame, je serais décriée comme la plus éhdntée créature du monde ^ si je faisais une telle sottise. Non , madame , mon argent n*est pas d'assez bonne condition pour vous.
Ensuite arrivent toutes sortes de gens , des médecins , barbiers , diseuses de bonne aventure , puis les inquiétudes à la Sganarelle du mari qui, à la fin , est convaincu plus que le spectateur du > peu de fondement de ses craintes.
Holberg excelle dans la farce proprement dite. Une verve intarissable de satire et de gaîté anime plusieurs de ses pièces , dont l'ensemble n'est pas disposé avec un grand art.
Une comédie en un acte, intitulée la Fête de
»é8 LITTÉEATimt DAK018S.
Noël, dont le fond est fort pende chose , est une de celles qni , dans son origine, obtint le succès le plus populaire et le plus bruyant. Elle le deraît au mérite de reproduire , avec une grande vérité et une grande viTacité, les folies bizarres auxquelles on se livrait du temps d*HoIberg aux fêtes de Noël; reste grotesque et dénaturé des joyeuses solennités par lesquelles l'ancienne religion Scandinave célébrait à cette époque le sols^ tice d'hiver , et qui » adoptée comme plusieurs autres usages païens par la religion catholique , avaient fini par lui survivre.
Lepédantisme était pour Holbergun ennenri personnel dont il avait eu souvent à se plaindre , et qu'il attaque dans un grand nombre de ses comédies. C'est surtout dans le faus Savant qu'il se livre à cette colère , ou plutôt à ce ressentiment. Un jeune paysan, qui a étudié, revient dans son village , et il écrase de sa supériorité et de son mauvais latin son père , son frère , sa prétendue et jusqu'au pasteur, la bonne tête de l'endroit. Une scène qui ne manque pas de force co* mique , est celle ou il perd toute la considération que lui avait acquise son jargon ridicule et pédantesque , parce qu'il a le malheur d'émettre quelques vérités incontestables, par exemple le mouvement de la terre autour du soleil. Dès ce moment , il est ruiné dans l'esprit de tous ses admirateurs , et il n'y a pour lui que des bro-
. HOLBime. s 40
c&rds. Là fausse science fait un si bon cfîet pour la réputation ; gardons-nous de la vraie qui peut Coût gâter !
Une des comédies d'Holberg par laquelle je terminerai cette revue rapide, est une parodie bouffonne et spirituelle des pièces imitées de Tallemand , qui étaient en vogue avant lui en Danemark , et que de son temps on voulait opposer à son théâtre , formé par des acteurs français , sous l'inspiration de la comédie de Molière. Il se moque fort gaîment de cette forme irrégulière , qui était partout celle de Tart dramatique à la fin du moyen âge, que dédaigna en France le génie délicat de Racine , et que le génie puissant de Shakespeare sut élèvera la hauteur de l'art. Nous aurions un théâtre plus libre que le nôtre , et plus épuré que la scène anglaise , si le grand Corneille ne s'était pas laissé imposer , par la pédanterie tranchante et l'érudition superficielle de ses critiques, des chaînes qui n'étaient pas faites pour lui. Au reste, les pièces qu'attaquait Holberg étaient bien dignes de sa satire. La bouffissure et la trivialité du langage, l'incohérence des caractères n'y étaient pas poussées moins loin que l'absence de vérité et de vraisemblance : ce n'était pas Shakespeare , c'était Hardy.
Cette fois Molière ne fut pas son modèle : il semble s'être souvenu davantage de ce théâtre italien, qu'il fréquentait pendant son séjour à Paris. 1. 2a
350 , LirrftBiiTimK bahoisk.
Dans sa libre humeur , il se joue, à rimitation de ceux qu'il persiffle , des temps et des lieux, du possible et du yraisemblable. Vénus , Ulysse , Holoferne, Markolfus , Mithridate^ des paysans, des juifs et un valet ridicule , un espace de quarante ans et la terre entière, c'est de tout cela que se compose sa pièce qu'il appelle une comédie aliemande, 11 se moque avec beaucoup d'imagination des travers et des égaremens de l'imagination ; en amusant de l'absurdité qu'on rencontre, trop souvent dans le genre de composition qu'il combat , sa pièce procure l'espèce de plaisir qu'elles peuvent quelquefois donner.
Au milieu de toutes les extravagances qu'il accumule , Ghilian , le Frontin d'Ulysse, fait ses observations sur la manière dont les années s'écoulent : < Si du moins , dit-il , je trouvais une prise de tabac pour me rafraîchir l'esprit ! car il me semble avoir la fièvre au cerveau. Je suis sur que, quand mon maître va revenir , il me dira encore qu'il s'est passé dix ans depuis qu'il m'a parlé. A ce compte-là , nous aurons cinq ou six mille ans avant de revenir dans notre pays; car je m'aperçois que nous ne courons pas avec le temps , c'est lui qui court tout seul et nous laisse immobiles. Ce n'est pas seulement le temps qui nous échappe : c'est la terre qui fuit sous nos pieds. Souvent , quand je bourre ma pipe , nous sommes en Orient ; elle n'est pasfumée, que nous sommes en Occident.
ReTenu enfin à lUiaque, Ulysse s'habille magni* fiquement • pour en imposer à ses ennemis et s*endort: il est réveillé par deux fripiers juifs, qui Tiennent lui prendre le costume de théâtre qu'ils lui ont prêté pour son rôle, et en réclamer la paie* ment. Ce soudain passage de la fiction à la réalité réveille aussi le spectateur , qui sort comme d'un rêve de ce monde fantastique oîi Ta promené Timagination d'Holberg , et d'où elle le précipite brusquement par un dernier caprice.
Après trois années de travaux et de succès cou* tinus , Holberg', cpi sentait ses forces épuisées « partit pour les eaux d'Aix-la Chapelle, et de là vint de nouveau à Paris. Cette fois , ses afiîaiires en meilleur état lui permettaient de fréquenter les beaux esprits du eafé Marion , dont Lamothe présidait les réunions, et de visiter quelques savans , tels que Montfaucon , le père Hardouin , le pèreToumemine, avec lesquels il aimait à discuter des points d'antiquité ou de théologie; Fonte* nelle enfin qui, probablement par politesse, plutôt qu'avec connaissance de cause, lui témoigna, dit-il , un grand respect pour les mérites des Da« nois dans les sciences.
Le Paris qui s'ofirait à Holberg(172Ô) était bien différent de celui qu'il avait vu dix ans auparavant, il ne retrouvait plus cette ardeur de prosélytisme dont, plus jeune, Jl avait été souvent l'objet. Les catholiques lui semblaient plus occupés à se que-
252 LITTÉRATVRS DANOIS!.
relier entre eux , à propos de la balle et des articles , qu'à convertir les hérétiques.
Il avait fait , depuis son premier séjour à Paris, de notables progrès dans la langue française, puisqu'il fut en état de traduire deux de ses pièces qu'il avait l'intention de faire représenter sur ie théâtre italein.
Il envoya son Potier (i'e/atnà Riccoboni, ou Lelius , comme il l'appelle, qui se trouvait alors à Fontainebleau avec sa troupe. Lelius répondit que la pièce était admirable de tout points tuita tnarorvigliosa; mais bientôt il écrivit qu'il avait iait quelques réflexions , et qu'il craignait que divers grands personnages ne s'imaginassent que la co« médie d'Holberg avait été composée pour les tourner en ridicule. Holberg fut affligé de cette complète absence de liberté dans l'art. 11 ne le fut pas moins de l'état de décadence où la comédie était tombée; et nous devons lui savoir gré de l'indignation toute française qu'il éprouvait en voyant la salle , vide les jours où l'on jouait Molière, se remplir pour le roi de Cocagne, Holberg ne partageait point l'opinion d'un critique allemand qui place la farce de Legrand au dessus du Tartuffe,
Ce fut après son retour de ce cinquième voyage à rétranger , qu'Holberg acheva et fit paraître un ouvrage d'un genre à part. C'est une sorte de contre-partie des Métamorphoses. Les plantes et les
BOLBSBG* 2S»
animaux sont changés en personnages humains qui conseryent dans leur caractère Tempreinte de leur origine^ le tout avec une intention satirique. Ainsi un bouc est changé en philosophe à cause de sa barbe et de sa disposition batailleuse. Ce poème, où la raillerie est quelquefois ingénieuse, mais en général froide et bizarre^ souleva de nouveau contre Holberg un déluge d'attaques plus violentes et plus étranges les unes que les autres. On lui reprocha sériensement , par exemple , d'inspirer aux enfans peu de respect pour leurs parens, en leur donnant à penser par sa fiction qu'ils avaient pour père un arbre ou un animal.. Lis de ce déchaînement absurde qu'excitait chacune de ses productions satiriques, Holberg déclara, dans une préface, qu'il voulait vivre en paix avec le genre humain , il abandonna la satire , et se remit à l'histoire.
Ses travaux en ce genre ne sont point Tobjet de cette notice. Ils contiennent des parties traitées avec une véritable supériorité : qu'il nous suffise dédire qu'au milieu des nombreuses publications historiques , statistiques , géographiques d'Holbergî il composa encore quelques comédies assez inférieures , il est vrai , aux premières. £nfîn , en 1741, parut en latin l'un des ouvrages les plus singuliers d'Holberg, les Voyages souterrains de Nicolas Klimm. Ce fut le dernier produit de sa veine satirique qui coulait en dépit de lui.
254 LITTÉRATUBI DANOISE.
Il mourut treize ans après, en 1784, riche, considéré, baron , lui qui avait fait une imitation du Bourgeois gentilhomme,
Nicolas Klimm , c'est la plaisanterie de Swift poussée à Textrême , c'est une audace de fiction philosophique que seule peutpétre pouvait attein* dre une de ces imaginations du Nord dont le dé- ' sordre flegmatique ne s'étonne de rien.
(Inbachelier norwégien est le héros de cet étrange récit ; cédant à sa curiosité, il se fait descendre, au moyen d'une corde, dans un trou qu'il découvre au milieu des rochers de la Norwège. La corde casse , et le pauvre Klimm tombe dans un monde souterrain où l'attendaient les plus bizarres merveilles. Il ne voit d'abord autour de lui que des arbres , et se croit dans un grand bois. L'approche d'un danger lui fait chercher un moyen d'y échapper: celui qui se présente le plus naturellement , c'est de monter bien vite sur un des arbres qui l'entourent ; mais il se trouve avoir fait une grande sottise. Klimm était arrivé dans un pays où les habitans avaient la forme d'arbres , et celui avec lequel il avait pris cette liberté était la femme du bailli de l'endroit ! De là l'indignation générale contre le téméraire étranger qui est aus* sitôt arrêté pour avoir manqué de respect à une vertueuse et honorée matrone. Ne sachant pas la langue du pays , il a beaucoup de peine à persuader ses juges de l'innocence de sqs intentions.
H0LBKM6* 255
Ce début est d'une bouffonnerie hardie qui étonne tout d*abord Finiagination et ne permet pas à la réflexion éblouie de discuter FinTraisemblance extrême de la donnée. Du reste Holbergne s'attachô point à la réaliser comme Swift parvint à réaliser celle qu'il a choisie. Swift nous fait, ayec un grand art, passer peu-à-peu de notre monde dans le monde de ces créations ; ses fictions les plus extraordinaires ont un si grand air de probabilité, offrent des détails "si vrais , qu'on se surprend à être presque de Favis 4e ce vieux marin , qui disait , après avoir lu le voyage à Lilliput : « Les voyages de ce capitaine Gulliver sont bien intéressans , c'est dommage que tout n'y soit pas exact. »
Holberg ne procède pas de la même manière ; il brave tout d'abord le bon sens du lecteur , et lui impose silence au lieu d'entrer en accommode* ment avec lui. C'est une autre méthode qui peut réussir aussi à transporter l'imagination du lecteur dans une région merveilleuse : les magiciens ne font pas naître insensiblement le prestige, mais ils donnent un coup de baguette, et le prestige est créé.
On sent qu'Holberg ne pouvait donner à ses arbres parlans , l'existence si réelle et presque croyable des Lilliputiens ; aussi il néglige bientôt le coté fantastique de cette donnée, les premières pages passées, sa république des arbres n'offre plus
2f56 llTTÉBATOftl HAROISE.
qu'ane utopie satirique, et Tintention de l'aateur est presque uniquement, dans la première partie^ de îàïré contraster la sagesse des habitans avec nos folies»
La portion la plus originale de TouTragB , c'est celle où sont racontés les différens voyages de Klîmm dans File de Nazar ; il va d*abord chez, les Nagiris, dont les yeux ont la forme d'un carré long et qui voient tout sous cette forme; ceci ne se conçoit pas trop bien » caries objets ne nous semblent pas tous ovales. Ce qui est assez heureux, c'est d'avoir imaginé que dans ce pays on impose à ceux qui veulent obtenir un emploi , l'obligation devoir ainsi et d'attester par serment qu'un certain carré est long. Klimm trouve un pauvre diable bafoué comme héréliquepour avoir dit que le carré était carré; lui-même ne peut s'empêcher de trouver la chose ainsi, il le confie à un cyprès de ses amis qui voit aussi carré, mais qui n'ose Je dire de peur d'être destitué. Après ce pays intolérant, Klimm en trouve un autre qui est véritablement le monde renversé : les jeunes gens y sont les gens raisonnables et les vieillards y sont les fous. Dans un autre encore , les rapports naturels sont changés d'une façon non moins singulière : ce sont les jeunes filles qui attaquent les jeunes hommes et ceux-ci qui résistent. L'auteur parcourt ainsi une suite de suppositions bizarres don\ il tire un petit nombre d'efiets comiques ;
HOLBtftA. 957
mais sous toutes ces folies se cache une idée philosophique, c'est que les conditions de notre existence Tenant à changer le^ moins du monde, il en résulterait une mer d'absurdités, et chacune des extraragaricesd'Holbergest, sons une forme burlesque, rhommage d'un esprit sérieux à la Pro- ▼idence. En général , le trait saillant du comique d'Holberg , c'est le sérieux ; il a constamment une intention morale que sa verye ne déguise pas toujours assez. Bisciple avoué de Molière , il fut , comme son maître, valétudinaire et hypocondriaque, mais seulement par accès (1 ) ; habituellement, Holberg était un homme sérieux , posé , réfléchi ; il aimait la société des femmes et vécut sans passion. Il y avait en lui quelque chose du tempérament de Boileau et une étincelle du génie de Mo* Hère.
Le Banois Holberg et le Vénitien Goldoni sont les seuls étrangers qui aieht marché avec quelque succès sur les traces de notre grand comique , tous deux dignes d'estime pour avoir nationalisé leur imitation , pour avoir , non copié les peintures, mais, dans la mesure de leurs forces, reproduit la manière du maître.
Ces deux hommes semblent s'être partagé Mo-
(i) Holberg nous apprend , qu'il entrait par moment dans des humeurs noires et des accès de colère contre le genre humain, dont il se guérissait avec deux pillnles prises à propos : la Misanthropie de Molière 'ëlait plus profonde.
258 LITTAftÀTOai B4M01SI.
Uère : on dirait que cliacun d*eux s est emparé d'une moitié de son génie. L'Italien a pris le naturel et la vivacité du dialogue ;rboinme duNord^ l'intention philosophique. Mais dans Tarithmétique de Fart les deux moitiés ne font pas le tout. Additionnez toutes les fractions imaginables , et vous n'aurez pas encore la majestueuse unité du génie ; d'ailleurs , ces deux hommes distingués n'ont point porté aussi loin que Molière les qualités par lesquelles ils lui ressemblent. La facilité ingénieuse de Goldoni n'est pas cette veine intarissable de gaité forte et franche, qui débordait^ pour ainsi dire , du génie de Molière. Holberg n'a pas cette profondeur de conception qui étonne dans le Tartuffe ; sa gloire est de rappeler quel^ ques unes des qualités essentielles de son modèle en restant parfaitement naturel pour la peinture des caractères et des mœurs. Cette gloire est encore assez grande , et nulle littérature en Europe ne peut opposer au nom d'Holberg un nom qui en soit plus digne.
ri!l DU PRESIER VOLUME.
H^abU
DES MATISBES.
Paget.
De l'histoire de la poésie. Discours.
Esquisses du Nord.