LITTÉRATURE ALLEMANDE
9l)ralre ht €oè'tl)e (1826).
Long-temps Goethe ne fut pour la France que Tauteur de Werther ; ce roman , médiocrement traduit et mal compris d'abord , eut à une certaine époque le fâcheux honneur d'inspirer un engouement assez indigne de lui. Burant cette époque d'épuisement et de licence qui suivit la révolution, la terreur des souvenirs et l'ennui des Toluptés créèrent dans les âmes un goût de mélancolie qui s'alliait à la soif des plaisirs. Ossian fut aussi de mode alors , et certes ce n'était le temps ni des mœurs patriarchales , ni des pas-
3 LITTÉRATURE ALIEHAIVDR,
slons profondes, mais, en sortant du bal des vie* times^ on aimait à s'entourer des ombres d'Ossian, à rêver là le suicide de Werther : c'était la tête de mort h la an du banquet.
Le ridicule, qui en France ne se fait pas longtemps attendre , mit bientôt à leur place ces admirations fausses, mais fnalgré les exagérations et les singeries, Werther, mieux apprécié, n'en est pas moins demeuré l'un des ouvrages où l'on trouve l'observation la plus profonde et la peinture la plus énergique du cœur humain , tel qu'il est dans nos temps. Le succès de Werther était déjà devenu à peu près universel , et une grande partie des lecteurs ignoraient encore la renommée et jusqu'au nom de Goethe. L'Idylle épique d'Hermann et Dorothée avait fait peu de sensation à travers la prose décolorée du faible Bitaubé ; et madame de Staël , dans son livre étonnant sur l'Allemagne , apprit à presque tout le monde que Werther était l'ouvrage de la jeunesse d'un grand poète , devant qui l'Allemagne était depuis longtemps prosternée, qui avait produit des chefsd'œuvre dans chaque genre , avait traité chaque genre de plusieurs manières , et enfin avait composé des ouvrages qui ne se laissaient rapporter à aucun genre ni à aucune manière connue.
Eh! bien , cet homme, que ses compatriotes ré' connaissent unanimement pour l'un de leurs plus beaux génies, peut-être pour le plus prodigieux de
GOETBB* »
leurs grands hommes, est encore imparfaitement connu parmi nous. Il y a cinquante ans que Goethe est à la tête de la littérature alleinande qu'il pourrait représenter à lui seul, et c^est aujourd'hui , quand sa carrière littéraire parait terminée,, quand, au sein d'un glorieux repos et d'une saine vieillesse , il jouit d'une admiration qui est déjà pour lui l'hommage de la postérité ; c'est aujourd'hui que pour la première fois, on publie en France une traduction complète d« son théâtre , une notice sur sa vie et ses ouvrages (1). Cette lenteur avec laquelle la renommée de Goethe s'est répandue parmi nous, tient en grande partie à la qualité la plus éminente de son génie, l'originalité. Ce qui est très-original . c*est-à-dire fortement empreint du caractère particulier à un homme ou à une nation , est difficilement goûté d'abord : et l'originalité est le mérite saillant de Goethe. On peut même dire que , dans son indépendance , il pousse à l'excès cette qualité sana laquelle il n'y a point de génie ; d'ailleurs , il faut toujours un certain effort pour sortir de nos habi-* tudes et goûter le beau quand il se présente à nous sous une forme nouvelle. Or , avec Goethe, cet effort , il ne suffit pas de le faire une fois , il faut le renouveler pour chacun de ses ouvrages ; car tous sont conçus daus un esprit différent : en pa»^
(l) La iptrftuelle notice de H. Albert Stapfec.
4 LrrriEATCfts allshardi.
sant de l'iui à l'autre , on entre à chaqne fois dans un monde nouveau. Cette féconde yariété peut ef;frayer les imaginations paresseuses, peut scandaliser les doctrines exclusives; mais cette variété même du talent de Goethe est ce qui attire les esprits asséï élevés pour le comprendre, assez forts pour le suivre.
Il est des hommes, dont le caractère énergique* ment prononcé étonne , repousse même au premier moment; mais quand on s'est accoutumé à leur humeur , on s'attache à eux précisément par les qualités qui d'abord en avaient éloigné. Tel est l'effet que produisent les ouvrages de Goethe ; ils gagnent à être connus, et, pour les connaître, il faut se donner la peine de les étudier; car souvent la bizarrerie de la forme voile le sens profond de l'idée. Presque tous les poètes ont une allure uniforme , facile à observer et à suivre ; mais Goethe est toujours si différent des autres et de lui-même, on sait si peu où le prendre, ou devine souvent si peu où il va, il déconcerte tellement les habitudes de la critique et même celles de l'admiration^ que l'on a besoin , pour le goûter tout entier, de n'avoir pas plus que lui de préjugés littéraires ; et peut-être on rencontrerait aussi difficilement un lecteur qui en soit complètement exempt, qu'un poète qui, comme lui, les ait tous foulés aux pieds.
Il n'est done point étonnant que Goethe ne soit