‹ Littérature et voyagesChapitre 48 sur 53 · CHAUT DB RIG · texte numérisé non relu

CHAUT DB RIG

tre les peuplades finnoises cantonnées dans la partie septentrionale de la Scandinavie , dont les traditions de. la mythologie monirent tant de traces.

Remarquez que le roi (Konr) est un fils du iVbble (Jarl) , qu'il est son dernier fils. £n efiet , la royauté est née de cette sorte de féodalité primitive que formait l'autorité indépendante des chefs, avant que l'un d'entre eux, sorti de leurs rangs, né de leur sang, eût soumis cette autorité à la sienne en se faisant roi.

SAGA D'ËGILL.

J'ai choisi parmi les Sagas historiques une des plus considérables et des plus intéressantes , la Saga d'£gill , pour en donner un extrait détaille- G'est un tableau complet de la TÎe islandaise peadant le premier siècle de la république , temps qu'embrasse presque entièrement la longue vio d'EgilL

£gill peut passer pour le type du héros des Sagas islandaises; il en réunit toutes les qualités , il en éprouve toutes les fortunes , il est tour à tour guerrier, pirate, marchand, juge et toujours poète.

^a Saga commence, comme à l'ordinaire, avant la naissance du héros , par l'histoire de ses ancêtres. £n effet, les Sagas historiques étaient des espèces de mémoires de famille dans lesquels les généalogies né sont jamais négligées, et les rapports de parenté toujours indiqués" avec soin.

La scène est d'abord en Norwègc , antérieurement à la colonisation de l'Islande. Le premier personnage dont parle la Saga , est le grand-père d'Lgill , Dlf (le loup). £lle débute , selon l'usage ,

SàBJL B^ÉGILL* 17 |

par cette forme simple de récit : un homme s'appelait puis elle nomme ses parens avec leurs

Burnoms^et mentionne. quelques*unes de ses qualités dont sont constamment pourvus les héros des sagas. « I}lf était un homme grand et fort, nul

n'était son égal Dans sa jeunesse il fut viking (1),

fit dei courses en mer, pilla, puis il épousa la fille d'un autre piratç, son compagnon d'aventures, et tous deux s'établirent dans leur champ. 11 était riche en biens-fonds et en biens-meubles. Son père mort, Ulf hérita du titre de Lend-man (vassal) , qu'avaient possédé ses aïeux. C'est un commencement de transmission féodale. Ulf se livrait aux occupations qui partageaient le temps 0es Islandais : le soin de ses champs, celui de ses forges et de ses troupeaux. Quand le jour baissait il devenait sombre, et, à peine alors, osait-on l'approcher. C'est pourquoi, faisant allusion à son nom , on l'appelait loup du soir. Il parait qu'Ulf avait une disposition à l'extase qui se mîanifestait par un sommeil ( magnétique probablement ) qui le prenait tous les soirs , et par l'état appelé hamniramm , dans lequel certains individus appelés Bersekrs, offraient un déploiement de forces prodigieux , une exaltation morale extraordinaire et une instensibilité absolue.

(i ) Ce nom et celui de roi dâ la m«r, étaient lés noms (jue te donnaieiit les pirates Scandinaves.

172 SAGA D'tolLL.

Ulf eut deux fils, Thorolf et Grimm. Celui-ci fut père d'£gill, principal héros de la Saga. Thorolf était beau et brave, joyeux et actif, surtout marchand (ce qui ne l'empêchait pas d'éire aussi pirate) , et chéri de tout le monde.

Grimm avait les cheveux noirs , il était sombre d'aspect et d'âme comme son père. Il était entendu dans le gouvernement de la chose domestique, habile à travailler le fer et le bois. L'hiver il allait souvent, dans une barque, à la pêche des harengs.

Thorolf , sitôt qu'il eut atteint l'âge de vingt ans, demanda à son père un long vaisseau, et commença ses courses de mer. Il s'associa queK ques amis. Durant tout l'été ils exercèrent le métier de viking, firent beaucoup de butin et de belles prises. Ils employèrent ainsi plusieurs étés et ils passaient les hivers auprès de leurs pères. Thorolf rapporta grand nombre de choses pré* cieuses à son père et à sa mère ; et ainsi il était fort riche et honoré.

Ici la Saga entre dans l'histoire générale de la Scandinavie, et fait assister à l'une de ses révolutions les plus intéressantes. Je veux parler de la révolution opérée par Harald aux beaux cheveux , qui soumit à sa tyrannie les rois ( Fylki* Konung ) ( 1 ) de la Norwège jusque-là indépen-

(i) Rois de proviuces ou d'armée. Fylki a ces deux sens qui à une époque d'occupation militaire se conibndent.

SàMA li'ÈUhU lié

dftDitf. La Saga peint énergiquement la résistance de direcs cfaefii à Harald : Fun d'eux s'enferme yiyant dans un tombeau ayec douie serviteurs, pour lui échapper ; un autre est tué en combattant ^ et son lils , qui ya demander du secours à un troi* sième , lui adresse ces énergiques paroles : « Le malheur qui nous a frappés ne tardera pas beaucoup à yous atteindre. Il faut donc prendre le parti que nous ayons pris pour la défense de nos biens et de notre liberté , et employer pour cela tous les hommes dont yous pouyez espérer du se* cours, et je veux , ayec les miens, m'ppposer à cet orgueil et à cette tyrannie ; autrement il faut yous résigner , comme ont fait les gens de Naumedale, à subir yolontairement la honte d'être les esclayes d'Harald. Gela semblait à mon père une victoire , de mourir dignement dans sa royauté, plutôt que de devenir dans son vieil âge l'inférieur d'un autre roi. Je crois que. tu penseras de même , toi et tous ceux qui yalent quelque chose , et qui savent résister. » Excité par ces paroles , celui auquel elles s'adressaient forme une alliance avec deux autres petits rois. On fait courir la flèche de guerre pour que tous les hommes puissans se rassemblent : le messagebelliqueux vient trouver Ulf , le loup du soir. Ce sombre personnage refuse de faire partie de l'expédition contre Harald ; on voit là les limites de l'obéissance due par les hommes puissans aux Jarles et aux rois qui efforçaient sur eux une sorte

174 6kGk D'ÉOnt.

^de ftttzeralneté. « Le roi , dit Ulf , pourrait penser que c*est mon devoir de me mettre en campagne avec lui s'il défendait son propre pays, mais je ne me crois pas obligé de le suivre hors de. ses frontières pour aller me battre contre Harald. Diteslui donc qu'Ulf demeurera dans sa maison pendant cette chevauchée , et ne rassemblera point d'armée. *

Harald bat successivement ses ennemis , puis les force à entrer à son service ou à quitter le pays ; à d'autres arrache la vie ou fait couper les pieds et les mains. « Harald, dit la Saga, s'empara dans chaque province des biens libres , de toute la terre cultivée ou non cultivée , même des lacs et des golfes. De sorte que tous les habitans étaient ses fermiers , et même ses bucherbns. Ceux qui recueillaient le sel , les chasseurs et les pécheurs lui payaient tribut.

Le roi Harald envoie à son tour vers Ulf pour l'engager à venir auprès de lui. Le vieux Ulf refuse et déclare qu'il veut finir ses jours en paix, loin du service des rois. On s'adresse à son fils Grimm : celui-ci refuse aussi la dignité de Lendman (vassal) du vivant de son père, « qui , dit-il, doit être mon supérieur tant qu'il vivra. » Harald est irrité de ce refus. Enfin, un de ses scaldes, beau-frère d'Ulf , le décide à laisser son autre fils Thorolf entrer au service d' Harald.

Thorolf se distingue au combat naval d'Hafurs-

SAGA d'Ê€UL. I7S

fiord , qui décida de la puissance d'Harald. A ce combat^ Thorolf occupait le poste d'honneur à TaTant du vaisseau du roi , dont il portait Tétendard. Il fut blessé , aucun de ceux qui se tenaient devant la yoile ne fut sans blessure , excepté ceux qui étaient Bersekrs, et que le fer ne mordait pas. L'un des blessés à mort , Bardr, demande au roi la permission de disposer de ses biens, et l'ayant obtenue, je yeux , dit-il, que toute ma succession, en biens meubles et immeubles, passe à Thorolf , mon ami et mon compagnon. Je lui lègue ma femme et mon fils à élever. Cette convention fut faite selon la loi , le roi le permettant. Haraid transmet à Thorolf tous les honneurs dont Bardr était revêtu, et entre autres le privilège d'aller lever le tribut chez les Finnois.

Thorolf épouse la veuve que son ami lui a transmise par héritage, puis il part pour aller dans le pays des Finnois recueillir le tribut : en même temps il fait le commerce avec eux. Tout se passe amicalement, mais non sans quelque crainte de la part des Finnois. Ayant appris que les Kyflinges, population probablement de même race , située plus à l'Orient , exerçait des brigandages dans le pays des Finnois , il les attaque , tue cent de ces brigands , et revient dans sa demeure avec un riche butin. Là il faisait pêcher le hareng , la morue qui, à cette époquci dit la saga, se trouvaient dans

IT6 S^«A n'ÉfillL.

THalgoland (1). Là étaient aussi des veaux marias et des œufs. Thorolf ayait toiyours chez lui cent affranchis(ouhommeâ libres)^ et il devint bientôt célèbre par sa richesse , sa magnificence et sa libéralité.

Cet été,'Harald fat visiter la province d'Halgoland. Des festins leur furent offerts par les paysans, par les Vassaux et les riches habitans. Thorolf donna au roi un repas magnifique. Sa suite était de cinq cents hommes, tandis qne celle du roin'é^ tait que de trois cents. Thorolf avait fait arranger en salle de festin une vaste grange à blé, c'est-à-dire étendre la paille sur les bancs, et suspendre des boucliers à la muraille. Le roi se plaça sur le siège le plus élevé, tout était rempli de convives. Le roi promena son regard antpur de lui, et rougit de colère. Depuis ce moment, on remarqua qu'il était triste. Après une hospitalité de trois jours, Thorolf reconduisit le roi au rivage, lui fit don d'un vais» seau magnifique qu'il avait construit ; en même temps il lui protesta que c'était pour lui faire honneur, et non par esprit de rivalité qu'il avait réuni tant de monde à son festin. Le roi reprit alors sa gaité, et se sépara de lui en bonne intelligence. Mais des envieux de Thorolf ne tardèrent pas à ranimer la défiance du roi. Cependant Thorolf continuait à transmettre au roi le tribut finnois

(i) Proviac«de U Norwège que TUorolf habiUit.

846A D'fiaiLL. 1)7

qui s'élevait beaucoup plus haat qu'avant lui. Ce tribut consistait en diverses fourrures et en peaux de lièvres.

LeroilcCi ordonne d'entrer à son service, il refisse pour ne pas se séparer de cette foule qui l'entoure et qu'il fait vivre. Alors le roi confisque une partie de ses biens, son privilège de lever l'impôt finnois, et en fait don aux envieux de Thorolf. Celui «ci met sur quelques vaisseaux tout son monde et toute ses richesses, et va s'établir au nord, dans son bien de Sandness, où il vit avec la même magnificence qu'auparavant. Pour la soutenir, il va l'hiver faire une expédition dans le pays des Finnois, et au priqtemps, il entreprend un voyage de commerce en Angleterre. Il avait un grand vaisseau propre à résister à la mer, fourni de tout. ce qui est nécessaire, peint dans la partie qui s'élevait au dessus de l'eau ; la voile était tissée de rouge et d'azur : sur ce vaisseau, Thorolf plaça des poissons secs, des peaux, des fourrures blanches et grises. Il ap<porta tout cela en Angleterre, à l'époque d'un marché, et en rapporta du blé, du miel, du vin, des vétemens. C'était là le commerce qui se faisait déjà entre la Norwège et l'Angleterre vers 878. Le roi, toujours excité contre Thorolf, fait surprendre et capturer un de ses vaisseaux richement chargé. Dès le printemps suivant» Thorolf, de marchand redevenu pirate, se venge d'Harald, en enlevant dans le détroit du Sund, dès cette époque, rendesb-

180 SAGA d'ÉGILL.

cide à Y ^Uer : Je ne serai pas loag , dit-il , dans la satisfaction que je demanderai an roi. Je parlerai pour toi, dit son ami,

Grimm se rend près d'Harald , suivi de onze de ses gens, tous d'une grande taille , d'une force et d'une brayoure terribles. C'est la coutume^ ditil , qu'on approche , sans armes , du roi ; alors que six de nous entrent vers lui , et que les six autres restent au dehors et gardent nos armes. Le scalde parle en faveur de son parent. Le roi promet un dédommagement pour la vie de Thorolf , mais exigd que Grimm entre à son service. Grimm refme. A cela le roi ne répondit rien^ mais son visage se couvrit d'une rougeur sanglante. Alors le scalde fait promptement sortir Grimm et ses amis, et leur recommande de s'éloigner rapidement. A peine sont-ils sortis, que le roi c^it : J'ai connu , au regard de ce grand homme chauve , qu'il a la férocité du loup ; il serait funeste à des hommes que nous regretterions si on lui en laissait le pouvoir ; . allez donc après lui et tuez-le. On ne put l'atteindre ; mais , de retour chez son père , ils délibèrent ensemble du parti qu'ils peuvent prendre. U ne leur en reste point d'autre que de s'exiler Tolontairement ; alors ils pensent à l'Islande , où quelques-uns de leurs ^mis se sont déjà établis, et ils se décident à suivre leur exemple. Là , disent-ils , on s'empare du sol sans l'acheter, et on s'établit où l'on veut. Ils mettent donc sur deux vaisseaux

8àGA o'ÉGrLir. i<ir

marchands toutes leurs richesses mobiles. Pour leurs terres , personne ne Toulut les acheter , de crainte de déplaire au roi.

Dans plusieurs endroits de cette Saga , on ad-* mire à quel point Harald avait déjà porté la tyran* nie , et à quel degré d'abjection devaient se résigner ceux qui Tacceptaient. On voit aussi par quelle suite de démêlés, d'injustices et de violences , une famille énergique, qui est représentée comme conservant fidèlement la vieille empreinte du Nord , est forcée de 3'expatrier , et comment se peupla l'Islande.

Pendant ]a traversée d'Islande , le père et le fils guettaient les passages des vaisseaux. La vue de Grimm , exercée à les distinguer de loin , reconnut celui sur lequel deux frères, exécuteurs ser viles et féroces des volontés d'flarald avaient autrefois enlevé un vaisseau appartenant à Thorolf. Us remarquent où le vaisseau s'abrite pour la nuit, puis mettent à la mer deux barques : chacun monte dans l'une d'elles avec vingt hommes. Ils s'élancent sur le vaisseau. Le vieux Ulf est saisi de sa fureur extatique^ qui se communique, pur contagion , à plusieurs de ses compagnons. Il porte à Halvard, un des deux frères ennemis de son fils » un coup qui, à travers son casque, pénètre dans sa tète, et s'enfonce jusqu'au manche; et il retire son arme à luiavectant de force, qu'il enlèveen même temps le corps d'Ualvard^ et le lance dans la mer.

ISS SAGA D'tGILI.

Ensuite ils massacrent tous leurs ennemis, à l'exception de deux ou trois hommes de la dernière condition, auxquels ils accordent la'yie. Après leurs, accès , Iqs Bersekrs étaient pris d'une grande fatigue ; c'est ce qui arriva à Ulf ; l'âge s'y joignant , il se sentit bientôt près de mourir. 11 ordonne qu'on mette son cadavre dans une caisse et qu'on le jette dans la mer ; et comme la tempétç avait éloigné le vaisseau de son fils du sien , H recommande en mourant qu'on lui porte son dernier salut ; et, ajout&-t-il , s'il arrive en Islande , et si , par événement , quelqu'incroyable que la chose puisse paraître, j'y arrive avant lui , qu'il établisse sa demeure le plus près possible du lieu où j^aurai abordé. En effet, Grimm trouve le coffre où est son père, au fond d'un golfe. Il descend à terre en cet endroit, où il lai élève, avec des pierres , un tertre funèbre.

A peine débarqué , Grimm reconnaît le pays , choisit le lieu de son établissement et de l'établissement des hommes qui l'accompagnent. Ensuite il s'occupe de faire vivre sa tribu. Au commencement, ils avaient peu de troupeaux, mais ce qu'ils en avaient passait l'hiver en liberté dans les bois. Ceci semble indiquer une température plus douce que la température actuelle. Quant aux forêts dont la tradition fait souvent mention en Islande, on sait qu'elles y sont devenues extrêmement rares, et de même y ont presque disparu. Les

nouyeaux colons s'occupaient aussi à recueillir le bois jeté à la côte , à pécher, h prendre des phoques , à recueillir des œufs d'oiseau. A cette époq^Qf les baleines approchaient déterre, il était facile de les harponner. Griram se livrait aussi au travail de forger le fer ; et même il composa, pour exciter la vigilance de ses ouvriers, un chant plein d'obscures allusions à la mythologie odinique , que ia Saga a conservé.

Grimm eut deux fils Thorolf et £gill : encore^ , cette fois, l'un des deux frères était doux et beau. L'autre, £gill, était laid, sombre et ingénieux. A l'âge de trois ans, il était déjà grand effort comme les autres petits garçons le sout ordinairement à sept. Ses premières aventures annoncent son caractère résolu et indomptable. Son père refuse de Remmener à un festin ; le petit £gill part seul , sur un cheval malade , et s avance à travers les marais, sans connaître le chemin. Il arrive au festin, et, déjà poète, improvise des vers sur son aventure.

Pour le frère d'Ëgill, Thorolf, il commença ses courses de Yiking avec Biorn, fugitif N or wégien, retiré en Islande,- que Grimm y avait accueilli.

Le roi Harald se faisait vieux. Le plus cher do ses fils était Erik, qui reçut le nom df9 blodaux ( hache sanglante ). Thorolf fait don au jeune prince d'un beau vaisseau, pour s'assurer sa bien*

184 SAGA D*ÊGILL.

veiilance. En eflèt , à peine Erik a-t-il remplacé aurle trône de Norwège son père Harald, qu'il donne à Thorolf la place d'honneur à Tarant de son vaisseau , et le poste de porte-étendard , les denx plus grandes marques de distinction qu'un guerrier pût recevoir.

Pour £gill, à qui son âge ne permettait pas eucore les expéditions guerrières, il montrait déjà ses dispositions violentes par 1&<) jeux auxquels il se livrait.

Dans une lutte avec son propre père Grimm , celui-ci est pris soudain d'un accès de cette fureur surnaturelle, à laquelle sa race était sujette; Egill , qui a été maltraité par lui , se venge de son père , en allant tuer dans la cuisiue un serviteur qui lui était cher ; le père et le fils passèrent, dit la Saga , l'hiver sans se rien dire.

Thorolf refuse d'emmener son intraitable frère , faire avec lui le métier de Viking. Egill coupe le câble d'un vaisseau de Thorolf et le livre à la tempête; Thorolf craignant d'autres tours dece genre, dont £gill le menace , consent à l'emmener avec lui. Ils vont en Norwège, là Egill arrive dans une métairie du roi Erik , qu'administrait un certain Bardr qu'aimaient beaucoup le roi et la reine Gnnhilda; Bardr leur sert à boire du petit lait et une liqueur faite avec de l'avoine, et leun[ assure n'avoir point de bière à leur offrir. Le* roi et la reine arrivent pour les sacrifices de» dées-

SAGA b'ɫII,1. 185

866(1); le roi fait asseoir £gili à sa table ; Bardr alors trouve et sert de la bière ; on porte beaucoup de toasts (mimis), et pour chacun il fallait vider la corne à boire. Egill boit pour lui et pour ses compagnons quand ils sont fatigués ; il raille en vers Bardr et le mensonge qu'il leur a fait. Bardr mêle du poison au breuvage qu'il offre à Ëgiil ; Ëgill se blesse la main de son couteau , et , avec son sang , trace sur la corne , des runes ; il chante , et la corne se brise. Bientôt après , il punit son hôte perfide en lui enfonçant à l'improviste son épée au milieu de la poitrine ; puis il s*échappe » va se cacher dans une petite ile, trompe à force d'adresse ceux qui le cherchent , en blesse et en tue plusieurs , et se réfugie près de son ami Arinbiorn , dont le père parvint à le réconcilier , moyennant rançon pour le meurtre, avec le roi, en se faisant , d'après l'usage islandais , garant d'Egill auprès de lui.

Vient ensuite le récit d'une expédition en Courlande, dans laquelle , selon les idées du temps j Egill- se couvre de gloire. En voici les circonstances les plus caractéristiques :

« Après avoir fait un riche butin en diverses rencontres, Egill et son frère éprouvent le besoin de

(i) Disa-blot. Disa, ce soot les norncs ou parqnes. Blot, sang, voulant dire t fête , sacrifice, fndicjue un culte sanglant dans son ori« g'ne.

186 SAQik D'ÉaiLt. *

Tendre le bien volé. Pour cel^, en arrivant sur la côte de Gourlande , ils font avec les habitans une trêve de quinze jours » pendant laquelle ils leur rendent ce qu'ils ont pris. » Après cela , ils entrent en campagne. Ici est racontée avec détail une véritable expédition de Normands, « Ils arrivent sur leur vaisseau à Tembouchure d'un fleuve, dans un lieu où était une grande forêt ^là ils exécutent leur descente ; ils se divisent en petites troupes de douze hommes, et s'avancent à travers la forêt ; bientôt ils arrivent aux lieux habités, ils pillent et tuent. »Le groupe de douze hommes, à la tête duquel était Ëgill , est surpris , enveloppé, et tous ceux qui en font partie ayant été blessés, ils sont garrottés et emmenés par les habitans. On délibère sur ce qu'on doit faire des captifs : le maître de la maison où ils sont enfermés pensa qu'il était sage de les tuer tous l'un après l'autre ; mais son fils lui représenta que la nuit était venue, et qu'il n'y aurait aucun plaisir à les tuer ainsi. Il demanda qu'on attendit le matin : on se décide pour ce parti ; Ëgill est attaché à un poteau par les pieds et les mains. Il parvient à arracher ce poteau | coupe avec ses dent^ les cordes de ses mains , détache alors celle de ses pieds , et ensuite délivre ses compagnons; ils brisent les parois de la salle oùilsvsont, et se trouvent dans une autre; là ils trouvent une trappe, la soulèvent^ entendent une voix humaine , c'est celle d'un Danois fait prison*

SAÛk h'Èiiltl* 187

nier , Farinée précédente, avec ses fils; dirigés par eux, Egill et ses compagnons brisent encore une paroi et se trouvent dehors. Ceux-ci voulaient se hâter de fuir vers la forêt ; mais Egill ne veut pas partir les mains vides , il se fait conduire par ceux qu'il a délivrés., dans Tappartement supérieur , où étaient ordinairement déposées les richesses et les armes. Ils ^ montent, trouvent les domestiques occupés à faire les lits , les égorgent, s'emparent de beaucoup d'armes et d'une grande partie du trésor de leurs ennemis, puis gagnent la forêt; alors Egill s'arrête. « Cette expédition , dit-il , ne vaut rien du tout , elle n'est pas digne de guerriers; nous avons volé à cet habitant son bien sans qullensût rien. Ce sera pour nous une honte à toujours , allons à l'habitation, et apprenons-lui ce qui s'est fait. » Egill y retourne seul ; les Courlandais étaient rassemblés dans la salle du festin ; il prend dans la cuisine une pièce de bois allumée par une de ses extrémités et met le feu au plancher. 11 entasse du bois devant la porte de la salle, et quand les convives veulent s'élancer au dehors , il les tue. Le maître demanda qui avait causé cet incendie , Egill répondit : € Quelqu'un de qui tu ne l'aurais jamais attendu hier soir. Nous te chaufferons aussi fort que tu le désireras ; je te préparerai un bain aussi doux que le lit que tu avais préparé pour moi et mes compagnons. Ici est ce même Egill que tu as fait garrot-

190 SAGA d'AGILL.

directe, dont nous avons déjà vu un exemple.

Ëyvind , pour complaire à la reine , attaque et tue un écuyer de la suite de Thorolf , dans un festin à l'occasion d'une fête solennelle. Pour avoir troublé la paix sacrée , Ëyvind fut déclaré loup^ c'est-à-dire anathématisé et contraint de fuir. Le roi offrait une forte somme pour le meurtre de rh<)mme de Thorolf ; mais Thorolf disait qu'il n'avait jamais accepté de rançon pour la vie et qu'il n'en prendrait point C'était un point d'honneur , chez les Scandinaves, de refuser cesaccommodemens pécuniaires , qui empêchaient la vengeance.

L'année suivante , Thorolf et Egill attaquèrent leur ennemi qui s'était établi en Danemark, où il défendait pour le roi , la côte de Jutland contre les pirates , et lui pritent un vaisseau»

Après ce qui s'était passé, les deux frères ne se souciaient pas de retourner en Norwège ; il leur fallut donc se diriger vers de nouveaux pays. Ils firent voile pour l'Angleterre. Nous allons les suivre dans cette contrée qui, pendant plusieurs siècles, eut des rapports si fréquens avec la Scandinavie.

Thorolf et £gill ayant appris que Adalstein ( Athelstane ) avait besoin de secours contre des chefs révoltés, et qu'il y avait là espoir de gagner beaucoup, s'y rendent avec leurs soldats ( lidi ). Le roi anglais , jugeant à leur aspect qu'ils lui seraient d'un grand secours, les engage à entrer

SAGA d'êGUI* 19 1

à son service et à défendre ses frontières. Adelstein était chrétien ; il exigea d'eux qu'ils se fissent marquer du signe de la croix ( 1 ). C'était une coutume parmi les marchands et ceux qui entraient an servi'^ des rois chrétiens ; car , quand ils étaient marqués de ce signe, ils faisaient le commerce également avec les chrétiens et les païens ^ et suivaient du reste la religion qu'ils préféraient. Egill et Thoroîf y consentirent.

Olaf, roi d'Ecosse, profite, pour attaquer l'Angleterre, de la jeunesse d'Adelstein et desmécontenteraens de plusieurs de ses Jarls qui portaient autrefois le nom de roi , qu'Alfred leur avait fait perdre avec leur indépendance. Deux Jarls gardaient , pour le roi Adelstein , la province de Northumberland ; bientôt , ainsi que beaucoup d'autres , ils passent avec leurs troupes du côté d'Olaf. Adalstein fait ofirir à son ennemi un combat singulier dans le champ du noisetier. On appelait ainsi un espace entouré de bâtons de noisetier , lice de ces temps qui contenaient en germe un si grand nombre des idées et des coutumes que depuis la chevalerie a recueillies et développées (2).

(r) Primsigoa; mot-â-mot marquer du premier signe. C'étail une première foilialion an christianisme, à laquelle, comme on voit ,*on n'aUacbait pas une grande importance.

(>) Voyex Egill Saga. La description des apprêts de ce combat singulier reproduit grossièrement les préparatifs d'un tournoia ; les tentes , les barrières , et dans ce temps, dit la Saga, c'était la

191 8&GÀ D*&GIIL.

Le rainquear , dans ce tournois , devait être roi d'Angleterre.

Mais bientôt on entame nne négociation qui montre que cette époque de violence avait aussi sa diplomatie : après avoir trompé Olaf sur le nombre de son armée , Adalstein l'amuse d'une espérance de tribut , jusqu'à ce qu'il ait rassemblé toutes ses force» ; alors il lève le masque, et propose la paix , à condition qu'Olaf sera son hommelige. Olaf s'aperçoit trop tard qu'ainsi qu'on le lui avait prédit , il a trouvé les Anglais rusés. Le combat a lieu. Tout est décrit avec exactitude: les armes sont le casque , le glaive , et une sorte de lance ou javelot nommé Kesin; on porte des cuirasses et des boucliers. La bataille est racontée avec un mouvement quelquefois épique.

» Thorplf fut saisi d'une telle fureur , qu'il rejetta vson bouclier sur son dos , et prit sa lance à deux m^ins : alors il s'élança en avant , et frappait à drpite et à gauche ; et l'ennemi s'écartait des deux côtés; et il en tua beaucoup. Il se dirigea vers l'étendard du Jarl Hring : rien ne tenait devant lui. Il tua l'homme qui portait l'étendard du Jarl, et coupa le bâton de l'étendard : ensuite il enfonça sa lance ( spiotid ) dans la poitrine du

coatome que le roi , & qui on avait fait ce défi , ne pût , sans infamie, continuer les ravages de là guerre avant d'avoir vidé ce combat.

8A.0A d'£GILI* 199

Jarl , à travers la cuirasse et le corps , de manière qu'elle sortit entre les épaules , et l'enleva avec sa lance au dessus de sa tête ; puis il planta dans la terre le manche de sa lance , et le Jarl expira ainsi transpercé, et tous le virent. »

Après ce fait d'armes , et quelques autres , les Écossais sont mis en fuite. Egill et Thorolf les poursuivent et massacrent les fuyards sur les bruyères. Le lendemain , a lieu un second combat auquel les deux rois prennent part. Thoroif s'avançait d'un pas si rapide , que peu de guerriers pouvaient le suivre. En vain un soldat marchait prés de lui en le couvrant de son bouclier , il est bientôt percé de coups. Son porte-étendard se replie vers le gros de l'armée. Alors, dit la Saga, Egill voyant le drapeau de Thoroif reculer , comprit qu'il ne le suivait pas. Ensuite Egill s'élance pour venger son frère , et décide la victoire.

Ayant trouvé le corps de ce frère , il le lava , le déposa dans son tombeau , suivant l'usage du temps , avec ses habits et ses armes. Ensuite il lui mit à chaque bras un bracelet d'or , avant de se séparer de lui; puis on amoncela des pierres sur le mort ; par- dessus on jeta de la terre, et Egill lui chanta un adieu funèbre.

Ce devoir accompli , Egill va rejoindre le roi Adalstein ; il le trouve occupé à boire et se livrant à la joie. Le roi lui fait signe de s'asseoir à la

194 SAGA D*tQILt.

place d'honneur. Egill , dans ane sombre doalenr , s'assied , jette son casque à ses pieds, place son glaive sur ses genoux , le tire à moitié du fourreau et l'y replace ensuite.

Ici est un portrait d'Ëgill que le narrateur semble voir devant lui , tant il décrit avec détail sa personne , probablement d'après un type con* serve par la tradition : Egill avait la face large , le front vaste, de grands sourcils , le nez court; le tour des lèvres très-développé, le menton prodigieusement fort , le cou gros , et des épaules d'une largeur monstrueuse , un visage sombre et terrible lorsqu'il entrait en colère ; il était du reste bien fait , plus grand que qui ce soit. Sa chevelure était épaisse et de la couleur du poil des loups. Il était chauve avant l'âge. »

En outilB, Egill avait un tic terrible: c'était d'abaisser un de ses sourcils noirs vers sa joue, et d'élever l'autre vers son front. Après la mort de son frère , assis en face du roi , il faisait cette grimace effroyable. Il ne voulut point boire , quoiqu'on bût à lui , et tour-à-tour il abaissait ou élevait ses sourcils. Le roi Adalsteîn , assis sur son siège , avait aussi placé un glaive sur ses genoux, et, après qu'ils avaient été assis quelques momens , le roi tira le glaive du fourreau , ôta de son bras un bracelet d*or , le plaça à la pointe de son glaive, se leva de son siège, s'avança vers Egill , et le lui tendit par-dessus la flamme. Egill

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se leva , reçut le bracelet à la pointe de son glaive , l'attira vers lui et se remit à sa place. Le roi se rassit , £gill mit le bracelet à son bras ; alors ses sourcils rentrèrent dans leur état ordinaire ; il déposa son glaive et son casque , accepta une vaste corne à boire , la vida , et chanta pour remercier le roi du don qui l'avait consolé. Dès ce moment, il buvait et conversait avec les convive».

Le roi fait apporter deux coffres d'argent , et dit à £giU de les porter en Islande et de les partager entre son père et les autres parens de Tho-> rolf , pour être le prix de celui qu'ils ont perdu. « Quant à toi , ajoute-t-il, je te donnerai le prix de ton frère comme il te conviendra le mieux, en biens-meubles ou en biens-fonds , si tu veux demeurer encore près 4^ moi. » Ëgill passa un hiver en grand honneur auprès du roi Adalstein , et la Saga cite une strophe du chant qu'il composa alors à sa louange , et pour lequel il reçut encore deux bracelets et une robe que le roi avait portée. Puis , au printemps , Ëgill fit voile pour la Norwège.

Là , il épousa la veuve de son frère , puis il retourna en Islande , et garda pour lui l'argent que le roi anglais lui avait donné à partager entre son père et ses proches.

Son beau- père étant mort en Norwège , et son beau-frère Onundr s'étant emparé de tout l'héri^

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